Puis, vinrent des désespérés des deux sexes, amants malheureux, jeunes

filles délaissées, que tentèrent ce cabotinage et cette mise en scène

dans le trépas.

Enfin, le snobisme s'en mêla et beaucoup de personnes, sans raison

apparente, s'offrirent au rôle de victimes, simplement pour épater la

galerie.

Les gageures se mirent aussi à sévir, et il n'est pas rare de voir,

dans les bars de Melbourne et de Sydney, d'excellents pochards tenir

des paris dont l'enjeu est, tout bêtement, leur mort violente, mais

décorative, sur la scène du bon Bigfun.

Malgré ses frais énormes (certains de ces macabres protagonistes

touchant un millier de livres), notre imprésario a fait une fortune

considérable.

Quand la victime volontaire possède quelque talent et surtout une

jolie voix, le prix des places ne connaît plus de limites.

Ainsi, lorsque miss Th. K... consentit à jouer Juliette dans _Roméo_,

représentation qui se termina par son vrai suicide, les places les

plus modestes atteignirent des prix de vertige. (Un strapontin de

quatrième galerie fut payé par notre sympathique confrère de la presse

française M. Brandinbourg, pas loin de douze mille francs.)

Reste à savoir si le théâtre de M. Bigfun rencontrera à Paris sa vogue

de là-bas.

Je le crois, pour ma part, à moins qu'une campagne de sentimentalerie

niaise ne soit menée contre lui dans une certaine presse.

CLARA OU LE BON ACCUEIL PRINCIÈREMENT RÉCOMPENSÉ

(_Drame lyrique en deux actes_)

PREMIER ACTE

_La scène représente la grand'place d'un modeste village. Un vieillard

péniblement appuyé sur un bâton vient d'y arriver. Des enfants, les

uns goguenards, les autres pitoyables, contemplent le bonhomme et

l'entourent._

LES ENFANTS, _animés de sentiments divers_

Où vas-tu, blanc vieillard, par ces tristes novembres?

Cherches-tu quelque endroit où reposer tes membres?

Vas-tu chez l'Espagnol ou bien chez le Kroumir?

LE VIEILLARD, _bien las, si las_...

L'épave choisit-elle un lieu pour y dormir?

Que sais-je? Ah! mes enfants, voici la nuit qui tombe,

Peut-être, au lieu d'un toit, trouverai-je une tombe!

PREMIER ENFANT, _hypocrite_

Pourquoi ne viens-tu pas, alors, chez mes parents?

(Demande à mes amis qui s'en portent garants)

Ils te réserveront une place à leur table.

DEUXIÈME ENFANT, _rageur, au premier_

Dis plutôt, camarade, une place à l'étable;

Car ton père fort dur et ta mère sans coeur

Recevront ce pauvre homme avec un air moqueur.

TROISIÈME ENFANT, _fier_

Vieillard viens chez mon oncle. Il est garde champêtre.

Vois ces riches troupeaux qui s'en vont aux champs paître:

À leurs maîtres, il peut dresser procès-verbal.

QUATRIÈME ENFANT, _cossu_

Papa tient cabaret, épicerie et bal.

Chez lui, sans crainte, avant de reprendre ta route;

O pâle voyageur, viens-t'en boire une goutte.

CINQUIÈME ENFANT, _une petite fille_

Vivant d'une pension de veuve de sergent,

Ma mère, cher Monsieur, n'a pas beaucoup d'argent.

Mais, ce qui vaut bien mieux, elle est jeune et jolie.

LE VIEILLARD, _enthousiaste, à la petite fille_

De tous ces galopins, c'est toi la plus polie,

Blonde enfant! Conduis-moi jusques à ta maman

Car (je le sens déjà) je l'aime énormément.

_Le vieillard, tenant l'enfant par la main, s'éloigne dans la

direction de la maison de la petite.--Rideau._

FIN DU PREMIER ACTE

DEUXIÈME ACTE

_La scène représente un perron orné d'une vigne vierge rouge, devant

une maison rustique. Au lever du rideau, ils sont rangés là, tous les

trois, le vieillard tenant dans sa main gauche la main de l'enfant

et, du bras droit, enlaçant la taille de la jeune femme qui (la petite

fille n'a nullement exagéré) est en effet fort jolie._

LE VIEILLARD, _véhément_

Accourez tous, enfants, vieillards et hommes mûrs!

Celui que vous voyez aujourd'hui dans vos murs

N'est pas--et tant s'en faut!--ce qu'un vain peuple pense.

La bonté, tôt ou tard, trouve sa récompense.

