pas dans de plus longs détails pour démontrer que Nicolas Barnaud,
médecin, théologien _sociniste_ et surtout chercheur infatigable de
la pierre philosophale, n’aurait jamais pu rassembler les immenses
matériaux statistiques, qui ont servi à composer le _Cabinet du roy
de France_. Il suffit de constater, d’après une lettre de ce Barnaud,
écrite à Leyde en 1599, qu’il avait voyagé en Espagne pendant plus de
quarante ans, avant d’aller se fixer en Hollande (voy. cette lettre,
en tête de son recueil d’alchimie, intitulé: _Quadriga aurifera,
nunc primum a Nicolao Bernaudo_ (sic), _Delphinate, in lucem edita_.
Lugd. Batav., ap. Christ. Raphelengium, 1599, in-8º). Nous ne serions
pas éloignés d’attribuer plutôt le _Cabinet_ à Nicolas Froumenteau,
dont le nom figurait en toutes lettres sur le titre d’un ouvrage du
même genre, publié la même année: _le Secret des finances de France,
descouvert et departi en trois livres et maintenant publié pour ouvrir
les moyens légitimes et nécessaires de purger les dettes du roy,
descharger les subjets des subsides imposés depuis trente-un ans et
recouvrer tous les deniers pris à Sa Majesté_. Une première édition,
beaucoup moins complète que celle-ci, qui forme trois tomes in-8º,
avait déjà paru, avec le millésime de 1581, sous ce titre différent:
_Le Secret des thresors de la France, descouvert et departy en deux
livres_. L’imprimeur, dans un avis qui est au revers du frontispice,
dit que cet ouvrage était attendu avec une si vive impatience, qu’on
s’arrachait les feuilles encore humides au sortir de la presse. Cette
circonstance indique suffisamment que l’impression avait lieu dans
une ville protestante, où elle ne se faisait pas en cachette. Le
_Secret des finances_, en effet, paraît avoir été imprimé, comme le
_Cabinet du roy de France_, à la Rochelle, et il est très-probable
que ce dernier ouvrage anonyme, publié après le premier qui est dédié
également à Henri III et daté de Paris, le 1er janvier 1581, a pour
auteur ce même Nicolas Froumenteau dont le nom ne se retrouve sur aucun
autre livre. Il resterait à rechercher si _Froumenteau_ n’est pas un
pseudonyme, sous lequel s’est caché un des plus terribles champions
de ce temps-là, soit Agrippa d’Aubigné, soit du Plessis-Mornay, soit
Lancelot-Voesin de la Popelinière, soit enfin le fougueux ministre
réformé, Guillaume Reboul, qui a fait plusieurs livres aussi violents
et non moins excentriques. Mais nous n’avons pas à nous occuper ici du
_Secret des finances_, quoiqu’il pût fournir beaucoup de faits curieux
pour l’histoire de la Prostitution, comme, par exemple, le «nombre des
filles et femmes violées» pendant les guerres civiles. Le _Cabinet du
roy de France_ est assez rempli de choses et de renseignements, pour
que nous n’en cherchions pas ailleurs sur le même sujet et sur la même
époque.
Voici d’abord l’analyse sommaire du livre. Les trois perles précieuses,
que l’auteur se propose d’examiner, sont la Parole de Dieu, la Noblesse
et le Tiers-état, qu’il nous montre renfermées dans un _étui_ ou un
écrin qui n’est autre que le royaume de France. Il fait d’abord le
dénombrement des biens et des revenus du clergé; il veut que le roi
s’en empare et les réunisse à son domaine, afin de pouvoir, à l’aide
de ces ressources nouvelles, entretenir des armées, secourir les
pauvres, faire prospérer l’agriculture et mettre fin aux désordres
qui déshonorent l’Église catholique. Il signale ensuite les vices et
les déportements de la noblesse; il indique les réformes qui peuvent
la rétablir dans son ancienne splendeur. Enfin il parle du tiers
état, avec une prédilection toute particulière; suivant le plan de
finances qu’il a rêvé, le tiers état se rendra fermier des terres
ecclésiastiques et nobiliaires, puis se chargera de payer les dettes
de la république, de remplir les coffres du roi et de fournir des dots
convenables pour marier tous les prêtres et tous les moines. D’après ce
simple exposé des idées principales de l’auteur, qui était évidemment
un huguenot intraitable, on se demandera peut-être quel rapport peut
avoir un pareil ouvrage avec l’histoire de la Prostitution? Mais il
suffit d’ouvrir ce _Cabinet du roy de France_, pour juger ce qu’il
contient de documents intéressants à ce sujet, quoiqu’il ne faille
pas prendre à la lettre toutes les accusations que l’auteur y a
entassées contre les mœurs du clergé et de la noblesse de son temps.
