Nous fûmes assez fréquemment sévères à l'égard de l'Administration

des postes et télégraphes pour ne pas lui marchander, aujourd'hui,

les félicitations que lui méritent ses récentes et heureuses

modifications.

Citons d'abord les perfectionnements apportés dans la confection de la

colle des timbres-poste.

Jusqu'à présent, cette colle était constituée par de la gomme

arabique, substance insipide et quelque peu ridicule.

Dorénavant, la gomme arabique sera additionnée d'une légère quantité

de sucre et aromatisée à des parfums divers, vanille, fraise, citron,

etc., selon le prix du timbre; ainsi le timbre d'un centime sera

simplement édulcoré avec de la réglisse, de l'économique réglisse.

Mieux encore:

Diverses substances hygiéniques et même pharmaceutiques seront

incorporées dans la colle du timbre et permettront à maint employé de

grande administration de suivre un traitement sans manquer son bureau.

La liste de ces drogues vient d'être définitivement arrêtée par un

commission spéciale de médecins présidée par un praticien dont nul

ne songera, je crois, à discuter la haute compétence: j'ai nommé le

docteur Pelet.

Nous aurons des timbres au baume de tolu pour ceux qui toussent,

d'autres au bicarbonate de soude pour les gastralgiques, à la digitale

pour les cardiaques, etc., etc.

Messieurs les pharmaciens ne seront pas contents. Je le regrette pour

eux; mais citez-moi, je vous prie, un progrès quelconque qui ne fasse

pas des victimes.

La dépense entraînée par toute cette droguerie philatéliste sera

amplement compensée par un accroissement notable dans le chiffre des

affaires.

Quels parents,--pour ne citer que cet exemple,--hésiteront à pousser

leur jeune fille chlorotique dans la voie d'une correspondance

effrénée, quand ils sauront que, grâce aux timbres ferrugineux, la

santé est au bout et que, bientôt, la chère enfant verra refleurir sur

ses pauvres petites joues pâles les vives couleurs d'antan?

Une autre réforme dont il convient de féliciter M. le ministre des

postes et télégraphes, c'est le remplacement de la _Caisse d'Épargne

Postale_ par la _Caisse d'Epargne Télégraphique_.

Avec l'ancien système, un capital exigeait environ quinze ans pour se

doubler.

Télégraphiquement, la même somme sera doublée en cinq ou six mois

(selon la saison).

Une bonne nouvelle, pour terminer:

L'administration se voyant à la tête d'un énorme stock de timbres de

vingt centimes, dont la mévente a été particulièrement accentuée cette

année, prend le parti de le liquider à perte.

Donc les 1er, 2, 3 et 4 juillet, Grande Liquidation de timbres de

_vingt centimes_, un peu défraîchis, au prix véritablement incroyable

de..................... 0 fr. 05

Pas une ménagère soucieuse de ses intérêts ne voudra manquer une telle

aubaine.

LA FABLE «LE SINGE ET LE PERROQUET»

À propos de perroquets, connaissez-vous la fable persane «le Singe

et le Perroquet», fiction si ingénieuse à la fois et si fertile en

enseignements de toutes sortes?

Vous ne la connaissez pas, dites-vous; je l'aurais parié.

Malheureusement, pour la bien dire, c'est la plume du vieux La

Fontaine qu'il faudrait ou celle du jeune Franc-Nohain, et je n'ai à

ma disposition aucun de ces deux ustensiles.

Contentons-nous donc pour cette fois d'une excellente prose à la

Fléchier, si j'ose m'exprimer ainsi:

Il y avait une fois dans le même palais un singe et un perroquet.

Et c'étaient, entre ces deux bêtes, d'éternelles discussions sur leurs

mérites personnels.

--Moi, disait le singe, je fais des grimaces comme l'homme. Comme

l'homme, je gesticule. Mes pattes de derrière sont des jambes et des

pieds, celles de devant des bras terminés par des mains. D'un peu

loin, on me prendrait pour un homme, un homme petit, mais un homme.

--Moi, disait le perroquet, je n'ai jamais eu la sotte prétention de

me faire passer pour un homme, mais de l'homme je possède le plus bel

apanage, la parole! Je puis dire de beaux vers et chanter d'ineffables

musiques.

--Je puis jouer la pantomime, ripostait le singe.

--La pantomime? ricanait le perroquet en haussant les épaules. La

pantomime, art inférieur, suprême ressource pour cabots aphones!

--Art inférieur! s'indignait le singe. Vous n'avez donc par lu la

dernière chronique de Mendès sur la pantomime?

--Non! répliquait le perroquet d'un ton sec.

Bref, le singe en tenait pour le Geste, le perroquet pour le Verbe.

