créance qu’il n’en mérite; nous convenons, avec le marquis de Paulmy
(_Mélanges tirés d’une grande bibliothèque_), que l’auteur y montre
«un acharnement grossier et révoltant contre le clergé;» mais nous
sommes forcé de reconnaître que le clergé du seizième siècle était
loin de se recommander par les vertus qui devraient toujours être son
apanage. Dulaure, dans son _Histoire de Paris_ (p. 516 et suiv. du t.
IV de l’édit. in-12), a rassemblé d’incontestables témoignages sur la
corruption et la perversité du corps ecclésiastique, et ces témoignages
s’accordent presque littéralement avec les assertions du factum de la
_Polygamie sacrée_. Jean de Montluc, évêque de Valence, disait, le 23
août 1560, dans un discours prononcé au Conseil du roi: «Les cardinaux
et les évesques n’ont fait difficulté de bailler les benefices à
leurs maistres d’hostel et, qui plus est, à leurs valets de chambre,
cuisiniers, barbiers et laquais. Les mesmes prestres, par leur avarice,
ignorance et vie dissolue, se sont rendus odieux et contemptibles à
tout le monde.» (_Mém. de Condé_, t. I, p. 560.) Dans une assemblée
des notables, tenue à l’hôtel de ville de Paris, au mois de décembre
1575, on rédigea de très-humbles remontrances au roi, dans lesquelles
on remarque ce passage: «Les évesques et curez ne resident sur leurs
benefices et éveschez, ains delaissent et abandonnent leur povre
troupeau à la gueule du loup, sans aucune pasture ou instruction... et
sont les ecclesiastiques si extresmement desbordez en luxure, avarice
et autres vices, que le scandale en est public.» La même année, un
écrivain catholique, C. Marchand, adressait aussi des _Remonstrances
au Peuple francois, sur les diversitez des vices qui regnent en ce
temps_: «Y a-t-il gens plus desbordez en vices, pour cejourdhuy,
s’écriait-il avec amertume, que les prelats d’église?» Il reproche
ensuite aux curés et aux moines de fréquenter «les cabarets, les
tripots, les bordeaux;» il se plaint des honteux excès qui souillaient
la maison du Seigneur. De semblables plaintes sont consignées dans une
foule de monuments historiques, qui ne sortent pas de l’officine des
protestants, et qui n’ont jamais suscité de contradicteurs. Brantôme,
par exemple, a fait, dans la _Vie de François Ier_, un triste tableau
de l’intérieur des couvents et des abbayes avant le Concordat; il nous
représente les moines élisant pour abbé «celuy qui estoit le meilleur
compagnon, qui aimoit plus les garces, les chiens et les oyseaux,
qui estoit le meilleur biberon; bref, qui estoit le plus desbauché,
afin que, l’ayant fait leur abbé ou prieur, par après il leur permist
toutes pareilles desbauches, dissolutions et plaisirs.» Ce proverbe
avait cours dans le peuple, qui ne s’en scandalisait pas: «Avare ou
paillard comme un prebstre ou un moyne.» Enfin, Brantôme ose parler
des évêques et des abbés, en ces termes: «Dieu scait quelle vie
ils menoient! Certainement, ils estoient bien plus assidus en leurs
diocèses qu’ils n’ont esté depuis, car ils n’en bougeoient. Mais quoy!
c’estoit pour mener une vie toute dissolue, après chiens, oyseaux,
festes, banquets, confrairies, nopces et putains, dont ils en faisoient
des serails, ainsi que j’ay ouy parler d’un, de ces vieux temps, qui
faisoit rechercher de belles petites filles de l’aage de dix ans,
qui promettoient quelque chose de leur beauté à l’advenir, et les
donnoient à nourrir et eslever, qui cà qui là, parmy leurs paroisses et
villages, comme les gentilshommes, de petits chiens, pour s’en servir,
lorsqu’elles seroient grandes.»
