de Henri III, dans l’origine, n’étaient pas considérés comme d’impurs
agents de la débauche italienne. On les accusait seulement de dévorer
la substance du peuple, d’épuiser les coffres de l’État, de porter des
habits déshonnêtes et de vivre dans une molle oisiveté. Un autre poëte
se chargea de répondre aux _Indignités de la cour_, et il le fit dans
un poëme ampoulé et fleuri, qu’il intitule _les Blasons de la cour_:
sans avoir égard aux imputations indirectes concernant les mœurs des
courtisans, il blâme seulement les _langues satiriques_ et les _esprits
mordants_, d’avoir prétendu que la cour de France était _un étable_,
Un retrait des abus, des dissolutions.
On pourrait donc induire, d’après les termes mêmes de ce factum
poétique, que le libertinage des mignons ne fut pas d’abord flétri
et marqué au fer rouge de l’opinion publique. Il y eut sans doute
beaucoup à blâmer et à reprendre dans leur conduite, mais la calomnie,
en s’attachant à eux, inventa tout ce qui devait les rendre odieux et
les déshonorer. De là, le rôle infâme qu’on attribuait aux mignons,
c’est-à-dire à tous les hommes, jeunes et voluptueux la plupart, qui
formaient la _bande du roi_. Ce qui n’était qu’une triste exception
dans les désordres des favoris de Henri III, fut regardé comme un vice
général, et la cour de France devint ainsi, aux yeux du peuple indigné,
le réceptacle de la plus abominable Prostitution. Dulaure a raison de
dire que Henri III «se distingua de ses prédécesseurs, par ses goûts
efféminés, et surtout par ses débauches ultramontaines» (_Hist. de
Paris_, t. IV, p. 493, édit. in-12); mais il aurait dû constater que
les huguenots et les ligueurs n’étaient pas étrangers à ce redoutable
déchaînement de la calomnie contre le roi et ses mignons: «L’infamie
qu’avaient encourue les dames et les filles de la cour, dit-il avec
trop de partialité, s’étendit, pendant ce dernier règne, sur les jeunes
courtisans, qui, plus méprisables qu’elles, se livraient avec leur
maître aux plus dégoûtants excès de la débauche.»
Les mignons étaient de jeunes seigneurs de bonne maison et de belle
mine, que René de Villequier et François d’O, qui présidaient aux
plaisirs du roi, avaient introduit dans l’intimité de ce prince. Les
plus connus d’entre eux furent Jacques de Lévy de Caylus, François
de Maugiron, Jean Darcet de Livarot, François d’Épinay de Saint-Luc,
Paul Estuer de Caussade de Saint-Mesgrin, Anne de Joyeuse, Bernard
et Jean-Louis de Nogaret, tous les deux fils de Jean de la Valette.
Les autres étaient moins connus, parce qu’ils n’avaient pas autant
de crédit auprès de Henri III: leurs noms ne sortirent jamais de la
sphère de la cour. Cependant quelques-uns sont désignés dans un sonnet
qui circula par tout Paris en 1577, et qui nous a été conservé dans
les registres-journaux de Pierre de l’Estoile. Ce sonnet peut servir
à prouver que les mignons n’étaient pas tous _gâtés_ par les mêmes
turpitudes.
Saint-Luc, petit qu’il est, commande bravement
A la troupe Haultefort, que sa bourse a conquise;
Mais Quelus, dédaignant si pauvre marchandise,
Ne trouve qu’en son c.. tout son advancement;
D’O, cest archi-larron, hardy, ne scay comment,
Aime le jeu de main, craint aussi peu la prise;
L’Archant, d’un beau semblant, veut cacher sa sottise;
Sagonne est un peu bougre et noble nullement;
Montigny fait le bègue, et voudroit bien sembler
Estre honneste homme un peu, mais il n’y peult aller;
Riberac est un sot, Tournon une cigale;
Saint-Mesgrin, sans subject bravache audacieux:
Je parlerois plus haut, sans la crainte des dieux,
De ceux qui tiennent rang en la belle cabale.
