J'ai cru qu'il devenait fou.

--Parfaitement, mon ami, je chante des morceaux d'opéra dans les

phonographes de la maison Lioret!

DOMESTIQUONS

Mon vieux camarade Bourdarie ne se contente pas, comme voudrait

l'insinuer l'oncle Francisque, à collectionner des chaussettes pour

nos joyeux Congolais, mais il applique encore toute son énergie au

salut et à la conservation de l'éléphant d'Afrique. Il en démontre

la facile domesticabilité et décrit les mille services que ce robuste

animal pourrait rendre à la grande cause de la colonisation.

La voix de Bourdarie sera-t-elle écoutée?

J'en doute: les gens sont si bêtes!

Comme c'est intelligent, n'est-ce pas? d'avoir sous la main des

serviteurs gratuits, vigoureux, et de les tuer au lieu de s'en servir.

Et pourtant, que serait l'humanité sans les bêtes, je vous le demande

un peu?

Voyez-vous d'ici les bénéfices du pari mutuel, si les chevaux ne

consentaient parfois à donner un petit coup de main à cette entreprise

(un petit coup de pied plutôt).

Et la charcuterie? Dites-moi un peu à quoi se réduirait cette

florissante industrie sans le concours infatigable que n'a cessé de

lui apporter--avec quel désintéressement!--le cochon, depuis tant de

siècles[5].

[Note 5: Je m'aperçois un peu tardivement que cet exemple marche

à l'encontre de ma thèse. Il sera supprimé dans les prochaines

éditions.]

Je pourrais multiplier les exemples, mais le temps me manque (le train

qui emporte ce papier part à 10 h. 41 et il est en ce moment, 10 h.

30, sans compter que je suis à cinq bonnes minutes de la gare).

Je voulais en arriver à la baleine.

La baleine n'est pas ce qu'un vain peuple pense: un gros poisson qui

sert à fabriquer des baleines de parapluie ou de corset.

La baleine est un mammifère des plus avisés doublé d'un cétacé qui,

mieux employé et utilisé vivant, rendrait à l'homme d'ineffables

services, lui traînerait ses esquifs à des vitesses inconnues jusqu'à

ce jour et à des tarifs parfaitement rémunérateurs.

L'expérience en a été faite il y a deux ans par M. Adrien de Gerlache,

le hardi marin belge qui explore actuellement les rives enchanteresses

du Pôle Sud.

Il y a deux ans, M. de Gerlache fit un voyage vers ces régions, à bord

de son trois-mâts le _Jules Renard_.

Un jour qu'il se promenait sur une banquise de _Moeterlinckland_, il

aperçut une pauvre baleine qui venait de s'y échouer, à bout de force

et portant à son flanc une large blessure déterminée par le contact un

peu vif de quelque harpon.

Bref, elle avait sur elle tout ce qu'il faut pour injustifier

l'expression si connue: rigoler comme une baleine.

Loin d'achever l'infortunée, M. de Gerlache, n'écoutant en lui qu'une

clameur de pitié, pansa la pauvre bête et parvint à la guérir.

Mais, auparavant, elle avait mis bas deux petits baleineaux, ou

plutôt un petit baleineau et une petite baleinelle, deux amours, que

l'équipage baptisa gaiement Léopold et Cléo.

* * * * *

Les personnes qui n'ont jamais connu de baleine en bas âge ne

peuvent point se faire une idée de la douceur, de l'espièglerie et de

l'intelligence de ces jeunes êtres.

La baleine, même parvenue à l'âge adulte, n'a qu'un défaut, son

extrême timidité.

Connaissant par expérience la grossièreté et la trivialité des

matelots de tout pavillon, les baleines ne voient pas plutôt surgir

près d'elles quelque pirogue chargée de ces personnages sans retenue,

que, le rouge au front, elles plongent immédiatement au plus profond

des eaux.

Grosses bêtes!

Les animaux qui nous occupent en ce moment, la mère et ses deux petits

n'échappaient point à la loi commune.

D'une timidité de jouvencelle, ils eurent beaucoup de peine à prendre

un contact sérieux avec l'équipage du _Jules Renard_.

Et Dieu sait pourtant si les braves marins y mirent de la

complaisance!

Très éprouvée par sa blessure et sa double maternité, la mère baleine

n'arrivait pas à allaiter suffisamment ses rejetons.

Ce fut alors un spectacle touchant.