Ces dépravations, ces vices, ces abus n’étaient certainement que des
exceptions affligeantes dans l’Église catholique; Brantôme lui-même se
plaît à le constater: «Nos évesques d’aujourdhuy, dit-il, sont plus
discrets, au moins plus sages, hipocrites qui cachent mieux leurs
vies noires, me dict un jour un grand personnage. Et ce que j’en
dis, des uns et des autres, tant du vieux temps que du moderne, et de
leurs abus, ce n’est pas de tous, à Dieu ne plaise! car, de l’un et
de l’autre temps, il y a eu force gens de bien, tant reguliers que
seculiers, et de très bonne et saincte vie, comme encore il y en a
force et il y aura, moyennant la grâce de Dieu, qui ayme et n’abandonne
jamais son peuple.»
Cependant, dans l’intérêt de la vérité, et sans vouloir atténuer
l’hommage rendu par Brantôme à la conduite irréprochable de certains
prélats, nous rapprocherons, des faits et des calculs mis en avant
par l’auteur du _Cabinet du roy de France_, un document juridique,
dont Dulaure, qui l’avait sous les yeux, nous garantit _hardiment_
l’authenticité: c’est une enquête, ordonnée par arrêt du parlement de
Paris, à la requête des syndics et consuls de la ville d’Aurillac,
et faite, en 1555, par les soins du lieutenant général du présidial
de cette ville. Nous laissons la parole à Dulaure, qui analyse cette
enquête, dans laquelle furent entendus plus de quatre-vingts témoins:
«Charles de Senectaire, abbé du couvent d’Aurillac et seigneur de cette
ville; ses neveux, Jean Belveser, dit _Jonchières_, protonotaire,
et Antoine de Senectaire, abbé de Saint-Jean; sa nièce Marie de
Senectaire, abbesse du Bois, couvent de la même ville, et les moines
et religieuses de l’un et l’autre couvent, se livraient à tous les
excès de la débauche. Chaque moine vivait, dans le couvent, avec une
ou plusieurs concubines, filles qu’il avait débauchées ou enlevées
de la maison paternelle, ou femmes qu’il avait ravies à leurs maris.
Ces moines les nourrissaient et les logeaient avec eux, ainsi que les
enfants qui en provenaient, enfants bâtards, dont le nombre se montait
à soixante-dix, et qui enlevaient ordinairement les offrandes faites
à l’église... L’abbé avait, dans le jardin de la maison abbatiale,
un bâtiment, destiné à ses débauches, orné de peintures obscènes et
portant le nom caractéristique de _f...oir de M. d’Aurillac_; des
prêtres étaient les pourvoyeurs ordinaires de ce lieu infâme; les
neveux de l’abbé remplissaient aussi ces honteuses fonctions. Ils
mettaient non-seulement la ville, mais tous les villages circonvoisins,
à contribution; ils arrachaient les jeunes filles, des bras de
leurs mères, en plein jour, au vu et su des habitants; ils bravaient
l’opinion publique, les pleurs et les cris de leurs victimes, qu’ils
faisaient, à coups de pied, à coups de poing, marcher vers le couvent,
où elles devaient servir à la lubricité de l’abbé, de ses neveux, et
enfin des autres moines.» (_Hist. civ., phys. et morale de Paris_,
édit. in-12º, de 1825, t. IV, p. 522.) Ne croirait-on pas lire une page
du _Traité de la Polygamie sacrée_? A la suite de cette enquête, le
couvent fut sécularisé, et la ville d’Aurillac se trouva enfin délivrée
de ses abominables tyrans.
Après avoir vu le résumé de l’enquête judiciaire, que Dulaure a
empreint malheureusement de sa partialité haineuse, on est forcé de
répéter, avec l’auteur du _Cabinet du roy de France_ (page 132): «Ne
faut pas doncques s’esbahir, si mademoiselle de la Polygamie piaffe,
bondit, paillarde, bougeronne, corrompt, pollue et gaste, par ses
incestes et paillardises, toutes les familles de ce royaume?» Il faut
remarquer, néanmoins, que la licence des mœurs, dans le clergé, et
surtout parmi l’innombrable armée de laïques fainéants qu’il traînait
à sa suite, était la conséquence inévitable de la démoralisation
publique, à cette époque, où si peu de personnes se faisaient une idée
vraie de l’_honnêteté_ au point de vue social. La religion réformée,
par son exemple et par ses amères réprimandes, contribua beaucoup,
il faut l’avouer, à épurer les mœurs du clergé catholique, qui devait
bientôt offrir tant de chastes et glorieuses vertus.
