Certes, nous n’accordons pas à ce bizarre et curieux ouvrage plus de

créance qu’il n’en mérite; nous convenons, avec le marquis de Paulmy

(_Mélanges tirés d’une grande bibliothèque_), que l’auteur y montre

«un acharnement grossier et révoltant contre le clergé;» mais nous

sommes forcé de reconnaître que le clergé du seizième siècle était

loin de se recommander par les vertus qui devraient toujours être son

apanage. Dulaure, dans son _Histoire de Paris_ (p. 516 et suiv. du t.

IV de l’édit. in-12), a rassemblé d’incontestables témoignages sur la

corruption et la perversité du corps ecclésiastique, et ces témoignages

s’accordent presque littéralement avec les assertions du factum de la

_Polygamie sacrée_. Jean de Montluc, évêque de Valence, disait, le 23

août 1560, dans un discours prononcé au Conseil du roi: «Les cardinaux

et les évesques n’ont fait difficulté de bailler les benefices à

leurs maistres d’hostel et, qui plus est, à leurs valets de chambre,

cuisiniers, barbiers et laquais. Les mesmes prestres, par leur avarice,

ignorance et vie dissolue, se sont rendus odieux et contemptibles à

tout le monde.» (_Mém. de Condé_, t. I, p. 560.) Dans une assemblée

des notables, tenue à l’hôtel de ville de Paris, au mois de décembre

1575, on rédigea de très-humbles remontrances au roi, dans lesquelles

on remarque ce passage: «Les évesques et curez ne resident sur leurs

benefices et éveschez, ains delaissent et abandonnent leur povre

troupeau à la gueule du loup, sans aucune pasture ou instruction... et

sont les ecclesiastiques si extresmement desbordez en luxure, avarice

et autres vices, que le scandale en est public.» La même année, un

écrivain catholique, C. Marchand, adressait aussi des _Remonstrances

au Peuple francois, sur les diversitez des vices qui regnent en ce

temps_: «Y a-t-il gens plus desbordez en vices, pour cejourdhuy,

s’écriait-il avec amertume, que les prelats d’église?» Il reproche

ensuite aux curés et aux moines de fréquenter «les cabarets, les

tripots, les bordeaux;» il se plaint des honteux excès qui souillaient

la maison du Seigneur. De semblables plaintes sont consignées dans une

foule de monuments historiques, qui ne sortent pas de l’officine des

protestants, et qui n’ont jamais suscité de contradicteurs. Brantôme,

par exemple, a fait, dans la _Vie de François Ier_, un triste tableau

de l’intérieur des couvents et des abbayes avant le Concordat; il nous

représente les moines élisant pour abbé «celuy qui estoit le meilleur

compagnon, qui aimoit plus les garces, les chiens et les oyseaux,

qui estoit le meilleur biberon; bref, qui estoit le plus desbauché,

afin que, l’ayant fait leur abbé ou prieur, par après il leur permist

toutes pareilles desbauches, dissolutions et plaisirs.» Ce proverbe

avait cours dans le peuple, qui ne s’en scandalisait pas: «Avare ou

paillard comme un prebstre ou un moyne.» Enfin, Brantôme ose parler

des évêques et des abbés, en ces termes: «Dieu scait quelle vie

ils menoient! Certainement, ils estoient bien plus assidus en leurs

diocèses qu’ils n’ont esté depuis, car ils n’en bougeoient. Mais quoy!

c’estoit pour mener une vie toute dissolue, après chiens, oyseaux,

festes, banquets, confrairies, nopces et putains, dont ils en faisoient

des serails, ainsi que j’ay ouy parler d’un, de ces vieux temps, qui

faisoit rechercher de belles petites filles de l’aage de dix ans,

qui promettoient quelque chose de leur beauté à l’advenir, et les

donnoient à nourrir et eslever, qui cà qui là, parmy leurs paroisses et

villages, comme les gentilshommes, de petits chiens, pour s’en servir,

lorsqu’elles seroient grandes.»

