croupe derrière un gentilhomme (voy. le _Scaligerana_, au mot NAVARRE).
«Elle s’escorcha toute la cuisse, dont elle fut un mois malade et
en eust la fièvre.» Le médecin, qui la pansait, «eut les estrivières
pour avoir trop parlé,» selon le _Dictionnaire général et curieux_ de
César de Rochefort (p. 415, col. 1). Ce qui nous autorise à supposer
que cette écorchure avait une origine suspecte. La reine de Navarre,
si l’on en croit le _Divorce satyrique_, manquait de tout dans le
château de Carlat, «où elle fut longtemps, non-seulement sans daiz et
lit de parade, mais aussi sans chemises pour tous les jours.» Elle se
consolait, en se livrant à toute la fougue de son tempérament, dans ce
château, «ressentant plus la tannière de larrons, que la demeure d’une
princesse, fille, femme et sœur de roy.» Elle ne pouvait renouveller,
aussi souvent qu’elle l’eût voulu, le personnel de ses galanteries,
et elle se trouvait circonscrite dans le choix de ses amants. En
l’absence du seigneur de Duras, «qu’elle avoit envoyé vers le roy
d’Espagne querir de l’argent,» elle jeta les yeux successivement sur
Choisnin, un des musiciens de son cabinet; puis sur son cuisinier;
puis sur Saint-Vincent, son maître d’hôtel; puis sur Aubiac, «le mieux
peigné de ses domestiques, qu’elle esleva de l’escurie en la chambre.»
Cet Aubiac s’était épris d’elle, en la voyant pour la première fois,
sept ou huit ans auparavant. «Je voudrais, dit-il alors à haute voix,
en la regardant avec des yeux enflammés d’amour, avoir couché avec
elle, à peine d’être pendu quelque temps après!» En parlant ainsi,
il tirait lui-même son horoscope; car, après avoir été le favori
de cette princesse (quoique ce fût un «chestif escuyer, rousseau et
plus tavelé que truitte, dont le nez teint en escarlatte ne s’estoit
jamais promis au mirouer, d’estre un jour trouvé dans le lit avec une
fille de France, ainsi qu’il le fut à Carlat par madame de Marze, qui,
par trop matineuse, fit ce beau rencontre»), il fut fait prisonnier
avec sa dame dans le château d’Ivoy, où celle-ci s’était réfugiée,
au sortir de Carlat. Le roi de France, irrité contre sa sœur, avait
ordonné au marquis de Canillac de s’emparer d’elle, car Marguerite,
depuis plusieurs années, avait embrassé le parti de la Ligue, afin
de se venger à la fois et de son frère et de son mari. La reine se
vit donc conduire au château d’Usson, en Auvergne, où le marquis de
Canillac devait la tenir enfermée, tandis que son dernier amant, le
malheureux Aubiac, était mené à Aigueperse pour y être jugé. On le
condamna, comme ligueur, à être pendu, et il alla au supplice, en
baisant un «manchon de velours ras bleu qui lui restoit des bienfaits
de sa dame.» Mais déjà Marguerite lui avait donné un successeur, et
le marquis de Canillac s’était laissé prendre aux séductions de sa
prisonnière. Il devint, de malpropre qu’il était, «coint (soignée) et
joly comme un beau petit amoureux de village.» La reine ne l’aimait
pas, mais faisait semblant de l’aimer; et lui, jaloux de tous les
rivaux qu’on lui laissait soupçonner, négligeait le service du roi
pour celui de l’enchanteresse. Celle-ci dirigea si bien ses ruses et
ses artifices, qu’elle imagina un prétexte pour se débarrasser de son
geôlier amoureux, et qu’elle se saisit du château, pendant qu’il était
dehors. A son retour, le marquis de Canillac trouva la porte close,
et Marguerite lui fit dire qu’elle n’avait plus besoin de gouverneur.
Il s’éloigna d’Usson, en soupirant, et il servit de risée à la cour
de Henri III, qui lui pardonna d’avoir si mal rempli sa mission, eu
égard à la honte de sa déconvenue. «Pourquoi, lui dit-il pour toute
vengeance, ne demandez-vous pas à la reine Margot la grâce d’être son
parfumeur?»