Ce sonnet _vilain_, comme dit de l’Estoile, «monstrant la corruption
du siècle et de la cour,» ne contient, ce nous semble, que les noms
des mignons qui se prêtaient à la plus hideuse Prostitution; il
faut entendre, par les _dieux_ que le poëte n’ose nommer, le roi et
ses deux assesseurs d’O et Villequier, avec quelques autres, qui se
partageaient en maîtres le domaine de la débauche italienne. Pierre
de l’Estoile nous représente encore les mignons «fraisés et frisés,
avecq les crestes levées, les ratepennades en leurs testes, un maintien
fardé, avec l’ostentation de mesme, peignés, diaprés et pulvérisés de
pouldres violettes, de senteurs odoriférantes, qui aromatizoient les
rues, places et maisons, où ils fréquentoient.» Cet abus des parfums,
ces modes efféminées, ces habits ridicules ou bizarres, ce sont là les
seuls griefs que ce chroniqueur curieux et bavard allègue contre les
mignons, mais, nulle part, il ne caractérise leurs mœurs, de manière à
nous faire croire qu’il ajoutait foi aux bruits qu’on faisait circuler
sur elles; il se contente de rassembler scrupuleusement des satires
et des épigrammes, qui prouvaient surtout la haine et l’acharnement
de l’esprit public à l’égard de Henri III et de ses favoris. Ceux-ci,
d’ailleurs, périrent presque tous misérablement, les uns tués en duel,
les autres assassinés en guet-apens, plusieurs victimes d’accidents
divers; l’horreur qu’ils inspiraient au peuple se traduisit dans leur
oraison funèbre, mais les injures et les malédictions, dont leur
mémoire fut accablée, ne se rapportaient pas à des circonstances
authentiques et notoires de leur vie libidineuse, qui avait été
toujours couverte d’un voile impénétrable.
Ce voile, les écrivains protestants et ligueurs essayèrent de le
soulever, longtemps après que les mignons eurent disparu, et la
tradition de la cour, défigurée ou envenimée par la malveillance, se
refléta dans plusieurs ouvrages satiriques, qui ne furent imprimés
que sous le règne de Louis XIII, c’est-à-dire vingt-cinq ou trente ans
après la mort de Henri III. Il n’avait paru, du vivant de ce prince,
que quelques pièces en vers et en prose, qui circulèrent à Paris
sous le manteau, et qui ne reçurent une publicité momentanée qu’à
la suite des Barricades; mais, antérieurement, d’autres pièces, plus
infâmes encore, avaient été répandues et _divulguées_, sans qu’aucun
imprimeur eût osé les mettre au jour. Pierre de l’Estoile avait
recueilli plusieurs de ces pièces dans les registres-journaux et les
_ramas_ de _curiosités_, qu’il a consacrés à l’histoire anecdotique
et scandaleuse de son temps; tous les éditeurs du _Journal de Henri
III_ ont reculé devant la publication des poésies ordurières, qui
sont les tristes monuments de l’horrible réputation des mignons. Dans
la dernière édition, que nous devons aux soins intelligents de MM.
Champollion, nous lisons seulement, à la date du 10 septembre 1580:
«Diverses poésies et escrits satyriques furent publiés contre le roy
et ses mignons, en ces trois années 1577, 1578 et 1579; lesquels,
pour estre la pluspart d’eux impies et vilains, tout outre, tant que
le papier en rougist, n’estoyent dignes, avec leurs autheurs, que
du feu, en autre siècle que cestuy-ci qui semble estre le dernier et
l’esgout de tous les précédents. Et sont les titres: _la Catzrie des
trésoriers et des mignons_, par M..... fol et ligueur; le sonnet vilain
à Saint-Luc; un _Pasquil courtizan_, c’est à dire ordurier, vilain
et lascif, qui couroit à la cour, en cest an 1579, et y estoit tout
commun; des vers vilains, qui furent escrits sur la porte de l’abbaye
de Poissy, un jour que le roy y entroit.» Chaque fois qu’un des mignons
du roi était enlevé par une mort tragique à l’affection inconsolable
de son _bon maître_, quand Caylus, Maugiron, Schomberg et Riberac
s’entretuèrent dans un duel, quand Saint-Mesgrin fut assassiné un soir
à la porte du Louvre, il y avait dans tout Paris, et même à la cour,
une explosion de libelles atroces contre les _mignons fraisés_, mais il
serait injuste de regarder ces libelles comme l’expression loyale de
la vérité historique: c’était l’œuvre perfide des vengeances de cour,
plutôt encore que des passions politiques. On ne manquait pas de poëtes
parmi les clercs du Palais et de l’Université, pour _blasonner_ aussi
les mignons, dans des vers _courtisans_, «c’est-à-dire peu honnestes,
sales et vilains, à la mode de la cour, mesmes en ce qu’ils touchent
l’honneur du roy,» suivant la définition de Pierre de l’Estoile.