Ces dépravations, ces vices, ces abus n’étaient certainement que des

exceptions affligeantes dans l’Église catholique; Brantôme lui-même se

plaît à le constater: «Nos évesques d’aujourdhuy, dit-il, sont plus

discrets, au moins plus sages, hipocrites qui cachent mieux leurs

vies noires, me dict un jour un grand personnage. Et ce que j’en

dis, des uns et des autres, tant du vieux temps que du moderne, et de

leurs abus, ce n’est pas de tous, à Dieu ne plaise! car, de l’un et

de l’autre temps, il y a eu force gens de bien, tant reguliers que

seculiers, et de très bonne et saincte vie, comme encore il y en a

force et il y aura, moyennant la grâce de Dieu, qui ayme et n’abandonne

jamais son peuple.»

Cependant, dans l’intérêt de la vérité, et sans vouloir atténuer

l’hommage rendu par Brantôme à la conduite irréprochable de certains

prélats, nous rapprocherons, des faits et des calculs mis en avant

par l’auteur du _Cabinet du roy de France_, un document juridique,

dont Dulaure, qui l’avait sous les yeux, nous garantit _hardiment_

l’authenticité: c’est une enquête, ordonnée par arrêt du parlement de

Paris, à la requête des syndics et consuls de la ville d’Aurillac,

et faite, en 1555, par les soins du lieutenant général du présidial

de cette ville. Nous laissons la parole à Dulaure, qui analyse cette

enquête, dans laquelle furent entendus plus de quatre-vingts témoins:

«Charles de Senectaire, abbé du couvent d’Aurillac et seigneur de cette

ville; ses neveux, Jean Belveser, dit _Jonchières_, protonotaire,

et Antoine de Senectaire, abbé de Saint-Jean; sa nièce Marie de

Senectaire, abbesse du Bois, couvent de la même ville, et les moines

et religieuses de l’un et l’autre couvent, se livraient à tous les

excès de la débauche. Chaque moine vivait, dans le couvent, avec une

ou plusieurs concubines, filles qu’il avait débauchées ou enlevées

de la maison paternelle, ou femmes qu’il avait ravies à leurs maris.

Ces moines les nourrissaient et les logeaient avec eux, ainsi que les

enfants qui en provenaient, enfants bâtards, dont le nombre se montait

à soixante-dix, et qui enlevaient ordinairement les offrandes faites

à l’église... L’abbé avait, dans le jardin de la maison abbatiale,

un bâtiment, destiné à ses débauches, orné de peintures obscènes et

portant le nom caractéristique de _f...oir de M. d’Aurillac_; des

prêtres étaient les pourvoyeurs ordinaires de ce lieu infâme; les

neveux de l’abbé remplissaient aussi ces honteuses fonctions. Ils

mettaient non-seulement la ville, mais tous les villages circonvoisins,

à contribution; ils arrachaient les jeunes filles, des bras de

leurs mères, en plein jour, au vu et su des habitants; ils bravaient

l’opinion publique, les pleurs et les cris de leurs victimes, qu’ils

faisaient, à coups de pied, à coups de poing, marcher vers le couvent,

où elles devaient servir à la lubricité de l’abbé, de ses neveux, et

enfin des autres moines.» (_Hist. civ., phys. et morale de Paris_,

édit. in-12º, de 1825, t. IV, p. 522.) Ne croirait-on pas lire une page

du _Traité de la Polygamie sacrée_? A la suite de cette enquête, le

couvent fut sécularisé, et la ville d’Aurillac se trouva enfin délivrée

de ses abominables tyrans.

