Ce n’étaient pas seulement les confesseurs et les prédicateurs qui

condamnaient ces nudités, c’étaient les philosophes et les moralistes

qui conseillaient aux femmes de ne pas perdre une partie de leurs

avantages naturels en ne laissant rien désirer au regard. «La satiété

engendre le desgoust, disait Montaigne (_Essais_, liv. II, ch. XV);

c’est une passion mousse, hébétée, lasse et endormie.» Puis, comme

s’il n’avait pas vu les objets que la mode exposait effrontément à

tous les yeux, Montaigne s’imaginait que les dames de la cour de Henri

III étaient encore vêtues aussi amplement, aussi décemment, que les

matrones romaines: «Pourquoy, disait-il dans sa naïve préoccupation,

a-t-on voilé jusque dessoubs les talons ces beautés que chascune

desire monstrer, que chascun desire veoir? Pourquoy couvrent-elles

de tant d’empeschemens les uns sur les autres les parties où loge

principalement nostre desir et le leur?» Montaigne, qui n’avait

pas pris garde à cette _monstre_ perpétuelle du sein nu chez ses

contemporaines, s’était aperçu pourtant des proportions monstrueuses

de leurs vertugales, qui procédaient d’un système de coquetterie tout

différent; car Montaigne leur demande avec une malicieuse bonhomie: «Et

à quoy servent ces gros bastions, de quoy les nostres viennent armer

leurs flancs, qu’à leurrer nostre appetit par la difficulté, et à nous

attirer à elles en nous esloingnant?» On est tenté de croire que la

pudeur alors consistait moins à cacher certaines parties du corps, qu’à

ne point en exagérer la forme sous des voiles qui la faisaient mieux

ressortir. La Prostitution, il est vrai, avait sa part dans toutes

ces curiosités de la mode, et, comme Brantôme a eu l’audace de le

prouver par des anecdotes qu’on ira chercher dans un chapitre intitulé

_De la veue en amour_, les yeux étaient toujours les corrupteurs de

l’âme et les complices de l’imagination. L’habitude cependant avait

diminué sans doute l’indécence des nudités, qui n’offensaient pas la

vue des hommes les plus graves, quand elles accompagnaient, comme un

accessoire indispensable, la grande toilette de cour. Ainsi nous avons

vu, au château de Chenonceaux, Catherine de Médicis donnant un festin

qui était servi par ses filles d’honneur à moitié nues. Les mémoires

du temps nous fourniraient une foule de faits analogues: rien n’était

plus ordinaire que de voir, dans les ballets, dans les mascarades,

dans les banquets, des femmes figurant des nymphes et des déesses,

les cheveux épars flottant sur les épaules, la poitrine découverte

jusqu’à la ceinture, les jambes et les cuisses nues, le reste du corps

se dessinant sous une étoffe souple ou transparente. Il résulterait de

bien des exemples semblables, qu’on peut faire remonter aux anciennes

_entrées_ solennelles des rois et des reines (car ces jours-là le

peuple ne s’indignait pas de voir, sur des _échafauds_ dressés dans

les rues et les carrefours de Paris, certains _mystères_ ou tableaux

allégoriques représentés par des femmes et des hommes entièrement nus);

il résulterait, disons-nous, que la nudité n’était pas considérée comme

un outrage à la pudeur, quand on la dégageait de toute idée malhonnête

et de toute convoitise charnelle. Gabrielle d’Estrées s’était fait

peindre plusieurs fois, d’après nature, par les peintres ordinaires

du roi, Raimond Dubreuil et Martin Freminet, dans le simple appareil

d’une baigneuse qui sort du bain ou qui y entre; ce qui éloigne de ces

tableaux naïfs le soupçon d’une pensée libertine ou même voluptueuse,

c’est que la maîtresse de Henri IV, en se faisant peindre toute

nue, n’a jamais négligé de faire placer dans le fond de la toile les

nourrices et les berceuses de ses enfants.