Les rudes hommes de mer, touchés de tant d'infortune, n'hésitèrent pas

à prélever sur leur nécessaire de quoi alimenter l'intéressant trio.

Tout le lait concentré du bord y passa.

On essaya bien de procurer aux bébés quelques nourrices sous forme de

vaches marines, mais ces dernières y mirent si peu d'entrain qu'on dut

bientôt renoncer à l'entreprise.

Cependant, les baleineaux croissaient et prenaient de la force.

Tout effarouchement de leur part disparut, et, même, ils accouraient

au moindre appel de leur nom.

Le capitaine Adrien de Gerlache eut un jour l'idée d'utiliser ses

élèves au remorquage de ses canots et de faire ainsi concurrence à ses

propres _bear-boats_.

(Le _bear-boat_ est un léger bâtiment fort en usage dans les contrées

arctiques et même antarctiques. Imaginez une barque propulsée par une

hélice qu'actionne la rotation d'une cage circulaire mue par un ours

blanc qui se trouve à l'intérieur, dispositif analogue aux engins de

nos climats actionnés par des écureuils.)

En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, un ingénieux matelot

avait taillé, dans la peau des morses, deux superbes harnais qui

allèrent, tel un gant, à Léopold et à Cléo.

Et les voilà partis au large avec une vitesse de quinze à vingt noeuds

à l'heure, pendant des cinq ou six heures sans dételer.

Malheureusement, la campagne prit fin et le _Jules Renard_ dut

regagner Anvers, son port d'attache.

Les adieux furent littéralement déchirants, mais il fallait se

quitter, car on apercevait déjà l'embouchure de l'Escaut, rivière

universellement connue pour son manque d'hospitalité à l'égard de la

baleine.

Mais qu'importe! L'expérience était faite et le premier jalon posé.

M. de Gerlache est retourné au Pôle Sud, il s'y trouve actuellement

pour encore deux ans.

Quand il reviendra, nul doute que la question ne soit définitivement

résolue.

La civilisation en général, et la navigation en particulier, auront

fait un grand pas.

AUTRE MODE D'UTILISATION DE LA BALEINE

N'est-ce point inconcevable que l'homme si habile à faire des animaux

ses utiles auxiliaires n'ait jamais songé à utiliser, autrement que

pour ses parapluies, cet énorme et vigoureux cétacé qui a nom baleine?

Ce n'est pas seulement par ses fortes dimensions et par sa vélocité

peu commune que se recommande la baleine; les navigateurs sont

d'accord pour proclamer sa vive intelligence et son attachement

sincère à tout être humain non pourvu de harpon.

Donc, messieurs, de grâce, ne tuons plus la baleine, faisons-en plutôt

notre alliée fidèle, notre grosse amie.

Comment utiliser la baleine?

1° En l'attelant à des navires comme on attelle un cheval à une

voiture.

L'expérience en a été faite avec la plus complète réussite au Pôle Sud

par le capitaine Adrien de Gerlache, avec ses deux baleineaux

Léopold et Cléo (j'ai raconté cette piquante aventure, en de récentes

colonnes).

2° En se servant de la baleine elle-même comme bateau.

Tout de suite, vous pensez à Jonas, n'est-ce pas, mes amis, et vous

vous imaginez que je vais vous raconter des histoires de l'Ancien

Testament.

Détrompez-vous, je n'eus jamais la prétention d'enfourner des marins

dans les estomacs méphitiques des baleines. La position y serait

malpropre et dénuée de confort. Non, le procédé dont je vais avoir

l'honneur d'entretenir ma riche clientèle est infiniment plus moderne.

Il est dû à l'heureuse initiative, couronnée de succès, du capitaine

américain Moonson, un brave garçon dont le nom est bien connu de tous

nos lecteurs.

Voici de quelle façon manoeuvre l'ami Moonson.

Dès qu'il a capturé une baleine, il l'enferme dans un bassin assez

étroit pour qu'elle ne puisse prendre aucun exercice, et il la gorge

de nourriture.

À ce régime, la pauvre bête a bientôt fait d'engraisser terriblement.

Quand elle se trouve au mieux de sa forme (quelques baleines arrivent

ainsi à doubler de volume), le capitaine Moonson la délarde en prenant

toutefois la précaution de l'endormir au chloroforme.

Il la délarde, comprenez-vous bien?

C'est-à-dire qu'il lui enlève les énormes paquets de graisse qu'elle a

sous la peau, aux deux flancs.

