Cette dame veuve était Antoinette de Pons, qui avait été mariée à Henri

de Tilly, comte de la Rocheguyon. Elle tint bon, et défendit si bien

sa vertu, que le roi lui parla de mariage, comme aux autres; mais elle

ne se laissa pas prendre à ce piége, et le roi ne se trouva pas plus

avancé qu’auparavant. Il fut piqué de sa furieuse résistance, mais il

l’en estima davantage; et, plus tard, la vertueuse veuve épousa en

secondes noces Charles du Plessis, seigneur de Liancourt. Henri, en

abandonnant, de guerre lasse, ses poursuites galantes, avait dit à

la comtesse de la Rocheguyon, que comme elle était «réellement dame

d’honneur, elle le seroit de la roine qu’il mettroit sur le trône

par son mariage.» (Voy. les _Mém. et anecd. des reines et régentes

de France_, par Dreux du Radier.) Cependant, on est fondé à croire

que, nonobstant ses refus, la dame d’honneur avait eu de l’amour ou

quelque chose de semblable pour son adorateur; elle manifesta de la

jalousie à l’égard de Gabrielle d’Estrées, dame de Liancourt, qui

était devenue la favorite du roi, car elle posa pour condition de son

mariage avec Charles du Plessis, seigneur de Liancourt, «qu’elle ne

porteroit jamais le nom de Liancourt, puisqu’une putain portoit le

mesme nom.» (Voy. les _Observat. sur le Grand Alcandre_ et sa clef,

dans le _Journal de Henri III_, édit. de Lenglet-Dufresnoy.) Le roi la

fit taire, en lui accordant le titre de marquise de Guercheville. Il

l’avait véritablement aimée, mais il ne s’était pas, pour cela, imposé

une continence qu’il jugeait inutile ou ridicule. Il se consolait donc

des chagrins que lui causait l’intraitable comtesse de la Rocheguyon,

en fréquentant Charlotte des Essarts, comtesse de Romorentin, fille

naturelle du baron de Sauteur, écuyer de son écurie. Il en eut deux

filles, qui furent légitimées. Cette beauté, moins cruelle que la

veuve normande, était en même temps la maîtresse du cardinal de Guise

(Louis de Lorraine), fils du grand-duc de Guise tué aux états de

Blois; mais le roi ne soupçonnait rien du partage. Pendant le blocus

de Paris, en 1590, comme il logeait avec ses officiers dans l’abbaye

de Montmartre, il avait eu occasion de remarquer une jolie novice,

fille du comte de Saint-Aignan et de Marie Babou de la Bourdaisière; il

n’eut pas de peine à l’_apprivoiser_, tout en se divertissant avec les

autres religieuses; et quand il leva le siége, il emmena sans façon la

jeune Marie de Beauvilliers, qu’il promena quelque temps avec lui, de

ville en ville, sans qu’elle eût quitté le costume monastique; puis,

cette fantaisie passée, il renvoya la _nonnain_ dans son couvent,

où il continua encore à la voir de temps à autre, lorsqu’il l’eut

fait élire abbesse de Montmartre. «Le roy, dit-on, se trouva si bien

avec l’abbesse, qu’autant de fois qu’il parloit de ce couvent, il

l’appeloit son monastère et disoit qu’il y avoit esté religieux.»

(_Antiq. de Paris_, par Sauval, t. I, p. 154.) Henri IV ne s’était

pas si bien trouvé de son séjour dans l’abbaye de Longchamp, où une

religieuse, nommée Catherine de Verdun, qu’il récompensa pourtant en

la nommant abbesse de Vernon, «lui avoit laissé, dit Bassompierre, un

_souvenez-vous de moi_,» dont il ne parvenait pas à se débarrasser.