La nudité de la gorge n’était donc, à cette époque, qu’un ornement

indispensable du costume d’apparat, et personne, excepté les

ecclésiastiques et les protestants, ne songeait à s’en formaliser.

La plupart des beaux portraits, aux trois crayons, que Dumoustier et

ses imitateurs ont exécutés à la fin du seizième siècle, constatent

la généralité de cette mode, qui avait atteint dès lors ses dernières

limites; car les robes, du moins celles de gala, étaient ouvertes,

de manière à laisser paraître la moitié du sein, et quelquefois

plus, les épaules et le haut des bras jusqu’aux aisselles, le dos

jusqu’au-dessous des omoplates. L’étiquette de la cour autorisait

cet oubli de toute pudeur, que la morale publique et la religion

condamnaient à la fois, sans obtenir une réforme qui semblait tant

intéresser les mœurs. Les femmes qui allaient au sermon pour entendre

un discours dirigé contre les habits dissolus, ne craignaient pas

de rester le sein découvert sous les yeux du prédicateur. Elles

attribuaient au rigorisme des huguenots la guerre continuelle que

l’Église faisait à ces pompes de Satan et à ces vanités du monde;

c’était Genève, en effet, qui avait commencé à poursuivre de ses

anathèmes les modes déshonnêtes. Dès l’année 1551, un ami de Calvin

publia, sans se nommer toutefois, une _Chrestienne instruction

touchant la pompe et excez des hommes desbordez et femmes dissolues,

en la curiosité de leurs parures et attiffements d’habits_. Cette

instruction avait été, quelques années plus tard, refaite à l’usage

spécial des calvinistes, sous ce titre: _Traité de l’estat honneste

des chrestiens en leur accoustrement_ (Genève, Jean de Laon, 1580,

in-8º), et à l’usage des catholiques, par Jérôme de Chastillon, sous

ce titre: _Bref et utile discours sur l’immodestie et superfluité des

habits_ (Lyon, Séb. Gryphius, 1577, in-4º). Les casuistes catholiques

s’attachaient de préférence à réprimander le luxe au point de vue

de l’orgueil; les hétérodoxes se montraient plus préoccupés de la

chasteté et de la décence, lorsqu’ils attaquaient la _dissolution_ des

habits. Il faut donc reconnaître un bon et austère protestant dans ce

François Æstienne, qui fit imprimer en 1581, à Paris, un petit traité

de morale somptuaire intitulé _Remonstrance charitable aux dames et

damoiselles de France, sur leurs ornements dissolus, pour les induire

à laisser l’habit du paganisme et prendre celui de la femme pudique et

chrestienne_. Mais les théologiens catholiques se piquèrent au jeu et

ne laissèrent plus rien à faire aux protestants pour dénoncer au mépris

des personnes pieuses ces effroyables nudités, que le père Jacques

Olivier n’avait pas oubliées dans son _Alphabet de l’imperfection et

malice des femmes_ (Paris, 1623, in-12). Cette croisade des écrivains

ecclésiastiques contre les nudités se continua sans interruption

pendant tout le dix-septième siècle, et l’on peut signaler, comme un

de ses résultats les plus disputés, l’emprisonnement d’une partie

du sein et des épaules dans le corsage de la robe. Il ne faut pas

perdre de vue que les ennemis implacables des modes impudiques avaient

abordé le point délicat de leur controverse. Polman rompit la glace

le premier, en mettant au jour _le Chancre ou couvre-sein féminin_

(Douai, 1635, in-8º); après lui, Pierre Juvernay toucha de plus près

encore la question, dans son _Discours particulier sur les femmes

desbraillées de ce temps_ (Paris, Lemur, 1637, in-8º). Ce discours

eut du succès, sans qu’on puisse dire à quelle espèce de lecteurs il

dut ce succès; mais, en 1640, la quatrième édition paraissait avec ce

nouveau titre: _Discours particulier contre les filles et les femmes

découvrant leur sein et portant des moustaches_. Tout n’avait pas

été dit sur ce sujet, puisqu’un anonyme, sous le voile duquel on a

voulu reconnaître l’abbé Jacques Boileau, docteur en Sorbonne, frère

du grand satirique, publia enfin le chef-d’œuvre du genre: _De l’abus

