instruit lui marqua son hostel.» Mais elle n’y logea que peu de jours,
et, pour faire taire tous les bruits que son brusque retour avait
motivés, en réveillant, comme le dit Pierre de l’Estoile, les _esprits
curieux_, elle alla passer six semaines au château de Madrid, dans le
bois de Boulogne. Henri IV l’avait revue avec plaisir, et ils s’étaient
si bien réconciliés, que «le roi l’avoit requise de deux choses: l’une
que, pour mieux pourvoir à sa santé, elle ne fist plus, comme elle
avoit de coustume, la nuit du jour et le jour de la nuit; l’autre,
qu’elle restraignist ses libéralités et devinst plus mesnagère.»
Henri IV lui donna souvent des marques d’affection et d’intérêt. Il
lui rendait visite de temps en temps, et il se divertissait à causer
librement avec elle; mais, quand il revenait au Louvre, il avait
coutume de dire en plaisantant «qu’il revenoit du bordeau.» (_Mém. et
journaux_ de Pierre de l’Estoile, sous le règne de Henri IV, édition de
MM. Champollion, p. 425.) La reine Marguerite, en se fixant à Paris,
avait eu probablement le projet de changer de vie et de renoncer à la
galanterie; «mais, dit l’impitoyable auteur du _Divorce satyrique_,
ne se pouvant plus passer de masle, plaignant le temps et ne voulant
plus demeurer oisive,» elle envoya chercher à Usson ce Date ou ce
Saint-Julien, «tant de fois réclamé durant ses voluptés.» Saint-Julien
se mit en route aussitôt, et vint reprendre le poste de _mignon_ qu’il
avait occupé auparavant près de la reine. Celle-ci, dont la passion
pour ce jeune homme s’était exaltée jusqu’à la rage, congédia Pominy
et tint à distance tous ceux de ses officiers qu’elle avait plus ou
moins rapprochés d’elle. Un d’eux, nommé Vermond, âgé de dix-huit ans,
conçut une telle jalousie contre le favori, qu’il le tua d’un coup de
pistolet, à la portière du carrosse de la reine. L’assassin fut arrêté;
on le fouilla, et l’on trouva, dit le Journal de l’Estoile, «trois
chiffres sur luy: l’un pour la vie, l’autre pour l’amour, et l’autre
pour l’argent.» On fit son procès sur-le-champ, car la reine avait juré
«de ne boire ni manger, qu’elle n’en eust veu faire la justice.» Quand
on l’amena devant le corps sanglant de la victime, Marguerite, tout en
larmes, avait voulu être présente à cette confrontation: «Ah! que je
suis content, puisqu’il est mort! s’écria-t-il en regardant le cadavre;
s’il ne l’était pas, je l’achèverais!—Qu’on le tue, ce méchant!
interrompit cette amante désolée; tenez, tenez, voilà mes jarretières:
qu’on l’étrangle!» Le lendemain, Vermond, condamné à avoir la tête
tranchée devant l’hôtel de Sens, marcha gaiement au supplice, en disant
qu’il ne se souciait pas de mourir, puisque son rival était mort.
Aussitôt après cette exécution, la reine Marguerite abandonna l’hôtel
de Sens, dont le séjour lui rappelait trop la perte de son mignon. Elle
acheta dans le faubourg Saint-Germain un grand hôtel, situé au bord de
la rivière, près de la tour de Nesle et à l’entrée du Pré aux Clercs.
Elle fit reconstruire à grands frais les bâtiments, peindre et orner
les appartements, dessiner et planter les jardins, de manière à se
créer une _île de Cythère_, où Vénus Uranie voulait établir son temple
et son culte. Ce n’étaient qu’emblèmes et devises d’amour, chiffres,
armes et portraits de ses amants anciens et nouveaux; car, par une
singulière faculté de son imagination licencieuse, elle mêlait si bien
le fait matériel avec le souvenir, qu’elle appelait sans cesse à l’aide
de ses plaisirs les émotions et les jouissances d’autrefois, comme si
tous les galants qu’elle avait eus dans le cours de sa vie, fussent
toujours là en humeur de la satisfaire, sans jamais la contenter.
