Henry fut mieux instruit à juger des atours

Des putains de sa cour, plus propres aux amours:

Avoir ras le menton, garder la face pasle,

Le geste effeminé, l’œil d’un Sardanapale,

Si bien qu’un jour des Rois, ce douteux animal,

Sans cervelle, sans front, parut tel en son bal:

De cordons emperlez sa chevelure pleine,

Sous un bonnet sans bord, fait à l’italienne,

Faisoit deux arcs voutez; son menton pinceté,

Son visage de rouge et de blanc empasté,

Son chef tout empoudré, nous monstrèrent l’idée,

En la place d’un roy, d’une putain fardée.

Pensez quel beau spectacle! et comme il fit bon voir

Ce prince avec un busc, un corps de satin noir

Coupé à l’espagnole, où des dechiquetures

Sortoient des passemens et des blanches tirures,

Et afin que l’habit s’entresuivist de rang,

Il monstroit des manchons gauffrez de satin blanc,

D’autres manches encor qui s’estendoient fendues,

Et puis jusques aux pieds d’autres manches perdues.

Pour nouveau parement, il porta, tout ce jour,

Cet habit monstrueux, pareil à son amour;

Si qu’au premier abord chascun estoit en peine

S’il voyoit un roy-femme ou bien un homme-reine!

L’auteur des _Hermaphrodites_ n’épargne pas les détails sur le costume

honteux de ses personnages, sur leurs raffinements de mollesse et

de coquetterie; mais il est très-sobre de renseignements et même

d’allusions au sujet de leurs mœurs, ce qui donne à penser qu’il

existe des lacunes dans l’impression. Il est aisé de supposer quels

devaient être les actes secrets des officiers de l’_Hermaphrodite_,

dans cette chambre qu’on appelait l’_autel d’Antinoüs_, parce que la

tapisserie représentait les amours d’Adrian et d’Antinoüs, ou dans

cette galerie où étaient peintes à fresque «les lascives occupations

de Sardanapale et les méditations de l’Arétin, rapportées aux

métamorphoses des dieux, et autres telles infinies représentations fort

vivement et naturellement représentées.» On peut imaginer aussi tout

ce que l’auteur a omis de dire ou tout ce qui a été retranché par son

imprimeur, quand on remarque, dans la galerie dédiée aux législateurs

de la débauche, «plusieurs chaires brisées, qui s’allongeoient,

s’élargissoient, se baissoient et se haussoient par ressort, ainsi

qu’on le vouloit: c’estoit une invention hermaphrodique, nouvellement

trouvée en ce pays-là.» Le jugement de Henri IV, qui trouvait cet

ouvrage _trop libre et trop hardi_, tout en reconnaissant qu’il était

vrai, n’a pas besoin d’être justifié par des citations. Celle-ci

cependant, tirée des ordonnances relatives à la police chez les

Hermaphrodites, ne laisse pas de doute sur l’objet principal que

l’auteur voulait atteindre dans cette mordante satire des mignons: «Et

d’autant que tous les lits sont autant d’autels où nous voulons qu’il

se fasse un sacrifice perpétuel à la déesse Salambona, nous désirons

qu’ils soient aussi plus riches que le reste, houssés et caparaçonnés

pour la commodité des plus secrets amis: sçachant aussi que les actions

vulgaires se font sous un ciel qu’on appelle lunaire, et les mystères

de Venus estant eslevez de deux degrez au-dessus, nous entendons que

chascun ait double ciel en son lit, et que celuy qui sera au dedans ne

soit moins riche que celuy du dehors; voulons que l’histoire en soit

prise des Métamorphoses d’Ovide, déguisemens des dieux et autres choses

pareilles, pour encourager les plus refroidis; que le derrière soit

plus remarquable que le devant par sa largeur, comme plus convenable

aux Hermaphrodites, estant le lieu le plus propre pour l’entretien.

D’autant aussy que la terre n’est pas digne de porter chose si

précieuse, nous ordonnons qu’on estendra sous lesdits lits quelques

riches cairins (tapis du Caire) ou autres tentures de soie.» L’auteur

ne fait qu’effleurer son sujet, avec une délicatesse qui témoigne de

l’horreur que lui inspirait la vie débordée des courtisans, et il avoue

qu’il se détournait avec dégoût de _ceux qui jouoient et folastroient_,

«de crainte de voir, dit-il, quelque chose qui ne m’eust, par aventure,

esté guère agréable.»