_Désignant la jeune femme._

J'épouse cette dame au si charmant accueil.

Pour elle, ils sont finis, les sombres jours de deuil!

_Il l'embrasse._

Du bonheur mérité, Clara, voici l'aurore!

_Il la rembrasse._

Qu'un beau soleil d'amour te caresse et nous dore!

_Il l'embrasse de nouveau; puis, comme devenu la proie subite d'une

inconcevable frénésie, il arrache sa perruque, sa fausse barbe et

les guenilles dont il était revêtu. Il apparaît alors en joli homme,

sanglé dans une tunique de la meilleure coupe avec, sur la poitrine,

les palmes d'officier d'Académie, et au côté, une épée administrative.

Puis, il s'écrie:_

Si haut placé qu'il soit, honte à celui qui ment!

Je suis le sous-préfet de l'arrondissement.

_Tableau--Rideau_

FIN

DE QUELQUES RÉFORMES COSMIQUES

Dans un article récent de M. Sarcey, je relève le passage suivant:

«...Du reste, on ne saurait s'imaginer à quel point d'ingénuité, de

superstition, pour ne pas dire plus, en sont restés les gens de mer.

» N'ai-je point entendu, cet été, entendu de mes propres oreilles, à

Concarneau où je passai quinze jours avec ma famille, un brave homme

de pêcheur m'affirmer sans rire que le va-et-vient des marées n'était

dû qu'à l'influence de la lune, de la lune, oui, vous avez bien lu!

» Tous les efforts que je fis pour détromper ce naïf furent en pure

perte.

» Qu'est-ce que la lune venait faire là-dedans? m'acharnais-je à lui

demander. On ne s'attendait guère à voir la lune en cette affaire.

» Je ne sais pas si cette bizarre croyance, qui doit remonter aux

vieux Druides, est répandue chez tous les marins français, mais en

Bretagne et en particulier à Concarneau, elle est admise comme parole

d'évangile, et si d'aventure vous essayez de démontrer leur erreur à

ces nigauds, ils vous feront comme à moi, ils vous traiteront de vieil

imbécile...»

* * * * *

Mon cher oncle, je suis au désespoir de prendre parti contre vous,

mais ils avaient raison, les gens du Concarneau et d'ailleurs: c'est

vous qui avez tort.

Le mécanisme des marées ne connaît point d'autre ressort que

l'attraction lunaire.

Et ce sujet fut même, au cours de l'été passé, la thèse d'une fort

belle conférence que proféra M. Tristan Bernard au casino d'Étretat,

sous ce titre: _La terre aux terriens_.

M. Tristan Bernard y déplorait qu'une planète de l'importance de la

terre eût à compter pour la réglementation de ses marées avec--je ne

veux froisser personne, mais enfin!--avec ce pâle satellite qu'est la

lune.

Le savant cosmographe étudia les différents moyens proposés pour

échapper à cette influence et pour devenir maîtres chez nous, que

diable!

Un système de barrages fut celui qui me parut le plus pratique, mais

voici où je diffère d'avis avec M. Bernard: cette question qui n'est,

en somme, qu'affaire de vanité assez mesquine, mérite-t-elle tant

d'efforts et de si fortes dépenses?

Une autre entreprise, autrement intéressante celle-là et combien plus

pratique, pourrait se réaliser presque sans bourse délier.

Ne serait nécessaire que la parfaite entente d'un Congrès

international, composé de savants, de géographes, de calculateurs,

etc.

Suivez-moi bien.

Les deux pôles jouissent d'une basse température, chacun sait ça,

comme dit la chanson.

À quoi tient ce frigide état de choses?

Tout le monde vous le dira: à leur éloignement de l'équateur.

Si les pôles étaient près de l'équateur, on n'y verrait plus

d'icebergs, et les ours blancs se transformeraient en lamas.

Or, voulez-vous avoir l'obligeance de me dire ce que c'est que

l'équateur?

C'est une ligne _fictive_ (n'oubliez pas ce détail), _fictive_ et

périmétrique d'un grand cercle perpendiculaire à l'axe des pôles.

Qui nous empêcherait--je vous le demande un peu,--qui nous empêcherait

de la déplacer, cette ligne, puisqu'elle est fictive?

Car s'il y a quelque chose de facile à déplacer au monde, c'est bien

une ligne fictive, nom d'un chien!

On la ferait alors passer par les pôles qui dégèleraient bientôt et

offriraient plus de confortable aux navigateurs.

Voilà un projet pratique, simple, peu coûteux; mais les régions

équatoriales consentiront-elles?