Voilà pourquoi on avait appelé les abbayes de Longchamp et de

Montmartre _le Magasin des engins de l’armée_. (_Confession de Sancy_,

liv. I, ch. 8.) Il avait besoin alors d’un amour plus exclusif et plus

romanesque, pour subir avec patience les ordonnances des médecins,

qui lui avaient prescrit un repos nécessaire au rétablissement de sa

santé. Ses anciennes débauches avaient porté leurs fruits, et l’on

disait que le roi, dont le sang était gâté par le mal de Naples, devait

se recommander à ses apothicaires plutôt qu’à ses maîtresses. Les

prédicateurs de la Ligue ne tarissaient pas en chaire sur ce texte peu

catholique. Roze, qui prêchait à Saint-Germain-l’Auxerrois, disait à

ses auditeurs, «que pendant que ceste bonne roine, ceste sainte roine

(entendant la royne de Navarre), estoit enfermée entre quatre murailles

(à Usson), son mary avoit un haras de femmes et de putains, mais qu’il

en avoit esté bien payé...» L’éditeur des _Mémoires_ de l’Estoile,

dans lesquels ce passage figure, à la date du 12 octobre 1592, met en

note: «La fin de cette phrase, qui ne peut être imprimée, existe à la

page 288 du manuscrit.» Le 6 juin 1593, le cordelier Feu-Ardent, qui

prêchait à Saint-Jean, vomissait mille injures contre le roi, et disait

qu’un jour il serait foudroyé ou _crèverait_ subitement: «Aussi bien,

ajoutait-il, il a déjà le bas du ventre tout pourri de ce que vous

savez.»

Que les prédicateurs _ligueux_ dissent vrai ou non, Henri IV

était, vers cette époque, l’amant ou, du moins, le _poursuivant_

de Gabrielle d’Estrées. Cette charmante personne, une des filles

d’Antoine d’Estrées, marquis de Cœuvres, et de Françoise Babou de la

Bourdaisière, habitait avec ses sœurs le château de son père, près

de Compiègne. Roger de Saint-Lary, duc de Bellegarde, grand écuyer

et favori du roi, entretenait avec elle des relations secrètes qui

n’avaient fait qu’augmenter leur amour mutuel. La demoiselle de Cœuvres

était admirablement belle, et son portrait n’est pas moins ressemblant

dans ces vers de Guillaume du Sable, que dans les _crayons_ de Pierre

Dumoustier et de Jean Rabel:

Mon œil est tout ravy, quand il voit et contemple

Ses beaux cheveux orins, qui ornent chaque temple,

Son beau et large front et sourcils ébenins,

Son beau nez decorant et l’une et l’autre joue,

Sur lesquelles Amour à toute heure se joue,

Et ses beaux brillants yeux, deux beaux astres benins.

Heureux qui peut baiser sa bouche cinabrine,

Ses levres de corail, sa denture yvoirine,

Son beau double menton, l’une des sept beautez,

Le tout accompagné d’un petit ris folastre,

Une gorge de lys sur un beau sein d’albastre,

Où deux fermes tetins sont assis et plantez!

Guillaume du Sable, vieux gentilhomme de la vénerie loyale, qui

avait fait son apprentissage sous François Ier, et qui était un fin

connaisseur en matière de _beauté de dames_, selon l’expression de

Brantôme, n’oublie pas dans ce portrait, qui orne sa _Muse chasseresse_

(Paris, 1611, in-12), les autres perfections de Gabrielle: _sa main

blanche et polie, ses beaux doigts longs, perleux_, sa belle taille, sa

bonne grâce, et enfin,

Ces petits pieds ouverts, rendant bon tesmoignage

Quel est le demeurant du rare personnage.

Il est probable que ce fut Marie de Beauvilliers qui parla d’abord de

sa cousine de Cœuvres à Henri IV, et qui lui inspira ainsi un violent

désir de la connaître. On dit pourtant, dans les _Amours du grand

Alcandre_, que Bellegarde ayant eu la maladresse de louer devant le roi

la beauté singulière de cette demoiselle, l’éloge fit impression sur

Henri IV, qui éprouva la curiosité de la voir, et qui en fut amoureux

dès qu’il l’eut vue. Il congédia brusquement la marquise d’Humières,

qui s’était donnée à lui avec beaucoup trop d’empressement, et il se

déclara le serviteur de Gabrielle. Bellegarde en fut très-contrarié.

