idée et, dans un post-scriptum véritablement touchant, il m'offre, si
je veux préconiser son entreprise et lui procurer, par moi (!) ou mes
amis, la dizaine de millions nécessaire à établir une route flottante
Calais-Douvres, il m'offre, dis-je, une forte part dans les bénéfices.
Avis aux amateurs.
En plus des énormes profits que rapportera l'affaire, MM. les
actionnaires auront droit à une carte de circulation sur les routes
flottantes, pour eux et leur famille.
Avouez que c'est tentant.
D'autres communications me sont parvenues sur le même sujet.
J'y reviendrai, la chose en vaut la peine.
SAUVEGARDE DES BICYCLETTES
De même que, sous la blouse d'un humble campagnard ou d'un modeste
artisan, peuvent se percevoir les battements d'un coeur d'homme, de
même aussi, sous la casquette élimée d'un simple contremaître, peut-on
constater le grouillement sourd d'un cerveau de génie.
Si ces messieurs et dames veulent bien m'accorder une petite minute
d'attention, on s'apercevra que mes paroles ne sont nullement
mensongères, ni même exagératoires.
... Un des gros ennuis de la bicyclette réside en l'étrange facilité
de son larcin.
Le cycle, en effet, a ceci de particulier qu'il sert à favoriser la
fuite rapide de qui vient de le dérober, ce qui n'arrive point dans
mille autres cas, comme, par exemple, le vol d'un sac de farine ou
d'un lot d'escargots.
Frappés de cet inconvénient, les bécaniciens les plus en vogue
cherchent depuis longtemps le moyen d'en pallier les funestes effets.
Ayons le courage de reconnaître que rien de sérieux ne fut encore
accompli dans cette voie.
Il fallut qu'arrivât le simple contremaître à qui j'ai fait allusion
un peu plus haut.
Le temps de se frapper le front, cet homme avait résolu la question,
grâce à son petit appareil qu'il a baptisé le _Pique-Cul_.
... Pourquoi, mesdames, cacher vos pudiques roseurs derrière vos
éventails?
Et en quoi le mot de _Pique-Cul_ vous effarouche-t-il tant?
Si élevées aux Oiseaux que vous puissiez avoir été, n'avez-vous donc
jamais prononcé les mots _gratte-cul_, _cul-blanc_, _cul-de-sac_,
etc., etc?
Eh bien! alors?
* * * * *
Je continue:
Sans entrer dans des détails de construction trop techniques, qu'il
vous suffise de savoir que le nouvel appareil se compose d'une forte
aiguille longue d'environ 5 centimètres et dissimulée sous la selle
de telle façon qu'elle peut prendre, grâce à un ressort, la position
verticale ou horizontale.
Une légère ouverture circulaire, pratiquée dans le pégamoïd de la
selle, permet le passage à pointe.
L'engin est complété par une bobine d'induction, dont un pôle
correspond au guidon et l'autre à l'aiguille.
Et voilà!
Dès que vous êtes contraint d'abandonner votre machine, vous faites
prendre à votre aiguille la position verticale, et vous vaquez
tranquillement à vos occupations ou à vos besoins (cela ne regarde que
vous).
Survient le voleur qui, d'un bond, saute sur votre machine avec
l'agilité du sapajou lancé d'une main sûre.
Sous son poids, la selle fléchit et l'aiguille pénètre dans les
parties les plus charnues de l'indélicat personnage.
Un courant électrique s'établit à travers son corps...
Ah! le pauvre, il ne va guère loin, car une pelle prochaine a bientôt
fait de le livrer à la justice de son pays!
Alors, vous, après avoir remis en état inoffensif votre cruel petit
instrument, vous continuez votre route par les campagnes embaumées.
Est-ce pas simple à la fois et charmant?
Présentez-vous de ma part chez notre vieux Comiot, représentant du
_Pique-Cul_ pour toute la France.
Amenez, sans le prévenir, un de vos amis auquel vous ferez jouer le
rôle de voleur, et vous vous amuserez bien.
ASTUCES D'UN PÊCHEUR
La pêche, c'est-à-dire la capture des poissons de mer et d'eau
douce, est un de ces sports qui n'ont accompli aucun progrès depuis
l'antiquité.
Du temps de Pline le Jeune et même de Pline l'Ancien (ce qui ne nous
rajeunit pas) les pêcheurs employaient des procédés identiques à ceux
d'au jour d'aujourd'hui.
