Note de transcription:
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corrigées. Il y a une note plus détaillée à la fin de ce livre.
HISTOIRE
DE LA
PROSTITUTION
CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE
DEPUIS
L’ANTIQUITÉ LA PLUS RECULÉE JUSQU’A NOS JOURS,
PAR
PIERRE DUFOUR,
Membre de plusieurs Académies et Sociétés savantes françaises
et étrangères.
ÉDITION ILLUSTRÉE
Par 20 belles gravures sur acier,
exécutées par les Artistes les plus éminents
TOME SIXIÈME
L’auteur et l’éditeur de cet ouvrage se réservent le droit de
le traduire ou de le faire traduire en toutes les langues. Ils
poursuivront, en vertu des lois, décrets et traités internationaux,
toutes contrefaçons ou toutes traductions faites au mépris de leurs
droits.
PARIS.—1854.
SERÉ, ÉDITEUR, RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 52;
ET CHEZ MARTINON, RUE DE GRENELLE-SAINT-HONORÉ, 14
TYPOGRAPHIE PLON FRERES,
RUE DE VAUGIRARD, 36, A PARIS.
HISTOIRE
DE LA
PROSTITUTION
CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE
DEPUIS
L’ANTIQUITÉ LA PLUS RECULÉE JUSQU’A NOS JOURS,
PAR
PIERRE DUFOUR,
Membre de plusieurs Académies et Sociétés savantes françaises
et étrangères.
TOME SIXIÈME.
PARIS—1853
SERÉ, ÉDITEUR, 52, RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS,
ET
P. MARTINON, RUE DE GRENELLE-SAINT-HONORÉ, 14.
FRANCE.
HISTOIRE
DE LA
PROSTITUTION.
CHAPITRE XXXV.
SOMMAIRE. —La Prostitution dans les modes. —Histoire du costume,
au point de vue des mœurs. —L’amour du luxe mène à la débauche.
—Les ordonnances somptuaires des rois. —Simplicité du costume
national des Français. —Commencements de la licence des habits.
—Les moines de Saint-Remi de Reims. —Souliers _à la poulaine_.
—La _poulaine_ «maudite de Dieu.» —Anathèmes ecclésiastiques
contre cette mode obscène. —Les _becs de canne_. —Les croisades
apportent en France les modes orientales. —Le culte de la Mode,
selon Robert Gaguin. —L’homme s’efforce de ressembler au démon.
—Les cornes et les queues sous Charles VI. —Exagérations du _moule
de l’habit_. —Définition du vêtement honnête, suivant Christine de
Pisan. —Les modes d’Isabeau de Bavière. —Robes _à la grand’gore_.
—Préjugés contre les femmes qui se lavent. —Les _muguettes_.
—Les _tirebrayes_. —Les bains et les étuves. —Modes des hommes au
quinzième siècle. —_Mahoîtres._ —_Braguettes._ —Les basquines et
les vertugales. —Leur origine et leur usage. —Les _calçons_ des
femmes. —Nudités de la gorge. —Lits de satin noir. —Raffinements de
l’impudicité. —Progrès de la décence publique.
De tous temps, il a existé des rapports intimes, des analogies
frappantes, des affinités singulières, entre les mœurs et les modes
françaises, tellement qu’on peut, presque à coup sûr, juger des unes
par les autres: quand les mœurs sont pures, austères, bien réglées,
les modes sont simples, décentes, honnêtes; au contraire, les modes
sont-elles extravagantes, dissolues, obscènes, il faut que les mœurs
soient effrénées, corrompues, scandaleuses. L’habillement, à chaque
époque de notre histoire nationale, est, pour ainsi dire, un miroir
fidèle des habitudes de la vie privée. Il suffit, par exemple, de voir
la représentation exacte des costumes d’hommes et de femmes au seizième
siècle, pour reconnaître d’une manière certaine que ce siècle-là
fut, de tous les précédents, le plus enclin, le plus propice, le plus
indulgent à la Prostitution.
Il serait facile de faire l’histoire du costume en France, au point
de vue des mœurs, depuis les temps les plus reculés. Nous devons nous
borner ici à rechercher, épisodiquement, les caractères saillants
de ce qu’on pourrait appeler la Prostitution dans l’habillement des
deux sexes. Nous ne voulons qu’effleurer ce vaste et curieux sujet;
mais nous en dirons assez, dans cette rapide esquisse, pour prouver
que la mode fut toujours, chez nos ancêtres, le reflet des mœurs. La
mode n’est ordinairement qu’une forme et une expression du luxe, qui
a une si funeste influence sur la moralité publique, et qui ouvre la
porte, pour ainsi dire, à tous les égarements, à tous les désordres,
à tous les vices. L’amour du luxe mène à la débauche et conseille la
Prostitution; c’est l’attrait, c’est l’amorce des mauvaises passions.
Il y a, chez tout un peuple, une émulation ardente et désordonnée pour
le mal, quand le but unique de toutes les pensées et de toutes les
actions humaines n’est plus que la satisfaction immodérée des sens et
de la vanité; c’est alors que la mode devient simultanément une parade
d’orgueil, une excitation à l’incontinence.
Bien des fois les souverains ont essayé d’imposer des limites
aux débordements du luxe; ils ont réglé par des lois somptuaires
l’habillement ou la _livrée_ de chaque classe de citoyens; mais
ils ne se sont préoccupés que de la qualité et de la valeur des
objets matériels qu’ils avaient à autoriser ou à interdire: leurs
prescriptions sont donc purement économiques et politiques. Tantôt,
ils veulent que chacun soit vêtu selon son état, et que, «par le
moyen des habits,» comme le dit une ordonnance de Charles VII, on
puisse reconnaître la «vaccation des gens, soient princes, nobles
hommes, bourgeois, marchands ou gens de mestier;» tantôt, ils veulent
que leurs sujets ne se ruinent pas «en habillemens trop pompeux
et trop somptueux, non convenables à leur estat,» comme le dit une
ordonnance de Charles VIII, qui rappelle, en outre, que «tels abus sont
desplaisans à Dieu nostre Créateur;» tantôt, ils veulent que le pays ne
soit plus appauvri par l’achat de certaines étoffes étrangères qui font
sortir du royaume une partie du numéraire, comme le dit une ordonnance
de Charles IX; mais ils ne paraissent guère se soucier de maintenir la
décence du costume par des règlements fixes et par une pénalité sévère.