Gabrielle, qui avait le cœur touché pour Bellegarde, se montrait

d’abord tout à fait rétive à l’endroit d’un nouvel amour; mais elle

avait des sœurs plus expérimentées et plus politiques, qui lui firent

comprendre qu’elle retrouverait cent Bellegarde quand elle le voudrait,

tandis qu’elle ne trouverait pas un second roi de France. Il est permis

de supposer que Bellegarde lui-même, qui ne visait pas au mariage

avec la fille du marquis de Cœuvres, ne fit rien pour détruire l’effet

de ces conseils, si toutefois il n’y ajouta pas les siens. Gabrielle

avait, en outre, une tante maternelle, madame de Sourdis, sortie de

cette famille des Babou de la Bourdaisière qui engendrait tant de

femmes de joie, au dire de Sully. Cette tante était la digne sœur de

madame d’Estrées, que son mari montrait du doigt aux _familiers_ de la

maison, leur disant: «Voyez-vous cette femme, elle me fera un clapier

de putains dans ma maison!» (_Observat. sur le Grand Alcandre_, dans le

_Journ. de Henri III_, édit. de Lenglet-Dufresnoy.) Madame de Sourdis,

de concert avec son amant le chancelier Huraut de Cheverny, disposa si

habilement sa mère à écouter les propositions du roi, que Bellegarde

fut mis de côté, et que Gabrielle accepta le rôle de favorite. Henri

IV était si vivement épris d’elle, que, ne pouvant plus supporter le

tourment de l’absence, il quitta un jour son armée habillé en paysan,

traversa seul la Picardie, au risque de tomber entre les mains des

ligueurs, et parut devant Gabrielle, toujours déguisé, une botte de

paille sur la tête et un bâton à la main. Les lettres qu’il adressait

tous les jours à sa maîtresse, à travers les épisodes d’une guerre

aventureuse, sont si pleines de passion et de délicate tendresse,

qu’elles demandent grâce pour le désordre même des deux amants;

mais ces lettres touchantes ne servent qu’à mieux faire ressortir

le scandale de la conduite du roi, qui, tout amoureux qu’il fût de

Gabrielle, courait encore de maîtresse en maîtresse.

Cependant Gabrielle était enceinte, et il fallait un mari pour couvrir

cette réputation que Bellegarde et le roi avaient mise à mal. Quoique

le roi «n’en eût pas eu les gants,» comme on le disait encore du temps

de Tallemant des Réaux, il s’occupa de chercher le mari et trouva

un gentilhomme picard, Nicolas d’Amerval, seigneur de Liancourt, qui

consentit à épouser. Gabrielle avait fait jurer au roi que, le jour

même des noces, il viendrait la soustraire à la domination conjugale.

Le mariage eut lieu; mais un obstacle imprévu empêcha Henri IV de

venir, comme il l’avait promis, et l’époux eut le temps de réclamer ses

droits; «toutesfois, dit-on dans les _Amours du grand Alcandre_, elle

ne se vouloit jamais coucher, si bien que son mari, pensant estre plus

autorisé chez lui que dans la ville où il avoit esté marié et dont le

père de Gabrielle estoit gouverneur, il l’emmena; mais elle se fit si

bien accompagner de dames, ses parentes, qui s’estoient trouvées à ses

noces, qu’il n’osa vouloir que ce qui lui plut.» Le lendemain, le roi

arriva et délivra la nouvelle mariée; peu de temps après, elle accoucha

d’un fils, que le roi ne fit pas appeler _Alexandre_, dit Tallemant des

Réaux, «de peur qu’on ne dist _Alexandre le Grand_; car on appeloit M.

de Bellegarde _monsieur le Grand_; et apparemment, il y avoit passé

le premier.» Néanmoins, Henri IV légitima César de Vendôme, le jour

même (7 janvier 1595) où le mariage de Gabrielle d’Estrées avec le

seigneur de Liancourt fut cassé et déclaré nul par l’official d’Amiens.

Gabrielle, qui avait d’abord porté le titre de _marquise de Monceaux_,

reçut plus tard celui de _duchesse de Beaufort_. Le roi, qui dans ses

lettres l’appelait _mon cher cœur_ ou _mes chères amours_, la nommait

publiquement _mon bel ange_, ce qui donna lieu à ce quatrain:

N’est-ce pas une chose estrange

De voir un grand roy serviteur,

Les femmes vivre sans honneur,

Et d’une putain faire un ange!

