rappelle les plus tristes pages de notre histoire.
Puis, soudain, un grand silence.
Les vainqueurs repus s'endorment sur les cadavres mi-rongés des
victimes: l'ordre règne à Varsovie.
Recommandation importante: Pour arriver à créer une race de ces souris
fratricides il faut, bien entendu, se servir d'animaux des deux sexes,
mais pour accomplir l'oeuvre de la destruction, ne lâcher que des
femelles, beaucoup plus féroces que les autres et incapables ensuite
de procréer des lignées de rongeurs qui se retourneraient un jour
contre nous.
Si l'année prochaine, il subsiste une seule souris en France, avouez
que ce ne sera pas de ma faute.
UTILISATION MILITARO-VÉHICULAIRE DU MOUVEMENT OSCILLATOIRE DU BRAS
GAUCHE CHEZ LES TROUPES EN MARCHE.
Ce titre seul, à la rigueur, me dispenserait d'en dire plus long, si
mon contrat avec mon éditeur ne stipulait point, de ma part, un
nombre minimum de lignes, et si, d'ailleurs et surtout, ma conscience
exigeuse ne m'incitait à pousser davantage une aussi pâle ébauche.
La vérité, c'est que j'arrive de Montargis, bourgade dont le nom seul
nous dispense d'en dire plus long sur le sublime dévouement de sa race
canine.
Pour ce qui est de la Fidélité poussée jusqu'au Sacrifice, le chien de
Montargis tient, sur l'échelle de l'estime générale, le même rang que
l'oie du Capitole dans le domaine de la Vigilance.
(Et même--pourquoi ne le dirait-on pas puisque voici justement une
parenthèse?--quels admirables résultats ne donnerait-il pas, le
croisement de ces deux sortes de bestiaux pour la création d'une race
spécialement applicable à la garde et à la défense des habitations
isolées!)
Mais toutes ces considérations nous entraînent loin de notre sentier.
Ainsi que l'a dit notre digne maître Franc-Nohain:
_Revenons
À nos moutons_.
Or donc, pour employer la forte expression de Chincholle, j'assistai
récemment, _comme par une sorte de hasard prémédité_, à une expérience
des plus intéressantes accomplie au 89° d'infanterie sous les ordres
et d'après l'inspiration du bien connu lieutenant Th. Machin.
... Les personnes qui habitent une ville de garnison ne sont point
sans avoir remarqué le mouvement oscillatoire et même _pendulaire_,
dirait l'ami Serpollet, qu'imprime la marche au bras gauche du
vaillant petit pioupiou français.
Il va sans dire que si ces messieurs portaient l'arme sur l'épaule
gauche, ce serait le bras droit qui profiterait de ce balancement.
Après une dizaine d'années d'un labeur opiniâtre, le lieutenant
Th. Machin est arrivé à utiliser ce phénomène, et cela le plus
ingénieusement du monde.
Des cordes tendues que les hommes tiennent de la main gauche, cordes
qui correspondent à un treuil placé sur une voiture, lequel treuil met
en mouvement des bielles, lesquelles bielles, finalement, actionnent
les roues de la dite voiture.
C'est désormais la suppression des chevaux et mulets attelés aux
voitures régimentaires: et voilà, du coup, une énorme économie
réalisée sans que les hommes en aient le moins du monde à pâtir, car
il est démontré qu'ainsi employé, le travail d'une trentaine d'hommes
correspond, sans trace de fatigue pour ces derniers, à l'effort d'un
cheval.
Pour plus de détails, consulter le numéro de _l'Illustration_ de la
semaine prochaine qui publiera, sur ce sujet, d'intéressants croquis
et dessins avec le portrait du lieutenant Th. Machin.
SUPPRESSION DE LA BOUE PAR UN PROCÉDÉ FORT SIMPLE, MAIS AUQUEL IL NE
FALLAIT PAS MOINS SONGER.