des nudités de la gorge_ (Bruxelles, 1675, in-12). La seconde édition

(Paris, 1677, in-12) est augmentée de l’_Ordonnance des vicaires

généraux de Toulouse contre la nudité des bras, des épaules et de

la gorge_. Le marquis du Roure a donné, dans son _Analecta-Biblion_,

une curieuse analyse de ce traité célèbre, où l’auteur examine en 113

paragraphes la _nuisance et culpabilité_ de la nudité des épaules et de

la gorge: «Les femmes ne savent-elles pas, dit l’analyse du marquis du

Roure, que la vue d’un beau sein n’est pas moins dangereuse pour nous

que celle d’un basilic?—Quand on montre ces choses, ce ne peut être que

dans un mauvais dessein.—Si les femmes et les filles se veulent bien

souvenir de ce que dit saint Jean Chrysostome, elles se couvriront.—Ne

veulent-elles plaire qu’aux libertins? Mais elles deviendront leurs

victimes. Veulent-elles plaire aux honnêtes gens? Mais alors qu’elles

se couvrent.—La femme est un temple dont la pureté tient les clefs.—Ses

discours seraient chastes et sa parure ne le serait pas, quelle

inconséquence!—Un sein et des épaules nus en disent plus que les

discours.—Dieu compare la nation corrompue à la femme qui élève son

sein pour lui donner plus de grâce.—Couvrez-vous donc, mais tout à

fait, et ne couvrez pas ceci pour découvrir cela.»

Cette polémique sorbonnicale finit par entraîner la cour de Rome et

par décider le pape Innocent XI à lancer une bulle d’excommunication

contre l’abus des nudités de la gorge; mais, à cette époque, l’Église

n’était plus, comme au seizième siècle, intéressée dans des questions

de vie et de mort. On comprend donc que les modes licencieuses de

ce siècle dépravé, tant invectivées par les écrivains protestants,

aient presque échappé aux censures des théologiens catholiques, qui

ne descendaient pas à ces menus détails de la vie mondaine, et qui

se fortifiaient plutôt dans les sphères nuageuses du dogme; mais il y

avait alors des moralistes qui se posaient en défenseurs de l’honnêteté

publique et qui ne faisaient pas grâce à ces honteux _débordements_ du

costume. Le vénérable Jean des Caurres, principal du collége d’Amiens,

ce singulier prototype de Michel de Montaigne, revient souvent sur les

indécences de l’habillement de ses contemporains, dans le volumineux

recueil de ses _Œuvres morales et diversifiées en histoires_ (2e

édition, Paris, G. de la Noue, 1584, in-8º de 1,396 pages). Tantôt il

s’écrie: «Le desguisement est si grand et superflu, que ce jourdhuy

on prend la femme pour l’homme et l’homme pour la femme, sans aucune

différence d’habit!» Tantôt il blâme les miroirs que les _courtisanes

et damoiselles masquées_ portaient à la ceinture, et qu’il nomme des

_mirouers de macule pendans sur le ventre_: «Et pleust à la bonté de

Dieu qu’il fust permis à toutes personnes d’apeller celles qui les

portent, paillardes et putains, pour les en corriger!... Qu’on lise

toutes les histoires divines, humaines et profanes, il ne se trouvera

point que les impudiques et mérétrices les ayent jamais portez en

public jusques à ce jourdhuy que le diable est deschaisné par la

France!»

L’honnête Jean des Caurres revient souvent sur l’usurpation du costume

sexuel, sur le déguisement des sexes par l’habit; il s’indigne, par

exemple, de voir «porter aux filles et femmes robes et manteaux à

usage d’homme, qui est un habit fort malséant auxdites filles et

femmes, défendu de Dieu au Deutéronome, qui dit: _Non induetur mulier

veste virili, nec vir utetur veste femineâ; abominabilis enim apud

Deum est_.» Mais les courtisans de Henri III, à l’instar du roi et

de ses mignons, avaient poussé plus loin encore que les femmes cette

mascarade honteuse, dans laquelle ils s’étudiaient à ne rien garder

des caractères ni des attributs de leur sexe. Nous en parlerons plus à

propos dans le chapitre que nous sommes forcé de consacrer à la hideuse

coterie des _Hermaphrodites_.