La conduite de la duchesse de Beaufort n’était rien moins que

régulière; mais, quoique ses mœurs fussent très-décriées dans le

peuple, qui l’avait surnommée _la putain du roi_, ainsi que la

qualifiaient en chaire les prédicateurs de la Ligue et notamment

Guarinus, il est difficile de prendre à la lettre les accusations

qui sont accumulées contre Gabrielle dans les _Nouveaux Mémoires_

de Bassompierre, publiés pour la première fois en 1803. Suivant ces

Mémoires, dont l’authenticité est loin d’être garantie, Gabrielle

aurait été prostituée, dès l’âge de seize ans, par sa propre mère,

au roi Henri III, moyennant une somme de six mille écus, et Montigny,

l’intermédiaire de la négociation, garda le tiers de la somme; ensuite,

la marquise de Cœuvres vendit sa fille à Zamet, riche financier, et

à quelques autres partisans; puis, Gabrielle, livrée au cardinal de

Guise à beaux deniers comptants, se donna elle-même, de son plein gré

et gratis, au duc de Longueville, au duc de Bellegarde et à différents

gentilshommes des environs de Cœuvres, tels que Brunet et Stenay;

enfin, Bellegarde avait fini par la prostituer au roi. (Voy. l’_Hist.

de Paris_ de Dulaure, édit. in-12, t. V, p. 189 et suiv.) Mais on

pourrait prouver aisément que Bassompierre ou l’auteur des Nouveaux

Mémoires imprimés sous son nom a confondu les personnes, les faits

et les époques. Il a peut-être attribué à Gabrielle seule toutes les

galanteries dont ses sœurs et ses parentes étaient responsables; car,

dans la maison de la Bourdaisière, dit Tallemant des Réaux, «la race

la plus fertile en femmes galantes qui ait jamais été en France, on

en compte jusqu’à vingt-cinq ou vingt-six, soit religieuses, soit

mariées, qui toutes ont fait l’amour hautement: de là vient qu’on dit

que les armes de la Bourdaisière c’est une _poignée de vesces_ (femmes

de mauvaise vie), car il se trouve, par une plaisante rencontre, que

dans leurs armes il y a une main qui sème de la vesce. On fit sur leurs

armes ce quatrain:

Nous devons benir ceste main

Qui sème avec tant de largesses,

Pour le plaisir du genre humain,

Quantité de si belles vesces.»

Gabrielle, devenue la maîtresse en titre du roi, n’entretenait pas

moins des relations secrètes avec son ancien amant, M. de Bellegarde,

qu’elle aimait toujours; mais elle avait congédié, à dessein et non

sans éclat, tous les hommes que la chronique scandaleuse lui donnait

pour galants. Ainsi s’était-elle brouillée avec le duc de Longueville,

après qu’elle lui eut fait rendre les lettres qu’il avait d’elle,

et l’on assure qu’elle se vengea cruellement des indiscrétions de ce

seigneur, qui se vantait d’avoir été «le maréchal des logis du roi.»

Quoi qu’il en fût, Henri IV n’était jaloux que de Bellegarde; «il

commanda dix fois qu’on le tuât, dit Tallemant des Réaux; puis, il s’en

repentoit, quand il venoit à considérer qu’il la lui avoit ôtée.» Une

nuit, M. de Praslin vint avertir le roi, que Bellegarde se trouvait

enfermé dans la chambre de la duchesse de Beaufort. Le roi se lève tout

tremblant de colère; il s’habille à la hâte, met l’épée à la main, et

suit M. de Praslin, en soupirant; mais, quand il fut arrivé à l’entrée

de l’appartement de la duchesse, il eut un remords et s’arrêta: «Ah!

dit-il, cela la fâcheroit trop!» Et il retourna se coucher, sans avoir

troublé le tête-à-tête des deux amants. Une autre fois, Bellegarde et

la duchesse étaient encore ensemble et n’attendaient pas le roi; Henri

IV se présente à la porte et veut qu’on la lui ouvre: il n’y avait

pas d’issue pour faire sortir Bellegarde. La duchesse invente toutes

sortes de prétextes pour forcer le roi à s’éloigner; mais il insiste,

il ordonne, il se fâche. La femme de chambre de Gabrielle (c’était une

fille nommée la Rousse, qui savait merveilleusement son métier) fait

entrer Bellegarde, à demi vêtu, dans un petit cabinet attenant à la

ruelle et destiné à serrer des confitures, des épices et des dragées.