La forteresse d’Usson, bâtie sur la pointe d’un rocher, était
inexpugnable. Henri IV n’eut pas l’idée d’y faire assiéger sa femme:
il se tint pour satisfait de ce qu’elle y était captive, quoique
souveraine dans l’intérieur de cette espèce de prison. Elle resta
plus de vingt ans dans cet asile mystérieux de ses débauches. Un
des panégyristes de cette princesse, le père Hilarion de Coste,
dans les _Éloges des Dames illustres_, ne s’est pas fait scrupule
de dire, en style de rhéteur, que «ce fort chasteau de l’Auvergne
fut un Thabor pour sa dévotion, un Liban pour sa solitude, un Olympe
pour ses exercices, un Parnasse pour ses muses, et un Caucase pour
ses afflictions.» Bayle remarque, avec raison, que le séjour de la
reine de Navarre à Usson eût été plus justement comparé à la retraite
de Tibère dans l’île de Caprée. Il est certain, pourtant, que la
voluptueuse sirène d’Usson avait eu l’adresse de cacher si bien aux
profanes les mystères d’impudicité qui se renfermaient dans l’intérieur
de son château, où ne pénétra jamais aucun étranger, que les yeux
et les oreilles du public n’y pouvaient rien voir ni rien entendre.
Tout ce qui se passait derrière ces murailles épaisses échappait à la
curiosité et à la censure du dehors. On ignorait même, aux environs,
le genre de vie qu’on menait dans cette retraite inabordable, dont
tous les échos furent muets jusqu’à ce que Marguerite l’eût quittée.
Voici comment un homme grave et honorable, Jean Darnalt, procureur
du roi au siége présidial d’Agen, se faisait illusion sur les mœurs
et les habitudes de la dame du lieu: «C’est une chose très-vraye,
dit-il dans ses _Antiquitez d’Agen_ (qui ont été imprimées à Paris,
en 1606, à la suite de sa _Remonstrance ou harangue solennelle faite
aux Ouvertures des plaidoyers, d’après saint Luc, en la senechaussée
d’Agen_), que Sa Majesté garde très-étroitement là-dedans une coustume,
depuis qu’elle y est, fort louable. Après s’estre recréée moderement à
l’exercice des Muses, elle demeure, la pluspart du temps, retirée en sa
chappelle, faisant prieres à Dieu, pleines d’ardeur et de vehemence,
se communiant une fois ou deux la semaine.» Le digne magistrat, qui
était certainement de bonne foi dans son étrange paranymphe, n’eût
pas osé l’écrire, ni surtout le publier, s’il avait pu soupçonner la
vérité; car les éloges qu’il adressait à la reine ressemblaient fort à
des plaisanteries, et Marguerite dut bien rire avec ses mignons, quand
Darnalt lui disait très-sérieusement dans ce beau morceau d’éloquence:
«Phenix qui renaissez journellement de vos propres cendres, bruslant
et vous consommant en l’amour divin..., vous vivés d’une autre vie,
qu’on ne vit pas au monde!... Hermitage saint, monastère devot, où Sa
Majesté s’estudie du tout à la meditation, qui ne tend qu’à la fin des
fins, à la fin souveraine; rocher tesmoin de la volontaire solitude,
très-louable et religieuse, de ceste princesse, où il semble, par la
douceur de la musique et par le chant harmonieux des plus belles voix
de la France, que le paradis en terre ne puisse estre ailleurs, et où
Sa Majesté gouste le contentement et le repos d’esprit que les ames
bienheureuses sentent en l’autre monde!»
Nous n’avons pas malheureusement la contrepartie de cet incroyable
panégyrique; il n’y a, dans le _Divorce satyrique_, que quelques
lignes peu importantes, concernant le séjour de Marguerite à Usson.