Après avoir vu le résumé de l’enquête judiciaire, que Dulaure a

empreint malheureusement de sa partialité haineuse, on est forcé de

répéter, avec l’auteur du _Cabinet du roy de France_ (page 132): «Ne

faut pas doncques s’esbahir, si mademoiselle de la Polygamie piaffe,

bondit, paillarde, bougeronne, corrompt, pollue et gaste, par ses

incestes et paillardises, toutes les familles de ce royaume?» Il faut

remarquer, néanmoins, que la licence des mœurs, dans le clergé, et

surtout parmi l’innombrable armée de laïques fainéants qu’il traînait

à sa suite, était la conséquence inévitable de la démoralisation

publique, à cette époque, où si peu de personnes se faisaient une idée

vraie de l’_honnêteté_ au point de vue social. La religion réformée,

par son exemple et par ses amères réprimandes, contribua beaucoup,

il faut l’avouer, à épurer les mœurs du clergé catholique, qui devait

bientôt offrir tant de chastes et glorieuses vertus.

CHAPITRE XXXVII.

SOMMAIRE. —La Prostitution des mignons de Henri III. —Arrivée des

Italiens à la cour de France. —Influence de leurs mœurs. —Rachat du

péché de sodomie. —Le sorbonniste Nicolas Maillard. —Opinion des

honnêtes gens exprimée par Brantôme. —Abominables maris. —Henri

III revient de Pologne. —Son aventure de Venise. —Date précise

de sa corruption. —Les écoliers et les Italiens. —Le capitaine La

Vigerie. —Origine des mignons. —Leur portrait par P. de l’Estoile.

—Les _indignités de la cour_. —Les variantes. —Catalogue des

mignons. —Sonnet _vilain_. —La part de la calomnie. —Poésies

et libelles satiriques des huguenots et des ligueurs. —Lettre

d’un Enfant de Paris. —Les _sorcelleries de Henri de Valois_.

—Les mascarades et les processions. —La confrérie des Pénitents.

—Le moine Poncet. —Noms des mignons. —Les _Tragiques_ d’Agrippa

d’Aubigné. —Les _Hermaphrodites_. —L’autel d’Antinoüs. —La déesse

Salambona. —Aventure de la Sarbacane. —La _Confession de Sancy_.

—Le Juvénal de la cour de Henri III.

Avant de rechercher quel fut l’état de la Prostitution à la cour

de Henri III, nous ne pouvons, sous peine de laisser une lacune

notable dans cette histoire des mœurs, omettre à dessein un genre de

dépravation qui a imprimé profondément sa souillure au règne du dernier

des Valois. C’est un abominable sujet, que nous traiterons à part avec

tout le dégoût qu’il nous inspire et avec tous les ménagements que la

décence du langage nous permettra d’apporter dans l’extrait presque

textuel des ouvrages contemporains. Il est impossible de s’occuper

de la honteuse époque de Henri III, sans parler de ses mignons et des

turpitudes qu’ils ont attachées à la mémoire de leur maître. Tous les

historiens les plus graves et les plus sérieux, d’Aubigné, de Thou,

Mézeray, etc., n’ont pas craint de salir les pages de leurs annales

historiques, en y consignant, pour l’enseignement de la postérité, les

abominations qui déshonorèrent la vie privée d’un Roi Très-Chrétien;

il n’y a que le père Daniel qui ait essayé de le justifier ou du moins

de le protéger, par des réticences complaisantes: «Quoiqu’il ne faille

pas ajouter foi, dit-il dans sa grande _Histoire de France_, à tout ce

que les huguenots et les ligueurs ont écrit de ses débauches secrètes,

il est difficile de croire que tout ce qu’on en disait fût généralement

faux.» Nous n’entreprendrons pas de défendre Henri III et ses mignons

contre les accusations qui étaient alors dans toutes les bouches et qui

formèrent bientôt la formidable voix de l’opinion publique; mais nous

reconnaissons, avec le père Daniel, que les calomnies des huguenots

et plus tard celles des ligueurs brodèrent, pour ainsi dire, mille

ordures extravagantes sur un canevas, malheureusement trop réel et trop

scandaleux. L’horrible épisode des mignons de Henri III nous paraît

avoir été singulièrement exagéré par l’esprit de parti religieux et

politique.