Au nom de l'humanité, on saura les y contraindre à coups de canon.

LA QUESTION DES CHAPEAUX FÉMININS AU THÉÂTRE

Je possède une cousine, jeune encore, mais que le ciel a gratifiée du

plus exorbitant des sang-froids et d'un peu commun esprit de répartie.

Ajoutons qu'elle est veuve et qu'elle jouit d'une vingtaine de mille

livres de rente, ce qui n'a jamais rien gâté, n'est-ce pas? (Rien des

agences.)

La petite histoire qui vient de lui arriver n'est pas de nature, pour

vrai dire, à déranger l'ordre établi du firmament; mais comme elle

relève du tapis de l'actualité, je vais me permettre de vous la

narrer, si toutefois vous voulez bien m'y autoriser. Vous en mourez

d'envie, dites-vous.

Allons-y.

Il y a peu de jours, ou plutôt peu de soirs, ma cousine se trouvait au

théâtre en société de l'une de ses amies.

Ces deux dames occupaient chacune un fauteuil d'orchestre.

Tout à coup, elles se retournèrent, attirées par du vacarme.

Un gros monsieur, placé juste derrière ma cousine, menait un tapage

d'enfer.

--Y a-t-il du bon sens, hurlait-il, y a-t-il du bon sens, je vous le

demande, messieurs, à venir au théâtre avec un chapeau pareil!

(Ma cousine--elle est, d'ailleurs, la première à le reconnaître--était

affublée, ce soir-là, d'un chapeau un peu excessif pour assister à la

comédie.)

--Mais, madame, insistait le monsieur de plus en plus furibond, quand

on a un chapeau comme cela, on le laisse au vestiaire.

Et autres aménités semblables.

Ma cousine, laquelle se sentait légèrement dans son tort, ne répliqua

rien et, pour avoir la paix, se contenta de changer de place.

À quelques jours de là, ces deux mêmes dames se trouvèrent dans un

autre théâtre, toujours aux fauteuils d'orchestre.

Soudain, qui ma cousine aperçut-elle, installé juste dans le fauteuil

devant elle?

Vous l'avez deviné, astucieuses lectrices, c'était le gros et

tumultueux monsieur de l'autre soir.

Ce gros monsieur, non satisfait d'être de corps énorme, aggravait son

cas par une tête plus énorme encore, une tête énorme, énorme, qu'une

toison crépue hissait au fantastique dans l'énorme!

Et cela n'était encore rien, si on n'avait pas vu ses oreilles!

Oh! ses oreilles!

Imaginez-vous deux éventails plantés dans cette tête et plantés bien

perpendiculairement au plan des joues.

C'est alors que ma cousine sentit éclater au meilleur creux de son

coeur l'allègre fanfare des justes revanches.

--Y a-t-il du bon sens, s'écria-t-elle, empruntant au monsieur les

propres termes de son trivial répertoire, y a-t-il du bon sens, je

vous le demande, messieurs et mesdames, à venir au théâtre avec une

tête pareille et de telles _esgourdes_!

Ce fut au tour du monsieur à en mener beaucoup moins large que ses

oreilles.

--Madame, balbutia-t-il, madame.

--Mais, monsieur, insista ma cousine! quand on a une tête et des

oreilles comme cela, on les laisse au vestiaire. Madame l'ouvreuse,

veuillez débarrasser monsieur de sa tête et de ses oreilles, car,

interposés entre la scène et moi, ces appendices me prohibent en

totalité la vue du spectacle.

Le monsieur passa par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, sans

oublier les fameux rayons ultra-violets.

Après le premier acte, il prit son air de rien, et disparut sans qu'on

le revit par la suite.

Encore un, je le parie, qui n'osera plus hurler contre les chapeaux

féminins au théâtre, ou s'il hurle, ce sera tout bas.

LE PAUVRE GENDRE[4]

[Note 4: Cette histoire fut, bien entendu, écrite avant le trépas

du regretté M. Félix Faure.]

--Oui, monsieur, si le Président de la République savait ce que j'ai

été malheureux grâce à lui, il n'hésiterait pas à me décorer.

--Grâce à lui?

--C'est une façon de parler; je ne lui en veux pas, d'ailleurs, car,

à vraiment dire, Félix Faure n'a jamais rien fait contre moi; mais si

notre Président n'avait jamais existé ou si, seulement, il n'était pas

parvenu aux honneurs, moi, je serais le plus heureux des hommes.

--Daignez vous expliquer.

--Oh! mon Dieu, c'est bien simple: Je suis marié à une charmante

femme que j'aime beaucoup et qui me le rend bien. Malheureusement, mon

épouse a une mère...