Voici, par exemple, un sonnet satirique, qui courut à Paris en 1578 et
qui sortait de la _boutique_ de la Ligue:
Gammèdes (_sic_) effrontés, impudique canaille,
Cerveaux ambitieux, d’ignorance comblés,
C’est l’injure du temps et les gens mal zelés,
Qui vous font prosperer sous un roi fait de paille.
Ce n’est ni par assault ni par grande bataille,
Qu’avez eu la faveur, mais pour estre alliés
D’un corrompu esprit, l’un à l’autre enfilés,
Guidés de vostre chef, qui les honneurs vous baille,
Qui vos teints damoiseaux, vos perruques troussées,
Aime, autant comme escus et lames et espées.
Puisque les grands estats qui vous rendent infames
Sont de vice loïers aux jeunes impudents,
Gardez-les à tousjours, car les hommes vaillans
N’en veulent après vous, qui estes moins que femmes!
Ce déchaînement inouï contre les mignons ne fit que s’accroître pendant
tout le règne de Henri III, et le peuple, toujours porté à croire ce
qui est étrange et monstrueux, n’eut garde d’accepter avec défiance
les calomnies, souvent ridicules, qu’on débitait au sujet de la _bande
sacrée_.
Ainsi, on avait prétendu très-sérieusement que Jean-Louis Nogaret, duc
d’Épernon, que Pierre de l’Estoile nomme l’_archi-mignon_ du roi et
qui devint, en effet, le principal favori de Henri III, après la mort
des _grands mignons_ Caylus et Maugiron, n’était autre qu’un démon,
envoyé de l’enfer pour achever de corrompre et de damner le malheureux
Henri de Valois. Cette légende diabolique fut racontée tout au long
dans un pamphlet, intitulé: _Les choses horribles contenues en une
Lettre envoiée à Henri de Valois par un enfant de Paris, le 28 janvier
1589, et imprimée sur la copie qui a esté trouvée en ceste ville de
Paris, près de l’Orloge du Palais, par Jacques Grégoire, imprimeur._ M.
DLXXXIX.
L’_Enfant de Paris_, que P. de l’Estoile appelle un _faquin et vaunéant
de la Ligue_, raconte, dans cette Lettre remplie d’obscénités, que les
sorciers et enchanteurs avaient donné au roi «en jouissance» un esprit
familier, nommé Terragon, et que cet esprit, sous les traits d’un
jeune garçon, lui avait été présenté au Louvre comme un gentilhomme
de Gascogne. Le roi n’eut pas plutôt vu ce gentilhomme, qu’il l’appela
son frère et qu’il le fit coucher dans sa chambre. Or le duc d’Épernon
n’était autre chose que ce vilain Terragon.
L’_Enfant de Paris_ entre, à l’égard de l’archi-mignon du roi, dans
des détails merveilleux qui caractérisent sa diablerie impudique.
Ces détails sont si horribles, que MM. Champollion n’ont pas osé les
reproduire tous, en réimprimant par extraits la Lettre de l’_Enfant
de Paris_, dans l’appendice de leur édition du _Journal de Henri III_,
qui fait partie de la _Collection des Mémoires relatifs à l’histoire de
France_, publiée par MM. Michaud et Poujoulat.
Il n’existe peut-être plus un seul exemplaire de l’édition originale de
cette _badauderie insigne_, comme la qualifie P. de l’Estoile; mais cet
amateur de _fadaises_ en a inséré une copie de sa main dans son grand
recueil in-folio, composé de placards imprimés et d’estampes gravées en
bois, et intitulé: _Les belles figures et drolleries de la Ligue_. Ce
précieux et singulier recueil est conservé aujourd’hui au département
des livres imprimés de la Bibliothèque impériale.