C’est l’affaire du pouvoir ecclésiastique de recommander, d’exiger,
d’imposer la modestie des habits; c’est à lui seul qu’il appartient de
condamner, de proscrire et d’anathématiser les modes, qui ne sont pas
en harmonie avec la pudeur, que la religion chrétienne ordonne à tous
ses enfants. On rencontre bien çà et là des ordonnances de police, des
arrêts du parlement, qui défendent de porter des _habits dissolus_;
mais on ne désignait pas, sous ce nom, les habillements immodestes
que les deux sexes se permettaient à l’envi par un raffinement de
galanterie et de sensualité. La loi civile n’atteignait que les
excès du luxe; la loi religieuse, et surtout la loi morale, depuis
l’introduction du christianisme dans les Gaules, pouvaient seules
réprimer la licence des modes et surveiller le costume au point de vue
des mœurs.
Dans les premiers temps de la monarchie, hommes et femmes portaient
des vêtements longs et amples, qui dissimulaient tous les mouvements
du corps, et qui n’en laissaient aucune partie à découvert. Les
Français avaient adopté le costume romain, la toge, la chlamyde et la
tunique, en conservant les braies ou chausses des peuples barbares.
L’habillement des femmes, plus simple encore que celui des hommes,
se composait d’une tunique de laine, à larges plis, flottant sur les
talons, avec un manteau agrafé sur l’épaule. Elles avaient, en outre,
un long voile, dont elles s’enveloppaient de la tête aux pieds, et
qu’elles attachaient sur l’oreille avec une agrafe de métal. Une femme,
en ce temps-là, quel que fût son rang, ne se montrait en public que
voilée, et se gardait bien de faire saillir sous le lin aucune forme
qui accusât son sexe. L’amour de la parure, ce trait distinctif de
la nation, ne se traduisait que par un amas de bracelets massifs, de
bagues, de colliers et de joyaux de toute espèce. La femme la plus
chargée d’or était la mieux parée, et l’on comprend que ce besoin de
briller à grands frais ait dû quelquefois faire chanceler la vertu.
Mais bientôt le beau sexe se montra plus jaloux de ses droits et de ses
avantages; les femmes eurent des tuniques, dont le corsage dessinait la
taille et se modelait sur la gorge; puis, les tuniques s’échancrèrent
autour du cou et jusqu’à la naissance des épaules; plus tard, pour
donner de la grâce à leur démarche, les femmes serrèrent davantage
leur robe au-dessous de la ceinture, de manière à marquer les hanches,
les cuisses et les reins, qui disparaissaient auparavant sous les plis
épais de la jupe. Cependant il ne paraît pas qu’une femme _de bonne
vie_ ait osé, antérieurement au douzième siècle, affronter les regards
des hommes, avec un vêtement qui laissât voir à nu le sein, les épaules
et les bras.
Ce furent peut-être les hommes qui commencèrent à se relâcher de la
décence du costume national, que Charlemagne s’était efforcé de ramener
à l’antique simplicité franque. Dans un synode tenu à Reims en 972,
Raoul, abbé de Saint-Remi, se plaint de ce que ses moines, serrant
leurs tuniques sur les hanches et tendant les fesses, ressemblent
par derrière à des courtisanes plutôt qu’à des moines. (_Arctatis
clunibus_, dit Richer au livre III de sa Chronique, _et protensis
natibus, potius meretriculis quam monachis tergo assimilentur_.) Ces
mêmes moines avaient des chausses impudiques (_iniqua_) d’une largeur
démesurée, faites d’un tissu si léger, qu’elles ne cachaient rien
(_ex staminis subtilitate etiam pudenda intuentibus non protegunt_).
Dès cette époque, les souliers _à la poulaine_, à griffe ou à bec,
que poursuivirent pendant plus de quatre siècles les anathèmes des
papes et les invectives des prédicateurs, étaient déjà en usage. Ces
souliers furent toujours considérés, par les casuistes du moyen âge,
comme le plus abominable emblème de l’impudicité. On ne voit pas
trop, au premier coup d’œil, ce que pouvaient offrir de scandaleux
ces souliers, terminés, soit par une griffe de lion, soit par un bec
d’aigle, soit par une proue de navire, soit par tout autre appendice
en métal. L’excommunication infligée à cette espèce de chaussure avait
précédé l’impudente invention de quelques libertins qui portèrent des
poulaines en forme de phallus: ces poulaines phalloïdes furent adoptées
également par les femmes, qui ne savaient peut-être pas ce que la
mode leur faisait porter au bout de leurs souliers. Cette poulaine,
que l’on qualifiait _maudite de Dieu_ (voy. le Glossaire de Ducange,
au mot POULAINIA), était également prohibée par les ordonnances des
rois. (Voy. les lettres de Charles V, du 17 octobre 1367, relatives aux
habillements des femmes de Montpellier.) Cependant les grandes dames et
les grands seigneurs ne discontinuèrent pas d’avoir des poulaines, plus
honnêtes sans doute que celles qui excitaient si fort l’indignation
de l’Église, et qui, suivant l’expression du continuateur de Guillaume
de Nangis, semblaient vouloir déplacer les membres humains; ce fut par
cette raison, que Charles V, de concert avec le pape d’Avignon Urbain
V, défendit l’usage de cette vilaine chaussure. (_Quia res erat valde
turpis et quasi contra creationem naturalium membrorum circa pedes,
quin imo abusus naturæ videbatur._ Continuator Nangii, ann. 1365.) La
mode tint bon contre les édits royaux, puisque, sous Louis XI, les
gens de cour avaient encore des poulaines, _d’un quartier de long_
(c’est-à-dire un quart d’aune); c’est Monstrelet qui nous l’apprend,
ou, du moins, son continuateur. Mais ces poulaines, qu’on appelait
alors _becs de canne_, n’affectaient plus des formes obscènes, et se
relevaient seulement en demi-spirale, comme les chaussures chinoises et
turques.