Ainsi, Julien Date conservait encore des droits et des priviléges, tout
mort qu’il fût, lors même que Bajaumont eut pris sa place active. Voici
comment le _Divorce satyrique_ nous dépeint le successeur de Date: «Ce
Baujemont (ou plutôt Bajaumont, de la maison de Duras), mets nouveau de
ceste affamée, l’idole de son temple, le veau d’or de ses sacrifices,
et le plus parfait sot qui soit arrivé dans sa cour, introduit de la
main de madame d’Anglure, instruit par madame Roland, civilisé par
Lemayne (ou Le Moine), et naguère guéri de deux poulains par Penna,
le médecin, et depuis souffleté par Delin (ou de Loue), maintenant en
possession de cette pécunieuse fortune, sans laquelle la pauvreté luy
alloit saffraner tout le reste du corps, ainsi que la barbe.» Elle
aima Bajaumont, son _bec jaune_, comme elle avait aimé Date, Pominy,
Aubiac et La Mole. Elle faillit le perdre aussi, et elle s’en serait
bientôt consolée de la même façon. Le sieur de Loue mit l’épée à la
main contre le favori et voulut le tuer en pleine église, mais on
s’empara de ce furieux, qui fut envoyé prisonnier au For-l’Évêque,
et qui eut à soutenir un procès, dans lequel la reine se porta
partie civile. Bajaumont était tombé malade de peur, et il avait une
jaunisse dont il ne se débarbouilla jamais entièrement. Marguerite ne
quittait pas le chevet de son _bec jaune_; le roi vint la voir sur ces
entrefaites, et il la trouva si triste de cette maladie, qu’il dit, en
sortant, aux filles de la reine «qu’elles priassent toutes Dieu pour la
convalescence dudit Bajaumont, et qu’il leur donneroit leurs estrennes
ou leur foire: Car, s’il venoit une fois à mourir, ventre-saint-gris!
s’escria-t-il avec gaieté, il m’en cousteroit bien davantage, parce
qu’il me faudroit acheter une maison toute neuve, au lieu de celle-cy,
où elle ne voudroit plus tenir.» (_Journ. de Henri IV_, par Pierre de
l’Estoile.) Bajaumont n’en mourut pas, et la tendresse de Marguerite,
pour lui, ne devint que plus furieuse et plus excentrique: comme elle
avait depuis longtemps deux _loups_ (ulcères malins) aux jambes, elle
exigea que Bajaumont se fît mettre deux cautères aux bras, afin qu’ils
n’eussent rien à se reprocher l’un l’autre!
«Qui sera celui qui lira ses actes héroïques, disait l’auteur du
_Divorce satyrique_, car ils ne manqueront pas d’escrivains, qui
n’admire son inclination au putanisme et qui n’approuve qu’ils doivent
estre enregistrés au bordel?» Cependant le train de vie débauchée
qu’on menoit à l’hôtel de la reine Marguerite, n’a pas été décrit
dans les mémoires contemporains, à moins qu’il ne faille en chercher
une peinture allégorique dans quelque roman du genre de _l’Astrée_.
On sait seulement que la reine, qui ne sortait presque jamais de son
_pourpris amoureux_, s’y occupait de dévotion autant que de galanterie.