Lequel était supérieur et plus près de l'humanité, du Geste ou du

Verbe? _That was the question._

Un jour, la querelle prit des proportions démesurées et nos deux

animaux furent bien près d'en venir aux... pattes!

Par bonheur, ce scandale fut évité grâce à un trait d'esprit de notre

singe, lequel eut le dernier mot:

--Vous grimacez, moi je parle! répétait le perroquet pour la millième

fois.

--Tu parles, tu parles, s'impatienta le singe; eh bien, et moi,

qu'est-ce que je fais, espèce d'imbécile, depuis une heure que nous

sommes là à discuter bêtement?

C'est pour le coup que le perroquet eut le bec cloué.

INGÉNIEUX TOURING

--Et vous, où allez-vous, cet été?

--En Afrique.

--En Afrique???

--En Afrique, oui. Nous allons, de part en part, traverser l'Afrique,

la très sombre Afrique, comme dit Stanley.

--Et ta famille, pendant ce temps-là?

--Ma famille m'accompagne.

--Ta femme?

--Ma femme.

--Tes petits garçons? Tes petites filles?

--Mes petits garçons, mes petites filles.

--Allons, tu es fou?

--Je suis sage.

--Tu es fou à lier.

--Chef-lieu Moulins... En quoi donc suis-je tant fou?

--Mais les fatigues d'une telle entreprise!... les dangers!...

--Tout prévu, mon ami. Ni dangers, ni fatigues... Simple balade en

voiture.

--En voiture?

--Une confortable et solide roulotte.

--Automobile?

--Non, à cause du difficile ravitaillement en combustibles.

--Traînée par des chevaux?

--Serin! Les tigres n'auraient bientôt fait qu'une bouchée de mes doux

solipèdes.

--Alors?

--Suis bien mon raisonnement: les chevaux connus sont pour être

volontiers dévorés par les tigres; mais le cas d'un tigre boulotté par

un cheval est infiniment plus rare.

--Je te l'accorde.

--Partant de ce principe, je fais remorquer ma roulotte par de braves

et vigoureux tigres.

--Admirable!

--Et pratique, mon vieux! La grosse affaire, c'était l'attelage,

c'était le harnais, quoiqu'en somme les vieux Romains aient déjà

résolu la question depuis des mille et des mille ans. Pour nous

autres, gentilshommes des temps modernes, fiers détenteurs des aciers

trempés et des pégamoïds, ce fut un jeu d'enfant que d'atteler ces

douze tigres à notre char.

--C'est égal, je ne serais pas rassuré.

--L'électricité est là pour un coup. Au moindre écart, au plus simple

bond, une solide décharge vient inculquer au turbulent camarade des

sentiments meilleurs. Nos tigres, d'ailleurs, comprennent vite la

haute noblesse de leur mission et la parfaite inutilité de leur

résistance.

--Pauvres bêtes!

--Pourquoi _pauvres bêtes_? Le travail qu'on exige d'eux est

insignifiant, leur nourriture régulière, grâce à la justesse

impeccable et à la longue portée de nos armes.

--Vous ne craignez pas d'être attaqués par d'autres fauves?

--À ses vertus d'infatigable tracteur, le tigre joint l'inconsciente,

mais réelle qualité de chien de garde. Dans un campement de tigres, on

n'a qu'à dormir sur les deux oreilles.

--Tous mes compliments! Peut-on jeter un coup d'oeil sur

l'installation?

--Les tigres nous attendent à Trieste, mais la roulotte est là, dans

la cour.

Très élégante, très bien comprise, garnie de ces meubles en bambou

si solides et légers à la fois qu'on trouve chez Perret et Vibert,

la roulotte de mon ami n'attendait plus pour filer que son étrange

attelage.

Tant il est vrai qu'au jour d'aujourd'hui, les conceptions les plus

paradoxales sont le plus près de la réalisation!

VENGEANCE FUNÈBRE

Après une torpeur de cinquante et des années, la petite ville de

Salbec se décida, par un beau matin d'été, à se réveiller, enfin.

Salbec, cité jadis florissante, douée par la nature d'une admirable

situation et de mille agréments divers, possède un grave inconvénient:

c'est d'être habitée par des Salbecquois, répugnante et morne

peuplade.

Aussi, Salbec, en ces derniers temps, connut-il les affres de la

dégringolade industrielle, commerciale et financière.

L'esprit de la population y est mesquin, incompréhensif, haineux.

Tout verbe initial, tout geste nouveau, toute idée un peu fraîche

trouvent en le Salbecquois un ennemi farouche et résolu.

Soyez seulement vêtu pas tout à fait comme lui, le Salbecquois dira de

vous: _Ça ne doit pas être grand'chose de propre, ces gens-là!_

Si vous vous occupez d'art ou de littérature, oh! alors, vous êtes

réputé du coup dangereuse canaille et faiseur de dupes!