Moonson obtient de la sorte des espaces vides dans lesquels il

introduit deux vastes coffres en ébonite épousant la forme exacte de

la cavité produite.

Au bout de quelques jours, notre baleine, soigneusement pansée, est

guérie de sa petite opération et ne demande qu'à reprendre la mer.

Moonson prend place alors dans un des coffres, son matelot dans

l'autre, et adieu va! Vogue la galère.

La direction se fait électriquement, les deux nageoires pouvant être

immobilisées par un courant.

Une supposition: Vous voulez virer tribord, vous n'avez qu'à faire

passer votre courant dans la nageoire gauche et réciproquement. Rien

n'est plus simple, comme vous voyez.

La baleine est mise dans l'impossibilité de plonger, grâce à des

flotteurs adaptés de chaque côté.

D'ailleurs, les plus petits détails sont prévus, et nul doute que ce

nouveau mode de navigation ne se généralise bientôt.

Moonson se propose de venir prochainement de New-York à Paris sur son

curieux appareil. Je lui prédis un vif succès de curiosité.

BLACK AND WHITE

Mon Dieu! qu'elle était jolie, la première fois que je la rencontrai

dans je ne sais plus quelle rue des Batignolles!

Oh! ses grands yeux d'un noir si profond!

Oh! la copieuse torsade de sa chevelure d'un noir également si

profond!

Oh! sa toilette toute noire de grand, grand deuil!

Une supposition que cette jeune fille eût été négresse: alors, elle

eût été toute noire, toute noire.

Heureusement que non.

Sa peau, au contraire--oh! sa peau!--était d'un blanc!...

Imaginez-vous du lait dans lequel, un tout petit moment, on aurait

fait macérer un menu fragment d'ambre clair.

C'est ainsi qu'elle m'apparut, blanche et noire, évoquant l'idée d'une

magnifique épreuve de gravure à l'eau-forte, due au burin de quelque

maître génial et charmant.

Elle me plut beaucoup.

Je ne le lui envoyai point dire, et, peu de semaines après cette

rencontre, je devenais l'heureux époux de celle que j'avais

baptisée, déjà en l'ignorance provisoire de son état civil, miss

Black-and-White.

Tout le temps que dura son deuil[6], ma vie s'étira en extase

incessée.

[Note 6: Elle était en deuil d'un sien oncle, colonel belge,

lequel mourut héroïquement d'une pneumonie aiguë, après avoir eu un

cheval tué sous lui d'un chaud et froid.]

Au bout de l'époque indiquée par le code des convenances, son grand

deuil subit un déchet de cinquante pour cent.

(Je veux ainsi dire qu'elle prit le demi-deuil, et je ne suis pas

fâché de protester, en passant, contre cette anomalie. On ne devrait,

selon moi, porter le demi-deuil que pour les parents qui sont à moitié

morts, ne vous semble-t-il pas?)

Puis vint le jour où ce dernier demi-deuil tomba de lui-même.

Alors, ce fut l'innommable torture.

L'ex-miss Black-and-White révéla des goûts de la plus criarde

polychromie.

Véritablement, certaines pièces de sa toilette se réclamaient de

couleurs inconnues chez les pires aras des forêts brésiliennes.

Le tout assorti avec un parti pris d'inharmonie et de mauvais goût

fort agressifs.

Mes observations, douces ou rageuses, obtinrent le même résultat,

à savoir celui que récolterait un tout petit enfant décochant des

chiquenaudes sur le pilier N.-O. de la Tour Eiffel.

Parfois, je m'indignais:

--C'est dégoûtant! j'ai épousé une eau-forte et voici qu'aujourd'hui

j'ai pour femme une image d'Épinal!

Mais ma petite compagne était butée.

--Je ne reprendrai du noir, se plaisait-elle à répéter, que le jour où

je serai veuve.

--J'eus la très forte envie de me tuer... pour voir.

Une courte réflexion me fit revenir à une attitude plus sensée.

Et puis, sacrifier une existence humaine uniquement pour la simple

couleur d'une toilette de dame, me parut excessif.

Je me contentai alors de tuer sa mère, démarche qui produisit,

d'ailleurs, le même effet, à ce point de vue un peu spécial.

Depuis ce jour, j'ai retrouvé ma petite Black-and-White de l'année

dernière, et je suis bien heureux.

RÉSULTAT INESPÉRÉ

Je reçois de ma très gracieuse amie miss Sarah Vigott, fille du

major Vigott, actuellement en garnison à Malte, la lettre suivante de

laquelle je me ferais scrupule de changer la plus pâle intonation.