Il faut en revenir aux écrits d’Agrippa d’Aubigné, pour leur emprunter

les traits les plus caractéristiques de la Prostitution des mignons.

Le grave et judicieux de Thou n’a pas dédaigné de faire entrer dans

son Histoire quelques-unes des anecdotes qu’on trouve même dans la

_Confession de Sancy_: celle de la sarbacane, par exemple, prouve

au moins que le roi n’était point assez endurci dans le vice, pour

s’y livrer sans remords. Ce fut vers 1580, que Saint-Luc et Joyeuse,

honteux et fatigués de leur condition, voulurent s’en affranchir, en

faisant rougir leur maître de ses débauches, qu’ils ne supportaient

plus eux-mêmes qu’avec une invincible répugnance. D’après le conseil

de la comtesse de Retz, qu’ils aimaient l’un et l’autre, ils percèrent

le mur du cabinet de Henri III, et firent «couler, par la ruelle du

lit, entre la contenance et le rideau, une sarbacane d’airain, par

le moyen de laquelle ils vouloient contrefaire un ange,» selon le

récit que d’Aubigné a fait de l’aventure. (_Hist. universelle_, liv.

II, chap. V, t. III.) Il s’agissait de glisser dans l’oreille du roi

les avertissements et les menaces du ciel, pour le corriger de ses

hideuses habitudes. Le stratagème réussit au delà des espérances de

Saint-Luc et de Joyeuse, car Henri III n’eut pas plutôt entendu la voix

mystérieuse qui le sommait de s’amender, sous peine d’être foudroyé

comme les habitants pervers de Sodome et de Gomorrhe, qu’il jura de ne

plus retomber dans son péché et qu’il fit partager son repentir à ses

mignons. Ce pauvre pécheur était devenu si peureux, qu’au moindre coup

de tonnerre, il allait se cacher sous son lit, et qu’il s’enfuyait au

fond des souterrains du Louvre, quand la foudre continuait à gronder.

Mais Joyeuse eut pitié de l’état déplorable dans lequel il avait mis le

roi, et pour le guérir de ses terreurs, il lui avoua tout, en accusant

Saint-Luc. Celui-ci eut le temps de s’enfuir, avant que la colère de

Henri III pût l’atteindre, et il se réfugia dans la ville de Brouage,

dont il était gouverneur, en abjurant pour toujours ses hérésies de

mignon. De Thou rapporte la même aventure, mais il donne pour complice

à Saint-Luc, François d’O, au lieu de Joyeuse, et il attribue à la

femme de Saint-Luc, qui était Jeanne de Cossé-Brissac, l’invention de

la sarbacane. Au reste, en dépit de sa tache originelle, l’ex-mignon

François d’Épinay, seigneur de Saint-Luc, devint grand maître de

l’artillerie et maréchal de France, sous le règne de Henri IV. «Ce

pauvre garçon avait en horreur cette vilenie, dit Agrippa d’Aubigné,

dans la _Confession de Sancy_, et fut forcé la première fois; le roy

luy faisant prendre un livre dans un coffre, duquel le grand prieur et

Camille lui passèrent le couvercle sur les reins, et cela s’appeloit

prendre le lièvre au colet: tant y a que cet honneste homme fut mis par

force au mestier.» Le déshonneur du malheureux favori fut proclamé à la

cour par cette anagramme ordurière, que Rochepot avait trouvée dans le

nom de Saint-Luc: _cats in c..._

L’ange de la sarbacane avait laissé dans l’esprit du roi une

disposition salutaire à redouter le châtiment de Dieu: de là, ces

processions, ces pénitences, ces expiations solennelles. Mais nous

hésitons à croire, comme le dit d’Aubigné, que «la frayeur croissoit

avec l’artifice exquis des voluptés;» nous repoussons avec horreur

les monstrueuses calomnies, que les ligueurs, plutôt encore que

les huguenots, avaient distillées, ainsi qu’un affreux poison, pour

anéantir la royauté, en stigmatisant le roi; on a peine à concevoir

comment d’Aubigné a pu s’obstiner à répéter ces indignités, dans ses

_Tragiques_, dans son _Histoire universelle_ et dans sa _Confession

de Sancy_. Il aurait dû laisser, dans les libelles de la Ligue,

ces chapelets venus de Rome, ces grains bénits, que le roi aurait

distribués à tous les _confrères du cabinet_, en leur ordonnant

que «leurs voluptés s’exerceroient à travers lesdits chapelets;»