Brantôme, qui n’était pas un moraliste, quoiqu’il fût abbé comme Jean

des Caurres, nous fait connaître aussi quelques-uns des excès de la

mode de son temps; mais il les cite et il se plaît à les développer

avec une indulgence qui accuse le dévergondage de ses mœurs. Il

rapporte, sans s’émouvoir, sans s’indigner, les plus étranges

témoignages de la dépravation des gens de cour. Nous renonçons,

par exemple, à traduire d’une manière supportable ce qu’il dit des

_coussinets_ et de leur usage en amour; nous n’essayerons pas davantage

d’exposer, même avec autant de réserve que possible, ses théories

scandaleuses sur les caleçons que portaient les femmes, et ses étranges

révélations sur les arcanes de la toilette galante. Nous aurions voulu

pourtant indiquer, comme un des stigmates de la Prostitution de ce

siècle, l’incroyable parure que les femmes débauchées avaient inventée

pour faire fête à leurs amants, mais le lecteur voudra bien aller

chercher, dans les _Dames galantes_ de Brantôme, au chapitre _de la

veüe en amour_, les détails de cette mode secrète, que les dames de la

cour n’avaient pas dédaigné d’emprunter aux courtisanes de profession.

Brantôme avait ouï parler d’une _belle et honnête dame_, qui ne

rougissait pas de prendre de pareils soins, et qui se vantait d’être

ainsi plus _plaisante_ aux yeux de son mari. La mort tragique de madame

de la Bourdaisière révéla une indécence de cette espèce, et causa

un scandale qui eut des échos par toute la France. Tous les mémoires

contemporains rapportent le fait, qu’on peut considérer comme un trait

de mœurs acquis à l’histoire de cette époque corrompue. Pierre de

l’Estoile s’est empressé de le recueillir dans ses registres-journaux.

On le trouve aussi consigné dans les Observations que l’éditeur du

_Journal de Henri III_ (édition de 1744) a imprimées à la suite des

_Amours du grand Alcandre_, en nous apprenant que ces Observations

«viennent d’une personne qui connaissait exactement la cour du roi

Henri IV.» Françoise Babou de la Bourdaisière, tante de Gabrielle

d’Estrées, vivait en concubinage avec le baron Yves d’Alègre, qui périt

avec elle, en 1592, massacré par le peuple, à Issoire, dont il était

gouverneur pour Henri IV.

Brantôme nous fait connaître encore un des raffinements les plus

ingénieux de la Prostitution à la cour des Valois. «Un grand prince

que je scay, dit-il dans le deuxième discours de ses _Dames galantes_,

faisoit coucher ses courtisannes ou dames dans des draps de taffetas

noir bien tendus.....» Brantôme aurait pu ajouter que cette invention,

attribuée à la belle Impéria, et souvent mise en pratique par les

grandes courtisanes italiennes, s’était introduite en France sous les

auspices de la reine Marguerite, première femme de Henri IV. L’auteur

du _Divorce satyrique_ raconte, dans ce factum, écrit au nom du roi,

que cette impudique adultère «continuant son opiniastre inclination

à sa volupté, et voulant l’exercer avec plus de délices et hors des

rudesses de la toile,» recevait son amant, le seigneur de Champvalon,

«dans un lit esclairé de divers flambeaux, entre deux linceuls de

taffetas noir, accompagné de tant d’autres petites voluptés que je

laisse à dire.» Les lits du seizième siècle étaient quelquefois larges

de sept à huit pieds, car, dans certaines circonstances, l’étiquette,

la politesse ou l’amitié exigeaient qu’un gentilhomme offrît une place

dans son lit à quelqu’un, pour lui faire honneur ou lui témoigner une

confiance fraternelle. C’était un vieil usage de la chevalerie: le

partage du lit équivalait à tous les serments de l’ancienne fraternité

d’armes. La nuit qui précéda la bataille de Montcontour, une relation,

citée par Mayer, nous apprend que «M. de Guise bailla son lit à M.