Il faut évidemment rattacher aux croisades l’altération du costume
national en France: les modes de l’Orient furent apportées par les
croisés, avec les étoffes de soie de ce pays, et la jeune noblesse
française s’effémina, pour ainsi dire, en s’appropriant les habitudes
du luxe asiatique. Ce n’étaient plus que draps _battus d’or_,
draps d’écarlate, _riche siglaton_ et _samit ouvré_ (dit la Chanson
d’Antioche), fourrures précieuses, broderies et franges, au lieu des
gros draps de laine, du camelot de poil de chèvre et du _bureau_, qui
avaient suffi si longtemps à nos ancêtres. Nous avons vu combien ce
luxe nouveau fut préjudiciable aux bonnes mœurs. On peut dire avec
certitude, que, depuis cette époque surtout, les femmes se laissèrent
entraîner à tous les dévergondages de la toilette. C’est à partir du
douzième siècle seulement, qu’elles renoncèrent à la simplicité et
à la chasteté des vêtements, pour suivre avec passion le culte de la
mode, qui devint dès lors une divinité toute française. Voici en quels
termes l’historien Robert Gaguin se déchaîne contre ce culte profane,
que le démon de la luxure semblait avoir inventé: «Cette nation, dit-il
en parlant des Français, journellement livrée à l’orgueil et à la
débauche, ne fait que des sottises: tantôt les habits qu’elle adopte
sont trop larges, tantôt ils sont trop étroits; dans un temps, ils
sont trop longs; dans un autre, ils sont trop courts. Toujours avide
de nouveautés, elle ne peut conserver, pendant l’espace de dix ans, la
même forme de vêtement.» (_Compendium Roberti Gaguini_, lib. VIII, anno
1346.)
On dirait que, dans tout le moyen âge, il y eut une sorte de gageure
tacite entre les créateurs et les ordonnateurs de la mode, pour
_déformer_ le corps de l’homme, par des habits ridicules ou monstrueux
(c’est là ce qu’un chroniqueur, _Gaufredus Vosiensis_, appelle
_deformitas vestium_), et pour ajouter à la créature de Dieu quelques
traits empruntés au diable, tel que l’imagination des peintres et des
imagiers l’avait créé. Ainsi, nous regardons les poulaines, comme une
imitation du pied fourchu qu’on attribuait à Satan et à son infernale
famille. De là, sans doute, la colère des ecclésiastiques contre
l’audacieuse prétention de ressembler physiquement à l’esprit malin. Ce
fut certainement à la même source, que la mode du quatorzième siècle
alla chercher les queues et les cornes. Ces cornes, _merveilleusement
hautes et larges_, qui ornaient de chaque côté la coiffure des femmes,
du temps de Charles VI, avaient pris une telle dimension, que les
portes des salles n’étaient plus assez grandes pour qu’une porteuse
de cornes pût y passer de face et sans se baisser. Un prédicateur de
la cour fulmina contre les cornes, comme ses prédécesseurs l’avaient
fait contre les poulaines: «Après son departement, raconte Juvénal
des Ursins dans sa Chronique, les dames relevèrent leurs cornes et
feirent comme les limaçons, lesquels, quand ils entendent quelque
bruit, retirent et resserrent tout bellement leurs cornes.» Les queues,
auxquelles les prédicateurs firent aussi la guerre, étaient plus ou
moins développées au bas de la robe et à l’extrémité du chaperon. Les
queues des robes, qu’Olivier Maillard traite d’_inventions diaboliques_
dans plusieurs de ses sermons, restèrent toutefois en usage à la cour,
sous la protection de l’étiquette. Quant aux queues des chaperons,
qui tombaient le long du dos des hommes et des femmes et descendaient
jusqu’à terre, on les retroussa d’abord sur l’épaule et on les roula
ensuite autour du cou, avant de les retrancher tout à fait.
C’était un orgueil satanique, qui avait peut-être mis à la mode les
griffes, les queues et les cornes: ce fut probablement un goût dépravé,
qui conseilla aux hommes et aux femmes de diminuer ou d’augmenter
dans leur habillement les proportions de certaines parties de leur
corps. L’origine de ces tromperies du costume accuse, il est vrai, le
désir de corriger la nature en ce qu’elle peut avoir de défectueux ou
d’imparfait. On a cherché naturellement, à l’aide des prestiges de la
toilette, les moyens de cacher les vices de la forme: la femme trop
maigre a voulu paraître grasse; la femme trop grasse a voulu dissimuler
l’excès de son embonpoint. «Il faut donc se résoudre, dit Marie de
Romieu dans son _Instruction pour les jeunes dames_ publiée en 1573,
qu’il est besoin remédier aux défaux et imperfections de nature le
plus que l’on peut.» Mais il faut bien reconnaître que la plupart de
ces exagérations du _moule de l’habit_ ont été faites dans le but de
satisfaire à des instincts et à des caprices de libertinage; car elles
ont toujours porté, de préférence, sur les parties du corps qui jouent
le principal rôle dans les imaginations licencieuses. Ainsi, chez les
femmes, ce sont les reins, les hanches, la taille, les cuisses et la
gorge, qui, de tous temps, ont exercé surtout l’art des _couturiers_ et
des lingères; chez les hommes, ce sont également les membres les plus
déshonnêtes, que l’industrie du tailleur cherchait à mettre en relief
et à étaler aux yeux avec un cynisme effronté.