CHAPITRE XXXVII.
SOMMAIRE. —La Prostitution des mignons de Henri III. —Arrivée des
Italiens à la cour de France. —Influence de leurs mœurs. —Rachat du
péché de sodomie. —Le sorbonniste Nicolas Maillard. —Opinion des
honnêtes gens exprimée par Brantôme. —Abominables maris. —Henri
III revient de Pologne. —Son aventure de Venise. —Date précise
de sa corruption. —Les écoliers et les Italiens. —Le capitaine La
Vigerie. —Origine des mignons. —Leur portrait par P. de l’Estoile.
—Les _indignités de la cour_. —Les variantes. —Catalogue des
mignons. —Sonnet _vilain_. —La part de la calomnie. —Poésies
et libelles satiriques des huguenots et des ligueurs. —Lettre
d’un Enfant de Paris. —Les _sorcelleries de Henri de Valois_.
—Les mascarades et les processions. —La confrérie des Pénitents.
—Le moine Poncet. —Noms des mignons. —Les _Tragiques_ d’Agrippa
d’Aubigné. —Les _Hermaphrodites_. —L’autel d’Antinoüs. —La déesse
Salambona. —Aventure de la Sarbacane. —La _Confession de Sancy_.
—Le Juvénal de la cour de Henri III.
Avant de rechercher quel fut l’état de la Prostitution à la cour
de Henri III, nous ne pouvons, sous peine de laisser une lacune
notable dans cette histoire des mœurs, omettre à dessein un genre de
dépravation qui a imprimé profondément sa souillure au règne du dernier
des Valois. C’est un abominable sujet, que nous traiterons à part avec
tout le dégoût qu’il nous inspire et avec tous les ménagements que la
décence du langage nous permettra d’apporter dans l’extrait presque
textuel des ouvrages contemporains. Il est impossible de s’occuper
de la honteuse époque de Henri III, sans parler de ses mignons et des
turpitudes qu’ils ont attachées à la mémoire de leur maître. Tous les
historiens les plus graves et les plus sérieux, d’Aubigné, de Thou,
Mézeray, etc., n’ont pas craint de salir les pages de leurs annales
historiques, en y consignant, pour l’enseignement de la postérité, les
abominations qui déshonorèrent la vie privée d’un Roi Très-Chrétien;
il n’y a que le père Daniel qui ait essayé de le justifier ou du moins
de le protéger, par des réticences complaisantes: «Quoiqu’il ne faille
pas ajouter foi, dit-il dans sa grande _Histoire de France_, à tout ce
que les huguenots et les ligueurs ont écrit de ses débauches secrètes,
il est difficile de croire que tout ce qu’on en disait fût généralement
faux.» Nous n’entreprendrons pas de défendre Henri III et ses mignons
contre les accusations qui étaient alors dans toutes les bouches et qui
formèrent bientôt la formidable voix de l’opinion publique; mais nous
reconnaissons, avec le père Daniel, que les calomnies des huguenots
et plus tard celles des ligueurs brodèrent, pour ainsi dire, mille
ordures extravagantes sur un canevas, malheureusement trop réel et trop
scandaleux. L’horrible épisode des mignons de Henri III nous paraît
avoir été singulièrement exagéré par l’esprit de parti religieux et
politique.