J'ai raconté, dans le temps, à quelques centimètres de la place où
vous lisez ces lignes, le curieux accident dont je fus témoin et
auquel beaucoup de personnes ne crurent point devoir fournir la
moindre foi.
Un immense chaland, relatais-je, chargé de papier buvard, s'étant
heurté contre une des piles du Pont-au-Change, une voie d'eau se
déclarait et aussitôt le chaland coulait, lui et sa marchandise, au
fond de la Seine.
En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, le chargement de
papier buvard absorbait l'eau de la rivière, d'où brusque et énorme
abaissement du niveau de la Seine, abaissement qui faillit un instant
friser la dessication complète.
Mais bientôt arrivèrent les pompiers, et la Seine ne fut pas longue à
reprendre son étiage normal.
Tel est le fait divers que j'avais fidèlement raconté à mon million et
demi de lecteurs.
Beaucoup de ces messieurs et dames protestèrent.
Les uns m'accusèrent formellement d'être un «blagueur» (sic), et
de relater à plaisir des désastres qui n'avaient lieu que dans mon
imagination.
D'autres se refusèrent à croire que le papier buvard fut d'un
emploi assez considérable pour provoquer à lui seul d'aussi fortes
cargaisons.
L'épithète de «blagueur», je la renvoie à ceux qui m'en affublèrent.
Quant aux personnes qui m'accusèrent d'exagérer les transactions
en matière de papier buvard, je les prie seulement d'assister aux
expériences qui vont avoir lieu sur la chaussée des boulevards, à
partir de lundi prochain.
Elles y verront de gigantesques rouleaux semblables, en plus grand,
à ceux dont se servent les bureaucrates pour sécher l'encre de leur
écriture.
Ces rouleaux, de 1m 80 de diamètre, traînés par des chevaux, seront
promenés sur nos principales artères à seule fin d'éponger la boue qui
les souille.
Dire qu'il a fallu quatre-vingt-trois ans (ce papier a été inventé en
1804 par le vénérable abbé Buvard qui lui donna son nom), pour penser
à une application si simple et pourtant si avantageuse d'un produit
tellement connu!
Ne récriminons pas trop, mais félicitons-nous au contraire d'en finir
avec la boue, cet humide fléau qui souille nos souliers, le bas de nos
pantalons et celui des jupes de nos compagnes.
Et pourquoi n'élèverait-on point une statue à feu Buvard, à ce modeste
et utile citoyen?
LE CAMBRIOLAGE DE L'OBÉLISQUE
(Fait-Divers)
Dans la nuit de mercredi à jeudi, deux gardiens de la paix, opérant
leur ronde, place de la Concorde, ne furent pas peu surpris en
apercevant de la lumière qui filtrait à travers l'une des crevasses de
l'Obélisque de Louqsor.
Tout d'abord, ils se crurent le jouet d'une illusion.
Mais, en s'approchant, aucun doute ne leur fut permis et les braves
agents se virent forcés de se rendre à l'évidence: une lueur filtrait
par la crevasse.
Positivement, une lueur filtrait.
Un peu ahuris, les agents firent le tour du monument et ne purent que
se convaincre de cette étrange réalité: il y avait de la lumière dans
l'Obélisque.
À grands pas, ils rentrèrent au poste, signalèrent le fait au
brigadier qui n'hésita pas à envoyer quérir le commissaire de police.
Ce magistrat crut d'abord à une mystification.
--C'est probablement, dit-il en ricanant, le concierge de l'Obélisque
qui aura oublié de souffler sa chandelle.
Sur l'insistance du brigadier, le commissaire se décida à se porter
sur les lieux, et force lui fut bien de constater que les agents
n'avaient point la berlue.
D'un bond, ces messieurs franchirent la grille et vinrent appuyer leur
oreille contre la paroi extérieure de l'édifice.