Cette indécente affectation de l’habillement des deux sexes ne fut
jamais plus sensible qu’à l’époque de Charles VI, et l’on est forcé
d’attribuer à la coquetterie de la reine Isabeau les déréglements
des modes de son temps, où la Prostitution des mœurs se refléta si
audacieusement dans le costume de la cour. Christine de Pisan, la
_preude_ et chaste Christine, qui composait alors son _Trésor de la
cité des dames_, ne trouvait pas sans doute beaucoup de crédit dans
cette société dépravée, qui se souciait peu d’apprendre d’elle «comment
femmes d’estat doibvent estre ordonnées en leur habit.» Christine
leur recommandait expressément de n’être point «outrageuses en leurs
vestures et habillemens, tant es coustementz comme es façons.» Une
des raisons qu’elle faisait valoir contre ce luxe immodéré de la
mode, c’était «qu’on donne, disait-elle, par désordonné et outrageux
habit, occasion à autruy de pécher, ou en murmuration ou en convoitise
désordonnée.» La convoitise est, en effet, une des mauvaises passions
auxquelles la mode s’adresse avec le plus de malice, et Christine de
Pisan remarquait très-sagement que _le plus périlleux inconvénient_
«qui peut sourdre à une femme par habit désordonné et par manière
malhonneste, c’est l’amusement des fols hommes qui peuvent penser
qu’elle le face pour estre convoitée et désirée par folle amour.»
Voici donc les vertueuses instructions qu’elle présente aux dames
et damoiselles, qui n’en profitaient guère: «Si appartient doncques
à toute femme qui veult garder sa bonne renommée, qu’elle soit
honneste et sans desguisures, en son habit et habillement non trop
estrainte, ne trop grands colletz, ne autres façons malhonnestes, ne
grand’trouveresse de choses nouvelles, par especial, non honnestes. Et,
avec cela, manière et contenance y faict moult. Car, il n’est rien plus
desséant à femme, que layde maniere et mal rassise; aussy, ne chose
plus plaisante, que belle contenance et coy maintien.»
Mais, en dépit de ces sages et honorables conseils, les contemporaines
de Christine de Pisan ne se contentaient pas de leurs _hennins_
ou hauts-bonnets à oreilles et à cornes, de leurs robes à queue
traînante, de leurs _surcots_ ou corsages étroits, de leurs souliers
à poulaines et de tout l’attirail de leurs _estats et bombans_; elles
s’appliquaient à montrer qu’elles étaient _en bon poinct_. Le poëte
de la cour de Charles VI, Eustache Deschamps, dans son poëme intitulé
le _Mirouer de mariage_, encourage les demoiselles qui cherchaient des
maris, à adopter les robes _de nouvelle forge_, à large collet évasé,
de manière à rendre «plus apparans» les seins et la gorge.
Mais, quoique la maigreur fût plus rare autrefois chez les femmes,
qu’elle ne l’est aujourd’hui, il y avait pourtant des femmes maigres,
qui se seraient crues déshonorées si elles n’eussent reconquis
par artifice l’embonpoint qui leur manquait. C’était, il est vrai,
l’enfance des _faux appas_, qui, depuis cette époque jusqu’à nos
jours, n’ont pas cessé de faire partie essentielle de la science de la
toilette. Le poëte Eustache Deschamps, dans son poëme du _Mirouer de
mariage_, n’a garde de les oublier: il prend même la peine d’indiquer
le moyen de les fabriquer avec «deux sacs, par manière de male»,
qui remplissaient à peu près les conditions d’un corset moderne bien
rembourré.
Ce n’est pas tout; une femme à la mode devait faire saillir ses hanches
et donner à ses formes postérieures autant d’ampleur et de proéminence
que la nature pouvait en accuser. Le procédé le moins factice
consistait à serrer étroitement la taille, avec la ceinture, afin
que les reins parussent plus larges, développés, au-dessous du buste,
aminci par un corsage plat et collant.
Eustache Deschamps décrit ce procédé, comme s’il avait étudié la poésie
chez un _tailleur de robes_. D’après sa description, la robe d’une
femme à la mode devait être «estroicte par les flancs,» très-étoffée
autour des reins, bouffante par derrière et garnie déjà de cet
accessoire que nous avons nommé _tournure_; moins ample au-dessous du
genou et tombant «à fond de cuve» sur les pieds.
Les miniatures des manuscrits du temps nous permettent de juger combien
de pareilles robes donnaient aux femmes un air étrange, une contenance
roide et une silhouette disgracieuse.
Dans ce système de robe, la poitrine était entièrement découverte,
_pectus discopertum usque ad ventrem_, dit Olivier Maillard dans un
de ses sermons. Cette espèce de robes, ouvertes par-devant jusqu’au
ventre, avait été imaginée par la reine Isabeau, et le peuple, qui
s’indignait de ce luxe _outrageux_, les avait surnommées _robes à
la grand’ gore_ (truie); il appelait aussi _gorières_ les femmes qui
les portaient, et il regardait comme des filles publiques, celles qui
n’avaient pas la précaution de fermer, avec une _affiche_ ou broche de
métal, l’ouverture de leur corsage.
Depuis la fin du quatorzième siècle, il y eut toujours, dans les modes
des femmes, une intention, plus ou moins marquée, de montrer ce qu’on
feignait de vouloir cacher.