On introduit alors le roi, qui regarde d’un air défiant les indices

accusateurs que son rival a laissés en fuyant. Il s’assied en silence,

et tout à coup, se plaignant de la faim, il demande des confitures; il

va droit à la porte du cabinet, la trouve fermée, en réclame la clef,

qu’on ne lui donne pas, et menace de jeter cette porte en dedans, si

cette clef se fait attendre. Bellegarde a eu le temps d’achever sa

toilette et de sauter par la fenêtre: c’est la Rousse qui se montre

alors et qui déconcerte les soupçons du roi. «Je vois bien, sire, lui

dit Gabrielle, qui reprend l’avantage, je vois bien que vous me voulez

traiter comme les autres que vous avez aimées, et que votre humeur

changeante veut chercher quelque sujet de rompre avec moi; ce que je

préviendrai en me retirant tout à l’heure.» Elle fond en larmes, que

le roi essuie sous ses baisers, en la conjurant de se calmer et de lui

pardonner. C’est ainsi que l’aventure est rapportée dans les _Amours du

grand Alcandre_. La tradition populaire y avait ajouté quelques traits

plus conformes au caractère de Henri IV. Suivant le récit qui a été

répété par tous les faiseurs d’Ana, Bellegarde se serait caché sous le

lit de Gabrielle, et le roi en prenant la place que venait de quitter

son grand écuyer, aurait demandé des confitures sèches; la Rousse lui

ayant apporté plusieurs boîtes, le roi en jeta une sous le lit: «Il

faut bien, dit-il gaiement à sa maîtresse, il faut bien que tout le

monde vive!» (Voy. le _Menagiana_, t. II, p. 71.)

On avait fait courir le bruit que la naissance de César, duc de

Vendôme, ne pouvait pas être mise sur le compte du roi; une anecdote,

que Sully n’a pas craint d’admettre dans ses Mémoires, semblerait

être la source de ce bruit calomnieux. Alibour, premier médecin du

roi, ayant visité Gabrielle, qui était indisposée, vint annoncer

à Henri IV, «qu’il lui avoit trouvé un peu d’émotion, mais que son

mal n’auroit que d’heureuses suites.» Le roi demanda s’il fallait

la saigner: «Sire, je n’ai garde, il faut attendre qu’elle soit à

mi-terme, répondit Alibour.—Que voulez-vous me dire, bonhomme? répondit

le roi en colère; rêvez-vous? et s’agit-il ici de grossesse? Je sais

les termes où j’en suis: ou vous n’y connaissez rien, ou de plus

méchants que vous, vous font parler.—Sire, j’ignore, moi, les termes

où vous en êtes, repartit Alibour, mais je sais qu’avant sept mois

ce que je dis se vérifiera.» La prédiction du médecin se vérifia,

en effet: Gabrielle accoucha, mais Alibour ne survécut guère à cet

événement: on disait qu’il avait été empoisonné. Tallemant des Réaux a

donné l’explication de cette anecdote, si souvent invoquée contre la

mémoire de Gabrielle, dans ce passage que M. Paulin Paris a rétabli,

dans son édition, d’après le manuscrit original: «La vérité du conte

du bonhomme Alibour, premier médecin du roy, est que Henry IVe avoit

une gonorrhée qui luy engendra une carnosité et ensuite une retention

d’urine dont il faillit mourir à Monceaux. Et M. d’Alibour disoit que

le roy n’estoit pas capable d’engendrer durant ce flux corrompu de

semence. C’estoit une question de médecine; mais la grossesse de madame

de Beaufort estoit bien avancée, quand on esmeut cette question.» (Voy.

les _Histor._, 3e édit., t. I, p. 112.) Le fils aîné de Gabrielle n’en

fut pas moins légitimé de France, comme son frère Alexandre et sa sœur

Catherine-Henriette. Leur mère aurait certainement épousé le roi, si

elle n’était pas morte empoisonnée pendant qu’on travaillait en cour de

Rome à faire casser le mariage de Henri IV et de Marguerite de Valois.