Elle avait fait bâtir le couvent des Augustins à sa porte, pour avoir,
disait-on, des moines sous sa main. Elle entretenait à son service
quarante prêtres anglais, écossais ou irlandais, à quarante écus par
an. Elle distribuait tous les ans des dons considérables à différentes
communautés religieuses. Elle répandait des aumônes avec une folle
prodigalité, à laquelle n’eussent pas suffi des revenus dix fois plus
forts que les siens. Le but avoué de ces pieuses libéralités était de
racheter tous les péchés qu’elle pourrait faire avec ses galants et ses
mignons, notamment avec le dernier, qui fut un musicien, nommé Villars,
qu’on appelait _le roi Margot_. (Voy. les _Histor._ de Tallemant des
Réaux.) Néanmoins, Dupleix affirme que, «dans les amours de Marguerite,
il y avoit plus d’art et d’apparence, que d’effet; car elle se
plaisoit merveilleusement à donner de l’amour, à s’en entretenir avec
décence et discrétion, et de voir et d’ouïr des hommes faisant les
passionnés pour elle, cela mesme se faisoit ordinairement par manière
de divertissement, selon la coustume de la cour, où à grand’peine
celui-là passe pour habile homme, qui ne sait pas cajoler les femmes,
ni pour habile femme, qui ne sait pas donner quelque atteinte au
cœur des hommes.» On peut dire que la reine, nonobstant ses œuvres
pies et quoiqu’elle employât souvent des sommes notables, au dire du
P. Hilarion de Cosse, «pour marier des pauvres filles,» tenait une
école raffinée de Prostitution dans son délicieux hôtel du faubourg
Saint-Germain, où sa petite cour, composée de poëtes, de philosophes,
de musiciens, de gentilshommes libertins et de dames dévergondées,
vivait comme elle dans le désordre, et se faisait gloire d’imiter
son exemple en suivant ses leçons. Henri IV, à la fin du _Divorce
satyrique_, lui souhaitait _quelque amendement_, et priait Dieu «de luy
despartir quelque goutte de repentir, car, dit-il, sans lui, l’eau de
cire et de chair, qu’elle alambique pour son visage, ne peut cacher ses
imperfections, l’huile de jasmin dont elle oint chaque nuit son corps
empescher la puante odeur de sa réputation, ni l’érésipèle qui souvent
lui pèle les membres changer et despouiller sa vieille et mauvaise
peau.»
Henri IV, il faut l’avouer, ne le cédait pas en libertinage à sa
première femme ni à personne de son temps, et, quelles que fussent,
d’ailleurs, les grandes qualités de ce prince, un des meilleurs rois
qui aient gouverné la France, on est forcé de constater que l’histoire
de ses amours et de ses débordements est une partie intégrante de
l’histoire de la Prostitution au seizième siècle. «On peut dire,
remarque Bayle dans son _Dictionnaire historique et critique_,
que, si l’amour des femmes lui eust permis de faire agir toutes ses
belles qualitez selon toute l’étendue de leurs forces, il auroit ou
surpassé ou égalé les héros que l’on admire le plus. Si, la première
fois qu’il débaucha la fille ou la femme de son prochain, il en eust
été puni de la mesme manière que Pierre Abélard, il seroit devenu
capable de conquérir toute l’Europe.» Sans admettre, avec Bayle, que
la passion effrénée de Henri IV pour les femmes fasse regretter pour
son honneur qu’il n’ait pas été privé des moyens de la contenter,
nous reconnaissons que ce grand roi a surpassé tous ses prédécesseurs
sous le rapport des appétits charnels et de l’incontinence; mais nous
croyons que ce fougueux _abatteur de bois_, ainsi qu’il se qualifiait
lui-même, ne serait pas devenu, en cessant d’être un homme, un guerrier
plus intrépide ni un politique plus consommé. Ses vices, comme ses
qualités, étaient inhérents à son tempérament, et ses mœurs débauchées,
qui ne différaient de celles de ses contemporains que par un excès
de pétulance et d’ardeur, n’eurent pas d’influence funeste sur les
bons mouvements de son cœur et sur les belles manifestations de son
caractère. Dans une admirable lettre à Sully (voy. les _Œconomies
royales_, édit. in-fol., t. III, p. 137 et 138), il se défend ainsi
d’aimer trop _les dames, les delices et l’amour_: «L’Escriture
n’ordonne pas absolument de n’avoir point de pechez ny defauts,
d’autant que telles infirmitez sont attachez à l’impétuosité et
promptitude de la nature humaine, mais bien de n’en estre pas dominez
ny les laisser regner sur nos volontez: qui est ce à quoy je me suis
estudié, ne pouvant faire mieux. Et vous sçavez, par beaucoup de choses
qui se sont passées touchant mes maistresses (qui ont esté les passions
que tout le monde a creu les plus puissantes sur moy), si je n’ay pas
souvent maintenu vos opinions contre leurs fantaisies, jusques à leur
avoir dit, lorsqu’elles faisoient les accariastres, que j’aymerois
mieux avoir perdu dix maistresses comme elles, qu’un serviteur comme
vous, qui m’estiez nécessaire pour les choses honorables et utiles.»