Lorsqu’elle eut chassé de ce château le marquis de Canillac, «elle
se resolut de n’obeir plus qu’à ses volontés, dit Henri IV dans le
_Divorce satyrique_, et d’establir dans ce roc l’empire de ses delices,
où, close de trois enceintes et tous les grands portaux murés, Dieu
scait, et toute la France, les beaux jeux qui, en vingt ans, se sont
joués et mis en usage. La _Nanna_ de l’Aretin ni sa _Sainte_ ne sont
rien auprès.» Mais, après ce début, qui promettait des révélations
singulières, le factum du roi ne nous fait presque pas connaître
quels étaient ces _beaux jeux_, qui occupèrent si longtemps la dame
d’Usson, et qui remplacèrent pour elle les rêves de l’ambition et les
jouissances de l’orgueil. On peut conclure cependant, avec certitude,
du silence même que l’histoire a gardé sur les détails de cette longue
retraite, que l’illustre recluse vivait dans la dissolution la plus
monstrueuse: «Il est vrai, dit à ce sujet son royal époux, qu’au lieu
des galands qui souloient adoucir sa vie passée, elle y a esté reduite,
à faute de mieux, à ses domestiques, secretaires, chantres et metifs de
noblesse, qu’à force de dons elle y attiroit, dont la race et les noms,
inconnus à leurs voisins mesmes, sont indignes de ma mémoire.» Henri
IV n’en cite qu’un, qui donne la mesure des autres, et qui eut aussi un
règne plus éclatant, à cause de l’amour forcené qu’il avait su inspirer
à sa maîtresse: «C’est de luy, qu’elle dit qu’il change de corps, de
voix, de visage et de poil, comme il luy semble, et qu’il entre à huis
clos où il luy plaist; c’est pour luy qu’elle fit faire les lits de ses
dames d’Usson si hauts, qu’on y voyoit dessous sans se courber, afin
de ne s’escorcher plus, comme elle souloit, les espaules ni le fessier,
en s’y fourrant à quatre pieds pour le chercher; c’est pour luy, qu’on
l’a veue souvent tastonner la tapisserie, pensant l’y trouver, et celuy
pour qui, bien souvent, en le cherchant de trop d’affection, elle s’est
marquée le visage contre les portes et les parois; c’est pour luy, que
vous avez ouy chanter à nos belles voix de la cour ces vers faits par
elle-mesme:
A ces bois, ces prez et ces antres,
Offrons les vœux, les pleurs, les sons,
La plume, les veux, les chansons
D’un poëte, d’un amant, d’un chantre.»
C’était un chantre, en effet, nommé Pomony ou Comines, fils d’un
chaudronnier auvergnat, qui n’avait de remarquable que son _énorme
laideur_ et sa belle voix; il fut d’abord enfant de chœur dans une
église de village, avant d’être reçu dans la chapelle de la reine,
qui le décrassa un peu pour en faire son secrétaire et son favori.
Elle en était éprise jusqu’à la rage, et l’on attribuait à un charme
magique cette violente passion, qui prenait parfois le caractère d’une
démence furieuse. Henri IV disait ne pouvoir quelquefois s’empêcher de
rire «des extravaguantes jalousies et fortes passions qu’on raconte de
ses amours, qui la transportent plus souvent à mespriser ce qu’elle
voit et croire ce qui n’est point, ores cherchant furieuse et chaude
ses rufiens en tous les endroits les plus ecartés de sa maison, bien
qu’elle ne puisse ignorer qu’ils sont autre part, et ores les voyant
et oyant, et toutesfois, se persuadant que sous leur image ce soient
d’autres qui tachent de la decevoir et à luy mesfaire.»
Ce qui faisait croire que la reine, dans ses débordements amoureux,
était l’esclave d’un sortilége qui étouffait en elle le sentiment
de la pudeur, ce furent moins les folies auxquelles on la vit
s’abandonner, que les amulettes étranges qu’elle avait toujours sur
elle. On racontait qu’elle avait fait sceller dans des boîtes d’or
les cœurs de ses amants morts, comme les reliques de ses amours, et
ce bruit se trouvait confirmé, en quelque sorte, par la quantité de
cassolettes et de joyaux en forme de cœurs, qu’elle serrait dans ses
poches ou qu’elle attachait à sa ceinture. Il n’y avait sans doute
que des parfums dans ces boîtes d’orfévrerie. Cependant, lorsqu’elle
résidait à Usson, elle portait ordinairement pendue au cou, entre la
chemise et la chair, une bourse de soie bleue «en laquelle _ses plus
privés_ avoient descouvert une boëte d’argent, dont la superficie
gravée représentoit naïvement (outre plusieurs différens et inconnus
charactères) d’un costé un portrait, et de l’autre son chauderonnier.»