Il paraîtrait, toutefois, que cet auteur avait réuni, sous le titre
de _Traité de la Polygamie sacrée_, une immense quantité de notes et
de matériaux statistiques pour établir par des chiffres le véritable
état de la démoralisation de l’Église catholique; ce traité ne
remplissait pas moins de trois mille rôles, et il aurait formé plus
de trois volumes in-folio, s’il eût été livré à l’impression; mais
on peut présumer qu’il n’a jamais été imprimé, bien que plusieurs
bibliographes, notamment le Duchat dans ses remarques sur la
_Confession de Sancy_, l’aient cité comme un ouvrage qui avait vu le
jour. C’est de cet ouvrage, que l’auteur du _Cabinet du roy de France_
a tiré ce qu’il dit de la polygamie et de la Prostitution sous le règne
de Henri III.
Malgré l’exagération des calculs, malgré la brutalité des réflexions
qui les accompagnent, si monstrueuse que soit la donnée de son
livre, on est forcé de reconnaître que le statistiqueur huguenot
n’a pas seulement fait œuvre d’imagination et qu’il a pris le soin
de recueillir des indications précises. Il affecte un air de bonne
foi et de conviction, dans la manière dont il dresse ses inventaires
et dont il déduit ses systèmes; il est pénétré d’une sainte horreur
pour la polygamie ou la Prostitution, à ce compte qu’il voudrait voir
non-seulement tous les moines mariés, mais encore tous les maris et
toutes les femmes fidèles! C’est ce beau zèle pour le mariage, qui
l’inspire sans cesse et qui le rend implacable contre les célibataires,
les adultères et les polygames. «Je soutien, dit-il dans sa dédicace
au roi, que plus de quatre fois sept cens mil femmes polygamient
et concubinent avec ces magiciens et enchanteurs qui ont tenu si
longtemps cachées ces Perles dans vostre Cabinet.» Les magiciens et les
enchanteurs sont les mauvais prêtres, les faux nobles et les débauchés
de toute espèce. L’auteur ne déclare pas autrement, qu’il est huguenot
et que, sous prétexte de remettre en ordre les finances de France,
il veut remplacer l’_Église papale_ par la Réformation de Calvin,
qu’il nomme la _vraie parole de Dieu_. Mais les détails qu’il prétend
avoir puisés aux meilleures sources sur l’état moral du clergé, n’en
sont pas moins précieux, même en faisant la part de ce qu’ils ont de
calomnieux et d’exagéré. On sait, par le témoignage même des écrivains
catholiques, que le clergé, à cette époque de désordre général, ne
menait pas une vie plus édifiante que les laïques.
L’auteur du _Cabinet du roy de France_, après avoir posé en fait
que le revenu total du clergé s’élève à deux cents millions d’écus,
qui, au taux actuel de l’argent, représenteraient près de deux
milliards, essaye de démontrer que cet énorme revenu est dévoré par
la Prostitution; car, selon lui, il y a près de cinq millions de
personnes «qui, sous le voile de l’Église gallicane, vivent aux despens
du crucifix.» Il croit pouvoir constater l’exactitude de ses calculs,
en choisissant comme critérium un des archevêchés de France, celui
de Lyon, et en faisant l’énumération de tout ce qui compose, dans cet
archevêché, le personnel de la Polygamie sacrée. Sans entrer dans tous
les détails de cette effrayante statistique, avant d’en présenter le
tableau à l’instar de ceux que Parent-Duchatelet a laborieusement
dressés dans son ouvrage _De la Prostitution_, nous pensons que
quelques traits suffiront pour caractériser le procédé de statistique,
imaginé par l’auteur.