cette messe _sacrée_, qui se disait au-dessus du lit du cabinet et

dont «les ornements estoient accommodez à ce péché;» ces «lavemens

d’eschine,» et ces clystères d’eau bénite que les mignons employaient

en guise de préservatif contre le feu du ciel! Sauval, dans ses

mémoires historiques et secrets sur les amours des rois de France,

n’a pas hésité, en présence des hideuses profanations alléguées par

d’Aubigné, à prendre la défense de Henri III: «Toutes ces abominations

de Gomorrhe, dit-il, dont on le noircissoit, et que les satyriques

appeloient les _amours sacrés_, comme défendant l’amour des femmes,

estoient plustost les vices des grands et surtout de ses favoris,

nommés la _sacrée société_ et la _bande sacrée_, que les siens.

Aussi, étoit-ce d’eux et de leur monstrueuse paillardise dont ils

faisoient leurs délices, qu’on disoit en ce temps-là: _In Spania, los

cavalieros; in Francia, los grandes; in Almania, pocos; in Italia,

todos._» Cependant, il faut accepter comme vrai une partie des aveux

de la _Confession de Sancy_, tout infâmes qu’ils soient, et l’on est

forcé de ne pas confondre avec les ignobles libellistes de la Ligue le

brave et loyal Agrippa d’Aubigné, qui fut l’ami et le compagnon d’armes

du roi béarnais, lors même qu’il s’écrie avec un profond sentiment

d’indignation: «Si je contois ce que m’a dit en secret le prince de

Condé, quand ils furent toute une nuit très-contens de l’apprentissage

du comte d’Auvergne à son nombril; ou si je contois le banissement du

jeune Rosny, pour estre mal garny; de Noailles, pour avoir escrit sur

son lit ces vers:

Nul heur, nul bien ne me contente

Absent de ma divinité!

»Le roy de Navarre y avoit apostillé de sa main:

N’appellez pas ainsi ma tante:

Elle aime trop humanité.

»On connut par là qu’il aimoit les femmes, contre les règles de

l’amour sacré: cela le fit chasser à coups de pied, comme le duc de

Longueville, pour avoir demandé au roy ses couleurs en une lettre de

papier illuminé; si je contois les espousailles de Quélus, l’autre

contrat signé du sang du roy et du sang de d’O pour tesmoin, par lequel

il espousoit monsieur le Grand; de plus, si je redisois les paroles de

ce prince agenouillé sur Maugiron mort, ayant la bouche collée entre

les deux parties honteuses!...» (Voy., dans la _Confession de Sancy_,

le chap. VII des reliques et dévotions du feu roy.)

Quand d’Aubigné écrivait, sous une forme facétieuse, ces horribles

révélations de l’histoire secrète du Louvre, il avait été condamné à

mort deux ou trois fois par contumace, comme huguenot incorrigible;

il était en haute faveur à la cour de Henri IV; il avait barbe grise

au menton, et il sentait encore bouillonner dans ses veines la haine

implacable que lui inspirait le vice couronné; mais, plus de trente

ans auparavant, alors que, durant les guerres de 1577, il résidait à

Casteljaloux, commandant quelques chevau-légers de l’armée protestante,

et «se tenant pour mort pour les plaies reçues en un grand combat,» il

avait formulé, presque dans les mêmes termes, les mêmes accusations

contre Henri III et ses courtisans, dans le recueil des _Tragiques_,

qui ne furent publiés que vingt-cinq ans plus tard. C’était donc sur

un lit de douleur, et en face d’une mort prochaine, qu’il vouait à

l’exécration de la postérité les faits et gestes hideux des mignons et

de leur royal maître. Voici comment le poëte préparait alors la tâche

de l’historien:

Quand j’oy qu’un roy transy, effraié du tonnerre,

Se couvre d’une voute et se cache sous terre,

S’embusque de laurier, fait les cloches sonner;

Son peché, poursuivy, poursuit de l’estonner;

Qu’il use d’eau lustrale, il la boit, la consomme

En clystères infects; il fait venir de Rome

Les cierges, les agnus, que le pape fournit;

Bouche tous ses conduits d’un charmé grain-benit;

Quand je voy composer une messe complete,

Pour repousser le ciel, inutile amulete;

Quand la peur n’a cessé, par les signes de croix,

Le braïer de Massé ny le froc de François:

Tels spectres inconnus font confesser le reste;

Le peché de Sodome et le sanglant inceste

Sont reproches joyeux de nos impures cours.