On est autorisé à supposer que cette boîte d’argent n’était pas un
talisman de la sorcellerie, mais bien un talisman de l’amour; aussi,
serions-nous enclins à rapprocher ce talisman de celui que Brantôme,
dans ses _Dames galantes_, fait porter à une dame de la cour, qu’il
ne nomme pas: «Son mary mort, dit-il, elle luy coupa ses parties du
devant ou du mitan, jadis d’elle tant aymées, et les embauma, aromatisa
et odoriféra de parfums et de poudres musquées et très-odoriférantes,
et puis les enchassa dans une boëte d’argent doré, qu’elle garda et
conserva comme une chose tres-precieuse.» Suivant la tradition, en
effet, Marguerite de Valois avait non-seulement enlevé elle-même la
tête coupée de son cher La Mole, qu’elle ne put sauver du supplice,
mais elle aurait, de ses propres mains, mutilé le cadavre qui était
déjà divisé en quatre quartiers et planté sur des pieux aux quatre
coins de la place de Grève; la tête fut enterrée la nuit, par les soins
pieux de cette amante désolée, dans la chapelle de Saint-Martin; le
cœur et les autres débris, volés au corps du supplicié, furent embaumés
et scellés dans des boîtes d’or et d’argent, que la reine portait en
guise de joyaux et de reliquaires, à travers tous ses amours, qui ne
servaient, disait-elle, qu’à raviver le premier. «Elle portoit, raconte
Tallemant des Réaux, qui savait tout de bonne main, un grand vertugadin
qui avoit des pochettes tout autour, en chacune desquelles elle mettoit
une boîte où étoit le cœur d’un de ses amants trépassés; car elle étoit
soigneuse, à mesure qu’ils mouroient, d’en faire embaumer le cœur.
Ce vertugadin se pendoit tous les soirs à un crochet, qui fermoit à
cadenas, derrière le dossier de son lit.» (Voy. les _Historiettes_ de
Tallemant des Réaux, 2e édit. de M. de Monmerqué, t. I, p. 163.)
L’historien Dupleix, que Marguerite avait attaché à sa maison en
qualité de maître des requêtes, «avec honneste appointement,» comme
il le dit lui-même, ne crut pas devoir jeter le manteau sur les
déréglements de la vie de cette princesse, lorsqu’il eut à parler
d’elle dans l’Histoire de Henri IV; néanmoins, il revêtit d’un voile
discret le tableau de Prostitution, qu’il avait eu sous les yeux durant
vingt ans: «Tout le monde la publiant déesse, dit-il dans l’_Histoire
de Louis XIII_ (p. 53), elle s’imaginoit aucunement de l’estre,
et de cà prist plaisir toute sa vie d’estre nommée _Vénus Uranie_,
c’est-à-dire _céleste_, tant pour monstrer qu’elle participoit de la
divinité, que pour faire distinguer son amour de celuy du vulgaire,
car elle avoit un autre ordre pour l’entretenir, que celuy des autres
femmes, affectant surtout qu’il fust plus pratiqué de l’esprit que du
corps, et avoit ordinairement ce mot en bouche: «Voulez-vous cesser
d’aimer, possédez la chose aimée!» J’en pourrois faire un roman plus
excellent et plus admirable, que nul qu’aist esté composé es siècles
précédents, mais j’ai des occupations plus sérieuses.»
Dupleix se justifia d’avoir révélé ou plutôt d’avoir laissé deviner
l’incontinence de la reine, en déclarant qu’il n’écrivait pas des
panégyriques pour les princes et princesses, mais «une vraie histoire,
qui doit exprimer leurs vertus et ne supprimer pas leurs vices, afin
que leurs successeurs, craignant une pareille flétrissure pour leur
mémoire, imitent leurs louables actions et s’esloignent des mauvaises.»
Mais il fut généralement blâmé, et Bassompierre se fit la trompette
de ce blâme, dans ses _Remarques_ sur l’ouvrage de Dupleix, qu’il
interpelle sur ce sujet avec l’accent du mépris et de l’indignation:
«Infâme vipère, qui par ta calomnie déchire les entrailles de celle qui
t’a donné la vie! Ver, qui mange la mesme chair qui t’a procréé!...
Quelle honte fais-tu à la France de publier à tout le monde et de
laisser à la postérité des choses si infâmes d’une des plus nobles
princesses du sang royal, qui peut estre sont fausses, ou, au pis
aller, n’estoient connues que de peu de personnes?»