Dans l'intérieur du vieux monument égyptien, résonnaient des
bruits d'orgie, des chocs de verres, des propos sacrilèges et
blasphématoires, des refrains populaciers, d'obcènes poésies.
Un rapide examen permit à ces messieurs de constater qu'aucune porte,
dissimulée ou non, ne permettait l'accès dans l'Obélisque.
Les malfaiteurs avaient donc dû pénétrer par en dessous.
* * * * *
Ce n'est pas une petite affaire que de réveiller les agents du Service
des Égouts à trois heures du matin.
Il le fallut bien, pourtant.
Ajoutons que ces braves fonctionnaires ne regrettèrent point leur
repos interrompu, car le spectacle qu'ils eurent à contempler sortait
véritablement du banal.
Partant d'une petite branche d'égout (rarement explorée), des
malfaiteurs avaient pratiqué un long trou qui venait aboutir juste
au-dessous de l'Obélisque.
De là, et verticalement, grâce à des instruments _ad hoc_, une
patience inaltérable et une énergie qui, mieux appliquée, aurait
produit de grandes choses, ces bizarres cambrioleurs avaient réussi
à évider l'antique bloc de granit, ne lui réservant qu'une épaisseur
d'un centimètre à peine.
* * * * *
Quand, précédés du commissaire ceint du son écharpe, les braves agents
pénétrèrent dans l'Obélisque, quatre individus, deux hommes à
face patibulaire et deux filles dites de barrière, s'y trouvaient,
s'adonnant à la plus crapuleuse orgie.
Pour ne point mentir, ces personnages n'étaient point rangés autour
d'une table circulaire.
L'exiguïté du local les avait contraints à s'espacer sur une échelle
verticale en fer creux, dérobée dans un grand magasin non loin du pont
Notre-Dame.
Pour se communiquer aliments ou breuvages, ces indélicats personnages
employaient le système américain dit _up and down_, c'est-à-dire
que celui d'en bas passait litre ou charcuterie variée à son voisin
d'au-dessus, lequel en faisait autant, et ainsi de suite.
* * * * *
Tout ce joli monde a été envoyé au Dépôt.
GRANDE INTELLIGENCE D'UNE TOUTE PETITE CHIENNE
J'ai dit assez de mal des chiens, j'ai assez blâmé leur platitude et
leur servilité, j'ai assez souvent bafoué ces pauvres cabots pour leur
rendre, aujourd'hui, un semblant de tardive justice.
Je proclame donc que les chiens sont très intelligents et même plus
intelligents qu'on ne croit.
Les exemples de chiens malicieux foisonnent dans les traités spéciaux
où il est question de l'esprit des bêtes, mais je ne crois point qu'un
cas pareil à celui qui suit ait jamais figuré dans un de ces recueils.
L'histoire m'en a été contée par une jeune femme dont l'excessive
frivolité n'enlève rien au charme de son commerce.
Je laisse la parole à cette évaporée:
--Imaginez-vous, mon pauvre monsieur, que j'ai failli perdre Jip, ma
petite Jijip, la petite Jijip à sa mémère (_baisers répétés sur
le noir et frais museau de Jip, dérisoire échantillon de la race
canine_).
Oui, monsieur, Jip avait pris la clef des champs. Oh la vilaine qui a
fait de la peine à sa mémère! Jip s'était tiré des papattes, un beau
matin, et sans son collier, encore!
Ah! mon pauvre monsieur, si vous m'aviez vue! Une folle, monsieur, une
vraie folle!
Immédiatement, j'envoie tout mon monde dans les environs. Jip! Jip!
Jip!
Pendant toute la journée, on n'entendit que ce cri dans le quartier!
La nuit vient: pas de Jip!
Ah! mon pauvre monsieur, la nuit que j'ai passée! Je n'en souhaiterais
pas une semblable à mes pires ennemis.