le Prince (de Condé) et couchèrent ensemble.» L’auteur de la _Galerie

philosophique du seizième siècle_ (Paris, 1783, in-8º, 3 v.) ajoute:

«La coutume d’offrir son lit n’est passée de mode qu’à la minorité de

Louis XIV. Louis XIII venoit partager le lit du connétable de Luynes:

le connétable couchoit au milieu, le roi à sa droite, la duchesse à sa

gauche.» Cette coutume singulière, qui paraît s’être conservée dans la

petite bourgeoisie jusqu’à la révolution, et qui prouve seulement la

simplicité des mœurs de nos ancêtres, n’était peut-être pas toujours

aussi respectable. Il est difficile, par exemple, de ne pas s’arrêter

devant un doute et un soupçon, quand la tradition licencieuse de Louis

XIV nous rappelle que la charmante veuve de Scarron, qui fut depuis

la sévère et irréprochable madame de Maintenon, partageait souvent

le lit de son amie, la belle Ninon de Lenclos. Quoi qu’il en soit,

devenue favorite du roi, et presque reine de France, elle se souvenait

elle-même, en soupirant, des intimes et folles conversations de la

_chambre jaune_ du quartier Saint-Paul.

A une époque de démoralisation générale, telle que celle qui régnait

en France sous Henri III, tout était ou pouvait être un prétexte ou

une occasion de scandale. La Prostitution la plus audacieuse avait

fait irruption dans la vie publique comme dans la vie privée. Le roi,

qui donnait lui-même l’exemple du vice, et qui faisait parade de sa

honteuse dépravation, publiait inutilement des édits contre le luxe

des habits; les ordonnances somptuaires de ses prédécesseurs étaient

«si mal pratiquées et observées, qu’il ne s’est jamais veu de mémoire

d’homme, disait-il dans son édit du 24 mars 1583, un tel excez et

licencieux desbordement esdits habits et autres ornements, qu’il est

à présent.» Mais ce qui motivait ces ordonnances successives, c’était

moins l’indécence de l’habillement, que l’usage immodéré des étoffes

de soie, des broderies d’or et d’argent, des joyaux et de tous les

produits de l’art étranger; ce qui préoccupait surtout la noblesse,

que ces ordonnances intéressaient particulièrement, c’était moins de

voir disparaître les modes impudiques, que de forcer les gens riches,

qui n’étaient pas nobles, à subir une réglementation tyrannique

dans le prix, la matière et la forme de leurs vêtements. Henri III

disait, dans l’exposé de son grand édit de 1583, que ses sujets _se

detruisoient_ et appauvrissaient «par la dissolution et superfluité

qui est es habillemens, et, qui pis est, et dont nous portons le plus

de desplaisir, Dieu y est grandement offensé, et la modestie s’en

va presque du tout esteinte;» mais il ne pensait pas à glisser parmi

les articles de l’ordonnance une seule disposition répressive contre

l’immodestie du costume. Il interdit, avec un soin minutieux, les

«bandes de broderie, piqueures ou emboutissemens, passemens, franges,

houppes, tortils ou canetilles, bords ou bandes, de quelque soye que ce

soit, chesnettes et arrière-poincts» sur toute espèce d’habillement;

il énumère, avec la même sévérité, les différences notables que

la condition des personnes doit autoriser dans la richesse de leur

accoutrement; il défend aux femmes _à chapperon de drap_, de porter

plus d’une chaîne d’or au cou et plus d’une _rangée_ de boutons, fers,

aiguillettes ou nœuds, aux corps et fentes de leurs robes; mais il

ne cherche pas à remédier aux _abominations et déguisements_ de la

mode, ainsi que les qualifiait alors le bonhomme Jean des Caurres, qui

suppliait les magistrats et gouverneurs de la chose publique d’aviser à

ce scandaleux relâchement des mœurs.