«Bien cher camarade,

» Il faut que je vous raconte une chose qui va vous émerveiller

excessivement fort.

» Quinze jours passés environ, après souper, la nuit paraissait

splendid avec une claire de lune si belle que nous pensions tous à

faire un léger promenade dans le jardin, avant le lit.

» Alors, combien forte était notre stupéfaction quand nous voyons

notre jardin tout noir, tout plein de ténèbres obscures, tant que nous

cognons contre nous-mêmes!

» Pourtant, partout ailleurs, le temps était tout à fait lumineux et

si bien nous apercevions dans la mer les bateaux pêchants que nous

pouvions compter leurs plus petites cordages.

» Alors, voilà que la frayeur de cette mystère refroidit notre sang et

frissonne notre peau.

» Le petit Fred pleurait, car il disait que c'était la fin du monde.

» Oh! si noir, ça était partout dans notre parc, si noir!

» Notre parc, c'est une terrasse située en haut qui voit sur la mer et

qui n'a pas des murs autour pour faire l'ombre.

» Papa aussi devenait très ennuyé, quand nous entendions subit Jim (le

plus vieux de mes frères) qui riait avec grands éclats.

»--Quelle matière avez vous, Jim, disait papa, de rier si fort en

cette instant?

»--Je ris, répondait Jim, parce que, en cette instant, c'est la plus

comique chose de tout l'univers.

» Et comme il nous voyait chacun si inquiète, il expliquait nous la

terrible mystère.

* * * * *

» Vous savez, bien cher camarade, quelle attention nous payons à tous

vos travaux scientifiques, à vos si intéressantes découvertes.

» Chaque fois que vous publiez une nouvelle idée, immédiatement nous

la pratiquons à la maison.

» Quelquefois, ça ne réussit pas, d'autres fois, le résultat dépasse

l'espérance.

» Pour cette chose de vers-luisants que vous vous êtes occupé cet été,

l'affaire était tout à fait bonne.

» Nous suivions attentivement votre recommandation et nous obtiennons

maintenant de magnifiques bêtes avec une lumière très forte et très

durante.

» Quand vous disiez que les vers-luisants éclairent vert parce qu'ils

nourrissent avec la verdure et qu'ils pouvaient éclairer rouge

quand ils mangent la rougure ou mauve quand c'est la mauvure, cette

observation est positivement exacte.

» Plus de cent fois nous faisions cette amusante expérience et

toujours le résultat n'était jamais contraire.

» Ainsi cette fameuse nuit que vous disais que notre pauvre jardin

était si ténébreux malgré cette magnifique claire de lune, eh bien!

c'est mon frère Jim qui avait amusé à donner aux vers-luisants toute

la journée avant, à manger des tulipes noires que nous avons dans

notre jardin, des tulipes si noires!

» Tout le monde dans notre maison vous embrasse et moi aussi deux

fois, et même si vous voulez, un peu plus.

» Heartly yours,

» SARAH VIGOTT.»

Toute la question maintenant est de savoir si miss Sarah Vigott ne

s'aurait pas payé ma fiole, comme disent les gens.

Oh! ces Anglaises!

NOUVEAU TRAITEMENT DU VER SOLITAIRE

Au risque de passer pour un cosmopolite de bas étage, pour un

sans-patrie, pour un Gannelon, je vais publier ici la lettre d'un

Allemand.

En certains cas, la voix de l'humanité doit couvrir toute autre

clameur, même celle de notre chère nation. N'est-ce point votre avis?

Et puis, il s'agit de médecine, question qui, tel l'art, ne comporte

point de frontières.

Voici le principal fragment de la lettre en question de mon Bavarois.

(On voudra bien en excuser les légères incorrections grammaticales).

* * * * *

«Je voulais vous voir à mon passage dans Paris, mais le temps manque

et je vous écris ce billet pour vous faire savoir le moyen qu'un

de mes amis, qui est un médecin à Anspach, vient de trouver pour

débarrasser ses malades du ver solitaire, si ils l'ont.

» Mon intention avait été de l'envoyer à ma revue de médecine de

Paris, si j'aurais écrit français mieux et comme un médecin ici.

» Comme on m'a dit que vous êtes très influent, peut-être vous

pourriez le publier, ce serait un bon service à rendre pour

l'humanité.