Pourquoi ce croupissement dans les vieux stratagèmes?
Je ne saurais dire, n'ayant point encore approfondi la question.
Mais ce que je crois pouvoir affirmer, c'est que ce déplorable état de
choses pourrait bien cesser prochainement.
Et cela, grâce aux efforts incessants et à l'imagination toujours en
éveil d'un modeste et brave homme qui m'a prié de taire son nom (à
cause de la police, je crois, car il a une bonne tête vénérable de
forçat évadé).
Cet excellent gentleman habite une petite propriété sise au bord d'une
rivière coquette, frais asile de toutes sortes de poissons.
Comme mon bonhomme est paresseux, tel défunt Fainéant lui-même, et
que le lançage de l'épervier le fatigue, et que la ligne le rase très
vite, et que patati, et que patata, et que tout de même, il adore le
poisson, tant pour le déguster personnellement que pour en tirer un
mercenaire profit, ce type a imaginé un certain nombre de trucs forts
ingénieux, ma foi, desquels je vais avoir l'honneur de vous citer
quelques-uns.
_Le coup de la poêle à frire_:
Sur une manière de petit radeau de bois, notre industriel installe une
poêle à frire à moitié remplie d'huile d'olive laquelle est aromatisée
d'une goutte d'huile d'aspic.
Très friands de ce parfum, les poissons accourent (si j'ose m'exprimer
ainsi) autour de la poêle, s'enhardissent bientôt et, finalement,
bondissent dans l'huile où ils trouvent la mort, trépas d'autant plus
rapide que le bonhomme n'hésite pas à transporter son récipient sur un
feu relativement assez vif.
_La pêche à la montre_:
Ce sport se pratique la nuit.
Vous prenez une de ces montres si fort à la mode depuis quelque temps
et dont le cadran (grâce au sulfure de zinc) est lumineux par les plus
épaisses ténèbres.
Cette montre, vous la mettez au fond d'un grand sac et vous immergez
le tout dans votre rivière, en ayant soin de tenir à la main la corde
qui s'attache au sac.
Les poissons, fort curieux de leur nature, ne tardent point à
s'approcher et à pénétrer dans le sac pour voir l'heure qu'il est.
Quand le sac est à peu près plein, ce que vous sentez à la traction
de la ficelle, vous tirez à vous et vous allez chez les riches
particulières leur demander si elles n'auraient pas besoin de beau
poisson aujourd'hui, et pas cher, ma bonne dame.
Recommandation importante: essuyez immédiatement votre montre, dont
les rouages sont bien connus pour s'accommoder mal des fluviaux
séjours.
Le faible espace qui m'est départi dans cette publication me contraint
à écourter mon récit.
Je terminerai par une révélation dont l'importance n'échappera à nul
de ceux dans la poitrine desquels bat un coeur de vrai pêcheur.
Mon bonhomme a réussi à apprivoiser le brochet et à le dresser aussi
bien que n'importe quel chien de chasse.
Grâce à lui, le brochet va devenir le faucon des rivières, de même que
le faucon sauvage est le brochet des airs.
C'est ainsi, qu'à force de patience, l'homme arrive à asservir
la nature entière et, de ses anciens ennemis, faire de fidèles
serviteurs.
CHARCUTAGE ESTHÉTIQUE
La chirurgie, dont le seul mot effrayait tant naguère la pauvre
humanité, tend à devenir d'un emploi courant, aimable et recherché.
Avec les anesthésiques nouveaux, plus de souffrance; avec les
pansements antiseptiques, plus de suites dangereuses.
Alors, on serait bien bête de se gêner, n'est-ce pas?
C'est ainsi que les chirurgiens modernes enlèvent aux dames, et cela
sans la moindre urgence, des organes indispensables à la génération
(je ne sais pas si je me fais bien comprendre).
L'ovariotomie est aujourd'hui pratiquée sur une vaste échelle, dans
les meilleures familles de France.
(La vaste échelle est spécialement indiquée pour ce genre d'opération.
L'aération y est plus aisée que dans les salles de nos antiques
hôpitaux.)
Et il n'est point rare d'entendre, entre chères madames, ce dialogue:
--Qu'est-ce que votre mari vous a donné pour vos étrennes?
--Oh! il a été très chic! Il m'a fait enlever les ovaires.
La désinvolture de certains chirurgiens apparaît aux esprits lucides
comme un facteur important du dépeuplement français.