On ne saurait nier que l’arrivée des _Italiens_ en France, à la suite

de Catherine de Médicis, n’ait eu certaine influence détestable sur les

mœurs de la cour; mais, si de jeunes seigneurs débauchés se livraient

quelquefois à l’imitation des _vilaines coutumes_ de _Chouse_ (comme

on appelait l’italianisme français), ils se gardaient bien d’abord de

se vanter de leurs désordres infâmes, trop contraires à la galanterie

nationale; ils se défendaient même avec énergie d’un vice qui faisait

horreur à tous les honnêtes gens. Mais on se relâcha peu à peu de

cette vergogne toute française, et il y eut de la tolérance là où

il n’y avait eu jusqu’alors qu’une implacable indignation. «Et quand

il n’y auroit autre chose que la sodomie telle qu’on la voit pour le

jourdhuy, s’écriait Henri Estienne dans son _Apologie pour Hérodote_,

publiée en 1576, mais écrite auparavant, ne pourrions-nous pas à

bon droict nommer nostre siècle le parangon de meschanceté, voire de

meschanceté détestable et exécrable?» Le peuple, le cœur de la nation,

était resté pourtant, il faut le dire, pur de cette _méchanceté_, et le

déplorable exemple de la cour n’avait pas eu le pouvoir de corrompre

la vieille candeur de la bourgeoisie. La sodomie, qui n’était qu’un

péché ordinaire en Italie, où le pécheur pouvait se faire absoudre en

payant 36 tournois et 9 ducats (voy. la _Taxe des parties casuelles

de la boutique du pape_, trad. par A. du Pinet, édit. de Lyon, 1564,

in-8º), devenait en France un crime capital qui conduisait son homme

au bûcher. Il est vrai que les tribunaux appliquaient bien rarement la

peine, portée dans la loi, lorsque ce crime, qu’on regardait comme un

fait d’hérésie, ne se mêlait pas à des actes de magie, de sorcellerie

ou d’athéisme. «Que je soye ladre, dit maître Janotus de Bragmardo

dans sa harangue à Gargantua (liv. I, ch. 20), s’il ne vous fait pas

brusler comme bougres, traistres, hérétiques et séducteurs, ennemis

de Dieu et de vertus!» Les libertins, qu’on soupçonnait seulement de

cette _macule_ indélébile, étaient donc partout montrés au doigt, «fuis

et abhorrés,» comme dit Rabelais. On ne pardonnait pas aux Italiens

établis en France depuis le mariage du Dauphin Henri avec la fille de

Laurent de Médicis, duc d’Urbin, une nouveauté de débauche, qu’ils

avaient, disait-on, apportée avec eux. L’auteur du _Cabinet du roy

de France_, dans son épître à Henri III, n’hésitait pas à dénoncer:

l’athéisme, sodomie et toutes autres sinistres ou puantes académies,

que l’estranger a introduites en France... Mais, quinze ans avant lui,

Henri Estienne avait fait semblant de vouloir réhabiliter l’Italie et

les Italiens, pour lancer cette cruelle épigramme contre le sorbonniste

Nicolas Maillard: «Or ne veux-je pas dire toutesfois que tous ceux

qui se trouvent entachez de ce péché l’ayent appris ou en Italie

ou en Turquie, car nostre maistre Maillard en faisoit profession et

toutesfois il n’y avoit jamais esté.»