On ne saurait nier que l’arrivée des _Italiens_ en France, à la suite
de Catherine de Médicis, n’ait eu certaine influence détestable sur les
mœurs de la cour; mais, si de jeunes seigneurs débauchés se livraient
quelquefois à l’imitation des _vilaines coutumes_ de _Chouse_ (comme
on appelait l’italianisme français), ils se gardaient bien d’abord de
se vanter de leurs désordres infâmes, trop contraires à la galanterie
nationale; ils se défendaient même avec énergie d’un vice qui faisait
horreur à tous les honnêtes gens. Mais on se relâcha peu à peu de
cette vergogne toute française, et il y eut de la tolérance là où
il n’y avait eu jusqu’alors qu’une implacable indignation. «Et quand
il n’y auroit autre chose que la sodomie telle qu’on la voit pour le
jourdhuy, s’écriait Henri Estienne dans son _Apologie pour Hérodote_,
publiée en 1576, mais écrite auparavant, ne pourrions-nous pas à
bon droict nommer nostre siècle le parangon de meschanceté, voire de
meschanceté détestable et exécrable?» Le peuple, le cœur de la nation,
était resté pourtant, il faut le dire, pur de cette _méchanceté_, et le
déplorable exemple de la cour n’avait pas eu le pouvoir de corrompre
la vieille candeur de la bourgeoisie. La sodomie, qui n’était qu’un
péché ordinaire en Italie, où le pécheur pouvait se faire absoudre en
payant 36 tournois et 9 ducats (voy. la _Taxe des parties casuelles
de la boutique du pape_, trad. par A. du Pinet, édit. de Lyon, 1564,
in-8º), devenait en France un crime capital qui conduisait son homme
au bûcher. Il est vrai que les tribunaux appliquaient bien rarement la
peine, portée dans la loi, lorsque ce crime, qu’on regardait comme un
fait d’hérésie, ne se mêlait pas à des actes de magie, de sorcellerie
ou d’athéisme. «Que je soye ladre, dit maître Janotus de Bragmardo
dans sa harangue à Gargantua (liv. I, ch. 20), s’il ne vous fait pas
brusler comme bougres, traistres, hérétiques et séducteurs, ennemis
de Dieu et de vertus!» Les libertins, qu’on soupçonnait seulement de
cette _macule_ indélébile, étaient donc partout montrés au doigt, «fuis
et abhorrés,» comme dit Rabelais. On ne pardonnait pas aux Italiens
établis en France depuis le mariage du Dauphin Henri avec la fille de
Laurent de Médicis, duc d’Urbin, une nouveauté de débauche, qu’ils
avaient, disait-on, apportée avec eux. L’auteur du _Cabinet du roy
de France_, dans son épître à Henri III, n’hésitait pas à dénoncer:
l’athéisme, sodomie et toutes autres sinistres ou puantes académies,
que l’estranger a introduites en France... Mais, quinze ans avant lui,
Henri Estienne avait fait semblant de vouloir réhabiliter l’Italie et
les Italiens, pour lancer cette cruelle épigramme contre le sorbonniste
Nicolas Maillard: «Or ne veux-je pas dire toutesfois que tous ceux
qui se trouvent entachez de ce péché l’ayent appris ou en Italie
ou en Turquie, car nostre maistre Maillard en faisoit profession et
toutesfois il n’y avoit jamais esté.»