«Il se treuve, dit-il (page 19), par les diocèses d’icelle Archevesché
(de Lyon), plus de 45 femmes mariées à d’honorables hommes de toutes
qualitez, abusées et qui paillardent épiscopalement avec iceux prelats.
Nonobstant tels adultères, iceux prelats ont tenu et tiennent de
belles garces et filles, qui leur ont produit de beaux enfans, aucuns
desquels engendrent et font tous les jours d’autres enfans; mais
icy nous ne cherchons que les bastards yssus de ceste Primauté et
évesques, durant l’année de cest Estat, qui sont en nombre vingt sept.
Bien se treuve-t-il, en la liste, quarante-deux filles desbauchées.»
L’auteur annonce, que les _épaves épiscopales_ ne sont pas mentionnées
dans cette liste; il entend par là «les filles, desquelles on a
accoustumé de rafraischir messieurs les prelats, lorsqu’ils font leurs
chevauchées, c’est-à-dire la visitation de leurs diocèces.» Quant
aux serviteurs et domestiques des prélats, ils n’ont garde de ne pas
suivre l’exemple de leurs maîtres: «Dans la liste qui nous a esté
sur ce présentée, dit l’auteur avec le calme d’un mathématicien, sont
particularisées 65 femmes mariées à de notables bourgeois, paillardans
avec les dessusdits. Nonobstant lesquelles paillardises, sodomies
et adultères, ont empli les ventres de 160 filles, quatre-vingts
desquelles ont eu chascune un bastard durant l’année du present Estat.»
Or, ces domestiques étaient au nombre de cinquante! Viennent ensuite
les secrétaires et chapelains, comprenant 242 personnes, parmi lesquels
l’auteur comprenait les argentiers, les joueurs d’instruments, les
sommeliers, les veneurs, etc., mais non les pages et laquais: «De ce
nombre dessusdit, la liste represente 53 sodomites, sans y comprendre
les pages et laquais, qui sont comme contraints d’acquiescer à ces
monstres. 300 femmes mariées, et toutes denommées en la liste, se
treuvent avoir paillardé avec ces domestiques, qui, outre icelles,
entretiennent 500 garces, trois cens desquelles ont fait chascune un
bastard durant l’an du présent Estat. Selon qu’il est escrit au Traité
de la Polygamie, on n’a peu descouvrir que 48 maquerelles; les autres
sont si secrettes, qu’on ne les peut cognoistre ni moins avoir leurs
noms et surnoms.» Ce passage nous apprend que le recensement des agents
de la polygamie avait été fait par noms et surnoms de personnes.
Les suffragants, vicaires officiaux et autres, formaient un personnel
de 245 personnes: la liste de la _Polygamie sacrée_ leur donne 58
bourgeoises mariées et issues d’honorables familles, 19 sodomites,
14 bardaches, 39 vieilles chambrières valétudinaires, 17 maquerelles
et 20 filles chambrières et autres, «cent vingt et une desquelles ont
eu bastards en l’an de ce present Estat.» Les chanoines, au nombre de
478, ne sont pas, à en croire le faiseur de statistique, plus réservés
dans leur conduite. Il s’excuse de n’avoir pu découvrir que 600 femmes
mariées «paillardantes canonialement;» mais il signale, d’après la
terrible liste, un chanoine «qui, en un an, a débauché et eu à faire à
neuf femmes bourgeoises, à sçavoir deux femmes d’avocats, un procureur,
trois drapières, une femme d’un changeur, une courtière et une
mercière.» Il met en ligne de compte, dans le chapitre des chanoines,
68 sodomites, 38 bardaches, 846 garces et chambrières, _tenues à
pot et à feu_, dont «la pluspart ont fait perdre le fruict qu’elles
portoient,» et 62 maquerelles désignées par leurs noms et surnoms.