Les historiens et les panégyristes d’Henri IV ne pouvaient se payer
de ces excuses, et tous se sont accordés à blâmer, presque sans
restriction, la prodigieuse licence de sa conduite: «Encore moins, dit
Mézeray, l’histoire le pourroit-elle excuser de son abandonnement aux
femmes, qui fut si public et si universel, depuis sa jeunesse jusqu’au
dernier de ses jours, qu’on ne scauroit mesme luy donner le nom d’amour
et de galanterie.» (_Abrégé chronol. de l’hist. de France_, t. VI, p.
392.) Le docte et vénérable évêque de Rodez, Hardouin de Péréfixe, qui
écrivit l’_Histoire de Henri le Grand_ pour l’éducation du roi Louis
XIV, ne put se dispenser de reprocher aussi à son héros la _fragilité
continuelle qu’il avoit pour les belles femmes_: «Quelquefois,
ajoute-t-il avec une candeur qui va droit à l’indécence, il avoit des
desirs qui estoient passagers et qui ne l’attachoient que pour une
nuit; mais, quand il rencontroit des beautés qui le frapoient au cœur,
il aimoit jusqu’à la folie, et dans ces transports il ne paroissoit
rien moins que Henry le Grand.»
Agrippa d’Aubigné, qui, dans son _Histoire universelle depuis 1550
jusqu’en 1601_, n’a pas dédaigné de raconter en détail quelques-unes
des aventures amoureuses du roi de Navarre, passe en revue, dans
la _Confession de Sancy_, les premières maîtresses de ce prince,
maîtresses obscures ou de bas étage, qui n’avaient eu qu’un règne
éphémère et souvent assez mal récompensé. Il commence par rappeler
les _infâmes amours_ du Béarnais avec Catherine du Luc, d’Agen,
«qui depuis mourut de faim, elle et l’enfant qu’elle avoit du
roy;» il parle ensuite de la demoiselle de Montaigu (fille de Jean
de Balzac, surintendant de la maison du prince de Condé), que le
chevalier de Montluc avait livrée à la merci du prince de Navarre,
par l’intermédiaire d’un gentilhomme gascon, nommé de Salbeuf, «à
quoy il eut beaucoup de peine,» parce que la pauvre demoiselle était
éprise du chevalier de Montluc, qu’elle avait suivi jusqu’à Rome,
et parce qu’elle ressentait une profonde aversion pour le roi, «pour
lors plein de morp..., gagnés pour coucher avec Arnaudine, garce du
veneur Labrosse.» D’Aubigné nomme après «la petite Tignonville, qui fut
imprenable, avant d’estre mariée.» C’était la fille de la gouvernante
de la princesse de Navarre, sœur du jeune Henri; celui-ci en devint
follement amoureux, et sa passion ne fit que s’accroître par suite
de la résistance qu’il rencontra. Sully rapporte, dans ses _Œconomies
royales_, que, vers 1576, le prince s’en alla en Béarn, sous prétexte
de voir sa sœur, mais personne n’ignorait à la cour que son voyage
avait pour objet de retrouver la jeune Tignonville, «dont il faisoit
lors l’amoureux.» Il voulait employer d’Aubigné à _maquignonner cette
belle farouche_; d’Aubigné refusa de se charger d’un pareil office, et
le prince dut s’adresser ailleurs pour atteindre son but. Tignonville
s’obstinait à ne rien entendre, avant d’être pourvue d’un mari, qui
aurait pris sur son compte les suites de l’aventure: le prince de
Navarre la maria enfin et obtint le droit de prélibation. Ce prince ne
rougissait pas de descendre jusqu’à des chambrières et à des filles
de basse-cour. Il avait pris une maladie vénérienne, en s’oubliant,
dans une écurie d’Agen, avec la concubine d’un palefrenier, et à peine
fut-il guéri, qu’il se glissait, pendant la nuit, dans la chambre d’une
servante, qu’il disputait à un valet, nommé Goliath: ce _goujat_, ne
soupçonnant pas qu’il avait pour rival le roi son maître, faillit le
tuer, en lui lançant un estoc volant, au moment où Henri de Navarre
sortait du lit de cette _gourgandine_. On comprend que, sous les
auspices de semblables amours, le prince ait échoué dans ses tentatives
contre la vertu de la demoiselle de Rebours, qui n’hésita pas à lui
préférer l’amiral d’Anville, «qui l’aimoit plus honnestement.»