Si la licence des mœurs, à cette époque, amena l’immodestie du costume,
si l’amour du luxe fut le principal agent de la Prostitution, il faut
dire cependant que la galanterie eut cela de bon qu’elle enseigna
la propreté aux femmes, qui avaient été auparavant fort sales et
peu soigneuses de leur personne. Un proverbe populaire, rapporté
et commenté par Beroalde de Verville dans son _Moyen de parvenir_,
prouve assez que les femmes honnêtes osaient s’enorgueillir de ne
jamais se permettre d’ablutions secrètes. Selon ce proverbe obscène,
les courtisanes seules ne se bornaient pas à se laver la figure
et les mains. Ce fut évidemment l’envie et le besoin de plaire qui
apprirent aux dames et demoiselles à se tenir _bien nettes et bien
propres_, à se parfumer et à combattre avec de bonnes senteurs les
émanations nauséabondes de l’infirmité humaine. Il paraît pourtant que
certains soins de la toilette furent réprouvés d’abord par le préjugé
national et qu’on se défendit longtemps de les employer; mais, si
les femmes entouraient du plus profond mystère ces délicatesses de
propreté locale, elles ne craignaient pas d’avouer l’usage qu’elles
faisaient des fards et des odeurs, qui leur avaient valu le surnom
de _muguettes_. Ce n’est qu’au seizième siècle que la propreté du
corps devint une condition essentielle de la beauté féminine. Marie
de Romieu, dans son _Instruction pour les jeunes dames_, ne rougit
pas de les inviter à «se tenir bien nettement, quand ce ne seroit que
pour la satisfaction de soy mesme ou d’un mary.» Elle s’exprime, sur
ce sujet, en femme qui a reconnu que l’eau ne coule pas seulement pour
la honte de son sexe: «Encores, dit-elle, ne faut-il pas faire comme
quelques-unes que je cognois, qui n’ont soin de se tenir propres, sinon
en ce qui paroist à descouvert, se tenant ordes et sales, au demeurant
de ce qui est dessous le linge. Mais je veux qu’une belle damoyselle se
lave bien souvent d’eau où on auroit bouilly de bonnes senteurs, car
il n’y a rien si certain que ce qui fait plus fleurir la beauté d’une
jeune dame, est la propreté de se tenir nettement.» On voit, dans les
_Controverses du sexe masculin et féminin_ de Gratian du Pont, seigneur
de Drusac, publiées en 1530, que, nonobstant les lois naturelles de la
propreté, les femmes usaient de senteurs plutôt que d’eau claire; elles
ne faisaient qu’accroître ainsi la mauvaise odeur qu’elles voulaient
déguiser. Le seigneur de Drusac dit que quelques-unes, les grasses
surtout, portaient des éponges parfumées
Entre leurs cuisses et dessoubz les aisselles,
Pour ne sentir l’espaulle de mouton,
Le faguenas et telz senteurs infames...
Il faut lire ces _Controverses_, pour se rendre compte de ce que
c’était que la malpropreté de la plupart des femmes, et principalement
des femmes de bien, malgré leur curieuse recherche de parfumerie,
qu’elles ne regardaient, en aucun cas, comme un déshonneur. Le seigneur
de Drusac rapporte, entre leurs _grandes habiletez_, qu’elles portaient
souvent des caleçons ou _tirebrayes_, quand elles dansaient des danses
lombardes ou _gaillardes_, et ces caleçons, inventés «pour garder
de tumber le boyau,» étaient ordinairement remplis de souillures et
sentaient plus fort qu’un _retrait_. N’était-ce pas un merveilleux
préservatif de leur vertu?
Les bains d’eau de rivière, froide ou tiède, ne furent presque pas
en usage avant le dix-septième siècle; on ne les prenait que dans
l’intérieur des maisons riches, en arrivant de voyage ou bien au moment
de se mettre à table. Nous voyons, dans la _Chronique scandaleuse de
Louis XI_, que ce roi, allant souper et loger chez de bons bourgeois
de Paris, y trouvait toujours un bain chaud qui l’attendait. Mais
rien n’était moins général que cette espèce de bains de luxe. On
se contentait des bains de vapeur, et on allait aux étuves. Ces
établissements publics se multiplièrent à Paris vers le douzième
siècle et furent très-suivis jusqu’à la fin du seizième siècle, où on
les abandonna tout à coup, on ne sait pourquoi. Il n’y avait pourtant
pas d’autres bains et l’on n’en désirait pas d’autres. C’était une
imitation des habitudes orientales que les croisades avaient importées
en France. Mais les femmes, celles du moins qui tenaient à leur
réputation, n’allaient point aux étuves: on n’y rencontrait que des
chambrières, des _commères_, des femmes de mauvaise vie. «Aussy, disait
Christine de Pisan, de baigneries, d’estuves et de commérages trop
hanter à femmes, et telles compagnies, sans nécessité ou bonne cause,
ne sont que despens superflus, sans quelque bon qui en puisse venir,
et, pour ce, de toutes telles choses et d’autres semblables, femme, si
elle est saige, qui ayme honneur, et eschever veut blasme, se doibt
garder.» Il résulte d’une foule de témoignages qui s’accordent tous,
qu’une femme qui fréquentait les étuves n’en revenait plus propre au
physique qu’aux dépens de sa pureté morale. Voilà pourquoi ces étuves
furent presque assimilées aux lieux de Prostitution.
Les hommes pouvaient donc se vanter d’être plus difficiles en fait de
propreté, que les femmes; aussi étaient-ils moins qu’elles, adonnés
aux _senteurs_ et aux _fardements_. Ils se modelaient pourtant, en
affaire de mode et de toilette, sur le sexe, qui était toujours le
souverain arbitre de ces _mondanités_. A toutes les époques où le luxe
des habits se ressentait de la dépravation des mœurs, les hommes, de
même que les femmes, se plaisaient, suivant l’expression de Dulaure, à
«défigurer le nu» et à refaire, pour ainsi dire, l’œuvre du Créateur,
sous l’inspiration d’une idée indécente ou libertine. Ainsi, quand les
femmes s’appliquèrent à faire ressortir artificiellement les formes de
leur sein, de leurs cuisses, de leurs reins et même de leur ventre,
les hommes, dit Monstrelet, «se prindrent à vestir plus court qu’ils
n’eussent oncques fait, tellement que l’on véoit la façon de leurs
culs et leurs genitoires, ainsi comme l’on souloit vestir les singes,
qui estoit chose très-malheureuse et très-impudique. Portoient aussy à
leur pourpoint gros mahoistres, pour monstrer qu’ils feussent larges
par les espaules.» Ces _mahoitres_ étaient une sorte de bourrelet
qui augmentait la carrure des épaules et garnissait l’avant-bras. Le
_muguet_ le plus fluet se donnait, par ce moyen, l’apparence d’un
Hercule. La vanité masculine ne s’était point arrêtée là. «Sous le
règne de Charles VII, on voit se répandre généralement, dit M. Ludovic
Lalanne dans le _Dictionnaire encyclopédique de la France_ (article
COSTUMES), avec la mode des épaules artificielles ou bourrelets,
appelés _mahoitres_, d’où pendaient de grandes manches déchiquetées,
celle des _braguettes_ ou étuis, qui resserraient l’entre-deux du
haut-de-chausses et s’ornaient de franges et de touffes de rubans.»