On attribuait d’ordinaire aux sorciers les infamies dont Henri III
était accusé par la voix publique; ces infamies semblaient donc au
vulgaire crédule les conséquences naturelles des sorcelleries qu’on
imputait à ce malheureux roi. Ainsi, personne à Paris ne doutait que
les mignons, et surtout le duc d’Épernon, ne fussent liés à leur
maître par un pacte diabolique, et tout le monde fut convaincu,
quand on annonça en chaire que les preuves matérielles de leurs
sortiléges abominables avaient été découvertes au Louvre et au _bois de
Vincennes_, dans l’appartement du roi.
«C’étoient deux satyres d’argent doré, de la hauteur de 4 poulces,
tenans chascun en la main gauche et s’appuyans dessus une forte massue,
et de la droite soustenans un vase de crystal pur et bien luisant,
eslevés sur une baze ronde, goderonnée et soustenue de quatre pieds
d’estal. Dans ces vases, y avoit des drogues inconnues, qu’ils avoient
pour oblation, et ce qui plus, en ce, est à detester, ils estoient au
devant d’une croix d’or, au milieu de laquelle y avoit enchassé du bois
de la vraye croix de Nostre Seigneur Jésus-Christ.»
Cette description, que nous extrayons d’un libelle qui parut alors sous
ce titre: _Les Sorcelleries de Henri de Valois et les oblations qu’il
faisoit au diable dans le Bois de Vincennes, avec la figure des démons
d’argent doré, aux quels il faisoit offrandes_ (Paris, Didier Millot,
1589), annonce tout simplement deux cassolettes à brûler de l’encens,
placées, dans un oratoire, de chaque côté d’un crucifix!
L’auteur du pamphlet indique l’usage impur et sacrilége qu’il assigne à
ces prétendues idoles, en disant: «On scait que les payens reveroient
les satyres pour dieux des bois et lieux escartés, à cause qu’ils
pensoient que d’eux leur venoit l’habileté à la paillardise.»
Il est impossible de laver la mémoire de Henri III des souillures
qui la déshonorent, mais on peut affirmer que les turpitudes dont
ce prince et ses mignons sont restés flétris devant le tribunal de
l’histoire, ne furent pas aussi fréquentes, ni aussi éhontées, ni
aussi inouïes, qu’on le suppose, en s’en rapportant aux accusations
des ligueurs et des huguenots. Ainsi, nous pensons que, dans bien des
circonstances, l’attachement du roi pour ses mignons était dégagé de
toute impureté avilissante, et nous n’avons pas le courage de voir
une passion honteuse dans les témoignages d’amitié et de regret que
Henri III donna publiquement à Caylus et à Maugiron, en les pleurant,
en les baisant _tous deux morts_, raconte l’Estoile, en faisant tondre
leurs têtes pour emporter leurs blonds cheveux, et en ôtant à Caylus
les pendants d’oreilles qu’il lui avait donnés et attachés de sa
propre main. Rien n’est plus touchant aussi que cette mort de Caylus,
répétant à son dernier soupir: «Ah! mon roi! mon roi!» Rien n’est plus
respectable que la douleur d’un roi à la perte d’un ami. Mais le peuple
en jugeait autrement et voyait de mauvais œil les tombeaux fastueux
érigés en l’honneur de ces jeunes efféminés qu’il abhorrait. Le peuple,
aveuglé et irrité par les manœuvres des partis anarchiques, avait
pris en aversion tout ce qu’il considérait comme la cause de ses maux
et de ses misères; il n’était que trop disposé à croire aux horreurs
qu’il entendait dire sur les mœurs du roi et de son entourage; il se
laissait abuser par les apparences et il se sentait prévenu d’avance en
mauvaise part contre les courtisans, qu’ils fissent des mascarades ou
des processions. Les prédicateurs, par leurs déclamations furieuses,
eurent alors la plus funeste influence sur l’opinion, et Henri III
dut se repentir de ne leur avoir pas fermé la bouche: après l’avoir
avili et diffamé, ils le firent assassiner par Jacques Clément. «Le
jour de quaresme prenant, lit-on dans le _Journal de Henri III_, sous
la date du 20 février 1583, le roy avec ses mignons furent en masque
par les rues de Paris, où ils firent mille insolences, et la nuit
allèrent roder de maison en maison, voir les compagnies, jusques à six
heures du matin du premier jour de quaresme, auquel jour la pluspart
des prescheurs de Paris en leurs sermons le blasphémèrent ouvertement
desdites veilles et insolences.»