«Outre les chanoines dessusdits, ajoute l’inflexible calculateur, vous
en avez 96, la tierce partie desquels sont tous verolez et gouteux,
les autres sont sexagenaires, qui ont des chambrières, toutes les
dents desquelles crouslent en la bouche, tant à cause de la verole que
de vieillesse, et ne font plus d’enfans.» Les chanoines ayant à leur
service 900 valets, ces valets, qui sont _frais, gras et replets_,
entretiennent 1,400 filles et paillardent avec 150 femmes mariées. Les
chapelains, au nombre de 300, «multiplient grandement en bastards,»
et la liste de la Polygamie leur attribue à chacun deux ou trois
_paillardes_ mariées ou non; les _sociétaires_ sont plus débauchés
encore: on en cite un «qui a paillardé, en un an, avec vingt-huict
femmes.» Leurs valets l’emportent sur eux en continence, car, bien
qu’ils soient au nombre de 215, leur polygamie ne comprend que 168
filles, qui avaient produit 118 bâtards dans l’année du recensement.
Les clercs ou _coriaux_ (il y en avait alors 317 dans l’archevêché
de Lyon), tous jeunes et gaillards, recherchent moins les filles que
les femmes mariées: 200 de ces dernières ont été enregistrées comme
participant aux débauches de ces _garçonnets_; mais on présume qu’on ne
les connaît pas toutes.
Arrêtons-nous dans cette prodigieuse nomenclature; laissons de côté
tout ce que l’implacable ennemi de la Prostitution avance sur les
déportements des moines et des _nonains_. Il suffit d’avoir, par
des citations textuelles, spécifié le genre de statistique qui avait
été si audacieusement relevé dans la _Polygamie sacrée_. Nous allons
maintenant présenter, dans un Tableau synoptique que l’auteur a pris
soin de tracer lui-même, l’état numérique et complet des désordres
inouïs, qui existaient en 1581 dans l’archevêché de Lyon, choisi entre
tous les autres comme un spécimen scandaleux de la dépravation du
clergé.
_État détaillé de la Polygamie sacrée, dans l’archevêché ou primauté
de Lyon, en 1581, d’après les recherches et les calculs de l’auteur du_
CABINET DU ROY DE FRANCE.
1 Nombre des archevesques, évesques, abbez
et prieurs 480
2 Leurs gentils hommes et serviteurs 1,782
3 Officiers abbaciaux 957
4 Leurs valets et serviteurs 1,250
5 Chanoines 478
6 Leurs valets et serviteurs 900
7 Curez ou pasteurs 13,200
8 Leurs valets 6,700
9 Vicaires d’iceux curez 13,200
10 Leurs valets 4,200
11 Societaires 849
12 Leurs valets 225
13 Compagnons d’ordre et officiers
claustraux 800
14 Leurs valets 420
15 Moynes 4,200
16 Leurs valets et convers 800
17 Chartreux 150
18 Leurs valets 169
19 Cordeliers 700
20 Jacopins 600
21 Leurs valets 166
22 Carmes 452
23 Leurs valets 180
24 Leurs convers et valets 160
25 Jambonistes ou Anthoniens 315
26 Minimes, Celestins, etc. 500
27 Jesuistes et leurs serviteurs 62
28 Chevaliers, commandeurs (de Malte) 692
29 Leurs serviteurs 1,800
30 Nonnains et religieuses 2,345
31 Leurs valets et peres gardiens 600
32 Novices et enfans de cueur,
tant épiscopaux que abbaciaux 2,800
33 Clercs ou coriaux estalons 317
FEMMES ADULTÈRES.
{ épiscopales 468
{ canoniales 750
{ des chappelains 160
{ des sociétaires 600
{ des curez, etc. 17,000
{ des vicaires, etc. 24,700
{ monacales 12,100
{ maltoises (de l’ordre de Malte) 12,120
{ francisquines 400
{ jacopines 200
{ carminées (des Carmes) 200
{ augustiniennes 130
{ chartreuses 40
{ jesuistes 5
GARCES (OU FILLES NON MARIÉES).