Dès le lendemain, on va chez l'imprimeur et on lui commande des tas
d'affiches: «Il a été perdu une petite chienne, etc., etc., répondant
au nom de Jip, etc., etc., le signalement, etc., etc., l'adresse,
etc., etc., récompense, etc., etc.,» enfin, tout ce qu'il fallait
pour retrouver cette petite horreur. (_Baisers frénétiques comme plus
haut._)
En deux heures, toutes ces affiches étaient collées sur les murs de
Paris (je croyais même que c'était plus long à exécuter, ce travail).
La journée se passe, nulle Jip! Le soir tombe, nulle Jip! Sur nous la
nuit se prépare à étendre ses voiles, pas plus de Jip que sur la main!
Tout à coup, je pousse un cri d'horreur!
Mes yeux venaient de se fixer sur un spécimen de l'affiche en
question: _Il a été perdu_... etc...
Cet imbécile d'imprimeur n'avait-il pas écrit Gyp au lieu de Jip, vous
savez bien Gyp, comme le nom de cette dame qui écrit des choses si
amusantes!
Tout était à refaire.
J'allais me jeter sur un canapé eu poussant des sanglots inarticulés
quand voilà ma femme de chambre qui entre en criant: «Jip! Jip! Jip
est retrouvée!»
Et cette abomination de Jip qui se jette à moi, folle de joie!
Dans l'antichambre, il y avait un homme mal mis, un individu, je
crois, qui me dit avoir trouvé Jip dans un quartier perdu, du côté de
la rue de Rivoli. Il l'avait reconnue d'après le signalement donné par
l'affiche, l'avait appelée Gyp! Gyp! et rapportée docile à sa pauvre
mémère en pleurs. Et voilà!
Ainsi, cette petite bête avait parfaitement compris, quand on
l'appelait _Gyp_, qu'il se commettait une erreur, et que c'est bien
d'elle, _Jip_, qu'il s'agissait.
Combien d'hommes qui s'appellent Durand ne se retourneraient pas si on
les appelait Martin, même s'il s'agissait de leur salut!
CONTE DE NOËL
_A Georges Darien, auteur de cet admirable_ Voleur _qu'on devrait voir
dans toutes les mains vraiment dignes de ce nom._
Notre meilleur jour, à nous autres cambrioleurs, ou, pour parler plus
exactement notre meilleure nuit, c'est la nuit de Noël.
Surtout dans les départements.
Principalement dans certains.
Dans ceux (vous l'avez deviné) où la foi subsiste, fervente, candide,
au coeur de ces bons vieux vrais Français, comme les aime Drumont
(Édouard).
En ces naïfs districts, c'est encore plus par allégresse que par
devoir religieux que les fidèles accourent à la messe de minuit,
et, dans cette assemblée, c'est plus des poètes qui rêvent que des
chrétiens qui prient.
L'étoile... les rois mages... l'étable... le Bébé-Dieu sur son dodo
de fins copeaux... la jolie petite Maman-Vierge rose d'émoi et un peu
pâle, tout de même, et fatiguée de recevoir tant de monde qui n'en
finit pas d'arriver, d'entrer, de sortir, de bavarder... et dans un
coin, le menuisier Josef, quelque peu effaré, un tantinet ridicule
(d'ailleurs, amplement dédommagé depuis par un fort joli poste fixe au
Séjour des Bienheureux).
* * * * *
C'était le mille-huit-cent-nonante-troisième anniversaire de cette
date bénie.
Et cela se passait à A. sur B. (département de C. et D.).
Une sale nuit!
Un ciel gorgé d'étoiles.
Pas un nuage.
Une pleine lune, toute ronde, aveuglante, bête comme elle-même.
On se croirait dans quelque hall monstrueux éclairé par une
électricité en délire.
Ah! oui, ça va être commode tout à l'heure de travailler, dans ces
conditions-là!
Un joli coup, pourtant:
Rien que des bijoux, de l'argent, des valeurs au porteur, dont--les
imbéciles!--ils ont noté les numéros sur un petit carnet enfermé dans
le même tiroir que les valeurs.