Ce fut sans doute pour faire pénitence de ces folies de carnaval, que
le roi, peu de jours après, institua la confrérie des Pénitents et
fit des processions, à l’instar de celles des _Battus_ de Rome, dans
lesquelles les confrères, vêtus de sacs de toile blanche, marchaient
sur deux files, en chantant des psaumes et en se fustigeant. Mais
les mignons figuraient encore dans ces processions, et leur présence
en gâta l’effet. «J’ay esté adverty de bon lieu, s’écria le moine
Poncet, qui prêchait le carême à Notre-Dame, qu’hier au soir la
broche tournait pour le soupper de ces bons pénitens, et qu’après
avoir mangé le gras chappon, ils eurent pour leur collation de nuit
le petit tendron qu’on leur tenoit tout prest!» Le prédicateur fut
emprisonné par ordre du roi, et les processions n’en continuèrent que
mieux aux flambeaux; le roi y assistait, toujours revêtu du costume
de la confrérie et entouré de ses mignons: «Y en eust quelques uns,
mesmes des mignons, à ce qu’on disoit, rapporte P. de l’Estoile, qui se
fouettèrent en ceste procession, ausquels on voioit le pauvre dos tout
rouge des coups qu’ils se donnoient. Sur quoy on fit courir plusieurs
quatrains et pasquils, sornettes et vilainies semblables, qui furent
faites et semées sur ceste fouetterie et pénitence nouvelle du roy
et de ses mignons.» Henri III, selon les historiens, avait imaginé
ces processions et ces pénitences publiques, pour expier les vilains
péchés qu’il se reprochait tout bas et dans lesquels il retombait sans
cesse; il obligeait les mignons, comme ses complices, à paraître dans
ces cérémonies et à y jouer le rôle de pénitents; il allait avec eux
visiter les églises et les couvents, faire des stations et des prières,
écouter des sermons et gagner des indulgences. Ce n’était, disait-on
dans le peuple, que des préparatifs et des encouragements pour mieux
pécher ensuite. On assurait que le roi avait fait peindre, dans ses
Heures, les portraits de ses mignons en habit de cordelier. (Voy. la
_Confession de Sancy_, chap. VIII). On racontait qu’il faisait fouetter
devant lui, dans son cabinet, les compagnons de ses dévotions et de ses
débauches; on prétendait même que la confrérie des Pénitents n’avait
été instituée que pour recruter de vils complaisants d’impudicité
et pour propager, sous le manteau d’une association religieuse,
les principes infâmes de la sodomie. Le _Journal de Henri III_ nous
apprend, en effet, qu’un des maîtres des cérémonies de la confrérie
était le nommé Du Peirat, «chassé et fugitif de Lyon, pour crime
d’athéisme et de sodomie.» On devine pourquoi le peuple appelait les
Pénitents _confrères du cabinet_ et _ministres de la bande sacrée_.
Sully, en donnant, dans ses _Œconomies royales_, une liste des mignons,
dans laquelle on remarque, outre ceux que nous avons déjà nommés,
Bellegarde, Souvré, du Bouchage et Thermes, ne fait aucune allusion à
leurs mœurs et dit seulement que chacun d’eux avait été successivement
le _favori_ du roi. Le savant Le Duchat, dans ses notes sur la
_Confession de Sancy_, nomme encore quatre autres mignons, d’après
les _Mémoires de l’estat de la France sous Charles IX_ et les lettres
d’Estienne Pasquier: «Le Voyer, sieur de Lignerolles; Pibrac, Roissy
et Vic de Ville, lesquels, ajoute le commentateur, ne passoient pas
pour être également vicieux et corrompus.» Quoi qu’il en fût, tous les
gentilshommes que le roi honorait d’une sympathie et d’une intimité
particulières étaient aussitôt déshonorés du titre de _mignons_ ou
d’_hermaphrodites_. Ce dernier surnom, moins populaire et plus raffiné
que l’autre, caractérisait l’espèce de Prostitution à laquelle ils
devaient, disait-on, leur crédit et leur fortune. Agrippa d’Aubigné,
le Juvénal de cette époque qu’il nous représente comme plus dépravée
encore que celle de Néron et de Domitien, a consacré ses vers et sa
prose à flétrir les mignons de Henri III. Oui, s’écrie-t-il dans ses
_Tragiques_ (liv. II, p. 83):
Oui, les Hermaphrodites, monstres effeminez,
Corrompus bourdeliers, et qui estoyent mieux nez
Pour valets de putains que seigneurs sur les hommes,
Sont les monstres du siècle et du temps où nous sommes!