Les historiens de la Mode ne parlent qu’avec une extrême réserve, de
cette partie du haut-de-chausses ou plutôt de cet appendice bizarre,
qu’on nommait _braguette_ ou _brayette_, aux quinzième et seizième
siècles, et qu’on aurait peine à regarder comme une mode historique,
si on ne la retrouvait dans les anciens tableaux et les anciennes
gravures. C’était, dans l’origine, une bourse ou un fourreau en cuir,
entièrement séparé du haut-de-chausses, auquel il se reliait par des
nœuds ou des aiguillettes. On comprend que ce singulier vêtement local
ne fut d’abord admis que par les gens du peuple; mais on le trouva
commode, et dès que les yeux s’y accoutumèrent, on ne dédaigna pas
de lui accorder successivement droit de bourgeoisie et de noblesse.
Bientôt, tous les hommes, à quelque condition qu’ils appartinssent,
le roi comme le portefaix, arborèrent la braguette et l’étalèrent
aux regards des dames, qui ne s’en offusquaient plus. L’origine de la
braguette se rattache sans doute à l’histoire des armes défensives,
et l’on peut lire, à ce sujet, un chapitre du _Pantagruel_ (liv. III)
intitulé: _Comment la braguette est la première pièce de harnoys
entre gens de guerre_. Lorsque les gens de guerre étaient armés de
pied en cap et couverts de lames ou de mailles de fer, une boîte de
métal, garnie intérieurement d’une éponge, protégeait leurs parties
naturelles; cette boîte fut remplacée par un treillis d’acier et
ensuite par une bourse de cuir. Le cuir ne tarda pas à faire place
à des étoffes de laine et de soie, dès que la braguette devint une
pièce de l’habillement civil, et, comme pour attirer davantage sur
elle l’attention de toutes les personnes qui ne songeaient plus à s’en
scandaliser, on l’enjoliva de rubans, de dorures et même de joyaux.
Un passage du _Gargantua_, dans lequel Rabelais décrit minutieusement
le costume de son héros, donne une idée exacte de l’effet que devait
produire une de ces braguettes monstrueuses qui n’étaient _pleines_,
dit-il, _que de vent_. Il ne faut pas oublier que Gargantua était
un géant énorme qui _compissait_ les Parisiens du haut des tours de
Notre-Dame: «Pour sa braguette, feurent levées seize aulnes un quartier
d’icelluy mesme drap (estamet blanc) et feut la forme d’icelle comme
d’un arc-boutant, bien estachée joyeusement à deux belles boucles d’or,
que prenoient deux crochets d’esmail, en un chascun desquels estoit
enchassée une grosse esmeraugde, de la grosseur d’une pomme d’orange.
Car (ainsy que dict Orpheus, _libro de Lapidibus_, et Pline, _libro
ultimo_), elle n’a vertus erectifve et confortatifve du membre naturel.
L’exiture (ouverture) de la braguette estoit, à la longueur d’une
canne, deschiquetée comme les chausses, avec le damas bleu flocquant
comme devant. Mais, voyans la belle bordure de canetille et les
plaisans entrelacs d’orfebvrerie garniz de fins dyamans, fins rubis,
fines turquoyses, fines esmeraugdes et unions (perles) persiques,
vous l’eussiez comparée à une belle corne d’abondance, telle que voyez
es antiquailles et telle que donna Rhea aux deux nymphes Adrastea et
Ida, nourrices de Jupiter: tousjours galante, succulente, resudante,
tousjours verdoyante, tousjours fleurissante, tousjours fructifiante,
pleine d’humeurs, pleine de fleurs, pleine de fruicts, pleine de toutes
delices. Je advoue Dieu, s’il ne la faisoit bon veoir!» Rabelais
s’occupe si souvent des braguettes, dans son joyeux roman, qu’on
peut se figurer le rôle important qu’elles jouaient dans le monde.
Rabelais parle même d’un livre qu’il avait composé _sur la dignité des
braguettes_!
Ces terribles braguettes tinrent bon, et s’étalèrent en public,
jusqu’au règne de Henri III, où les tailleurs eurent la pudeur de
les faire rentrer dans l’économie des chausses _à la suisse_ ou _à
la martingale_; leur nom seul resta encore à la partie mobile, moins
apparente et plus modeste, qui faisait corps avec le vêtement, et qui
se fermait toujours avec des aiguillettes. Au reste, dans le cours du
seizième siècle, le costume des hommes, sans redevenir long et ample,
affecta une décence qu’il n’avait jamais eue, quoique les vieillards
et les libertins conservassent l’antique braguette, «ce vain modèle et
inutile d’un membre, que nous ne pouvons seulement honnestement nommer,
duquel toutesfois nous faisons montre et parade en public (_Essais_
de Michel de Montaigne, liv. I, ch. 22).» Les vêtements rembourrés
étaient de mode, mais on n’attachait pas, ce nous semble, une pensée
malhonnête à cette manie de mettre du coton partout et d’enfler ainsi
le buste, la _panse_, les cuisses et les reins, avec des baleines et
des coussinets. Nous avons lu, pourtant, que les mœurs italiennes,
qui régnaient alors à la cour de France, furent seules causes de
cette ostentation de formes arrondies et provoquantes, que les jeunes
débauchés enviaient aux femmes. Celles-ci, du moins, se montraient
fidèles aux traditions de leur sexe, en découvrant leur gorge autant
que possible et en se disputant entre elles les attributs de Vénus
Callipyge. Les _vertugales_ et les _basquines_ furent inventées,
et firent fureur. Un commentateur de la _Satyre Ménippée_ (édit. de
Ratisbonne, 1726, t. II, p. 388) dit que ces vertugales avaient été
imaginées par les courtisanes, «pour cacher leurs grossesses.» Aussi,
lorsque les femmes honnêtes commencèrent à vouloir réhabiliter les
vertugales en les adoptant, un cordelier, qui prêchait alors à Paris,
dit, dans un sermon, que les dames avaient quitté la _vertu_, mais
que la _gale_ leur était restée. (Voy. l’_Apologie pour Hérodote_,
de H. Estienne, t. I, p. 310, édit. de le Duchat.) Cette mode était
déjà dans toute sa vogue en 1550: un poëte moral et facétieux publia,
vers ce temps-là, la satire ou _Blason des basquines et vertugales,
avec la belle remonstrance qu’ont fait quelques dames, quand on leur
a remonstré qu’il n’en falloit plus porter_. La pièce eut assez de
vogue pour exciter la verve satirique des imitateurs: l’un composa
et fit paraître la _Complainte de monsieur le C.., contre les
inventeurs des vertugales_; un autre, la _Réponse de la Vertugale au
C.., en forme d’invective_. Ces espèces de gros bourrelets, que les
femmes portaient, par-dessus la robe, tout autour des reins, avaient
pris métaphoriquement un nom fort grossier, qui eut cours dans la
langue usuelle pendant plus de quarante ans. Quand une dame voulait
sortir, elle disait à ses chambrières: «Apportez-moi mon cul!» Et les
chambrières, qui le cherchaient, se disaient l’une à l’autre: «On ne
trouve pas le cul de madame! Le cul de madame est perdu!» (Voy. le
_Dial. du nouveau langage françois italianisé_, par H. Estienne, édit.