Nous avons démontré, ailleurs, que les expéditions d’Italie avaient
été fatales aux mœurs françaises; les relations continuelles qui
existaient entre les deux pays, depuis le règne de Charles VIII, ne
pouvaient manquer de répandre d’odieux éléments de corruption parmi
la noblesse et parmi l’armée. Henri Estienne signale ainsi le hideux
enseignement que l’Italie avait offert à la France: «Pour retourner à
ce péché infâme, dit-il dans son _Apologie pour Hérodote_ (p. 107 de
l’édit. originale de 1566), n’est-ce point grand’pitié qu’aucuns, qui,
auparavant que mettre le pied en Italie, abhorrissoyent les propos
mesmement qui se tenoyent de cela, après y avoir demeuré, ne prennent
plaisir aux paroles seulement et en font profession entre eux comme
d’une chose qu’ils ont apprise en une bonne eschole?» Mais, quoique le
vice italien eût fait de tristes progrès à la cour de France, tous les
hommes d’honneur avaient un profond mépris pour ces indignes déserteurs
de l’_amour français_, qui était seul «approuvé et recommandé,» selon
l’expression de Brantôme. Nous trouvons, dans les écrits de Brantôme,
la preuve du sentiment de répulsion, qui s’attachait à ces sales et
ignobles égarements, lors même que la Prostitution ne connaissait
plus de bornes: «Ainsy que j’ay ouy dire à un fort gallant homme de
mon temps, dit-il dans ses _Dames galantes_, et qu’il est aussy vray,
nul jamais bougre ny bardache ne fut brave, vaillant et généreux, que
le grand Jules César; aussy, que, par la grande permission divine,
telles gens abominables sont rédigés et mis à sens reprouvé. En quoy
je m’estonne que plusieurs, que l’on a vous tachés de ce meschant
vice, ont esté continués du ciel en grand’prospérité, mais Dieu les
attend, et, à la fin, on en voit ce qui doibt estre d’eux.» Brantôme,
qui avait la conscience si large et si peu timorée en affaire de
galanterie, manifeste hautement son dégoût à l’égard des vices
contre nature; c’est au moment même où la cour de Henri III affichait
effrontément les mœurs italiennes, qu’il les condamne et les flétrit
dans ses _Dames galantes_, qu’on peut considérer cependant comme
le répertoire de la débauche du seizième siècle. Brantôme écrivait,
il est vrai, ce traité de morale lubrique, sous l’inspiration de la
reine de Navarre, Marguerite de Valois, qui s’était mise à la tête de
la _bande des dames_. On appelait ainsi à la cour de Charles IX une
sorte de coalition féminine qui s’efforçait de s’opposer aux honteux
débordements de la jeunesse _italianisée_. «Je ne m’esbahy pas trop,
dit Henri Estienne dans ses _Deux dialogues du langage françois
italianizé_, si les dames, italianizans en leur langage, à l’exemple
des hommes, ont voulu aussi italianizer en autres choses.»
Quand Henri III, qui était roi de Pologne, fut appelé à succéder à
son frère Charles IX, les Italiens avaient déjà pris un grand pied
à la cour de France; mais leurs vilaines mœurs ne s’y propageaient
qu’en cachette, et personne n’osait encore s’avouer de leur bande.
Ainsi, le poëte du roi, Étienne Jodelle, qui passait pour le héraut
de l’amour antiphysique, s’était déshonoré, même aux yeux de ses
amis de la Pléiade, en prostituant sa muse à composer, par ordre de
Charles IX, dit-on, le _Triomphe de Sodome_. «Il fut employé par le
feu roy Charles, raconte Pierre de l’Estoile, qui a consigné dans ses
Registres-journaux la fin _très-misérable et espouvantable_ de ce
poëte parisien, comme le poëte le plus vilain et lascif de tous, à
escrire l’arrière hilme (hymne), que le feu roy appeloit la Sodomie
de son prevost de Nantouillet.» (Voy. le _Journal de Henri III_,
édition de MM. Champollion, p. 29, sous l’année 1573.) Lorsque Henri
III avait quitté la France, pour se rendre en Pologne, où l’attendait
une couronne, on peut assurer qu’il n’était pas entaché du vice
honteux qui le dégradait à son retour dans le royaume de ses pères. Il
avait toujours été, dès sa plus tendre jeunesse, enclin à la luxure,
ardent au plaisir, sensuel et libertin; mais, quoique entouré de
courtisans pervers et voluptueux, il ne s’abandonnait pas encore aux
coupables erreurs de la débauche italienne. Nous serions en peine de
dire si ce goût infâme lui vint en Pologne ou à Venise, où il passa
quelques jours, en revenant prendre possession du trône de France.
