cardinales, que l’annaliste de la Polygamie sacrée ne se fasse aucun
scrupule de peindre avec les mêmes couleurs les serviteurs domestiques
des cardinaux: «Les prélats et cardinaux, dit-il en s’autorisant du
proverbe: _Tels maistres, tels valets_, sont lascifs, aussi bien sont
les valets; les prélats sont paillards, les valets sont de mesmes:
ils ne sont pas cardinaux, mais cardinalement ils servent. Au plus
grand et plus profond bourdeau de France, les vilains et sales propos
ne s’y tiennent, comme on fait en la maison d’un cardinal. J’appelle,
sur ce, à tesmoins tous ceux qui les fréquentent. Là-dedans, de jour
et de nuict, vous ne voyez autre chose qu’amener de la chair fraische:
ainsi appellent-ils les povres filles et femmes qu’ils desbauchent,
et après qu’ils en ont fait, ils s’en moquent à bouche ouverte,
sinon qu’ils soient prévenus de vérole ou bouche chancreuse.» Dans
le _Traité de la Polygamie sacrée_, il était fait mention «de la
manifeste paillardise que les domestiques des cardinaux exercent à
l’endroit des courtisanes (quelques damoiselles qui suivaient la cour),
jusques aux muletiers qui, après en avoir pris leurs déduits, ont
fait que les cardinaux ont eu leurs restes.» C’était surtout dans les
voyages des cardinaux ou prélats, visitant leurs archevêchés ou leurs
abbayes, que ces domestiques donnaient carrière à leur libertinage
effréné; car ils logeaient, comme leurs maîtres, chez les habitants
notables, dans chaque ville où ils s’arrêtaient pour y passer la nuit
ou pour y séjourner, «et bien peu partent-ils de leur logis, raconte
l’implacable réformateur, qu’ils n’ayent fait un coup au deshonneur de
leur hoste ou hostesse, et s’ils n’en peuvent venir à bout, susciteront
un plus grand qu’eux, afin de leur servir de planche et exécuter ce
qu’ils prétendent. Si la fille de la maison est riche, on la mariera
à quelque maquereau ou à monsieur le secrétaire. Est-elle mariée, la
voilà perdue, car elle voit une telle et si grande corruption en telles
canailles, qu’il est impossible qu’elle ne glisse en telle polygamie.»
On peut croire, en effet, que les nombreux domestiques qu’un prélat
traînait à sa suite n’étaient pas des modèles de continence et
de moralité, quand on apprécie les tristes résultats du mauvais
exemple et des mauvais conseils dans une réunion d’hommes libertins
et fainéants. La maison d’un cardinal se composait de plus de cent
personnes; celle d’un évêque n’en comprenait pas moins de 50 à 60,
vivant de la _marmite_ épiscopale. Ainsi, tout évêque, qui menait
le train de son rang, avait à son service un ou deux chapelains, un
maître d’hôtel, un écuyer, un médecin, trois protonotaires, trois ou
quatre gentilshommes, quatre ou cinq pages, un ou deux secrétaires, un
ou deux valets de chambre, un argentier, un cuisinier, un sommelier,
deux ou trois chantres, deux ou trois joueurs d’instruments, un
tailleur, un apothicaire, un vivandier, huit serviteurs «tant des
prothonotaires que des maistres d’hostel, escuiers et gentilshommes,»
un fauconnier, un veneur, trois ou quatre laquais, un «hacquebutier
(arquebusier) pour tirer au gibier et qui a la conduite d’un chien
couchant,» un palefrenier avec deux garçons d’écurie, un muletier avec
un serviteur, et un charretier. Dans cette curieuse énumération, que
l’auteur avait vérifiée, «sur plus de cinquante-six évesques,» il ne
compte pas encore le cocher ni les garçons ou laquais du secrétaire,
de l’argentier, du sommelier et autres. Tous ces hommes, jeunes la
plupart, voués ordinairement au célibat, avaient les mœurs les plus
dépravées, quelle que fût d’ailleurs la sainteté du prélat, à la maison
duquel ils étaient attachés. On conçoit qu’ils aient pu, dans bien des
circonstances, faire rejaillir sur leur respectable patron la honte
de leurs déréglements, et, dans ce chapitre-là du moins, l’auteur du
_Cabinet du roy de France_ n’a peut-être pas trop enflé les chiffres
de la Prostitution qui rayonnait autour de la maison des prélats:
«Monsieur l’évesque est homme, dit-il huguenotiquement, monsieur son
valet n’est pas cheval. On ne veut pas qu’ils se marient. Il faut bien
qu’ils en prennent sur le commun.»