Beaucoup de maris, heureusement, opposent à ce _dilettantisme de la
chirurgie_, comme dit Mirbeau, la digue du bon sens et la barrière de
la saine indignation.
L'un de ces derniers, perdant patience un jour, interpella, dans ces
termes, un célèbre praticien qui voulait absolument enlever quelques
organes dans le ventre de sa bien portante épouse:
--Dites donc, si vous continuez à vouloir ainsi charcuter ma femme,
savez-vous ce que je vais vous enlever, à vous?
--Non.
--Eh bien! je vais vous enlever le c..., et sans chloroforme, encore!
Le prince de la science n'insista point.
... Les chirurgiens allemands se sont, le mois dernier, réunis en
congrès, à Berlin.
Les propos tenus dans cette assemblée relèvent, en grande partie, de
l'affreux cauchemar.
Et ce qui ajoute encore à la stupeur qu'on éprouve à lire le récit
de ces terrifiantes opérations, c'est le ton naturel et si tranquille
qu'emploient ces messieurs!
Quelquefois même, on se demande si tous ces gens ne se moquent pas
de nous; témoin, ce petit extrait du compte rendu que j'emprunte à la
_Revue de chirurgie_:
CZERNY (d'Heidelberg), SUBSTITUTION D'UN LIPOME À UNE GLANDE MAMMAIRE.
_» Une dame portait une mammite intersticielle avec noyaux
d'adénofibrome. Comme elle présentait des seins très développés et
avait dans la région lombaire, un lipome du volume du poing, Czerny
transplanta celui-ci dans la loge qu'occupait la mamelle extirpée.
» Réunion par première intention au bout de huit jours. Résultat
esthétique excellent.»_
Et allez donc! Ça n'est pas plus malin que ça!
Moi, je connais une jeune fille légèrement bossue et qui n'a pas plus
de seins que sur ma main.
J'ai bien envie de la conduire à Heidelberg, chez Czerny.
Nul doute que ce type extraordinaire ne réussisse à transformer la
fâcheuse gibbosité de la jeune fille en deux agréables petits nichons,
et que l'opérée, sortant de chez lui, n'aille tout de suite poser chez
Chaplin.
Le seul empêchement à ce rêve, c'est que Chaplin est mort depuis
quelques années.
Hein! mon vieux Brunetière, parleras-tu encore de la banqueroute de la
chirurgie?
CHACUN SON MÉTIER
Quelle ne fut point la stupéfaction des ingénieurs du pont Alexandre
III lorsque, arrivant mardi matin sur les chantiers, ils s'aperçurent
que les constructions jusqu'à présent accomplies étaient la proie de
la déformation, du gauchissement et du gondolage!
C'est eux qui ne se gondolaient pas!
Non loin de ces messieurs, un vieux contremaître ricanait:
--Je l'avais bien dit, moi, je l'avais bien dit!
--Quoi? fit un ingénieur d'un ton vif. Qu'est-ce que vous aviez bien
dit? Expliquez-vous!
Le contremaître s'expliqua, et, dame! on fut bientôt forcé de convenir
que cet homme avait pronostiqué juste.
... Si nos lecteurs veulent bien s'en souvenir, le commencement des
travaux du pont Alexandre III coïncidait avec le passage à Paris de
Leurs Majestés Impériales Russes.
On pria le tsar--idée touchante--de poser la première pierre de ce
pont qui devait porter le nom de son regretté père.
Malheureusement (émotion bien légitime, manque d'entraînement
technique, maladresse personnelle? on ne sait), l'empereur posa tout
de travers cet important moellon.
Par révérence, personne n'osa rectifier l'auguste ouvrage, et les
travaux commencèrent sur ce fâcheux début.
Ce fut une lourde faute, car aujourd'hui tout est à refaire, et voilà
quelques millions de francs à la rivière, c'est le cas de le dire.
Mais aussi quelle fichue idée de confier à un empereur, excellent
politique (nous n'en doutons pas), mais fort peu au courant du génie
civil, une tâche aussi délicate!
Si encore, au lieu de la première pierre, on l'avait prié de poser la
première ferme en bois, peut-être,--si l'atavisme n'est pas un vain
mot,--s'en serait-il mieux tiré, ce brave Nicolas, en digne neveu de
l'impérial charpentier Pierre le Grand?
Mais on ne pense pas à tout.