«Depuis la mort de la princesse de Condé, dit Mézeray dans son _Abrégé
chronologique de l’histoire de France_ (t. V, p. 251), Henri III
avoit eu peu d’attachement pour les femmes, et son avanture de Venise
lui avoit donné un autre penchant.» Cette aventure de Venise n’était
autre qu’une maladie vénérienne, que le roi voyageur avait prise en
passant, et dont il eut beaucoup de peine à se délivrer. La princesse
de Condé, Marie de Clèves, que Henri III aimait éperdument, en effet,
mourut à Paris, le samedi 30 octobre, six semaines après avoir revu son
royal amant, qui lui était revenu en assez piteux état, à la suite de
l’aventure de Venise. Voici des dates, qui nous permettent de fixer,
d’une manière à peu près certaine, l’époque où commença l’affreux
désordre du roi.
[Illustration:
Andrieux, del.
Imp. Delamain, 8 r. Git-le-cœur.
Massard, Sc.
LES ÉCOLIERS AU BOURG St. MARCEL
]
A peine Henri III fut-il au Louvre, que l’on vit se former autour de
lui la cour des _mignons_ et des _Italiens_. Ces derniers soulevèrent
d’abord dans le peuple de Paris une sourde irritation, qui ne tarda
point à se changer en haine implacable. Les écoliers de l’université se
firent les interprètes de cette haine toute nationale, et poursuivirent
la _bande_ italienne, par des chansons, des _pasquils_ et des placards
injurieux. Il y eut des rixes et des meurtres, à l’occasion d’une
querelle qui avait mis en cause les mauvaises mœurs de ces étrangers.
Dans le mois de juillet 1575, un brave capitaine, nommé La Vergerie,
fut condamné à mort et pendu, pour avoir dit publiquement que, dans
cette querelle, «il falloit se ranger du costé des escoliers, et
saccager et couper la gorge à tous ces bougres d’Italiens, qui estoient
cause de la ruine de la France.» Pierre de l’Estoile, qui nous raconte
la triste fin du capitaine, affirme que le roi assistait à l’exécution,
quoique n’ayant point approuvé cet _inique_ jugement; mais on peut
supposer que le _procès bien court_ de ce malheureux n’avait pas été
expédié sans l’ordre exprès de Henri III, puisque le chancelier René
de Birague s’en était chargé lui-même. Depuis la condamnation et le
supplice de La Vergerie, «on deschira, par toutes sortes d’escrits et
de libelles (ne pouvant faire pis) les messires italiens et la royne
(Catherine de Médicis), leur bonne patronne et maistresse.» Pierre de
l’Estoile avait recueilli plusieurs de ses satires, entre autres des
stances et des sonnets contre les Italiens, à qui l’on imputait tous
les maux et tous les désordres du royaume.
Mais, l’année suivante, il n’était déjà plus question des Italiens,
comme si les Mignons les eussent fait disparaître. Pierre de l’Estoile,
ce fidèle écho de tous les commérages de son temps, écrivait, à la date
de juillet 1576, dans ses _Registres-Journaux_: «Le nom de _mignons_
commença, en ce temps, à trotter par la bouche du peuple, auquel ils
estoient fort odieux, tant pour leurs façons de faire, qui estoient
badines, et hautaines, que pour leurs fards et accoustremens effeminés
et impudiques, mais surtout pour les dons immenses et libéralités
que leur faisoit le roy, que le peuple avoit opinion estre cause
de sa ruine, encores que la vérité fut que telles libéralités, ne
pouvans subsister en leur espargne un seul moment, estoient aussy tost
transmises au peuple, qu’est l’eau par un conduict. Ces beaux mignons
portoient leurs cheveux longuets, frisés et refrisés par artifices,
remontans par-dessus leurs petis bonnets de velours, comme font les
putains, et leurs fraizes de chemises, de toile d’atour, empezées
et longues de demi-pied, de façon qu’à voir leur teste dessus leur
fraize, il sembloit que ce fust le chef saint Jean dans un plat. Le
reste de leurs habillemens faits de mesme: leurs exercices estoient de
jouer, blasphemer, sauter, danser, volter, quereller et paillarder,
et suivre le roy partout et en toutes compagnies; ne faire, ne dire
rien, que pour luy plaire; peu soucieux, en effet, de Dieu et de la
vertu, se contentans d’estre en la bonne grâce de leur maistre, qu’ils
craignoient et honoroient plus que Dieu.» (Voy. le _Journal de Henri
III_, édit. de MM. Champollion.)