Une aventure scandaleuse, racontée avec beaucoup de verve par
l’auteur, qui la présente comme un tableau de l’intérieur des
maisons épiscopales et qui déclare en avoir connu personnellement la
principale héroïne, nous donnera une idée de ce qu’étaient quelquefois
les mœurs d’un prince de l’Église à cette époque de dissolution et
de licence générales. «Pour une après souppée, dit le narrateur (p.
79), s’est trouvé femme d’honneur, qui, pour plaisir, accompagnée de
vingt-trois femmes, neuf filles et huict servantes, allèrent présenter
un mommon (c’est-à-dire, se masquèrent pour jouer une partie de dés)
à monsieur l’évesque, en son logis, qui les attendoit sans doute,
sans toutesfois que ceste femme honorable en sceust autre chose
(car, autrement, tiens-je bien tant d’elle, qu’elle n’y fust point
allée): l’évesque perdit trois escus. Pour récompense de sa perte, fit
sonner les violons; dansèrent de telle sorte, qu’il n’y eust femme,
filles ny servantes, qui ne jouast des orgues. Ceste exécution se
fit par l’évesque, deux prothonotaires, le secrétaire, sept ou huict
chanoines atitrez pour jouer la partie; quant aux valets, chascun
estoit assorty de mesmes. Bref, depuis les dix heures jusques à
minuit, le bal continua, et des confitures à la collation, tant que
c’estoit merveilles. Ceste femme honorable se trouva surprise, sans y
penser, car une vilaine maquerelle l’ayant fait entrer dans le cabinet
de Monsieur, faignant que d’autres femmes y estoyent, trouva là un
prothonotaire qui la saisit et fit d’elle, comme est à présumer, ce
que bon luy sembla, parce que la bonne femme, sortant de là, chanta
mil injures à ceste maquerelle, jurant qu’elle l’en feroit repentir,
et à l’instant mesme, les larmes à l’œil, sortoit de ceste vénérable
compagnie, qui fut maquignonnée de mesmes. L’évesque, pour saouler
ses plaisirs, fit venir jusques à ses palefreniers; et, gaussant avec
eux, confessoyent libéralement les bransles qu’ils avoient dansés en
ceste danse macabrée, et monsieur l’évesque de rire.» On croirait
lire un chapitre du _Moyen de parvenir_ de Beroalde de Verville.
L’auteur ajoute que le mari de cette femme, qui se plaignait d’avoir
été victime d’un lâche guet-apens, avait juré de se venger de l’évêque
et s’était fait huguenot. Il est possible, néanmoins, que l’évêque
ne fût nullement complice d’un acte de violence commis par un de ses
serviteurs, et qu’il n’ait point eu d’autre reproche à se faire que
d’aimer un peu trop la danse et les bons contes; mais il n’en était pas
moins responsable de la conduite désordonnée des gens de sa maison.