Je vais être forcé d'entrer par le jardin, derrière.
Il y a un chien.
Heureusement, les boulettes à la strychnine n'ont pas été inventées
pour les... je suis bête... elles ont été justement inventées pour les
chiens.
En attendant que la messe sonne, je pioche mon plan.
Une merveille de plan, dressé par un camarade, lieutenant de génie
fraîchement démissionné pour raisons qui ne regardent que lui.
Oh! le joli plan, si précis!
Un aveugle s'y reconnaîtrait.
Et il y a des gens qui veulent supprimer l'École Polytechnique!
Enfin, minuit!
Voici la messe qui sonne.
Un silence.
Tout le monde est à l'église.
* * * * *
Ouah! ouah! ouah!
Te tairas-tu, sale cabot!
Tu as faim? Tiens, boulotte cette boulette, boulette cette boulotte!
Pattes en l'air, le fidèle chien de garde bientôt contracte un silence
religieux.
Me voilà dans la place!
* * * * *
Me voilà dans la place!
Mais, plus vite encore, me voilà sur le toit!
Car a surgi, revolver au poing, un homme sur lequel je n'étais pas
en droit de compter, un homme qui faisait des réussites au lieu
d'acclamer la venue du Sauveur!
Cet homme gueule comme un putois.
Je me trotte!
--Par ici! par ici! crie l'homme.
Des sergots, des pompiers me pourchassent.
... La balade sur les toits n'est généralement pas d'un irrésistible
attrait; mais, par la neige, ce sport revêt je ne sais quelle
mélancolie.
Tout à coup, des cris de triomphe: «Nous le tenons! Nous le tenons!
Ah! vieille fripouille, ton compte est bon!»
Ce n'est pas moi qu'ils tiennent.
Alors qui?
Je risque un oeil derrière la cheminée où je me cramponne.
Les hommes de police étreignent les bras, la tête, la torse d'un
pauvre vieux qui se débat.
Et une grande pitié me saisit.
Celui qu'ils ont pris pour moi, pour le cambrioleur, c'est le Bonhomme
Noël, en train d'apporter dans les cheminées des cadeaux pour les
gosses, de la part du petit Jésus.
LA MAISON VRAIMENT MODERNE
--Eh bien, mon vieux Cap, que pensez-vous de cela?
--De quoi?
Je tendis au Captain le numéro du _Journal_ en lequel Marcel Prévost
traitait, avec son autorité et son charme coutumiers, la question de
la maison moderne.
D'un rapide coup d'oeil, d'un de ces coups d'oeil que l'aigle le plus
perspicace n'hésiterait pas à signer, notre vaillant camarade eut
bientôt fait de dévorer la dite chronique.
Puis il haussa les épaules, et d'une attitude qui lui est familière:
--Votre ami Prévost, dit-il, me semble bien ingénu de tant s'effarer
pour un monte-charge à ordures ménagères et pour le chauffage des
W.-C.
--Vous avez vu mieux que cela, Cap?
--Enfant!
--Dans les Nouvelles-Galles du Sud, sans doute?
--Pas si loin, dans la région Nord du Canada, à Winnipeg; j'ai vu la
maison idéalement construite pour ce climat, glacial l'hiver, torride
l'été.
--Calorifères? Ventilateurs?
--Mieux que cela! J'habitai l'immeuble qui, durant la rude saison, se
trouve toujours du côté du soleil...
--Ah! mon vieux Cap!... On ne me la fait plus, celle-là! je la
connais!
--Qu'est-ce que vous connaissez?
--Il y a à San-Remo un hôtel qui, entre autres alléchances, met sur
son prospectus cette curieuse indication: «_Grâce à une ingénieuse
combinaison, toutes les chambres de l'hôtel sont exposées au Midi._»
Or, l'ingénieuse combinaison, la voici: L'hôtel, fort mince, ne
comporte qu'une épaisseur de chambres, lesquelles, naturellement, ont
toute la même orientation, celle du Midi. Si c'est ça que vous appelez
la maison idéale!