Sorti de ces accès de méchanceté bête, et d'une fâcheuse tendance à se

mêler des affaires des autres, le Salbecquois retombe dans sa torpeur.

Et pourtant, par une belle journée d'été, Salbec se réveilla.

Quelques habitants grouillèrent, se réunirent dans les cafés,

nommèrent des présidents d'honneur et décrétèrent qu'il fallait faire

quelque chose.

Quelque chose! Oui, mais quoi?

Organiser des fêtes! Oui, mais quelles fêtes?

Les uns voulaient un concours d'orphéons, les autres des régates;

certains parlaient de courses de vélocipèdes, et chacun n'entendait

pas démordre de son idée.

Pour en finir, on décida de convoquer dans une salle de la mairie

toutes les personnes que la question intéressait, et de nommer un

comité des fêtes chargé de ramener dans Salbec l'animation, la gaieté

et les affaires.

Parmi les candidats aux fonctions de comitard, se trouvait un monsieur

fort riche et récemment installé dans le pays.

Pour une raison ou pour une autre, ce gros rentier ne fut point élu,

déboire qui lui causa une irritation plus vive que ne le comportait un

aussi mince sujet.

--Ah! c'est comme ça, vitupéra le monsieur riche. Eh bien! je me

vengerai.

Et le monsieur riche se vengea.

--Les Salbecquois, raisonna-t-il, ne veulent pas de moi pour organiser

des divertissements; alors, je vais leur organiser des enterrements.

N'allez pas croire trop vite qu'il tua des citoyens de sa main: le

procédé eût été excessif.

Il se contente de payer aux plus humbles trépassés de riches

et décoratives obsèques avec les grosses cloches qui ne vibrent

d'habitude que pour les opulents trépas.

À chaque décès, avisé par un employé de la mairie, il se présente dans

la famille du mort et, sous un fallacieux prétexte, lui fait cadeau

d'un enterrement de première classe avec tout le tralala de prêtres,

de chantres, d'enfant de choeur clamant par les rues de Salbec leurs

funèbres psaumes.

Et _bing, bang, beng!_ on n'entend plus que le gros bourdon désolant

de la paroisse.

Complètement démoralisé, le comité des fêtes a donné sa démission.

Ce n'est pas encore cette année que les affaires reprendront à Salbec.

TABLE DES MATIÈRES

* * * * *

Pages

Un point d'histoire rectifié 1

Georgette s'est tuée! 5

Triste fin d'un tout petit groom 11

Gaudissart s'amuse 17

De l'inutilité de la matière 23

La sécurité dans le chantage 29

Sentinelles, veillez! 35

Un bizarre accident 41

Pénibles débuts 47

La science et la religion--enfin--marchant la

main dans la main 53

Le droit de bouchon 59

Une étrange complexion 63

Sceptique enfance 69

Au pays de l'or 73

L'incorrigible Snob 79

Fâcheuse erreur 85

Morales relatives 89

Nouvelles et graves complications diplomatiques 95

Les hôtes de Castelfêlé 101

Le petit garçon et l'anguille 111

Le théâtre de Bigfun 117

Clara ou le bon accueil princièrement récompensé 121

De quelques réformes cosmiques 127

La question des chapeaux féminins au théâtre 133

Le pauvre gendre 139

La douleur marche, bras dessus bras dessous, avec

l'économie (panneau décoratif) 145

Bottons nos animaux domestiques, mais bottons-les

bien 149

Le talent finit toujours par trouver son emploi 155

Domestiquons 161

Autre mode d'utilisation de la baleine 169

Black and White 175

Résultat inespéré 179

Nouveau traitement du ver solitaire 185

La graphologie mise en défaut par une simple jeune

fille amoureuse, il est vrai 189

Souris myophages 195

Utilisation militaro-véhiculaire du mouvement oscillatoire

du bras gauche chez les troupes en marche 201

Suppression de la boue par un procédé fort simple,

mais auquel il ne fallait pas moins songer 205

Le cambriolage de l'obélisque (fait-divers) 209

Grande intelligence d'une toute petite chienne 215

Conte de Noël 221

La maison vraiment moderne 227

Suppression des océans, mers, fleuves et en général

des différentes pièces d'eau qui garnissent la surface

du globe 231

Sauvegarde des bicyclettes 241

Astuces d'un pêcheur 247

Charcutage esthétique 253

Chacun son métier 259

L'Éden-Boat 265

Le nouveau recrutement 273

Légère modification à apporter dans le cours de la

Seine 279

Réformes importantes dans le régime postal 283

La fable «le singe et le perroquet» 287

Ingénieux Touring 291

Vengeance funèbre 297

End of Project Gutenberg's Pour cause de fin de bail, by Alphonse Allais

Pour cause de fin de bail OEuvres anthumes · 第 7 / 7 段