Triste, je trancheray ce tragique discours,

Pour laisser aux pasquils ces effroyables contes,

Honteuses veritez, trop veritables hontes!

[Illustration:

Andrieux, del.

Paris Imp. Delamain, 8, r. Git-le-cœur.

Rebel, Sc.

JEANNE DE DIVION

]

CHAPITRE XXXVIII.

SOMMAIRE. —Le _Divorce satyrique_. —Les _Mémoires_ de la reine

Marguerite. —Les _Amours du grand Alcandre_. —Les premiers amants

de _Margot_: La Mole, Bussy, Turenne, Mayenne, Clermont d’Amboise,

etc. —Intrigue de la reine avec Champvalon. —Son départ de la

cour et son arrestation. —Lettre de Henri III à son beau-frère.

—Marguerite en pouvoir de mari. —Sa fuite de Nérac. —Son arrivée à

Carlat. —Les cadets de Gascogne et les chaudronniers d’Auvergne.

—Les occupations de Marguerite à Carlat. —Aubiac et le marquis

de Canillac. —Le château d’Usson. —Ses mystères, selon divers

témoignages contemporains. —Le chantre Pominy. —La boîte d’argent.

—Le culte de _Vénus Uranie_. —Ses deux serviteurs, Dupleix

et Brantôme, en présence. —Le divorce de Henri IV. —Retour de

Marguerite à Paris. —L’hôtel de Sens. —Mort du _mignon_ Date.

—L’_île de Cythère_ du faubourg Saint-Germain. —Bajaumont.

—Derniers soupirs de la galanterie de la reine Margot. —Histoire

des mille et une maîtresses du roi de Navarre. —Jugements sur

l’inconduite de ce prince. —Catherine du Luc, la demoiselle de

Montaigu, Tignonville, Maroquin, etc. —Madame de Sauve, Dayelle,

la Fosseuse, etc. —La comtesse de Guiche. —Madame de Guercheville.

—Les abbayes de Longchamp et de Montmartre. —Gabrielle d’Estrées.

—Ses amours avec le roi et avec d’autres. —La duchesse de Verneuil.

—La Haye, Fanuche, la comtesse de Moret, la Glandée, etc. —La

princesse de Condé. —Les proxénètes du roi.

On ne saurait mieux peindre l’état des mœurs de la cour à la fin du

seizième siècle, qu’en faisant le tableau des désordres de la vie

privée de Marguerite de Valois, reine de Navarre, première femme de

Henri IV, et en retraçant quelques traits des amours de son mari,

amours immortalisées sous le nom du _grand Alcandre_. Ils ont pris

soin, d’ailleurs, l’un et l’autre, de dévoiler réciproquement le

secret de leurs adultères, la reine, dans ses _Mémoires_, où elle

énumère, avec beaucoup de réserve et de délicatesse toutefois, ses

griefs contre un époux infidèle et volage; le roi, dans le fameux

_Divorce satyrique_, ce factum qu’il avait fait rédiger, par Agrippa

d’Aubigné ou tout autre, pour servir d’instruction aux commissaires

nommés à l’effet de rechercher et d’examiner les causes de séparation

qui pouvaient exister entre les époux. Ces deux pièces authentiques du

procès de divorce ne furent imprimées que longtemps après; mais elles

avaient circulé manuscrites, au moment où elles étaient produites dans

la cause: elles prouvèrent, de la façon la plus scandaleuse, que le roi

de Navarre et sa femme n’avaient rien à se reprocher l’un à l’autre en

fait de libertinage et d’incontinence. C’était, au reste, le _train_

ordinaire de la cour; et lorsque la princesse de Conti écrivait, en

forme de roman, les _Amours du grand Alcandre_, qui complètent les

_Mémoires_ de Marguerite de Valois, elle ne crut pas enfreindre les

lois de la belle galanterie, en offrant ces exemples de débauche et de

dépravation à la jeune noblesse de France.