Ainsi, Bassompierre lui-même, en prenant si vivement la défense de
Marguerite, avoue que les calomnies qu’il reproche à Dupleix pouvaient
bien n’être que des médisances et des indiscrétions; mais Dupleix
n’avait fait que répéter avec une extrême réserve ce qui se disait
partout, à la cour et même dans le peuple, depuis que la reine de
Navarre eut quitté son château enchanté d’Usson, en 1605, pour revenir
se fixer à Paris: son état hystérique ou hypocondriaque était devenu
tel, à cette époque, que les scandales qu’il engendrait tous les
jours furent l’entretien et l’étonnement de la France entière. «Ceste
foiblesse, dit Dupleix, ne paroissoit au commencement qu’en certains
objets cognus à ses domestiques; mais, depuis son dernier voyage
à la cour, ils ne furent que trop divulgués, elle-même les faisant
cognoistre à tout le monde.»
Quelle que fût la notoriété des désordres de la reine Marguerite,
Brantôme, qui avait été aussi un de ses domestiques, et qui conservait
pour elle autant de respect que d’admiration, ne se permit pas, à
l’exemple de Dupleix, de trahir les secrets de la conduite privée de
cette princesse. S’il raconta dans ses _Dames galantes_, peut-être
de l’aveu de Marguerite, plusieurs faits assez équivoques qui la
concernaient et qu’il tenait directement des confidences de _Vénus
Uranie_, il se garda bien de la nommer, et il eut souvent la précaution
de dérouter le lecteur, en modifiant diverses particularités de son
récit. La notice qu’il a consacrée à Marguerite dans les _Vies des
femmes illustres_ est un panégyrique resplendissant, où l’auteur n’a
pas même admis une ombre de galanterie, comme s’il avait pour objet
d’opposer ce brillant éloge au _Divorce satyrique_, qui circulait
à la cour vers ce temps-là. Ainsi, Brantôme évite de réfuter une à
une les accusations que le rédacteur du _Divorce satyrique_ avait
accumulées dans ce factum contre les mœurs de Marguerite; il n’aborde
pas seulement cette thèse difficile et délicate, mais il se jette à
corps perdu dans les généralités laudatives, et il s’attache presque
exclusivement à mettre en relief les charmes de séduction qui avaient
toujours été l’apanage de la reine: «Voilà, disait-on, une princesse
qui, en tout, va par-dessus le commun de toutes les autres du monde!»
Brantôme se plaît à dépeindre cette merveilleuse beauté, cette grâce
incomparable, ce goût exquis dans la toilette, cette richesse de
taille, cette noblesse de maintien, toutes ces perfections extérieures,
qui faisaient dire à un honnête gentilhomme, nouveau venu à la cour:
«Je ne m’estonne pas, si vous autres, messieurs, vous vous aymez tant
à la cour, car, quand vous n’y auriez autre plaisir tous les jours
que de veoir ceste belle princesse, vous en avez autant que si vous
estiez en un paradis terrestre.» L’auteur du _Divorce satyrique_, entre
toutes les épigrammes cruelles qu’il adresse à l’épouse déjà répudiée
de Henri IV, ne lui avait peut-être pas lancé de traits plus sensibles
à l’amour-propre de la femme, que dans deux ou trois passages, où il ne
craint pas de s’attaquer à une beauté que l’âge n’avait pas épargnée.
Ce sont ces passages injurieux que Brantôme s’efforce principalement
de combattre et d’effacer, comme s’ils intéressaient seuls l’honneur
de Marguerite. Le libelliste avait reproché à la reine de se farder et
de se plâtrer outre mesure, pour cacher ses rides: Brantôme rappelle
adroitement une comparaison qu’il avait faite de cette belle reine
avec la belle Aurore, «quand elle vient à naistre, avant le jour,
avec sa belle face blanche et entournée de sa vermeille et incarnate
couleur.» Le libelliste s’était raillé, en termes fort grossiers, de
l’indécente exhibition qu’elle faisait de sa gorge: Brantôme, sans
faire allusion à un reproche qui tombait moins sur la reine que sur les
modes de son temps (voy. plus haut, t. VI, p. 32), approuve et glorifie
ces nudités, qu’il ne voyait pas du même œil que Henri IV: «Ses beaux
accoustremens et belles parures, dit-il, n’osèrent jamais entreprendre
de couvrir sa belle gorge ny son beau sein, craignant de faire tort à
la veue du monde qui se passoit sur un si bel objet; car jamais n’en
fut veue une si belle ny si pleine de charme, si pleine ny si charnue,
qu’elle monstroit si à plein et si descouverte, que la pluspart des
courtisans en mouroient, voire des dames, que j’ay veues aucunes de ses
plus privées, avec sa licence, la baiser par un grand ravissement.»