Nous avons démontré, ailleurs, que les expéditions d’Italie avaient

été fatales aux mœurs françaises; les relations continuelles qui

existaient entre les deux pays, depuis le règne de Charles VIII, ne

pouvaient manquer de répandre d’odieux éléments de corruption parmi

la noblesse et parmi l’armée. Henri Estienne signale ainsi le hideux

enseignement que l’Italie avait offert à la France: «Pour retourner à

ce péché infâme, dit-il dans son _Apologie pour Hérodote_ (p. 107 de

l’édit. originale de 1566), n’est-ce point grand’pitié qu’aucuns, qui,

auparavant que mettre le pied en Italie, abhorrissoyent les propos

mesmement qui se tenoyent de cela, après y avoir demeuré, ne prennent

plaisir aux paroles seulement et en font profession entre eux comme

d’une chose qu’ils ont apprise en une bonne eschole?» Mais, quoique le

vice italien eût fait de tristes progrès à la cour de France, tous les

hommes d’honneur avaient un profond mépris pour ces indignes déserteurs

de l’_amour français_, qui était seul «approuvé et recommandé,» selon

l’expression de Brantôme. Nous trouvons, dans les écrits de Brantôme,

la preuve du sentiment de répulsion, qui s’attachait à ces sales et

ignobles égarements, lors même que la Prostitution ne connaissait

plus de bornes: «Ainsy que j’ay ouy dire à un fort gallant homme de

mon temps, dit-il dans ses _Dames galantes_, et qu’il est aussy vray,

nul jamais bougre ny bardache ne fut brave, vaillant et généreux, que

le grand Jules César; aussy, que, par la grande permission divine,

telles gens abominables sont rédigés et mis à sens reprouvé. En quoy

je m’estonne que plusieurs, que l’on a vous tachés de ce meschant

vice, ont esté continués du ciel en grand’prospérité, mais Dieu les

attend, et, à la fin, on en voit ce qui doibt estre d’eux.» Brantôme,

qui avait la conscience si large et si peu timorée en affaire de

galanterie, manifeste hautement son dégoût à l’égard des vices

contre nature; c’est au moment même où la cour de Henri III affichait

effrontément les mœurs italiennes, qu’il les condamne et les flétrit

dans ses _Dames galantes_, qu’on peut considérer cependant comme

le répertoire de la débauche du seizième siècle. Brantôme écrivait,

il est vrai, ce traité de morale lubrique, sous l’inspiration de la

reine de Navarre, Marguerite de Valois, qui s’était mise à la tête de

la _bande des dames_. On appelait ainsi à la cour de Charles IX une

sorte de coalition féminine qui s’efforçait de s’opposer aux honteux

débordements de la jeunesse _italianisée_. «Je ne m’esbahy pas trop,

dit Henri Estienne dans ses _Deux dialogues du langage françois

italianizé_, si les dames, italianizans en leur langage, à l’exemple

des hommes, ont voulu aussi italianizer en autres choses.»

Quand Henri III, qui était roi de Pologne, fut appelé à succéder à

son frère Charles IX, les Italiens avaient déjà pris un grand pied

à la cour de France; mais leurs vilaines mœurs ne s’y propageaient

qu’en cachette, et personne n’osait encore s’avouer de leur bande.

Ainsi, le poëte du roi, Étienne Jodelle, qui passait pour le héraut

de l’amour antiphysique, s’était déshonoré, même aux yeux de ses

amis de la Pléiade, en prostituant sa muse à composer, par ordre de

Charles IX, dit-on, le _Triomphe de Sodome_. «Il fut employé par le

feu roy Charles, raconte Pierre de l’Estoile, qui a consigné dans ses

Registres-journaux la fin _très-misérable et espouvantable_ de ce

poëte parisien, comme le poëte le plus vilain et lascif de tous, à

escrire l’arrière hilme (hymne), que le feu roy appeloit la Sodomie

de son prevost de Nantouillet.» (Voy. le _Journal de Henri III_,

édition de MM. Champollion, p. 29, sous l’année 1573.) Lorsque Henri

III avait quitté la France, pour se rendre en Pologne, où l’attendait

une couronne, on peut assurer qu’il n’était pas entaché du vice

honteux qui le dégradait à son retour dans le royaume de ses pères. Il

avait toujours été, dès sa plus tendre jeunesse, enclin à la luxure,

ardent au plaisir, sensuel et libertin; mais, quoique entouré de

courtisans pervers et voluptueux, il ne s’abandonnait pas encore aux

coupables erreurs de la débauche italienne. Nous serions en peine de

dire si ce goût infâme lui vint en Pologne ou à Venise, où il passa

quelques jours, en revenant prendre possession du trône de France.