Déjà, en 1576, Henri III avait tenté de remettre en vigueur les édits

somptuaires de Charles IX; il les avait fait lire et publier, «à son de

trompe et cri public,» par les carrefours de Paris et des autres villes

du royaume. Une amende de mille écus d’or devait être appliquée à

quiconque, homme ou femme, serait trouvé en contravention, c’est-à-dire

vêtu d’habillements que sa condition sociale ne lui permettait pas de

porter. Mais, au moment même où le roi regardait comme une nécessité

de renouveler les _saintes_ ordonnances de ses ancêtres contre l’excès

du luxe, «avec défense aux personnes non nobles d’usurper les habits

des gentilshommes et faire leurs femmes damoiselles,» il ne prenait

pas garde à l’incroyable indécence du costume des femmes. Le parlement,

qui ordonnait alors la fermeture du théâtre italien des Gelosi, parce

que «toutes ces comédies n’enseignoient que paillardises et adultères,

et ne servoient que d’escole de desbauche à la jeunesse de tout sexe

de la ville de Paris,» n’osait pas arrêter et réformer la _mode qui

court_. «Le desbord (désordre), écrivait Pierre de l’Estoile dans ses

registres-journaux, à la date du 26 juin 1577, en annonçant l’expulsion

des Gelosi, le desbord y estoit assez grand, sans tels précepteurs,

principalement entre les dames et damoiselles, lesquelles sembloient

avoir appris la manière des soldats de ce temps, qui font parade de

monstrer leurs poictrinals (cuirasses) dorés et reluisans, quand ils

vont faire leurs monstres, car tout de mesme elles faisoient monstres

de leurs seins et poictrines ouvertes, et autres parties pectorales,

qui ont un perpétuel mouvement, que ces bonnes dames faisoient aller

par compas ou mesure, comme un orloge, ou, pour mieux dire, comme les

soufflets des mareschaux, lesquels allument le feu pour servir à la

forge.» (Voy. le _Journal de Henri III_, dans l’excellente édition de

MM. Champollion.)

Les ordonnances somptuaires, qui furent si multipliées dans le cours

du dix-septième siècle, ne s’attaquèrent jamais qu’au luxe, et ne

réglèrent que la valeur des habits et la qualité des étoffes, selon

la condition des personnes; elles ne s’adressaient pas aux caprices

déshonnêtes de la mode, et elles restaient même indifférentes aux

scandaleux abus des nudités. Mais la religion, d’une part, et la

morale, de l’autre, suppléaient au silence des lois relatives au

costume; elles aidèrent, l’une et l’autre, aux progrès de la décence

publique, et les femmes de bien, qui auraient eu honte de s’assimiler

par leur habillement à des courtisanes, se chargèrent, mieux que

ne l’eussent pu faire les rois et les parlements avec des édits, de

soumettre la mode aux lois de la pudeur et de l’honnêteté. Cependant,

comme le dit Joly dans ses _Avis chrestiens pour l’institution des

enfans_, «une des plus difficiles choses à gagner sur les filles est de

leur oster la curiosité des habits et des ornemens du corps. La raison

de cela est que les femmes aiment naturellement à estre parées.» Le

_débordement_ était allé si loin en fait d’habits et de parure, que

l’excès du mal produisit une heureuse et salutaire réaction: chacun

voulut que sa manière de se vêtir ne fût pas un fâcheux indice pour

ses mœurs, et personne, excepté les gens de mauvaise vie, ne chercha

plus à se distinguer par des caractères extérieurs de débauche et

d’impudicité. La bienséance reprit peu à peu son empire dans le domaine

de la mode, et les dames et demoiselles, tout en réservant les nudités

de la gorge et des épaules pour les bals et les galas, ne se montrèrent

plus effrontément dans les rues, comme au seizième siècle, avec

l’impure livrée de la Prostitution.

CHAPITRE XXXVI.