{ épiscopales 900
{ canoniales 2,200
{ des chappelains 800
{ des societaires 600
{ pastorales ou des curez 20,000
{ de leurs vicaires 30,000
{ monacales ou abbaciales 22,000
{ des bastards des bastards 5,000
{ Ierosolomytes, c’est-à-dire Maltoises 2,009
{ francisquines ou cordeliennes. 400
{ jacopines 1,278
{ carminées 410
{ augustiniennes 378
{ chartreuses 166
{ anthoniennes 800
{ celestines, minimes, etc. 600
{ jesuistes 7
{ des peres gardiens 600
{ des clercs ou coriaux 187
MAQUERELLES OU MAQUEREAUX.
{ épiscopales 484
{ canoniales 62
{ des chappelains 45
{ des societaires 411
{ des curez 2,000
{ de leurs vicaires 3,000
{ monachales et abbaciales 2,400
{ maltoises 200
{ francisquines 75
{ jacopines 180
{ des Carmes 130
{ des Augustins 96
{ chartreuses 40
{ jesuistes 3
{ celestines, etc. 24
{ des peres gardiens 38
{ des clercs ou coriaux 59
{ des nonains 300
SODOMITES.
{ épiscopaux 124
{ chanoines 68
{ chappelains 40
{ societaires prestres 112
{ curez 200
{ vicaires néant.
{ abbez et prieurs, etc. 411
{ moynes 1,100
{ francisquins 160
{ jacopins 108
{ augustins 60
{ chartreux 50
{ minimes et celestins 9
{ jesuistes 49
NOTA. Nous croyons inutile
de faire figurer dans ce tableau
le dénombrement des _Bastards_,
des _Bastards des bastards_, des
_Chevaux_, de la _Venerie_ et de la
_Fauconnerie_.
L’auteur de ces étranges calculs, empruntés au _Traité de la Polygamie
sacrée_ (liv. V, ch. 9 et 10), ne nous révèle pas de quelle manière
s’est fait le recensement mystérieux, qu’il assure avoir existé,
non-seulement pour toute l’Église gallicane, mais encore pour toute la
chrétienté; il va pourtant à la rencontre de l’objection qui s’offrira
d’abord à l’esprit de ses lecteurs: «Qui est-ce, lui diront-ils, qui
peut avoir compté et descouvert qu’en une telle primauté ou archevesché
y ait tant et tant d’ecclesiastiques, tant de putains, tant de
maquerelles et tant et tant d’autres personnes qualifiées au sommaire
de l’Estat et denombrement ci-dessus designé?» La réponse n’est pas
très-concluante, si elle est spécieuse. L’auteur dit qu’il n’a pas été
plus difficile de dresser l’état de la Polygamie sacrée, que de faire
le catalogue des étoiles et l’_inventaire de la monarchie diabolique_,
laquelle comprend 72 princes et 7,405,926 diables, sans compter les
petits. Nous avouerons que cette statistique-là était moins aisée à
faire que l’autre, «veu, comme le dit l’auteur de celle-ci, que nous
fréquentons, beuvons, mangeons ordinairement avec les complices de la
Polygamie sacrée.» Après avoir défendu de la sorte l’authenticité de
son enquête et de son inventaire, le contrôleur général de la Polygamie
sacrée fait un _recueil_, par diocèses, des «prélats et bénéficiers,
leurs domestiques et autres personnes masles ou femelles qui vivent aux
despens du crucifix.» Ce recueil, auquel nous sommes loin d’accorder
une entière créance, mérite cependant d’être conservé, à défaut de
renseignements plus sérieux et moins entachés de partialité calviniste.
Nous avons dressé ainsi un Tableau, à la manière de Parent-Duchâtelet,
pour établir le bilan de la Prostitution dans chaque diocèse, avec la
recette et la dépense des polygames de l’Église gallicane. (_Voir ce
Tableau à la page suivante._)
_Etat général de la Polygamie sacrée, par diocèses, en 1581, avec
la recette et la dépense, d’après les recherches et les calculs de
l’auteur du_ CABINET DU ROY DE FRANCE.