«Depuis la mort de la princesse de Condé, dit Mézeray dans son _Abrégé

chronologique de l’histoire de France_ (t. V, p. 251), Henri III

avoit eu peu d’attachement pour les femmes, et son avanture de Venise

lui avoit donné un autre penchant.» Cette aventure de Venise n’était

autre qu’une maladie vénérienne, que le roi voyageur avait prise en

passant, et dont il eut beaucoup de peine à se délivrer. La princesse

de Condé, Marie de Clèves, que Henri III aimait éperdument, en effet,

mourut à Paris, le samedi 30 octobre, six semaines après avoir revu son

royal amant, qui lui était revenu en assez piteux état, à la suite de

l’aventure de Venise. Voici des dates, qui nous permettent de fixer,

d’une manière à peu près certaine, l’époque où commença l’affreux

désordre du roi.

[Illustration:

Andrieux, del.

Imp. Delamain, 8 r. Git-le-cœur.

Massard, Sc.

LES ÉCOLIERS AU BOURG St. MARCEL

]

A peine Henri III fut-il au Louvre, que l’on vit se former autour de

lui la cour des _mignons_ et des _Italiens_. Ces derniers soulevèrent

d’abord dans le peuple de Paris une sourde irritation, qui ne tarda

point à se changer en haine implacable. Les écoliers de l’université se

firent les interprètes de cette haine toute nationale, et poursuivirent

la _bande_ italienne, par des chansons, des _pasquils_ et des placards

injurieux. Il y eut des rixes et des meurtres, à l’occasion d’une

querelle qui avait mis en cause les mauvaises mœurs de ces étrangers.

Dans le mois de juillet 1575, un brave capitaine, nommé La Vergerie,

fut condamné à mort et pendu, pour avoir dit publiquement que, dans

cette querelle, «il falloit se ranger du costé des escoliers, et

saccager et couper la gorge à tous ces bougres d’Italiens, qui estoient

cause de la ruine de la France.» Pierre de l’Estoile, qui nous raconte

la triste fin du capitaine, affirme que le roi assistait à l’exécution,

quoique n’ayant point approuvé cet _inique_ jugement; mais on peut

supposer que le _procès bien court_ de ce malheureux n’avait pas été

expédié sans l’ordre exprès de Henri III, puisque le chancelier René

de Birague s’en était chargé lui-même. Depuis la condamnation et le

supplice de La Vergerie, «on deschira, par toutes sortes d’escrits et

de libelles (ne pouvant faire pis) les messires italiens et la royne

(Catherine de Médicis), leur bonne patronne et maistresse.» Pierre de

l’Estoile avait recueilli plusieurs de ses satires, entre autres des

stances et des sonnets contre les Italiens, à qui l’on imputait tous

les maux et tous les désordres du royaume.

Mais, l’année suivante, il n’était déjà plus question des Italiens,

comme si les Mignons les eussent fait disparaître. Pierre de l’Estoile,

ce fidèle écho de tous les commérages de son temps, écrivait, à la date

de juillet 1576, dans ses _Registres-Journaux_: «Le nom de _mignons_

commença, en ce temps, à trotter par la bouche du peuple, auquel ils

estoient fort odieux, tant pour leurs façons de faire, qui estoient

badines, et hautaines, que pour leurs fards et accoustremens effeminés

et impudiques, mais surtout pour les dons immenses et libéralités

que leur faisoit le roy, que le peuple avoit opinion estre cause

de sa ruine, encores que la vérité fut que telles libéralités, ne

pouvans subsister en leur espargne un seul moment, estoient aussy tost

transmises au peuple, qu’est l’eau par un conduict. Ces beaux mignons

portoient leurs cheveux longuets, frisés et refrisés par artifices,

remontans par-dessus leurs petis bonnets de velours, comme font les

putains, et leurs fraizes de chemises, de toile d’atour, empezées

et longues de demi-pied, de façon qu’à voir leur teste dessus leur

fraize, il sembloit que ce fust le chef saint Jean dans un plat. Le

reste de leurs habillemens faits de mesme: leurs exercices estoient de

jouer, blasphemer, sauter, danser, volter, quereller et paillarder,

et suivre le roy partout et en toutes compagnies; ne faire, ne dire

rien, que pour luy plaire; peu soucieux, en effet, de Dieu et de la

vertu, se contentans d’estre en la bonne grâce de leur maistre, qu’ils

craignoient et honoroient plus que Dieu.» (Voy. le _Journal de Henri

III_, édit. de MM. Champollion.)