Il serait difficile de passer en revue tous les débordements de la

reine Marguerite, depuis son entrée précoce dans la carrière de la

Prostitution, à l’âge de onze ans, lorsque «d’Entragues et Charins

(car tous deux ont cru avoir obtenu les premiers cette gloire) eurent

les prémices de sa chaleur,» dit lui-même Henri IV, dans le _Divorce

satyrique_. Nous avons déjà rapporté ailleurs, avec assez peu de

confiance, les bruits odieux qui couraient sous le règne de Charles IX,

au sujet des amours incestueuses de la reine _Margot_ avec ses trois

frères; nous ne parlerons pas ici de ses premiers amants, ni du colonel

Martigues, qui l’aimait si éperdument, qu’il portait toujours avec lui,

aux siéges et aux escarmouches les plus dangereuses, une écharpe de

broderie et un petit chien, qu’elle lui avait donnés en souvenir; ni

du duc de Guise, qui «songeoit de parvenir, de ses impudiques baisers,

aux nopces;» ni de La Mole, qui fut décapité en place de Grève avec

Coconnas, et dont elle conservait le cœur et certaines reliques plus

étranges dans des boîtes d’or; ni de Saint-Luc, dont elle recevait, en

pleurant son dernier amant, «les fréquentes et nocturnes consolations;»

ni de Bussy, qui, si brave qu’il fût, avoit la réputation «de l’estre

peu avec les femmes, à cause de quelque colique qui le prenoit

ordinairement à minuict.» Le _Divorce satyrique_ cite encore, parmi

ceux qui obtinrent les faveurs de la princesse, le duc de Mayenne,

«bon compagnon, gros et gras, et voluptueux comme elle;» le vicomte de

Turenne, qu’elle congédia bientôt, «trouvant sa taille disproportionnée

en quelque endroit;» Lebole, qui, dans un accès de jalousie, mangea les

plumes de son chapeau; Clermont d’Amboise, qui la caressait «toute en

juppe sur la porte de sa chambre» tandis que le roi de Navarre jouait

ou se promenait, le soir, avec ses officiers, dans la salle; le _vieux

rufien_ de Pibrac «que l’amour avoit fait devenir son chancelier;»

et enfin, le seigneur Harlay de Champvalon, qui se faisait porter au

Louvre dans un coffre de bois, pour entrer la nuit dans la garde-robe

de sa maîtresse.

Nous avons hâte d’arriver à l’esclandre qui accompagna le départ de la

reine de Navarre, lorsqu’elle quitta Paris et la cour, par ordre du

roi son frère, pour retourner en Gascogne, auprès de son mari. Henri

III était très-irrité contre elle, car la liaison de la princesse avec

Champvalon avait porté ses fruits, et un enfant qui en était résulté,

disait-on, avait disparu, aussitôt après sa naissance. Champvalon

s’était prudemment retiré en Allemagne, lorsque la grossesse de

Marguerite commençait à être soupçonnée. On prétendit que l’enfant

adultérin avait été étouffé, coupé par morceaux et jeté dans un privé;