====================================================================
| |Ecclésiastiques,| Femmes | Filles | Bâtards |
| PRIMAUTÉS. |y compris tous |adultères| de |et bâtards|
| |leurs officiers |sacerdo- |mauvaise | des |
| |et serviteurs. |tales. | vie. | bâtards. |
|------------------+----------------+---------+---------+----------+
| Lyon | 65,230 | 67,888 | 88,078 | 59,138 |
| Rheims | 66,740 | 88,500 | 63,700 | 9,700 |
| Sens | 66,712 | 68,852 | 96,200 | 60,500 |
| Rouen | 62,600 | 73,714 | 70,026 | 70,000 |
| Beauvais | 58,300 | 58,500 | 76,400 | 64,000 |
| Tours | 67,300 | 68,500 | 77,900 | 69,700 |
| Bourges | 62,400 | 75,200 | 111,500 | 67,300 |
| Bordeaux | 53,700 | 80,200 | 100,400 | 71,000 |
| Thoulouse | 58,600 | 79,800 | 103,009 | 70,000 |
| Narbonne | 58,900 | 71,200 | 94,600 | 63,500 |
| Aix ou Arles | 56,300 | 67,200 | 95,400 | 58,900 |
| Vienne | 55,000 | 62,200 | 58,900 | 57,400 |
| Autres diocèses, | | | | |
| non distingués, | | | | |
| au nombre de 69,| | | | |
| y compris ceux | | | | |
| qui sont ès pays| 287,000 | 300,000 | 370,000 | 400,000 |
| bas de Flandres.| | | | |
|------------------+----------------+---------+---------+----------+
================================================================
| |Maquereaux| Sodom- | Recettes | Dépenses |
| PRIMAUTÉS. | et | ites. | | |
| | maque- | | (escus). | (escus). |
| | relles. | | | |
|------------------+----------+--------+-----------+-----------|
| Lyon | 8,839 | 2,083 | 4,657,784 | 3,820,873 |
| Rheims | 9,700 | 2,600 | 4,988,788 | 3,807,684 |
| Sens | 11,000 | 1,800 | 4,987,998 | 4,100,020 |
| Rouen | 15,700 | 2,200 | 5,348,648 | 4,237,537 |
| Beauvais | 12,200 | 1,500 | 4,686,474 | 3,973,232 |
| Tours | 12,300 | 1,900 | 4,980,642 | 4,260,111 |
| Bourges | 14,700 | 2,000 | 5,776,144 | 4,993,321 |
| Bordeaux | 15,600 | 1,200 | 4,988,676 | 4,127,123 |
| Thoulouse | 18,400 | 1,600 | 5,468,877 | 4,647,530 |
| Narbonne | 15,600 | 1,600 | 4,887,622 | 4,112,610 |
| Aix ou Arles | 14,800 | 1,500 | 4,752,600 | 4,111,200 |
| Vienne | 12,000 | 1,600 | 3,875,666 | 3,214,443 |
| Autres diocèses, | | | | |
| non distingués, | | | | |
| au nombre de 69,| | | | |
| y compris ceux | | | | |
| qui sont ès pays| 100,000 | 18,000 |41,500,000 |35,600,000 |
| bas de Flandres.| | | | |
|------------------+----------+--------+-----------+-----------|
| |
| TOTAL. |
| Nombre universel des personnes vivans aux despens |
| du crucifix |
| en l’Église gallicane. 5,155,102 personnes. |
| |
| Somme toute de la recepte 100,530,119 escus. |
| — de la despense 84,596,089 » |
================================================================
L’auteur du _Cabinet du roy de France_ renvoie toujours ses lecteurs
au _Traité de la Polygamie sacrée_, dont il tire les éléments de ses
monstrueux calculs; mais il ne dit pas que ce traité ait été imprimé:
on ne saurait donc apprécier les circonstances qui l’ont empêché
de paraître ou qui en ont détruit tous les exemplaires. Ce qui nous
démontre l’existence dudit traité, c’est que l’auteur, qui le cite
sans cesse en indiquant les livres et les chapitres auxquels il fait
des emprunts, n’a pas de renseignements précis sur la polygamie des
gentilshommes, et ne peut, à cet égard, présenter une statistique