--Quand vous aurez fini de parler, je causerai.
--Allez.
--Semblable à votre hôtel de San-Remo, ma maison de Winnipeg est assez
étroite, puisqu'elle ne comporte que l'épaisseur de deux pièces; mais
ce qui fait sa singularité, c'est qu'elle est posée sur un immense
chariot qui tourne sur des rails circulaires.
--Je commence à comprendre.
--Ma maison est une maison tournante. Sur le devant, sont placées
chambres de maîtres, salles à manger, salons, etc.; sur le derrière,
cuisines, chambres de domestiques, niches à belles-mères, etc. Pendant
l'hiver, saison où le moindre rayon de soleil est ardemment béni, ma
maison, dès le matin exposée au ponent, tourne, tourne, jusqu'au soir,
où elle se trouve virée vers le plein couchant, pour recommencer le
lendemain.
--Très ingénieux.
--Pendant l'été, l'été torride de ces parages, on opère le manège
contraire et l'on peut ainsi fuir l'horreur des calcinants midis.
--Admirable!
--Nous voilà loin, n'est-ce pas, mon cher, de la maison moderne et
Marcel Prévost, aux tuyaux émaillés qui empêchent les microbes de
remonter dans l'appartement!
* * * * *
--Un petit _corpse reviver_, Captain?
--Volontiers! fit Cap.
SUPPRESSION DES OCÉANS, MERS, FLEUVES ET, EN GÉNÉRAL, DES DIFFÉRENTES
PIÈCES D'EAU QUI GARNISSENT LA SURFACE DU GLOBE.
--Moi, dit une dame, avec un accent anglais, je l'ai visité le
_Hohenzollern_. C'est un magnifique bateau.
Suit la description détaillée de l'impérial bâtiment.
Tous, dans le wagon, nous écoutions la dame, n'épargnant aucun effort
pour donner à nos physionomies l'apparence de l'intérêt le plus
passionné.
Seul, dans un coin, un monsieur âgé ne semblait goûter aucun plaisir
au détail de cette tudesque et flottante splendeur.
Bientôt, même, il perdit patience, haussa les épaules et grommela:
--Des bateaux! Ah! oui, parlons-en! Quelque chose de propre, les
bateaux! Et à quoi ça sert-il, je vous le demande un peu?
--Pardon, monsieur, l'interrompis-je poliment: les bateaux, c'est
encore ce qu'on a trouvé de mieux pour aller sur l'eau.
--Pardon vous-même! répliqua le vieux monsieur. J'ai trouvé mieux que
cela, moi qui vous parle!
--Mieux que des bateaux?... pour aller sur l'eau?
--Oui, monsieur, pour aller sur l'eau!
--Ah! par exemple!... Je ne suis pas curieux, mais je voudrais bien
savoir...
--Il ne tient qu'à vous, monsieur. Si vous voulez me faire l'honneur
de venir chez moi, je vous ferai assister à de curieuses expériences.
Et il me tendit sa carte: _Duc de Pauvrelieu, château de Pauvrelieu,
près Salbec-en-Auge_.
J'avais beaucoup entendu signaler ce vieux gentilhomme comme un
fier original, mais c'est la première fois que je me trouvais en sa
présence.
Je n'eus garde, comme vous pensez bien, de manquer à son alléchante
invitation.
Le domaine de Pauvrelieu, comme tous les domaines qui appartiennent à
des gens lotis d'une idée fixe, est un domaine fort négligé.
De l'herbe pousse emmy les allées, et les vieux arbres séculaires ne
perdraient rien à être ébranchés en de plus fréquents laps.
.... Nous étions arrivés au fond du parc devant une assez grande
surface plane dont je ne m'expliquai pas, tout d'abord, la nature.