Brantôme, vieux et infirme alors, était demeuré fidèle au service
de son ancienne maîtresse, qui, dans une lettre écrite d’Usson, lui
transmettait en ces termes l’expression d’une affection inaltérable:
«J’ay sceu que, comme moy, vous avez choisi la vie tranquille, à
laquelle j’estime heureux qui s’y peut maintenir, comme Dieu m’en a
fait la grâce depuis cinq ans, m’ayant logée en une arche de salut
où les orages de ces troubles ne peuvent, Dieu mercy! me nuire; à
laquelle, s’il me reste quelque moyen de pouvoir servir à mes amys et
à vous particulièrement, vous m’y trouverez entièrement disposée et
accompagnée d’une bonne volonté.»
La reine Marguerite, satisfaite de la _vie tranquille_ qu’elle menait
dans son _arche de salut_, aurait à peine protesté contre la rupture de
son mariage avec le roi, si elle n’eût pas craint de voir la couronne
de France passer sur la tête de Gabrielle d’Estrées, qu’elle détestait
non comme une rivale digne d’elle, mais comme une ennemie fatale à la
royauté: elle refusa donc de s’associer aux intentions et aux démarches
de Henri IV, qui avait formé une requête en divorce devant la cour de
Rome; mais Gabrielle étant morte subitement, empoisonnée sans doute,
le 10 avril 1599, Marguerite consentit aussitôt au divorce. «J’ai
cy-devant usé de longueurs, écrivait-elle à Sully le 29 juillet; vous
en savez aussi bien les causes que nul autre, ne voulant voir en ma
place une telle décriée bagasse, que j’estime indigne de la posséder.»
Elle présenta elle-même au pape Clément VIII une requête conforme
à celle du roi, et ne garda pas rancune à Henri IV des moyens peu
courtois qu’il avait employés pour faire prononcer le divorce malgré
elle. Elle lui pardonna les outrages du _Divorce satyrique_ et ceux
de l’interrogatoire que les commissaires du pape leur firent subir à
l’un et à l’autre. Elle riait de grand cœur, en sachant que son mari
avait répondu au cardinal de Joyeuse, qui lui demandait s’ils avaient
eu dans le mariage _communication ensemble_: «Nous étions tous deux
jeunes au jour de nos noces, et l’un et l’autre si paillards, qu’il
étoit impossible de nous en empêcher.» Elle n’avait jamais aimé Henri
IV, qu’elle accusait de sentir le _gousset_ et de puer des pieds. Le
roi, au contraire, était encore si pénétré des souvenirs qu’elle lui
avait laissés, qu’il s’écria, en apprenant qu’elle avait donné plein
consentement à la sentence de divorce: «Ah! la malheureuse, elle sait
bien que je l’ai toujours aimée et honorée, et elle point moi, et que
ses mauvais déportements nous ont fait séparer, il y a longtemps,
l’un et l’autre!» (Voy. les _Mém. et anecd. des reines et régentes
de France_, par Dreux du Radier, t. V.) Marguerite prétendait que le
bien de la France l’avait déterminée à rompre une union qui ne pouvait
assurer un héritier à la couronne, et elle applaudit la première au
mariage du roi avec Marie de Médicis.
Elle était encore, à cette époque, sous le charme d’un nouvel amour,
auquel l’absence de Pominy avait cédé la place. On peut présumer
qu’elle avait elle-même éloigné ce Pominy, dont elle ne se souciait
plus, et qui revint plus tard réclamer ses droits avec tant de
brutalité, qu’elle fut obligée de le chasser, en disant que ce méchant
homme lui gâtait tous ses serviteurs. Le successeur de Pominy fut
d’abord un petit _valet de Provence_, nommé Julien Date, qu’elle avait
anobli, «avec six aunes d’étoffe,» sous le nom de Saint-Julien. Elle
l’avait laissé à Usson, lorsqu’elle eut l’idée de reparaître à la cour,
après vingt-quatre ans d’exil volontaire. Ce fut au mois d’août 1605,
qu’elle arriva tout à coup à Paris et qu’elle alla descendre à l’hôtel
de Sens, près de l’Arsenal. Le lendemain de son arrivée, on trouva
ces quatre vers écrits sur la porte de cet hôtel, qui appartenait à
l’archevêque de Sens:
Comme roine tu devrois estre
En ta royale maison;
Comme putain, c’est bien raison
Que tu sois au logis d’un prestre.