analogue à celle qu’il trouvait toute préparée dans le dénombrement
général de la polygamie sacrée. Il s’attache, de préférence, avec une
sorte de malin plaisir, à la première partie de son sujet, et il ne
se lasse pas d’y revenir dans tout le cours de l’ouvrage, qui semble
n’avoir d’autre but que de faire passer les biens du clergé dans le
domaine du roi, en mariant, bon gré, mal gré, tous les ecclésiastiques
et tous les religieux, _tant masles que femelles_. La manière dont
il établit la preuve du nombre des agents de Prostitution, qu’il
a mis en ligne de compte dans ses registres, n’a rien de sérieux
ni d’authentique, il est vrai, et l’on reconnaît, dans ce procédé
d’insinuation et d’induction, la mauvaise foi des huguenots _enragés_,
comme on les qualifiait alors; mais cependant ces calomnies mêmes,
toutes pleines qu’elles soient de haine venimeuse, ne semblent pas
tout à fait à dédaigner, car elles nous peignent certainement la vie
débauchée que menaient certains membres indignes du clergé catholique,
à cette époque.
Voici, par exemple, comment l’auteur se justifie d’avoir attribué à
chaque cardinal français un sérail composé de six maîtresses, sans
compter les femmes adultères: «Mais par qui prouver, dit-il, ce nombre
de six? Par les cardinaux eux-mesmes; ils ne sont pas si honteux,
qu’ils n’en puissent confesser davantage. Le plus ancien de leur
collége en a abusé, pour une année, plus de trente. Il y a cardinal
qui ne fait que venir, par manière de dire, et qui est des plus jeunes,
lequel ne fait autre chose que servir d’estalon à rechange. Les trois
premiers mois qu’il prit le chapeau rouge, qui sont les jours de sa
plus grande continence, encores cardinaliza-t-il deux femmes mariées
et trois jeunes damoiselles. Comment prouver cela? Par luy mesme.»
Brantôme, en effet, qui se piquait d’être très-bon catholique, ne parle
pas en autres termes, du _grand_ cardinal de Lorraine, qui _dressait
de sa main_ les nouvelles venues à la cour. Puis, l’historiographe
des _Dames galantes_ n’imagine rien de mieux pour l’excuser de son
incontinence, que de dire «qu’il estoit un homme de chair, comme
un autre,» et que «le roy le vouloit ainsy et y prenoit plaisir.»
L’auteur du _Cabinet du roy_ est donc d’accord avec Brantôme, quand
il en arrive à cette conclusion rabelaisienne qui rappelle le style
de la _Confession de Sancy_: «Autant doncques qu’il y a de cardinaux
en cour, ce sont autant d’estalons pour les dames; autant de cornes
qu’il y a en leurs bonnets, autant de cornards font-ils la semaine.
Que voudriez-vous qu’ils fissent? De prescher, ils ne scauroient;
la pluspart d’entre eux ne scavent ce que c’est de presches; de
disputer en théologie? les dames n’y sont pas trop bien nourries, ni
les cardinaux aussi. Si faut-il bien, quand ils sont ensemble, qu’ils
parlent de quelque chose: ce n’est pas des affaires d’Estat ni encores
moins des finances.... De quoy parlent-ils donc? de rire et de danser.
Pourquoy faire? pour paillarder. Comment le prouverez-vous? en ce que
le plus souvent le ventre de madamoiselle enfle et le ventre de la
bourse cardinale desenfle; les marchans mesmes, qui leur vendent les
draps d’or et d’argent et de soye, scavent aussi bien pour qui sont
telles estraines, comme ceux qui les font acheter.»