Un immense manège, eût-on dit, un manège à air libre et couvert d'une
forte couche de sciure de bois.
--Qu'est-ce que c'est que ça, d'après vous, me demanda brusquement mon
hôte.... Ne cherchez pas, vous ne trouveriez pas: c'est un étang.
--Un étang?... Un étang sans eau, alors.
--Un étang plein d'eau, au contraire mais dont l'eau est recouverte
d'une couche de liège grossièrement pulvérisé.
--Je commence à comprendre.
--Cette couche de liège pulvérisé a une épaisseur de trente
centimètres, épaisseur suffisante pour supporter, non seulement le
passage des gens, mais encore la circulation des voitures.
--C'est à peine croyable.
--L'expérience en est à votre portée.
En effet, nous nous acheminâmes sur le liège du bonhomme et je
constatai que nous n'enfoncions nullement.
On avait la sensation de marcher sur un tapis élastique, sur un
matelas de caoutchouc, et _on n'enfonçait pas_.
Le duc de Pauvrelieu enfourcha un vieux tricycle et fit plusieurs
tours sur la pièce d'eau.
Même résultat.
--Eh bien! triompha le bonhomme, êtes-vous convaincu, maintenant?...
Car, ce qu'on fait sur un étang, rien n'empêche de le réaliser en
grand sur la mer.
--Oh! permettez...
--Je prévois vos objections et je vais les démolir l'une après
l'autre, ainsi que le ferait un tireur habile pour les pipes d'un
établissement forain.
Et, en effet, ce diable d'inventeur me convainquit totalement.
Seulement, dame, il eu faudrait du liège, pour couvrir toute la
surface liquide du globe, il en faudrait!
Le duc a calculé qu'en mettant de la bonne volonté dans tous les pays
civilisés de la terre, en contraignant tous les citoyens du monde
entier à cultiver du liège dans leurs propriétés, sur le bord des
routes, partout enfin où peut pousser le liège, il suffirait d'une
vingtaine d'années pour arriver à un résultat définitif.
Mais aussi, quel résultat!
Plus de marine! Plus de ces coûteux et fragiles bateaux à la merci
d'un coup de vent ou d'une collision!
Et le railway direct entre Paris et New-York (trois jours et demi de
voyage).
Je n'insiste pas sur tous les progrès, sur tous les avantages
qu'apporterait à l'humanité la réussite de cette magnifique
entreprise.
Malheureusement, l'Angleterre est là, l'Angleterre moins disposée que
jamais à négliger sa toute-puissance maritime, l'Angleterre égoïste et
mercantile, l'Angleterre, en un mot, toute prête à étrangler dans son
oeuf l'idée splendide et civilisatrice du duc de Pauvrelieu!
POST-SCRIPTUM
Un monsieur qui s'intitule ingénieur international m'adresse une
lettre en laquelle il reproche aigrement au duc de Pauvrelieu,
l'auteur de ce projet, de s'être inspiré d'une idée à lui, idée qu'il
développa jadis dans les journaux spéciaux.
Il s'agit des _routes flottantes_, dont le souvenir est encore vivace
(c'est l'ingénieur international qui l'affirme) chez toutes les
personnes qui s'occupent sérieusement (_sérieusement_ est souligné)
des progrès de l'humanité.
Comme son nom l'indique, la _route flottante est une longue queue de
solides radeaux mis bout à bout, mouillés en mer au moyen d'ancres et
de chaînes à ressort.
Ces chaînes à ressort permettent à nos radeaux de se disjoindre
momentanément pour donner passage aux bateaux; après quoi lesdits
radeaux n'ont plus qu'à se rabouter[7].
[Note 7: Le vrai mot français est _raboutir_; mais, je ne sais pas
pourquoi, ce mot-là me dégoûte.]
De forts bourrelets _ad hoc_ atténuent les inconvénients du heurt et
du frottage.