D’Aubigné ne fait que citer sommairement «les amours de Dayel,
Fosseuse; Fleurette, fille d’un jardinier de Nérac; de Martine, femme
d’un docteur de la princesse de Condé; de la femme de Sponde; d’Esther
Imbert, qui mourut, aussy bien que le fils qu’elle avoit eu de luy, de
pauvreté, aussy bien que le pere d’Esther, mort de faim à Saint-Denys,
poursuivant la pension de sa fille.» Viennent après les amours de
_Maroquin_, vieille Gasconne débauchée, à qui on avait donné ce
sobriquet «parce qu’elle avoit la peau grenée et quelque vérole» (voy.
les _Aventures du baron de Fœneste_, liv. II, ch. 18); les amours d’une
boulangère de Saint-Jean; de madame de Petonville; de la _Baveresse_,
«nommée ainsi pour avoir sué;» de mademoiselle Duras; de la fille du
concierge; de Picotin, _pancoussaire_ (fournière) à Pau; de la comtesse
de Saint-Mégrin; de la nourrice de Castel-Jaloux, «qui lui voulut
donner un coup de couteau, parce que, d’un escu qu’il luy faisoit
bailler par ceste dame, il en retrancha 15 sols pour la maquerelle,» et
enfin, des deux sœurs de l’Espée. Le malin auteur de la _Confession de
Sancy_ n’a pas le projet de signaler toutes les intrigues galantes qui
furent l’occupation de la jeunesse de Henri IV; ainsi, ne nomme-t-il
pas la dame de Narmoutier, qui, selon les _Nouveaux Mémoires_ de
Bassompierre, ne serait pas la dernière de cette liste: il ne fait
que citer quelques noms et quelques faits; il s’indigne d’avoir
été le témoin, sinon le complice de ces excès qui répugnaient à son
austérité de huguenot. La reine Marguerite, dans ses _Mémoires_, avait
eu évidemment l’intention de justifier sa conduite personnelle, en
accusant celle du roi, mais on ne sait par quelles circonstances elle
s’est arrêtée au milieu de la rédaction de ces Mémoires, qui devaient
la défendre et qui n’ont jamais été achevés; la partie qu’on en a
publiée, d’ailleurs, présente des lacunes regrettables, dans lesquelles
on remarque le dessein manifeste d’effacer ou du moins d’atténuer
les griefs de l’épouse à l’égard de son époux. Ces lacunes portent
donc sur les endroits les plus intéressants de l’histoire secrète des
amours du roi. Il faut que le manuscrit original de la reine ait subi
des retranchements considérables, auxquels il serait impossible de
suppléer à l’aide du livre des _Amours du grand Alcandre_, qui commence
seulement à l’année 1589. Nous trouverons cependant à compléter et
à rectifier, d’après les Mémoires de Marguerite, tels que nous les
possédons tronqués et altérés, quelques-uns des aveux de la _Confession
de Sancy_.