Le _Traité de la Polygamie sacrée_ accusait des mêmes débordements
les serviteurs des chanoines, des officiaux, doyens, chantres et
autres dignitaires ecclésiastiques, ceux des abbés et des prieurs,
ceux des moines de tous les ordres religieux ou militaires. Ces valets
«sont si bien traictez, dit l’auteur du _Cabinet du roy de France_,
qu’au visage, du premier coup, on peut juger à leur troigne s’ils
sont serviteurs de chanoines ou de moynes, tant ils sont gras et en
bon poinct, et comme tels n’ont pas beaucoup de peine à conquérir
des garces, car celles de leurs maistres en amènent le plus souvent
d’autres, et quand elles n’en ameneroyent, ils savent bien où les
prendre. Le mestier de ces garces est tellement usité dedans et à
l’environ de leurs cloistres, que, passant par là, vous sentez la
venaison à pleine gorge, c’est-à-dire qu’il y a bien de quoy mestier
mené en matière de paillardise.» Il est certain que cette multitude
de domestiques mâles, bien nourris et souvent désœuvrés, n’était
que trop favorable aux progrès de la Prostitution libre et secrète,
surtout depuis que la Prostitution légale avait été supprimée par
l’ordonnance de Charles IX. «Il n’y a fille de povres artisans,
manouvriers, gaigne-deniers et autres, sur lesquelles ces vilains ne
facent bresche, et le plus souvent, pour une bricque de pain blanc,
defloreront une povre fille: si elle est belle, c’est pour monsieur le
chanoine; si elle est moyennement belle, et le maistre n’en veuille,
le valet sçait bien comment il faut se substituer en sa place... Et,
de faict, qui jettera la veue sur telle vermine, il n’y a père ny
mère qui ne doive trembler du péril et extresme danger où sont leurs
povres filles et servantes, car autant de tels et semblables valets
que vous voyez, ce sont autant de taureaux bannaux parmi des génisses
et vaches au milieu d’une prairie.» Les valets des abbés avaient, dans
leur déportement, certains priviléges que leur enviaient les valets
des chanoines: «Il y a mesme de ces canailles, dit l’abréviateur du
_Traité de la Polygamie sacrée_, qui, après avoir abusé des femmes, qui
aucunement estoient honorables, sous le crédit, faveur et authorité
de leur abbé et maistre, ont espousé leurs filles, contre le gré et
consentement de leurs pères.» Quant aux valets de moines, qui, selon
la statistique, étaient au nombre de cent mille et faisaient alors «un
terrible charivariz en faict de paillardise,» ils sont réprésentés
comme des infâmes qui «entrent aux plus honnorables maisons, pour
y desbaucher les filles et servantes, et pour toute récompense,
nous astraindre à nourrir leurs bastards.» L’écrivain protestant
achève ce hideux portrait, par un dernier coup de pinceau: «Ceux qui
sont si chastes, dit-il, que de n’avoir qu’une ou deux paillardes,
asseurez-vous que dans leurs cahuets et hauts-de-chausses vous y sentez
la fumée de sodomie à pleine gorge.» Enfin, il constate que, dans
les villages voisins de l’abbaye de Cluny, on avait compté 7 à 800
femmes débauchées, servant exclusivement à l’ordinaire des moines et
de leurs valets: «Ne faut que lire au _Traité de la Polygamie sacrée_,
s’écrie-t-il après avoir signalé ce _compte fait_, et on y verra des
subtilitez monastiques et debendades de moynes les plus voluptueuses
qu’il est possible de penser.»
A tant de turpitudes, à tant d’excès patents ou cachés, le zélé
huguenot oppose un seul remède qu’il juge infaillible, le mariage. Il
voudrait que tous les ecclésiastiques et leurs serviteurs célibataires
répondissent aux questions suivantes: «1º S’ils sont puceaux. 2º Si
jamais ils ont eu cognoissance à femmes ny à filles; combien ils en
ont entretenu et entretiennent.» Dans le cas où les réponses seraient
négatives sur ce dernier point, on en viendrait à d’autres questions
plus pressantes, et on leur demanderait: «1º S’ils ont jamais eu
copulation avec les dæmons; 2º s’il se sont jamais jouez de la sodomie;
3º s’ils sçavent pas bien que continence est un don singulier de
Dieu, lequel il ne donne point à tous, mais à certaines personnes et
quelquefois pour un temps seulement, et que ceux auxquels il n’est
pas donné, doivent recourir précisément au mariage, qui est le remède
ordonné du Seigneur pour la nécessité humaine.» En conséquence,
le mariage des gens d’église serait requis et ordonné par la loi
religieuse, d’autant plus que les cinq articles, proposés et adoptés
au Colloque de Poissy, comme une sauvegarde nécessaire à la moralité
publique, n’avaient jamais pu recevoir d’exécution de la part du
clergé. Ces cinq articles renfermaient toutes les garanties morales
qu’on avait pu inventer contre la luxure et ses effets désastreux.