_Les Tragiques donnez au public par le larcin de Prométhée_ ne furent
imprimés qu’en 1616 (_Au désert_, in-4), sans nom d’auteur, mais ces
admirables satires avaient été écrites dans la jeunesse d’Agrippa
d’Aubigné, qui, pour être un trop zélé calviniste, n’en était pas
moins un homme d’honneur et un grand historien. Un autre ouvrage, aussi
satirique, mais moins passionné et moins cruel que celui du poëte des
_Tragiques_, avait été composé aussi, vers le même temps, pour mettre
au pilori les mœurs dissolues de la cour de Henri III: il ne vit le
jour que longtemps après sa rédaction, mais bien avant le poëme de
d’Aubigné. On peut donc le considérer comme un document contemporain,
qui mérite plus de confiance que les libelles et les _pasquils_ du
temps, quoique ce ne soit qu’une ingénieuse et spirituelle allégorie.
Le livre dont nous voulons parler, et qui ne permet pas de réhabiliter
les mignons, est intitulé seulement _les Hermaphrodites_, dans la
première édition qui fut publiée à Paris, en un petit volume in-12,
sans nom de lieu et sans date, vers l’année 1604. Le frontispice
gravé offre le portrait de Henri III, debout, portant à la fois les
habits et les attributs d’un homme et d’une femme, avec cette devise
assez significative: _à tous accords_. On lit, au bas, ces six vers
énigmatiques:
Je ne suis male ny femelle,
Et si je sçay bien en cervelle
Lequel des deux je dois choisir;
Mais qu’importe à qui je ressemble?
Il vaut mieux les avoir ensemble:
On en reçoit double plaisir.
La publication de ce volume fit une grande sensation, surtout à
la cour, où plusieurs des anciens mignons de Henri III, tels que
Bellegarde, d’Épernon, etc., avaient conservé tout leur crédit,
sans le devoir désormais à des moyens si honteux; le pamphlet
fut dénoncé au roi, et l’on essaya d’obtenir contre l’auteur une
éclatante condamnation. Mais Henri IV, après s’être fait lire
_les Hermaphrodites_, ne voulut pas qu’on en recherchât l’auteur,
bien qu’il trouvât l’ouvrage _trop libre et trop hardi_, «faisant
conscience, disoit-il, de chagriner un homme pour avoir dit la
vérité.» C’est Pierre de l’Estoile qui nous répète cette belle parole
de Henri IV, dans laquelle nous sommes forcés de voir la constatation
des faits historiques, qui se trouvent signalés par l’auteur des
_Hermaphrodites_. Quel était cet auteur? L’Estoile le nomme Artus
Thomas; on a cherché à établir que c’était Thomas Artus, sieur
d’Embry, littérateur obscur et ampoulé. Sorel, dans sa _Bibliothèque
françoise_, rapporte qu’on attribuait ce livre, «où l’on trouva de si
bonnes choses,» au cardinal du Perron. Il nous importe peu de savoir
quelle est la plume élégante et acerbe qu’il faut reconnaître dans
cette pièce, qui fut réimprimée avec ce titre plus explicatif: _l’Isle
des hermaphrodites nouvellement descouverte, avec les mœurs, loix,
coustumes et ordonnances des habits d’icelle_. Ce nouveau titre annonce
que l’auteur s’était proposé de critiquer surtout la bizarrerie et
l’indécence des modes de la cour; ces modes efféminées sont décrites,
en effet, si prolixement dans l’ouvrage, que nous préférons citer un
passage des _Tragiques_, dans lequel d’Aubigné a résumé en fort bons
vers plusieurs pages des _Hermaphrodites_.