SOMMAIRE. —_Le Cabinet du roy de France._ —Nicolas Barnaud n’est

pas l’auteur de cet ouvrage. —La Monnoye réfuté. —_Le Secret des

finances de France._ —Quel en est l’auteur. —Analyse du _Cabinet_

et explication des trois perles précieuses qu’il contient. —Le

_Traité de la Polygamie sacrée_. —Statistique singulière de la

Prostitution en 1581. —Le personnel de l’archevêché de Lyon.

—Curieuses citations extraites du livre de la _Polygamie_.

—État détaillé des désordres d’un seul diocèse. —L’auteur prouve

l’exactitude de ses calculs, par le catalogue de la Monarchie

diabolique. —État détaillé des diocèses de France, au point de vue

de la Prostitution, avec la recette et la dépense. —Singulières

preuves fournies par l’auteur, à l’appui de sa statistique.

—Le cardinal de Lorraine excusé par Brantôme. —Les valets des

cardinaux. —Personnel d’une maison épiscopale. —Le bal de l’évêque.

—Les valets des abbés, des prieurs, des moines, etc. —Cinq articles

du Colloque de Poissy. —Polygamie des nobles. —Prostitution de

la noblesse du Berry. —La collation de l’abbé. —Le _maquignon_.

—Revenus du clergé. —Conclusion de ce pamphlet huguenot. —Les mœurs

ecclésiastiques au seizième siècle. —Témoignages de Jean de Montluc

et de Brantôme. —Enquête contre l’abbé d’Aurillac. —Le clergé subit

l’influence morale de la Réformation.

Nous possédons un document bien curieux et bien étrange sur l’état

de la Prostitution vers la fin du seizième siècle. C’est un ouvrage

intitulé _le Cabinet du roy de France, dans lequel il y a trois perles

précieuses d’inestimable valeur, par le moyen desquelles Sa Majesté

s’en va le premier monarque du monde et ses sujets du tout soulagez_.

Cet ouvrage rare, dont il n’existe qu’une seule édition, forme un

volume in-8º de 647 pages, avec 8 feuillets préliminaires et 5 de table

non chiffrés; il ne porte pas de nom de lieu ni de nom de libraire;

il est daté de 1581, sur le titre, et l’épître dédicatoire à Henri

III, dans laquelle l’auteur se cache, sous les initiales de N. D. C.,

se termine par la date du premier novembre 1581. Les bibliographes

n’ont fait que citer ce livre, sans daigner s’occuper de ce qu’il

contient, et nous ne connaissons que le recueil des _Mélanges tirés

d’une grande bibliothèque_ (t. XVII, p. 362 et suiv.) où l’on trouve

une espèce d’analyse très-succincte et très-imparfaite de cette

singulière publication, sortie de l’officine secrète des réformés.

Il suffit d’examiner ce volume et d’en comparer les caractères et

le mode d’impression, avec les livres imprimés vers la même époque

à la Rochelle, pour être certain qu’il a été fabriqué dans un des

ateliers typographiques de cette ville qui était alors la capitale de

la _huguenoterie_. Quant à l’auteur du _Cabinet du roy de France_, le

savant la Monnoye, dans ses remarques sur les _Auteurs déguisés_ de

Baillet, veut que ce soit Nicolas Barnaud, auquel il attribue également

le _Miroir des François, contenant l’estat et le maniement des affaires

de France_, publié sous le pseudonyme de Nicolas de Montand; mais rien

n’autorise ni ne justifie cette attribution, que la Monnoye ne s’est

pas donné la peine d’appuyer de quelques preuves ou de quelques raisons

plausibles. L’opinion mise en avant par le commentateur de Baillet n’en

est pas moins restée comme un fait acquis à la bibliographie. On a même

cru expliquer les initiales de l’auteur inconnu, en les traduisant par

_Nicolas de Crest_ et en fondant cette bizarre conjecture sur ce que

Nicolas Barnaud était né à Crest en Dauphiné!

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 6/6 · 第 2 / 23 段