Premièrement, les ecclésiastiques, qui n’auraient pas le don divin de
la continence, étaient tenus de jeûner au pain et à l’eau, pendant neuf
jours, «à toutes les fois qu’ils se sentiront piquez ou esguillonnez
des desirs de la chair;» secondement, ils ne pouvaient «parler ny
communiquer à femmes ny filles, sinon en présence de leurs maris ou
parens,» sous peine d’être dégradés et révoqués; troisièmement, ils ne
devaient boire du vin, que deux fois par semaine, «pour avoir meilleur
moyen de se contenir;» quatrièmement, s’ils étaient invités à quelque
festin de noces, ils se contenteraient de danser un simple bransle,
avec les plus beaux, saincts et gracieux gestes, desquels ils se
pourront adviser;» cinquièmement, la confession auriculaire n’aurait
lieu que dans une chapelle, pour cinq ou six personnes à la fois, «à ce
que le confesseur ne se puisse remuer que bien à poinct.»
L’auteur du _Cabinet du roy de France_, en démasquant et en poursuivant
de la sorte les scandales de la Polygamie sacrée, s’imagine avoir
prouvé que la première perle précieuse qu’il faut retirer de cette
fange, c’est «la parole de Dieu ou vraye religion, par le moyen
de laquelle le roy peut repurger ce royaume, de ceste vilaine et
détestable Polygamie.» La seconde perle, la Noblesse, paraît moins
_embourbée_ que l’autre; cependant le rigide réformateur, après avoir
posé en principe que «la vraye noblesse est ennemie entiérement de
ceste detestable Polygamie,» gourmande et incrimine les gentilshommes,
«qui font si grand cas de la noblesse du sang, qu’ils font bien peu
d’estat de la noblesse de vertu, de sorte qu’il semble à aucuns que
nuls vices ne sauroyent deshonnorer ny polluer la noblesse, qu’ils
tiennent de leurs pères et ancestres.» Il regarde donc les faux nobles
comme les plus dangereux soutiens de la Polygamie, et l’énumération
qu’il fait de ces faux nobles nous apprend le caractère et le
_calibre_ de chacun: ce sont des «gentilshommes de la mort-Dieu et
autres semblables blasphesmes,» des «gentilshommes faits à la haste,»
des «gentilshommes enfilleurs de soye,» des «gentilshommes de la foy
saincte marmite,» des gentilshommes _loups blancs_, _loups garoux_,
_taquins_, _maraux_, etc. La Prostitution sans doute ne jouait pas un
médiocre rôle dans toute cette gentilhommerie; mais l’auteur manque
de matériaux et de chiffres exacts; il est obligé de s’en tenir à de
vagues généralités, et il se contente ainsi, dans son enquête de la
noblesse française, de mentionner les qualités distinctives, bonnes
ou mauvaises, qui appartiennent aux nobles de telle ou telle province.
Ceux de la Touraine sont surtout jureurs et blasphémateurs, athéistes
ou _épicuriens_; ceux de la Guyenne, pillards et faux monnayeurs; ceux
de la Gascogne, cruels et sanguinaires, etc. «Le vice qui preside le
plus en Berry entre les gentilshommes, c’est la paillardise. Combien
que les nobles des autres provinces n’en sont pas exempts, non pas
toutesfois si fort entachez comme ceux de Berry, n’en pouvant sur
ce dire la raison, puisqu’ils se conforment entierement au train de
ceux qui exercent la polygamie; qu’ils sçachent que s’ils abondent
en d’autres sales et vilains vices, que cestuy-cy n’est pas des plus
petits, et suis contraint m’y arrester, pour leur dire que, comme ils
empruntent sur les femmes de leurs parens ou voisins, que sur les leurs
on fera tout de mesmes.» Ce correcteur de la noblesse rentre alors
dans son sujet favori, en accusant le clergé berrichon de tous les
désordres que les gentilshommes du pays se permettent à l’instar de
la Polygamie sacrée. Il dénonce l’immoralité qui préside aux relations
des dames nobles avec les ecclésiastiques; il flétrit l’insouciance du
mari à l’égard de la conduite de sa femme: «C’est une dissolution trop
manifeste, s’écrie-t-il avec la sainte indignation d’un prédicateur, se
lever auprès de son mary, aller trouver à minuict un monsieur l’abbé,
prieur ou autre, habillez de telles couleurs, et toute la nuit avec des
femmes, à l’insceu de leurs maris, baller, danser, se veautrer parmy
eux, avec les impudiques leçons de faire, si estranges et monstrueuses,
que les inveterées putains des bourdeaux rougiroyent de honte d’en
faire le semblable; c’est une dissolution, voire maquerellage, que de
presenter à boire à ces garnemens et à leurs paillardes, puis prendre
la coupe et boire à eux. Si le mestier continue plus gueres, comme
il fait en Berry, voilà une province confite en toute meschanceté et
ordure.»