Qu'au moins cette leçon nous serve d'exemple, et, puisqu'il est
question de reconstruire l'édifice social, confions cette entreprise,
depuis a jusqu'à z, à des gens du métier, et non pas à certains
monarques, lesquels, d'ailleurs, n'apporteraient à cette tâche qu'un
entrain bien pâlot, je pense.
«... L'exemple du pont Alexandre III est loin d'être un cas isolé.
Croiriez-vous, entre autres, cher monsieur, que, contrairement à
l'opinion publique qui s'accorde à croire la Tour Eiffel toute en fer,
ce monument est composé, au moins pour les trois quarts, de lattes en
simple sapin?
» C'est incroyable, mais c'est ainsi!
» Comment le fait a-t-il pu se produire? je l'ignore.
» Fut-ce erreur de calcul de la part des ingénieurs qui ne prévirent
pas l'énorme quantité de pièces nécessaire à la construction d'une
tour de trois cents mètres?
» N'y eut-il point cambriolage dans les chantiers où les dites pièces
se trouvaient réunies en attendant l'heure de l'édification?
» Je ne sais pas, mais ce que je puis garantir, c'est que, en cours
de construction on s'aperçut bientôt qu'on n'aurait jamais assez de
matériaux pour aller jusqu'au bout.
» Que faire? Il était trop tard pour se mettre à confectionner tant de
métallurgie:
»--Ma foi, tant pis, dit M. Eiffel, remplaçons provisoirement les
croisillons de fer par de bonnes lattes en excellent sapin.
» Malheureusement, en France, a dit si bien le jeune et intelligent
Paul Leroy-Beaulieu, c'est le provisoire qui dure le plus, et
aujourd'hui, à l'heure où je griffonne ces lignes (10 h. 20), la Tour
Eiffel est toujours en bois, et en quel bois, grand Dieu, en bois
pourri, en bois vermoulu, en bois qui va s'effondrer un de ces quatre
matins.»
* * * * *
Lecteur, s'il t'arrive un malheur, tu ne diras pas qu'on ne t'a pas
prévenu!
L'EDEN-BOAT
* * * * *
Le matin du 17, au petit jour, nous fûmes réveillés par un événement
si extraordinaire que tout le monde, à bord, se crut le jouet d'une
hallucination.
En un clin d'oeil, couchettes et hamacs étaient vides. Jamais on
n'avait vu pareil branle-bas.
Alors chacun, équipage ou passager, de s'interroger pour être bien sûr
qu'on ne rêvait pas:
--Vous entendez?
--Parbleu, si j'entends!... Faudrait être sourd!
--On dirait un orgue.
--Un orchestre, plutôt, un immense orchestre!
--D'où ça peut-il venir?
Oui, d'où pouvait-elle bien venir, cette mystérieuse musique qui
charmait nos oreilles, cette harmonie lointaine, singulièrement
intense et pourtant si douce qu'elle semblait un chant du ciel.
D'où pouvait-elle bien venir? Pas de la terre, bien sûr, puisque nous
étions du moindre îlot loin d'une vingtaine de milles, au bas mot.
D'un bateau voisin, alors?
Sans doute.
Malheureusement, une forte brume du matin nous masquait tout objet à
plus d'une encâblure.
Et la musique continuait, divinement énervante et déchaînant dans nos
coeurs je ne sais quelle folle angoisse.
--Que pensez-vous de cela, docteur? fis-je au médecin du bord.
--Ça, répondit-il, c'est le plus curieux cas d'hallucination
collective que j'aie jamais constaté.
À ce moment, le soleil se mit à briller, la brume eut une violente
déchirure et brusquement se volatilisa dégageant une mer de miroir.
C'était féerique.
Alors, sur tout le pont, ce fut une grande clameur.
À un mille, environ, par bâbord, un grand vapeur naviguait sur nous.
Un beau bateau, ma foi, mais étrangement peinturluré; la coque toute
bariolée de vives couleurs, les mâts et les cheminées pareils à des
mirlitons.
Un immense pavois de fantaisie complétait le tout.
Bientôt, on put lire son nom à l'avant: _Eden-Boat_.
J'avais souvent entendu parler de l'_Eden-Boat_, mais, je l'avoue,
jamais je n'avais cru à son existence, pas plus qu'à celle du vaisseau
fantôme. (Ceux qui naviguent dans les mers du Sud sont connus pour
leur grande imagination et leur éternel bluffage.)
Cependant, l'_Eden-Boat_ arrivait sur nous.
On distinguait facilement des gens installés sur les passerelles, et
parmi ces personnes des dames vêtues de toilettes claires.