» Donc, Herr Professor Ruhlmann, mon ami, a chez lui un gros ver

solitaire qu'il nourrit richement et qu'il est en train d'habituer.

» Si un malade en a un dans le corps, il ordonne une sévère diète

pendant quatorze jours.

» Le ver du malade dépérit, il n'a plus bientôt aucune force.

» Alors H. Prof. Ruhlmann, fait avaler au malade le gros sien, la tête

en avant, mais pas tout entier, car il garde la queue dans sa main.

» Le gros rencontre l'autre qui est très faible, il se bat avec lui et

le mange.

» Puis, H. Prof. Ruhlmann le retire doucement en arrière et le malade

est débarrassé.

» À la vérité, ce système a réussi mal au premier essai, parce que le

gros s'est fixé dans l'intestin du malade et il n'a pas voulu sortir,

le pauvre homme a fallu le garder complètement, de sorte que il en a

deux maintenant.

» Mais c'était sans doute que le gros n'avait encore aucune habitude

de ce qu'il devait faire et H. Prof. Ruhlmann fera un nouveau essai

bientôt.

» Je vous ferai connaître le résultat.»

* * * * *

Je ne sais pas au juste ce que pensera l'Académie de Médecine de ce

bien curieux procédé, mais je crois être l'interprète de tous nos

lecteurs en remerciant Herr Professor Ruhlmann (de Munich) de son

intéressante communication.

LA GRAPHOLOGIE MISE EN DÉFAUT PAR UNE SIMPLE JEUNE FILLE AMOUREUSE, IL

EST VRAI

La graphologie, longtemps considérée comme une science à côté, prend

aujourd'hui une éclatante revanche.

Ça durera ce que ça durera, mais, pour le moment, les graphologues

sont bien contents.

La cause de cette agitation? Inutile, n'est-ce pas d'y insister;

d'autres que moi s'en chargent, et j'ai juré de ne, tant que je serai

vivant, écrire plus jamais le mot _bordereau_.

* * * * *

Ah! la graphologie!

J'ai raconté jadis qu'un graphologue fut poussé, par la conscience

qu'il mettait à son art, jusqu'aux extrémités les plus regrettables.

Ayant un beau jour découvert dans sa propre écriture les signes

indéniables auxquels on reconnaît l'assassin, le voilà qui s'en va

vers le commissaire de police le plus voisin et le prie de le mettre

en état d'arrestation.

--Vous arrêter, fait le magistrat, pourquoi?

--Parce que je suis un meurtrier.

--Vous avez tué quelqu'un?

--Pas encore, mais je tuerai.

--Qui?

--Je n'en sais rien, mais je tuerai. Je tuerai puisque je suis,

graphologiquement et, à n'en point douter, un terrible assassin.

Le commissaire envoya coucher le maniaque.

Qu'arriva-t-il?

Il arriva que notre graphologue, irrité de n'être pas pris au sérieux,

tua, en rentrant, son concierge, avec un fort couteau à découper et

revint, couvert de sang, vers l'incrédule magistrat:

--Me croirez-vous une autre fois? disait-il d'un air triomphant.

Les histoires arrivées aux graphologues ne sont pas toutes d'aussi

funèbre ton.

J'en connais une, entre autres, en laquelle il apparaît clair comme

le jour que le plus subtil devin en écritures peut être roulé par une

innocente fillette à peine ornée de vingt et un printemps.

Un vieux graphologue était le père de la délicieuse jeune fille en

question.

À plusieurs reprises, la pauvre enfant avait éperdument adoré

différents fiancés, mais, chaque fois, son vieux maboul de père lui

avait fait le coup de l'écriture.

--Tu n'épouseras pas ce garçon-là, ma fille!

--Pourquoi, papa?

--Parce que, ma chérie, à sa façon de mettre les points sur les i, je

devine qu'il ne tarderait pas à te mettre les siens sur la figure.

--Il a l'air si doux, pourtant!

--L'air n'est rien, l'écriture est tout.

La pauvre petite commençait à se désespérer sombrement, car douze

fiancés avaient été balancés déjà.

Un treizième soupirant se déclara.

--Celui-là, décida la jouvencelle, celui-là, il n'y a pas de tonnerre

de Dieu qui m'empêchera de l'épouser!

Et elle fit comme elle l'avait dit.

Un soir, le vieux têtu était à dîner en compagnie de sa charmante

fille, quand la bonne apporta une lettre.