Marguerite n’était pas mariée depuis deux ans, que son frère, Henri
III, l’avait déjà mise _en mauvais ménage_ avec le roi de Navarre, et
que ce dernier se brouillait avec le duc d’Alençon, son beau-frère,
«sur le subject de la jalousie de leur commun amour de madame de
Sauve (Charlotte de Beaune de Semblancay).» Henri de Navarre aimait
éperdument cette dame, qui _se gouvernait_ alors par les conseils de le
Guast, «usant de ses instructions non moins pernicieuses que celles de
_la Célestine_.» Les deux princes en étaient venus «à une si grande et
véhémente jalousie l’un de l’aultre, qu’encor qu’elle fust recherchée
de M. de Guise, du Guast, de Souvray et plusieurs aultres, qui estoient
tous plus aimez d’elle qu’eux, ils ne s’en soucioient pas.» La reine
n’était pas jalouse de son mari, «ne désirant que son contentement;»
une nuit, elle s’aperçut qu’il perdait connaissance, et elle lui porta
des secours empressés, dans cette _fort grande foiblesse_, «qui lui
venoit, comme je crois, dit-elle, d’excès qu’il avoit faits avec les
femmes.» A cette époque, ils ne couchaient plus dans le même lit; et
le roi, qui donnait tout son temps «à la seule volupté de jouir de
la présence de sa maistresse, madame de Sauve,» ne rentrait dans la
chambre nuptiale qu’à deux heures du matin, et se levait au point du
jour pour aller rejoindre cette maîtresse. Le roi de Navarre obéit à
regret aux devoirs de la politique, en s’éloignant de la cour et de
madame de Sauve, mais il eut bientôt oublié l’enchanteresse, car «les
charmes de cette Circé, dit Marguerite, avoient perdu leur force par
l’esloignement.» La petite cour de Navarre devint, pendant deux ans,
une sorte de cour plénière de la galanterie et de la Prostitution: la
reine mère y était venue, accompagnée de sa fille Marguerite, afin de
négocier avec les gentilshommes protestants, et elle resta dix-huit
mois, en Guyenne et en Gascogne, à faire manœuvrer l’_escadron volant_
de ses filles d’honneur. Dans une conférence qui eut lieu à Nérac
entre les députés huguenots et Catherine de Médicis, celle-ci «pensoit
les enchanter par les charmes des belles filles qu’elle avoit avec
elle et par l’éloquence de Pibrac; Marguerite lui opposa les mesmes
artifices, gagna les gentilshommes qui estoient auprès de sa mère, par
les attraits de ses filles, et elle-mesme employa si adroitement les
siens qu’elle enchaisna l’esprit et les volontez du pauvre Pibrac.»
(_Hist. de Henri le Grand_, par Hardouin de Péréfixe.) Dans une autre
conférence qui se fit au château de Saint-Brix près de Cognac, le
roi de Navarre, qui avait plus d’une fois rendu les armes aux belles
demoiselles de l’Escadron volant, se sentait plus aguerri contre ces
ruses de guerre amoureuse: il était, en ce moment, assez mécontent
de sa santé, à la suite d’une rencontre avec la _Maroquin_. Catherine
de Médicis, environnée du gracieux état-major de ses filles, demanda,
en souriant, à son gendre, soucieux et déconfit: «Qu’est-ce que vous
voulez?—Il n’y a rien là que je veuille, madame!» répondit tristement
le prince en regardant toutes les beautés qu’on semblait lui offrir et
qu’il se sentait forcé de refuser. (_Dict. hist. et crit._ de Bayle,
article HENRI IV.)
Le roi avait été précédemment _fort amoureux_ d’une de ces belles
filles, si bien dressées par la reine mère «pour amuser les princes et
les seigneurs, comme le dit Hardouin de Péréfixe, et pour descouvrir
toutes leurs pensées.» Cette fille était la Dayelle, originaire de
l’île de Chypre, qui gagna sa dot en amusant Henri de Navarre, et
qui épousa ensuite Jean d’Hemerits, gentilhomme normand. Dayelle
n’avait pas occupé le roi assez sérieusement pour le distraire de ses
amourettes vagabondes: il eut aussi des _bontés_, en passant, pour la
femme du savant Martinius, professeur de grec et d’hébreu, qui voulait
bien croire que sa _Martine_ et le roi «ne poussoient pas les choses
plus loin que le jeu,» dit Colomiez (dans sa _Gaule orientale_, p.