La grande musique mystérieuse s'était tue et maintenant nous
entendions un bizarre orchestre qui jouait, diablement, _Tararaboum de
hay_.
On distinguait de tout dans cet orchestre, des binious, des
castagnettes, des banjos, des instruments de cuivre, des mandolines,
etc.
Une chaloupe à vapeur aussi drôlement accoutrée que l'_Eden-Boat_ nous
accosta.
Un monsieur sauta à notre bord et après avoir présenté ses hommages
au commandant, nous adressa un boniment extraordinaire sur le ton
qu'emploient les managers de cirques forains pour faire valoir leurs
«numéros exceptionnels».
L'_Eden-Boat_ était bien ce qu'on nous avait raconté déjà: un endroit
de plaisir flottant où toutes les _rigolades_ (comme disent les
Parisiens) se trouvent réunies: comédie, serio-comic concert,
pantomime et bars servis par de fort jolies filles volontiers peu
farouches.
Pas un homme dans cet équipage, d'ailleurs cosmopolite, qui ne joue
supérieurement d'un instrument de son pays: des nègres du banjo, des
Espagnols de la guitare, etc., etc.
Ce qui me toucha le plus, ce fut de voir deux pauvres Bretons
(déserteurs de la flotte française, disait-on), qui soufflaient du
biniou avec, parfois, des larmes dans les yeux.
Quant à la grande et étrange musique qui nous avait si fort affolés le
matin, c'était un orgue, mais un orgue tel qu'il nous émerveilla tous.
L'air comprimé, qui sert ordinairement à ces instruments, se trouve
remplacé, dans celui-là, par de la vapeur à très haute pression.
Selon la forme et la dimension des trous par lesquels s'échappe
cette vapeur, on obtient tous les sons de la gamme, depuis les plus
suraiguës stridences jusqu'à des contrebasses inconnues dans n'importe
quel orchestre.
L'_Eden-Boat_ est, en somme, une institution d'une moralité
contestable, mais offrant néanmoins de grandes ressources pour la
distraction de ces pauvres longs courriers qui restent souvent des
mois sans toucher terre.
Pour ma part, je ne regrettai point les vingt-cinq dollars que me
coûtèrent mes deux heures de séjour à bord de ce curieux bâtiment.
* * * * *
_(Passage supprimé pour faire plaisir à M. Bérenger.)_
LE NOUVEAU RECRUTEMENT
Tous les journaux ont récemment parlé du projet qu'on avait, au
ministère de la guerre, d'abaisser de quelques centimètres la taille
des conscrits bons pour le service.
La nouvelle est exacte, mais incomplète, et les travaux qui agitent en
ce moment les bureaux de la guerre sont d'une telle envergure, que nos
bons ronds-de-cuir ne peuvent se défendre de quelque vertige.
Et il y a quoi!
Je tiens de M. Bertillon, fonctionnaire dont l'indiscrétion est
généralement reconnue (surtout de ceux qu'il a mensurés), de curieux
détails sur cette réforme militaire dans laquelle il joue un important
rôle consultatif.
... Vous savez qu'actuellement le classement par rang de taille se
fait dans les compagnies, de sorte que chaque compagnie de l'armée
française se compose de petits hommes, de moyens hommes et de grands
hommes.
Cet état de choses n'est pas sans causer mille difficultés dans
l'habillement des militaires, chaque magasin de compagnie devant
recéler des effets de toutes les tailles et de toutes les pointures,
d'où encombrement, fouillis, et perte énorme de temps dans
l'équipement des troupes en cas de mobilisation.
C'est à ces multiples inconvénients que va obvier le nouveau système.
Dorénavant, le classement se fera sur l'ensemble des régiments.
Un certain nombre de _types_ d'hommes, correspondant au nombre des
régiments, sera établi _anthropométriquement_, de telle façon que
_tous_ les hommes du même régiment auront _tous_ l'ensemble des mêmes
pointures, depuis les godillots jusqu'au képi.
Les voyez-vous d'ici, les avantages du nouveau système.
La guerre éclate, les hommes rallient leur dépôt: cinq minutes après,
voilà tout mon monde habillé, équipé, armé, prêt à marcher. Vive la
France!
Je vois sur vos lèvres s'épanouir la fleur de l'objection grincheuse:
--Oui, me dites-vous, cela est fort joli; mais le temps gagné à ce
rapide équipement ne sera-t-il pas compensé par celui perdu à courir
après des régiments forcément éparpillés?