On espère, après cet exorde, que notre anonyme, qui a été si prodigue
de chiffres au sujet de la Polygamie sacrée, en viendra enfin à une
statistique du même genre à propos de la noblesse du Berry, qu’il
paraît mieux connaître que celle des autres provinces. Mais il ne
procède pas ici par des calculs, qui nous feraient savoir quel était
le nombre des femmes et des filles de gentilshommes adonnées à la
débauche. Il préfère nous édifier, sur cette délicate question, par
le récit d’une aventure, qui prouverait quelque chose, si elle avait
dû se renouveler souvent. Neuf mauvais gentilshommes et trois autres
jeunes gens, de fort bonne race, se trouvèrent à une foire auprès
du Blanc, et après avoir dansé quelques branles, ils menèrent leurs
propres parentes chez un abbé de _marque_, qui les avait invités à
venir prendre la collation dans sa maison. L’abbé, qui les attendait,
avait _préparé_ quatorze ou quinze femmes, «desquelles autresfois il
s’estoit servy.» La compagnie était joyeuse et de bonne humeur; on se
mit à table et l’on mangea toutes sortes d’_épices_ et de confitures.
Puis, un page toucha du luth et l’on dansa pendant deux heures
consécutives; après la danse, promenade dans le jardin et le verger:
«Chascun tenant sa nymphe par dessous les bras, se fourrèrent si
avant dedans le bois, qu’il estoit plus de deux heures de nuict, quand
ils commencèrent d’en sortir.» L’abbé et trois de ses protonotaires
étaient de la partie, et tous «aussi contents qu’il estoit possible.»
On avait ainsi gagné l’heure du souper; on soupa copieusement, et
les promenades de recommencer, non plus dans les bois, mais «par les
licts et couchettes.» Le lendemain, le bruit courut qu’une des plus
honorables dames du Berry n’avait pu sauver sa vertu des griffes d’une
harpie, et après avoir mérité longtemps le titre de femme de bien, elle
«passa pour une femme du pays.» C’était un de ses cousins germains, qui
l’avait fait tomber dans le piége où elle laissa son honneur, et comme
on reprochait à ce honteux _maquignon_ des plaisirs de l’abbé d’avoir
prostitué sa parente et de s’être montré par là l’ennemi du mari qui
pourrait lui demander compte de cette trahison: «Mon cousin est trop
sage, dit-il en souriant, pour ignorer que si les pourceaux ne le
faisoyent, luy ny moy ne mangerions point de lard.» L’historien de la
Polygamie ajoute, comme pour confirmer son récit, que les gentilshommes
berrichons sont «si vilains, qu’ils se prestent leurs femmes les uns
aux autres!»
L’auteur revient encore, à plusieurs reprises, sur les coupables
déréglements qu’il impute aux ecclésiastiques; mais il n’essaye
pas d’apprécier d’une manière plus précise les ravages de la
Prostitution dans la noblesse et le tiers état; il manque évidemment
de notes circonstanciées à cet égard. Ses intentions sont, au reste,
excellentes, malgré le dévergondage de ses attaques contre la Polygamie
sacrée: «Il faut, dit-il, que le bien, en ce royaume, soit plus fort
et plus puissant que le mal; il faut que la modestie preside sur
l’incivilité, la noblesse à vilainie, et chasteté à toute impureté.»