Ce passage est très-important, en ce qu’il fixe d’une manière positive
la date de l’apparition des _mignons_, ou du moins l’époque où ils
commencèrent à être signalés à la haine du peuple. Au reste, Pierre
de l’Estoile ne dit rien qui caractérise leurs mœurs dénaturées, et le
portrait qu’il fait d’eux pourrait s’appliquer à tous les courtisans.
A la suite de ce portrait, il enregistre un poëme, composé de quinze
strophes, «qui fut semé, en ce temps, à Paris, et divulgué partout sous
ce titre: _Les vertus et propriétés des mignons_, 25 juillet 1576.»
Les éditeurs du _Journal de Henri III_ n’ont publié que six strophes
de ce poëme, qui est imprimé en entier, avec le titre des _Indignitez
de la cour_, dans _le Cabinet du roy de France_ (page 297). Il existe
quelques différences entre les deux textes, mais nous remarquerons que,
dans l’un et l’autre, l’accusation de sodomie n’est formulée contre les
mignons, que sous la forme d’un doute injurieux:
Ces beaux mignons prodiguement
Se veautrent parmy leurs delices,
Et peut-estre dedans telz vices
Qu’on ne peut dire honnestement.
L’auteur anonyme, qui était certainement un bon poëte, s’attaque
surtout à la dissolution et au luxe de leurs habits, qu’il regarde
comme des enseignes honteuses de leur conduite. Voici quelques
strophes, dans lesquelles le costume de Henri III et de ses favoris est
décrit avec beaucoup d’exactitude:
Leur parler et leur vestement
Se voit tel, qu’une honneste femme
Auroit peur de recevoir blasme
S’habillant si lascivement:
Leur col ne se tourne à leur aise
Dans le long replis de leur fraise;
Déjà le froment n’est pas bon
Pour l’empoix blanc de leur chemise:
Il faut, pour facon plus exquise,
Faire de riz leur amidon.
Leur poil est tondu par compas,
Mais non d’une facon pareille;
Car, en avant, depuis l’aureille,
Il est long, et, derrière, bas:
Il se tient droit par artifice,
Car une gomme le hérisse
Ou retord ses plis refrisez,
Et, dessus leur teste legère,
Un petit bonnet par derrière
Les monstre encor plus desguisez.
Je n’ose dire que le fard
Leur soit plus commun qu’à la femme:
J’aurois peur de leur donner blasme
Qu’entre eux ils pratiquassent l’art
De l’impudique Ganimède.
Quant à leur habit, il excède
Leur bien et un plus grand encor;
Car le mignon, qui tout consomme,
Ne se vest plus en gentilhomme,
Mais, comme un prince, de drap d’or.
Nous avons suivi de préférence le texte du _Cabinet du roy de France_,
et il est bon de faire observer que, dans ce texte, le poëte se défend
presque de laisser soupçonner que ces mignons _pratiquassent l’art
de l’impudique Ganimède_; au contraire, dans la version, évidemment
altérée, que nous fournissent les Journaux de l’Estoile, le sens est
bien différent, car l’auteur y dit très-positivement ce qu’il _n’ose
dire_:
Je n’ose dire que le fard
Leur est plus commun qu’à la femme
(J’aurois peur d’en recevoir blasme),
Et qu’entre eux ils prattiquent l’art
De l’impudique Ganimède.
C’est là une insinuation très-significative qui équivaut à une
déclaration formelle. Dans un autre endroit de cette pièce de vers,
on reproche à ces _efféminés_ de troquer, d’échanger, de vendre, de
dépenser les bénéfices et
Les biens voués au crucifix,
Que l’on leur baille en mariage,
En guerdon de maquerellage
Ou pour chose de plus vil prix.