Si le soldat dunkerquois jouit d'une pointure qui le désigne pour la
garnison de Biarritz, par exemple? le trajet ne le rapprochera pas
sensiblement de la frontière, dites-vous.
Cela est prévu, bonnes gens, et des dépôts seront organisés, pour le
cas de mobilisation tout le long d'une frontière que je crois inutile
de désigner plus clairement.
Tout est prévu, d'ailleurs, même le cas où le réserviste grandit,
grossit, maigrit, etc., etc.
Chaque année, une revue _anthropométrique_ aura lieu dans les
chefs-lieux de canton, et, selon les modifications survenues dans la
pointure de l'homme, ce dernier sera affecté dans un régiment adéquat.
Avais-je point raison de dire, en commençant, que nous allions
assister à une des plus importantes réformes militaires que nous ayons
vues depuis la suppression du service de sept ans?
Ne quittons pas le ministère de la guerre sans signaler le bruit qui
court de la suppression du sabre pour les officiers d'infanterie.
Cet ustensile serait remplacé par une forte canne à épée, beaucoup
moins encombrante que le sabre et rendant, pendant la marche, de réels
services.
Très appuyée par certains, cette modification rencontre également
beaucoup de détracteurs.
LÉGÈRE MODIFICATION À APPORTER DANS LE COURS DE LA SEINE
L'hygiène de notre capitale au cours des hautes températures,
provoquées par l'été, est, au dire des meilleurs connaisseurs,
déplorable en tous points, déplorable, déplorable...
Un des facteurs les plus importants de cet affligeant état de choses
consiste en la traversée de Paris par la Seine (la _malseine_, comme
dit notre vaillant maître Aurélien Scholl).
Contaminée par les égouts, dès son entrée dans Paris, la rivière
charrie les miasmes les plus putrides, les brouillards les plus
pernicieux avec, brochant sur le tout, un petit fumet de bouillon de
culture peu piqué des hannetons.
Il y a longtemps que j'ai proposé la suppression radicale de cet
inconvénient, et combien simple!
1° Établir à Charenton un barrage qui prohibe à la Seine son entrée
dans Paris;
2° Diviser le fleuve en deux courants qu'on canalisera dans les fossés
des fortifications (élargis au besoin);
3° Réunir au Point-du-Jour ces deux courants qui, à partir de ce
moment, reprendront en commun leur ancien cours.
Les avantages que présenterait la réalisation de ce projet sont
innombrables et, peut-être même, incalculables.
D'abord, assainissement de Paris.
Ensuite, importance énorme et plus-value données à toute cette zone
inutile, ridicule et périphérique qui enserre les fortifs.
Et puis (c'est là le clou charmant de l'entreprise), quel parc
miraculeux, unique au monde, ce serait pour Paris que celui qu'on
pourrait ainsi créer dans le lit abandonné de la Seine, depuis
Charenton jusqu'à Auteuil!
Sans compter qu'en cas de siège, ce parc servirait à la culture de
mille céréales et autres légumes nutritifs, ainsi qu'à la pâture de
toutes sortes de bestiaux alimentaires.
Je vous entends d'ici, les gros malins, ricaner et me foudroyer de
votre objection:
--Et les égouts? Les ferez-vous couler dans votre magnifique parc,
cher monsieur Allais? Eh bien, alors, il sera chouette, votre
magnifique parc, et parfumé!
Calmez-vous, bonnes gens, calmez-vous.
Rien de ce qui est humain ne saurait me demeurer étranger, même la
question des égouts.
Loin d'être une nuisance, les égouts de Paris, dans mon nouveau
projet, joueront un rôle décoratif, d'agrément et de charme.
Connaissez-vous ces filtres au charbon qui transforment le barbotage
le plus nauséeux en onde cristalline?
Voilà ce que j'utiliserai (en plus grand, naturellement).
Je filtrerai les égouts et j'amènerai l'eau claire ainsi obtenue
dans de gracieux ruisselets au doux murmure, émaillés de coquettes
rocailles.
Si ces messieurs des ponts et chaussées veulent se mettre, dès lundi
prochain, à l'ouvrage, le travail pourra se trouver terminé au jour de
l'ouverture de l'Exposition, en 1900.
Oui, mais voilà, la routine, les bureaux!...
RÉFORMES IMPORTANTES DANS LE RÉGIME POSTAL