mais on a su plus tard, qu’il fut élevé sous le nom de Louis de Vaux,

par le concierge de l’hôtel de Navarre, et qu’il passait pour être le

fils d’un parfumeur de la cour. Quoi qu’il en soit, Henri III ayant

enjoint à sa sœur de partir, celle-ci obéit à regret, et se mit en

route le lundi 23 août 1583, avec quelques personnes de sa maison. Elle

arriva, le soir, à Palaiseau, pour y coucher; mais le roi l’avait fait

suivre par soixante archers de sa garde; et leur capitaine, le sieur

de l’Archant, exécutant des ordres secrets, «la vinst rechercher jusque

dans son lit, dit Pierre de l’Estoile, et prendre prisonnières la dame

de Duras et la demoiselle de Béthune, qu’on accusoit d’incontinence et

d’avortements procurés.» Le seigneur de Lodon, gentilhomme de la reine

de Navarre, fut arrêté, ainsi que l’écuyer, le secrétaire, le médecin

et d’autres officiers de cette princesse; on les conduisit à Montargis,

où le roi les interrogea lui-même «sur les déportemens de ladite roine,

sa sœur, mesme sur l’enfant qu’il estoit bruit qu’elle avoit fait

depuis sa venue à la cour.» Mais cet interrogatoire et l’enquête, qui

en fut la suite, ne firent rien découvrir, et toutes les personnes

arrêtées furent mises en liberté. Marguerite put alors continuer sa

route et gagner Nérac, où était son mari. Le roi de Navarre ne voulut

pas la reprendre, à cause du scandale de toute cette affaire. Il n’y

eut plus de rapports entre les deux époux, qui vivaient sous le même

toit, comme s’ils eussent été déjà séparés par un divorce. Henri III

essaya d’intervenir pour opérer entre eux un rapprochement, du moins

apparent. Dans une de ses lettres à son beau-frère, il lui disait

malignement: «Vous savez comme les rois sont sujets à être trompés par

de faux rapports, et que les princesses les plus vertueuses ne sont

bien exemptes de la calomnie; mesme pour le regard de la feue roine

vostre mère, vous savez ce qu’on en a dit et combien on en a tousjours

mal parlé.» Le roi de Navarre éclata de rire, et s’adressant à M.

de Bellièvre, qui lui avait apporté cette belle lettre: «Le roi, lui

dit-il gaiement, me fait beaucoup d’honneur par toutes ses lettres:

par les premières, il m’appelle _cocu_, et par ses dernières, _fils

de putain_. Je l’en remercie!» (_Journal de Henri III_, édit. de MM.

Champollion.)

Les deux époux ne vécurent pas en meilleure intelligence, quoique

le roi de Navarre, par politique, fît semblant d’avoir oublié ses

griefs: «Il avoit repris sa femme par manière d’acquit, dit l’Estoile,

et pour le commandement que Sa Majesté avoit sur luy; si ne fust-il

jamais possible de luy persuader de coucher avec elle, seulement

une nuict, la caressant assez de belles paroles et bon visage, mais,

de l’autre, point: dont la mère (Catherine de Médicis) et la fille

enrageoient.» L’Estoile a effacé ce passage dans la mise au net de

son _Registre-Journal_, et il s’est contenté d’y laisser, à la date de

février 1585, une phrase où il dit que la reine Marguerite était «fort

malcontente de son mary, qui la négligeoit, n’ayant couché avec elle,

depuis les nouvelles de l’affront que le roy son frère lui avoit fait

recevoir en aoust 1583.» Pendant cet intervalle de temps, passé à la

cour de Nérac, la reine, qui avait paru vouloir s’amender, menait une

conduite plus honorable; «vivante avec la vergogne de ses péchés,»

dit le _Divorce satyrique_; mais enfin, elle se fatigua de cette

continence forcée, et «se laissa derechef emporter à la chair et à sa

débordée sensualité.» Elle abandonna le logis du roi, son mari, où elle

était étroitement surveillée et gardée à vue par ordre de son frère

Henri III, et elle se retira dans la ville d’Agen «pour y establir

son commerce et, avec plus de liberté de conscience, continuer ses

ordures.» Elle n’y resta pas longtemps: les habitants de la ville, qui

appartenoient au parti catholique, n’eurent pas plutôt appris que la

reine de Navarre étoit arrivée dans leurs murs, qu’ils se soulevèrent

pour l’obliger à en sortir aussitôt. Elle s’enfuit donc à la hâte.

«A peine se put-il trouver un cheval de croupe pour l’emporter, ni

des chevaux de louage ni de poste pour la moitié de ses filles, dont

plusieurs la suivoient à la file, qui sans masque, qui sans devantier,

et telle sans tous les deux, avec un désarroy si pitoyable, qu’elles

ressembloient mieux à des garces de lansquenetz, à la roupte (rupture

ou levée) d’un camp, qu’à des filles de bonne maison; accompagnée de

quelque noblesse mal harnachée, qui, moitié sans bottes et moitié

à pied, la conduisirent, sous la garde de Lignerac, aux montagnes

d’Auvergne, dans Carlat.» Henri III, ayant appris la fuite de sa sœur,

en fut très-irrité, et dit tout haut à ses courtisans: «Les cadets

de Gascogne n’ont pu saouler la reine de Navarre: elle s’en est allée

trouver les muletiers et chauderonniers d’Auvergne!»

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 6/6 · 第 7 / 23 段