d’Anvers, 1579, p. 202.) On lit aussi, dans la _Satyre Ménippée_,
écrite en 1593: «Pareillement fut aux femmes enjoint de porter de gros
culs et d’enger (ce mot est évidemment altéré: on pourrait le remplacer
par _enginer_, dans le sens de _besogner_) en toute seureté sous iceux,
sans craindre le babil des sages femmes.»
Le mot ordurier, dont les plus grandes dames n’hésitaient pas à
se servir pour désigner leurs basquines et leurs vertugales, avait
été créé par le peuple, qui eut bien de la peine à s’accoutumer à
une pareille mode. Les méchantes langues poursuivaient de brocards
graveleux et injurieux les vertugales qui osaient se montrer dans les
rues et les promenades. L’un disait:
. . . O la gente musquine!
Qu’elle a une belle basquine!
Sa vertugalle est bien troussée
Pour estre bientost engrossée!
L’autre disait:
. . . . . O quel plaisir,
Qui pourroit tenir à loisir
Ceste busquée, si mignonne,
Qui a si avenante trogne!
L’auteur anonyme du _Blason des vertugales_ leur fait la guerre au
point de vue chrétien, et les représente comme des _dissolutions
infâmes_ qui ne servaient qu’à engendrer le scandale et à damner
les gens. Il veut même prouver que toute femme qui se déshonore
par cette mode dissolue, est une _paillarde_, ou une médisante, ou
une _maquerelle meschante_, ou une épouse adultère. L’auteur de la
_Complainte_ traite la chose avec moins de sévérité: il se plaint
seulement de ce que la vertugale expose davantage la vertu des femmes à
des assauts et à des périls, contre lesquels les _cottes serrées_ les
défendaient, du moins; il raconte, dans les termes les plus libres,
le rôle complaisant que jouait la vertugale quand un galant voulait en
venir à ses fins; il prétend que Lucifer, ou son serviteur _Fricasse_,
a sans doute inventé une mode aussi favorable à la débauche, pour se
donner le plaisir de compromettre la pudeur des femmes qui tombent à la
renverse:
Depuis qu’on les a inventées,
On voit les femmes effrontées
Et, si elles font renversure,
On les voit jusqu’à la fressure.
La Vertugale, dans sa _Réponse à monsieur le C.._, n’épargne pas
le vilain qui l’avait invectivée: elle lui dit son fait, avec une
incroyable liberté, et elle s’étend avec orgueil sur ses propres
mérites:
Faicte je suys pour grandes dames
Vertueuses de corps et d’ames,
Faicte je suys pour damoiselles
Qui ont vers leurs marys bons zelles.
Je dis qu’une femme de bien,
Pour avoir meilleur entretien
Et plaire plus fort à son homme,
Me veust porter, voyre dans Rome,
Non pas une femme commune
Qui change ainsi comme la lune...
Bien venue suys en la court,
Pourveu que l’argent ne soit court.
Là tout le monde me salue,
Là je suys la très bien venue!
L’auteur de la _Réponse_ n’admet donc pas que les vertugales puissent
être mal portées, et cette mode, dont il attribue l’invention à un
_homme sage_, il la justifie hardiment contre le reproche qu’on lui
avait fait de ne plus convenir qu’aux femmes de vie désordonnée.
Là-dessus, il remonte à la source de cette calomnie, et il raconte
qu’une vertugale, ayant été volée par un _citadoux_ (proxénète), arriva
dans un mauvais lieu du Champ-Gaillard, et fut donnée en présent à
une fille d’amour, qui osa s’en parer pour aller à la messe et _faire
la fanfare_ en pleine rue. Mais cette fille, ne sachant porter cet
accoutrement nouveau pour elle, n’eut pas plutôt mis le pied dehors,
qu’elle tomba en arrière, et resta une heure et demie dans une position
embarrassante,
Et lors monstroit ses gringuenauldes,
Plus dures que les baguenaudes
Qui pendoient de son cul infect.
Les vertugales, du moins, étaient bien innocentes des vilaines choses
que leur indiscrétion laissait voir quelquefois, car elles n’avaient
été imaginées, disait-on, que pour faire circuler l’air sous les
robes et y entretenir une fraîche température, aussi salutaire à la
propreté du corps que capable de réprimer les ardeurs des sens. Cette
destination des vertugales se trouve à peine indiquée dans ces vers de
la _Complainte_:
Mauldits soient ces beaux inventeurs,
Ces coyons, ces passementeurs
De vertugalles et basquines,
Que portent un tas de musquines
Pour donner air à leur devant!