Ce passage est très-important, en ce qu’il fixe d’une manière positive

la date de l’apparition des _mignons_, ou du moins l’époque où ils

commencèrent à être signalés à la haine du peuple. Au reste, Pierre

de l’Estoile ne dit rien qui caractérise leurs mœurs dénaturées, et le

portrait qu’il fait d’eux pourrait s’appliquer à tous les courtisans.

A la suite de ce portrait, il enregistre un poëme, composé de quinze

strophes, «qui fut semé, en ce temps, à Paris, et divulgué partout sous

ce titre: _Les vertus et propriétés des mignons_, 25 juillet 1576.»

Les éditeurs du _Journal de Henri III_ n’ont publié que six strophes

de ce poëme, qui est imprimé en entier, avec le titre des _Indignitez

de la cour_, dans _le Cabinet du roy de France_ (page 297). Il existe

quelques différences entre les deux textes, mais nous remarquerons que,

dans l’un et l’autre, l’accusation de sodomie n’est formulée contre les

mignons, que sous la forme d’un doute injurieux:

Ces beaux mignons prodiguement

Se veautrent parmy leurs delices,

Et peut-estre dedans telz vices

Qu’on ne peut dire honnestement.

L’auteur anonyme, qui était certainement un bon poëte, s’attaque

surtout à la dissolution et au luxe de leurs habits, qu’il regarde

comme des enseignes honteuses de leur conduite. Voici quelques

strophes, dans lesquelles le costume de Henri III et de ses favoris est

décrit avec beaucoup d’exactitude:

Leur parler et leur vestement

Se voit tel, qu’une honneste femme

Auroit peur de recevoir blasme

S’habillant si lascivement:

Leur col ne se tourne à leur aise

Dans le long replis de leur fraise;

Déjà le froment n’est pas bon

Pour l’empoix blanc de leur chemise:

Il faut, pour facon plus exquise,

Faire de riz leur amidon.

Leur poil est tondu par compas,

Mais non d’une facon pareille;

Car, en avant, depuis l’aureille,

Il est long, et, derrière, bas:

Il se tient droit par artifice,

Car une gomme le hérisse

Ou retord ses plis refrisez,

Et, dessus leur teste legère,

Un petit bonnet par derrière

Les monstre encor plus desguisez.

Je n’ose dire que le fard

Leur soit plus commun qu’à la femme:

J’aurois peur de leur donner blasme

Qu’entre eux ils pratiquassent l’art

De l’impudique Ganimède.

Quant à leur habit, il excède

Leur bien et un plus grand encor;

Car le mignon, qui tout consomme,

Ne se vest plus en gentilhomme,

Mais, comme un prince, de drap d’or.

Nous avons suivi de préférence le texte du _Cabinet du roy de France_,

et il est bon de faire observer que, dans ce texte, le poëte se défend

presque de laisser soupçonner que ces mignons _pratiquassent l’art

de l’impudique Ganimède_; au contraire, dans la version, évidemment

altérée, que nous fournissent les Journaux de l’Estoile, le sens est

bien différent, car l’auteur y dit très-positivement ce qu’il _n’ose

dire_:

Je n’ose dire que le fard

Leur est plus commun qu’à la femme

(J’aurois peur d’en recevoir blasme),

Et qu’entre eux ils prattiquent l’art

De l’impudique Ganimède.

C’est là une insinuation très-significative qui équivaut à une

déclaration formelle. Dans un autre endroit de cette pièce de vers,

on reproche à ces _efféminés_ de troquer, d’échanger, de vendre, de

dépenser les bénéfices et

Les biens voués au crucifix,

Que l’on leur baille en mariage,

En guerdon de maquerellage

Ou pour chose de plus vil prix.

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 6/6 · 第 5 / 23 段