--Je n'ai pas mes lunettes, dit le bonhomme, lis-moi cette missive.

--Tiens!... C'est un mot de Monsieur Albert.

(Monsieur Albert était le nouveau fiancé.)

--Monsieur Albert, continua la jeune fille, s'excuse de ne pouvoir

venir ce soir, comme il l'avait promis.

--Attends un instant, fifille, je vais quérir mes bésicles et étudier

de près l'écriture de ce gaillard.

Fifille pâlissait.

Ce qui d'abord sautait aux yeux dans l'écriture de Monsieur Albert,

c'en était l'extraordinaire déclivité.

Signe de dépression, de faiblesse, de manque d'énergie.

* * * * *

... De même que l'amour donne des ailes, il procure du génie.

Les trois ou quatre lignes de Monsieur Albert étaient tracées non

point sur du papier à lettres, mais sur un de ces cartons dont se

servent les personnes qui n'ont que quelques mots à écrire.

En quatre coups de ciseaux, pendant que le bonhomme cherchait ses

toujours égarées lunettes, la jeune fille avait modifié la forme du

carton de telle sorte que l'écriture du fiancé, au lieu de tomber au

bas de la page, se relevait, au contraire, conquérante, luronne...

--À la bonne heure! fit le vieux papa. Voilà enfin l'écriture d'un

lascar! Qui est-ce qui aurait dit ça, à le voir!

Ajoutons, pour rassurer toute la partie saine de nos lecteurs, que le

mariage eut lieu peu après et que les deux jeunes gens, parfaitement

heureux, rigolent beaucoup quand on parle chez eux de la graphologie

infaillible.

SOURIS MYOPHAGES

Consultez nos excellentes ménagères, elles seront unanimes à vous

affirmer que les souris sont la plaie des maisons et _plaie_ ne me

semble pas trop fort.

Mille procédés sont en usage en vue de supprimer ces intolérables

parasites.

Quelques personnes arrivent à ce résultat en infligeant subrepticement

aux souris une alimentation des plus toxiques, tord-boyaux,

mort-aux-rats ou autres.

D'autres attirent insidieusement la gent trotte-menue en des pièges

d'où elle ne sort que pour être livrée au trépas.

Le chat est également fort employé, son instinct le poussant à la

destruction de nos petits ennemis.

Certains inventeurs ont préconisé différents systèmes qui se signalent

surtout par leur originalité.

Rappellerai-je brièvement le procédé de M. de Gautier de la

Hulinière, le célèbre créateur de _l'air factice des montagnes_ (dont

j'entretiendrai prochainement mes lecteurs)?

M. Gautier de la Hulinière fait périr ses souris, rats, cancrelats,

punaises et autres nuisances au moyen d'un simple chaud et froid.

De grands feux allumés durant quelques jours par toute sa maison sont

brusquement éteints un beau soir, les portes et fenêtres sont alors

ouvertes à tous ballants et la pleurésie fait son oeuvre.

Quelle bête résisterait à ce régime?

(Inutile d'ajouter que ces messieurs et dames habitent, pendant cette

expérience, un autre séjour.)

Évidemment, l'idée est ingénieuse, mais la pratique en est-elle bien

commode? Je ne le crois pas.

Je travaille la question de la destruction des souris depuis bientôt

un an, je la travaille sans relâche, et je puis affirmer que mon âme

ignore le découragement autant que s'il était encore à naître.

Je crois modestement avoir réussi.

Le fruit de mes veilles, je vous le livre, sans espoir d'autre

récompense que ma conscience satisfaite et la joie de nos ménagères

enfin rassurées sur leurs provisions.

Le système consiste à capturer quelques souris qu'on enferme dans une

boîte de fer blanc (autant que possible) et auxquelles on fait suivre

un traitement spécial.

Pas de pain, pas de grain, en un mot rien de végétal dans leur

alimentation.

De la viande, rien que de la viande.

La souris, qui, à l'état libre, est éminemment panphage, devient

carnivore avec une facilité surprenante.

Non seulement carnivore, mais carnassière, dois-je dire, et

cruellement carnassière.

Au bout d'un mois, toute souris soumise au régime exclusif de la

viande s'est transformée en une sorte de petit animal féroce qui

n'hésite pas à tuer ses congénères pour s'abreuver de leur sang et se

repaître de leur chair.

C'est à ce moment qu'on remet en liberté ces inexorables barbares.

Pour cause de fin de bail OEuvres anthumes · 第 4 / 7 段