Les vertugales servaient encore à cacher une grossesse pendant
cinq ou six mois et à conserver aux femmes enceintes les apparences
d’une taille fine et gracieuse. Il paraîtrait, d’après un passage
des _Dialogues du langage françois italianisé_, que cette mode, qui
développait singulièrement la circonférence du ventre et des reins,
n’avait pas d’abord pour objet de faire un embonpoint postiche aux
femmes qui en manquaient, car, au milieu du seizième siècle, les
maigres étaient plus estimées que les grasses. «Les dames vénitiennes,
dit le Français qui figure dans les _Dialogues_, cherchent, par tous
moyens, à estre non-seulement en bon poinct, mais grasses (et on me
disoit que, pour cest effect, elles usoient fort, entre autres viandes,
de noix d’Inde): or, vous savez que les nostres hayent et fuyent
cela.» Néanmoins, pour exprimer que tout n’était pas coton et bourre
dans les vertugales d’une femme, on faisait son éloge en usant de cet
italianisme: C’est une _bonne robbe_! Mais les _messieurs_ se vantaient
d’aimer la chair et non la graisse: ce qui est bien rendu dans cette
profession de foi d’un débauché latiniste: _Carnarius sum, pinguiarius
non sum_. Les vertugales furent abandonnées sous le règne de Louis
XIII, mais elles devaient reparaître, à de longs intervalles, avec
des proportions moins fantastiques, sous les noms de _vertugadin_, de
_paniers_, de _lustucru_, de _tournure_, etc. Au reste, ces vertugales
avaient ramené avec elles un ancien usage qui n’intéressait pas moins
la propreté que la pudeur: les femmes s’étaient remises à porter des
_caleçons_, pour se garantir du froid et de la poussière, en même temps
que de la honte d’une chute. De plus, «ces calçons, dit le Français
_italianisé_ des _Dialogues_ d’Henri Estienne, les asseurent aussi
contre quelques jeunes gens dissolus, car, venans mettre la main soubs
la cotte, ils ne peuvent toucher aucunement la chair.»
Nous croyons que la mode des caleçons pour les femmes était
essentiellement française, car cette mode, déjà introduite à la cour
vers la fin du quatorzième siècle, se recommandait par des raisons
d’utilité et de décence. Mais la mode des robes ouvertes, décolletées
et débraillées, cette mode qui régna si audacieusement pendant tout
le seizième siècle, avait été naturalisée en France, avec les mœurs
italiennes, sous le règne de François Ier. A cette époque, le peuple
appelait _dames à la grand’gorge_ les femmes qui portaient des robes
ouvertes sur la poitrine; le peuple n’avait plus alors qu’un vague
souvenir des _robes à la grand’gore_, qui le scandalisèrent tant,
lorsque Isabeau de Bavière les mit à la mode. Ce fut évidemment
l’Italie qui donna l’exemple de ce nouvel abus des nudités de la gorge.
Une facétie, imprimée en 1612, ayant pour titre _la Mode qui court et
les singularités d’icelle_, nous autorise à soutenir cette accusation
contre _Chouse_. C’est ainsi qu’on nommait la France italianisée.
«Chouse, dit l’auteur de _la Mode qui court_, a encore inventé de
représenter le teton bondissant et relevé par des engins au dehors, à
la veue de qui voudra, pour donner passe-temps aux altérez, et, suivant
cela, on dit:
Jeanne, qui fait de son teton parure,
Fait veoir à tous que Jeanne veut pasture.»
Les poëtes et les romanciers de ce temps-là nous parlent tous de ce
prodigieux débraillement, que favorisait l’usage des corsets, armés
de buscs d’acier, de baleines et de fil d’archal. Dans le _Discours
nouveau de la Mode_, excellente satire en vers publiée en 1613,
l’auteur anonyme, après avoir dépeint sans trop de répugnance
D’un large sein le tetin bondissant,
nous apprend que, si par un reste de pudeur la _femme du bourgeois_
usait encore de _points coupés_ et _ouvrages de prix_ pour s’en couvrir
la gorge, au lieu d’avoir, comme autrefois, le _haut de la robe fermé_
avec une agrafe, les dames de qualité,
. . . Au moins pour la plus part, n’ont cure
D’avoir en cest endroit aucune couverture;
Elles aiment bien mieux avoir le sein ouvert
Et plus de la moitié du tetin descouvert;
Elles aiment bien mieux, de leur blanche poitrine,
Faire paroistre à nud la candeur albastrine,
D’où elles tirent plus de traits luxurieux
Cent et cent mille fois, qu’elles ne font des yeux.
On peut dire que jamais, à aucune époque, les femmes de haut parage
n’avaient mis tant de recherches et tant d’apprêts dans l’art de se
faire une belle gorge et de paraître _en bonne conche_, comme on disait
alors; la plus maigre trouvait moyen, à force de se serrer la taille,
de montrer un simulacre d’embonpoint qui reposait sur des coussinets
de bourre; la plus grasse ne cherchait pas à dissimuler l’énormité de
sa _tablature_, selon l’expression équivoque empruntée à la notation
musicale du temps. Les vieilles elles-mêmes ne se croyaient point
exemptes de cet indécent abus des nudités de la gorge. Le _Divorce
satyrique_ nous représente la reine Marguerite, à l’âge de cinquante
ou cinquante-cinq ans, allant recevoir la sainte communion, trois
fois par semaine, «la face plastrée et couverte de rouge, avec une
grande gorge descouverte qui ressemble mieux et plus proprement à
un cul que non pas à un sein.» (Voy. le _Div. satyr._, à la suite
du _Journal_ de l’Estoile, édit. de 1744, t. IV, p. 511.) Cependant
Brantôme, dans ses _Dames galantes_, qu’il fit lire en manuscrit à la
reine Marguerite, n’a pas l’air de craindre une allusion désagréable
pour cette princesse, lorsqu’il parle sans ménagement de certaines
femmes «opulentes en tetasses avalées, pendantes plus que d’une vache
allaitant son veau.» Brantôme ajoute plaisamment que, si quelque
orfévre s’avisait de prendre le modèle de ces _grandes tetasses_ pour
en faire deux coupes d’or, ces coupes ressembleraient à «de vrayes
auges, qu’on voit de bois, toutes rondes, dont on donne à manger aux
pourceaux.»