M. de Sancy tomba en disgrâce pour avoir osé dire au roi, qui le

consultait sur son projet de se remarier avec madame de Beaufort, que,

«putain pour putain, il aimeroit mieux la fille de Henri II, que celle

de madame d’Estrées, qui étoit morte au bordel.» (Voy. l’historiette

de Sully, dans Tallemant des Réaux.) Sully, qui n’était pas moins

contraire que M. de Sancy à cette honteuse mésalliance et qui la

combattit avec plus de politique, affirme néanmoins, dans ses Mémoires,

que «le roy ne se fust jamais résolu d’espouser une femme de joye.»

Plus Henri IV témoignait de folle passion pour son _bel ange_, plus

l’opinion publique se prononçait avec énergie contre la favorite,

que le mariage n’eût jamais réhabilitée. Ses amours avec le duc

de Bellegarde étaient si connues, même dans le bas peuple, qu’on y

entendait souvent ce dicton proverbial, qui nous a été conservé dans

le _Banquet et après-diné du comte d’Arete_, pamphlet du fameux ligueur

Louis d’Orléans: «Les belles gardes s’accompagnent volontiers de beaux

fourreaux.» Les Parisiens, chez lesquels fermentait toujours le levain

de la Ligue, détestaient la duchesse de Beaufort, à cause des mauvaises

mœurs qu’ils lui attribuaient dans leurs propos et leurs _pasquils_; la

haine que cette favorite avait excitée contre elle, rejaillissait aussi

sur le roi: «Le peuple, écrivait P. de l’Estoile à la date du 23 avril

1596, le peuple, qui de soy est un animal testu, inconstant et volage,

autant de bien qu’il avoit dit de son roy auparavant, commença à en

dire du mal, prenant occasion sur ce qu’il s’amusoit un peu beaucoup

avec madame la marquise.» Dans un pasquil _très-vilain et scandaleux_,

qui courait alors, il y avait des vers où le roi n’était pas plus

épargné que sa maîtresse:

Ha! vous parlez de vostre roy!

—Non, fais, je vous jure, ma foy!

Par Dieu! j’ay l’ame trop réale:

Je parle de Sardanapale.

_Com’ sempre star in bordello,

No fa Hercole immortello_

Au royaume de Conardise,

Où, par madame la Marquise,

Les grans noms sont mis à _monceaux_

Et toute la France en morceaux,

Pour assouvir son putanisme.

Tous les honnêtes gens, tous les bons citoyens s’indignaient à l’idée

de l’union du roi avec une femme déshonorée qui tranchait déjà de la

reine de France. Un satirique publia ce huitain au sujet de ce beau

mariage, qui n’existait encore qu’en promesse signée de la main de

Henri IV:

Mariez-vous, de par Dieu! sire,

Votre heritier est tout certain,

Puisqu’aussy bien un peu de cire

Legitime un fils de putain:

Putain dont les sœurs sont putantes,

La grand’mère le fut jadis,

La mère, cousines et tantes,

Horsmis madame de Sourdis!

Madame de Sourdis, comme nous l’avons dit plus haut, était la

bien-aimée du vieux chancelier de Cheverny, et elle en eut un fils,

que le roi tint sur les fonts à Saint-Germain-l’Auxerrois: «Sire,

dit la sage-femme en lui remettant l’enfant, avisez à le bien porter,

car il est fort pesant.—Je ne m’en étonne pas, repartit Henri IV, les

sceaux lui pendent au cul!» Gabrielle n’eut pas le temps d’en venir

à ses fins: elle fut emportée, en quelques heures, par une maladie

subite qui avait tous les caractères d’un empoisonnement. Ses envieux

et ses ennemis ne lui pardonnèrent pas même après sa mort: comme, à

ses obsèques, le deuil était conduit par son beau-frère, le maréchal

de Balagny, fils naturel d’un évêque de Valence, et que ses six sœurs,

«plus dissolues qu’elle encore,» assistaient à cette cérémonie funèbre,

le poëte Sigogne composa ce sixain, que Sauval a recueilli dans les

_Amours des rois de France_:

J’ay vu passer sous ma fenestre

Les six Pechez mortels vivants,

Conduits par le bastard d’un prestre,

Qui tous ensemble alloient chantants

Un _Requiescat in pace_

Pour le septiesme trespassé.

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 6/6 · 第 10 / 23 段