93). Après le départ de Dayelle, «le roy, raconte Marguerite, s’estoit
mis à rechercher Rebours (fille d’un président au parlement de Paris),
qui estoit une fille malicieuse,» qui n’aimait pas la reine et qui
lui faisait les plus mauvais offices qu’elle pouvait. Cette fille,
qui mourut peu de temps après à Chenonceaux, où Marguerite vint la
visiter et lui pardonna, avait donné un rival au roi, dans l’espoir
de faire un mari de cet amant, qui se nommait Geoffroy de Buade,
seigneur de Frontenac. La Rebours n’était pas encore morte, que le
roi «commença à s’embarquer avec Fosseuse, qui estoit plus belle et
pour lors toute enfant et toute bonne.» Françoise de Montmorency,
dite la _belle Fosseuse_, parce que son père était baron de Fosseux,
était une des filles de la reine mère; mais elle consentit à entrer
dans la maison de la reine Marguerite, pour se rapprocher du roi,
qu’elle aimoit _extrêmement_, quoiqu’elle ne lui eût «permis que les
privautez que l’honnesteté peut permettre;» mais Henri fut encore une
fois jaloux de son beau-frère, le duc d’Alençon, qui courtisait en même
temps la Fosseuse: elle, «pour luy oster la jalousie qu’il avoit et
luy faire connoistre qu’elle n’aimoit que luy, s’abandonne tellement
à le contenter en tout ce qu’il vouloit d’elle, que le malheur fut
si grand qu’elle devint grosse.» Marguerite prêta les mains à cacher
cette grossesse, et ce fut elle qui reçut l’enfant que la Fosseuse mit
au monde; cette fille se promettait pourtant de supplanter la reine et
d’épouser un jour le père de son enfant. Mais l’enfant ne vécut pas;
et la mère, délaissée comme toutes celles à qui elle avait succédé,
épousa, sous le bon plaisir du roi, François de Broc, seigneur de
Saint-Mars.
Ce fut Diane, dite Corisande d’Andouins, vicomtesse de Louvigny et
dame de Lescur, qui prit la place de la Fosseuse. Sully, dans ses
Mémoires, dit, en parlant des événements de l’année 1583, que le roi
de Navarre «estoit alors au plus chaud de ses passions amoureuses
pour la comtesse de Guiche.» Corisande d’Andouins, mariée en 1567 à
Philibert de Grammont, comte de Guiche, était devenue veuve en 1580,
et n’avait pas résisté longtemps aux pressantes assiduités du roi,
qui la poursuivait depuis quinze ans. Corisande n’était plus jeune,
mais elle était toujours belle. Agrippa d’Aubigné nous la représente
allant à la messe à Mont-de-Marsan, vêtue d’une robe verte et suivie du
plus étrange cortége: «Je vois cette femme, qui est de bonne maison,
qui tourne et remue ce prince comme elle veut: la voilà qui va à la
messe, un jour de feste, accompagnée, pour tout potage, d’un singe,
d’un barbet et d’un bouffon.» La passion du roi pour cette belle dame,
qui n’avait pas moins de trente-cinq ou quarante ans, dura jusqu’en
1589. Il lui écrivait de Marans, en 1587: «Mon ame, tenez moy en vostre
bonne grace; croyez ma fidélité estre blanche et hors de tache. Il
n’en fut jamais sa pareille; si cela vous porte contentement, vivez
heureuse.» Il pensait à divorcer, vers cette époque, pour épouser sa
maîtresse, à laquelle il avait donné une promesse de mariage signée de
son sang; mais il en fut détourné par d’Aubigné, qui eut le courage de
lui dire: «Je ne prétends pas que vous renonciez à votre passion. J’ai
été amoureux; je sais ce que vous souffririez. Mais servez-vous-en,
sire, comme d’un motif qui vous excite à vous rendre digne de votre
maîtresse, qui vous mépriserait, si vous vous abaissiez jusqu’à
l’épouser!» Corisande eût réussi peut-être à l’emporter sur les sages
conseils d’Agrippa d’Aubigné, si le roi fût resté auprès d’elle; mais
les hasards de la guerre le conduisirent en Normandie, où «il passa par
la maison d’une dame veuve, qui tenoit grand rang, dit l’auteur anonyme
des _Amours du grand Alcandre_; elle estoit fort belle et encore jeune,
et parut si aimable aux yeux du roy,» qu’il cessa d’aimer la maîtresse
absente, qui l’attendait et qui ne le revit plus.