Il adjure les bons citoyens de joindre leurs efforts aux siens, pour
corriger les mœurs et relever la monarchie française. Il aborde alors
les calculs financiers, et il passe en revue, avec un prodigieux
détail, les différents produits dont se compose le revenu de l’Église
gallicane; il en conclut que ce revenu, qui s’élève à 110 millions, est
suffisant non-seulement pour entretenir le clergé, qui ne dépensera pas
plus de 70 millions, une fois qu’il sera soumis au régime matrimonial,
mais encore pour subvenir aux besoins de l’épargne du roi. Tout le
secret de cette grande réforme consiste dans le mariage des polygames
et dans la réunion du temporel ecclésiastique aux domaines de la
couronne. On est tenté de prendre en considération un plan d’économie
politique, fondé sur des chiffres et des combinaisons qui paraissent
trop minutieux pour n’être pas réels; car l’auteur de ce singulier
projet présente, comme spécimen de son travail, un état complet de tous
les revenus de l’archevêché de Lyon, et il se vante de n’avoir oublié,
dans ce tableau statistique, ni un chapon, ni un setier d’avoine, ni
une charrette (_charre_) de paille. Cette merveilleuse aptitude de
calculateur, laquelle était chose rare et nouvelle en ce temps-là,
nous permet d’avoir quelque confiance dans le recensement spécial qui
avait été fait par l’auteur ou les auteurs de la _Polygamie sacrée_.
Nous ne croyons pourtant pas que le remède, proposé par ce terrible
adversaire du célibat, eût obtenu les bienfaisants et prompts effets
qu’il en attendait pour l’amélioration des mœurs. Les mariages de tous
les ecclésiastiques, dotés des deniers du roi, auraient sans doute
diminué le nombre de ces mercenaires qui vivaient, autour d’eux, de
la Prostitution; mais la Prostitution elle-même, que les ordonnances
de la royauté ne parvenaient pas à détruire, en lui enlevant sa
forme légale et régulière, eût continué de se reproduire, ainsi
qu’une moisissure, à l’ombre des couvents et des colléges. Cependant,
l’auteur du _Cabinet du roy de France_ était si pénétré, si convaincu
de l’efficacité souveraine de sa panacée conjugale, qu’il suppliait
le digne et vertueux cardinal de Bourbon, âgé de cinquante-huit
ans à cette époque, de donner un exemple salutaire au clergé et à
la noblesse, en se mariant le premier et en faisant une confession
solennelle de ses infractions à la «virginité et continence requise
du cœlibat.» Ce beau mariage, suivant les prévisions du dénicheur de
Perles, devait inévitablement engendrer trois ou quatre cent mille
mariages «purs et légitimes» dans un court délai: «Vous previendrez,
par ce moyen, dit le malicieux huguenot au pauvre cardinal, qu’il
soupçonne fort d’avoir rompu plus de sept fois son vœu de chasteté,
vous previendrez chascun an trente ou quarante mil incestes en l’Église
gallicane; fy, au reste, de la sodomie! car, de vingt-cinq ou trente
mil personnes qui ont accoustumé d’y bardacher se deporteront de leur
sodomie, afin de se marier; suppression totale nous obtiendrons, quant
et quant, de toutes les putains cardinales, épiscopales, abbaciales,
canoniales, monachales, presbyterales, et de toutes les autres qualitez
et ordres..., suppression semblable, semblablement, de tous les
rufisques, paillards, maquereaux, maquerelles et bastards, la despense
et entretenement desquels est plus que suffisante pour acquitter
toutes les charges, tant ordinaires qu’extraordinaires, de la couronne
de France. Voila le profit qu’apportera vostre mariage; mais voici
encores un, plus grand bien qui s’ensuivra: c’est que serez cause que
toutes ces dames voilées et recluses dans ces monasteres et couvens se
marieront et donneront le coup de pied à l’incube, à toute copulation
et dæmonomanie, que l’Ennemy de nature pratique à l’endroit de ce
povre sexe.» Le cardinal ne se maria pas, malgré le conseil qu’on lui
donnait, et la polygamie alla son train.