--Et cette mère est votre belle-mère?

--On ne peut rien vous cacher à vous!.......

Ce détail n'aurait, à la rigueur, que peu d'importance; mais voici le

terrible de la chose: jadis, alors qu'elle n'était qu'une simple jeune

fille comme vous et moi, ma belle-mère fut demandée en mariage, par un

jeune homme qui s'en trouvait, paraît-il, éperdument amoureux et qui

ne lui était pas du tout indifférent. Les parents de ma belle-mère,

jugeant la situation du jeune homme pas en rapport avec la fortune de

leur demoiselle, s'opposèrent au mariage.

--Jusqu'à présent, je ne vois pas bien...

--Vous comprendrez tout, monsieur, quand j'aurai ajouté que le jeune

homme en question n'était autre qu'un nommé Félix Faure, employé dans

une grande maison de cuirs du faubourg Saint-Martin.

--L'histoire est, en effet, des plus piquantes.

--Mon supplice commença peu de temps après mon mariage. Les débuts

de notre union avaient été des plus cordiaux, des plus paisibles, des

plus patriarcaux, oserai-je dire. Un beau jour, un lundi, lendemain

d'élections générales, nous lûmes dans le journal qu'un nommé Félix

Faure, négociant, venait d'être élu député du Havre.--«Tiens! s'écria

ma belle-mère, Félix Faure, ce doit être mon ancien amoureux. J'ai dû,

dans le temps, épouser un garçon qui portait ce nom-là.»

--Et alors?

--Elle s'informa et acquit bientôt la certitude que le nouveau député

ne faisait qu'un avec son ancienne passion.

L'humeur de ma belle-mère s'altéra légèrement à cette découverte: «Si

mes parents, répétait-elle, ne s'étaient point opposés à ce mariage,

je serais, aujourd'hui, la femme d'un député!...» Quelques années

plus tard, Félix Faure devenait ministre de la marine. Cette fois,

le caractère de la bonne femme tourna franchement à l'aigre, et comme

elle n'avait plus ses parents à qui adresser de sanglants reproches,

ce fut moi qui écopai: «Si, tout de même, j'avais épousé cet homme-là,

quel beau mariage tu aurais pu faire, ma pauvre fille!»

--Et quand Félix Faure fut nommé Président de la République?

--Oh! alors, mon pauvre monsieur!... De telles scènes ne sauraient

se raconter... Et quand il a reçu le tsar et la tsarine, donc!... Et

quand il a été en Russie!... Et encore l'autre jour, quand il a reçu

la Toison d'or!... Ma vie n'est plus tenable!... Quelquefois je perds

patience et j'eng... la pauvre femme comme un pied!

--Que dit-elle?

--Elle tombe sur une chaise d'un air accablé et gémit: «Ce n'est pas

M. Berge qui se conduirait comme ça avec moi!»

LA DOULEUR MARCHE, BRAS DESSUS BRAS DESSOUS, AVEC L'ÉCONOMIE (PANNEAU

DÉCORATIF)

Les personnes qui m'ont conté l'anecdote ci-dessous m'en garantissent

la rigide authenticité: ces gens se trouvant être d'honorables

commerçants prospères et jouissant, dans leur quartier, de la

considération générale, je n'hésite pas à nantir cette aventure d'une

flatteuse publicité.

..... Le charbonnier qui occupe la petite boutique au coin de la

rue Legendre et de l'avenue de l'Observatoire vint à mourir d'une

bronchite aiguë qui l'enleva sans qu'il eût le temps de dire _bougri_!

La veuve désolée télégraphia au frère du défunt qui arriva aussi

rapidement que le permet le train omnibus qui va de Saint-Flour à

Paris.

Ce fut une scène déchirante quand le voyageur fut mis en présence du

pauvre défunt, une scène véritablement déchirante! (Car ce serait un

grand tort de croire que les instincts du lucre, si fertiles en l'âme

de certains Auvergnats, abolissent chez eux tout sentiment du coeur.)

--Avez-vous au moins un portrait de lui? fit-il à sa belle-soeur.

--_Hélache_, non! je n'en ai _poigne_.

(Pour le restant du dialogue, prière au lecteur d'apporter lui-même

l'accent auvergnat duquel la notation exacte me coûterait trop de

peine et deviendrait, à la longue, monotone.)

--Pauvre frère! je vais aller chercher un photographe pour qu'il nous

tire un souvenir de Pierre...

Le photographe manifesta de terribles exigences: il ne parlait de

pas moins de trente francs pour se transporter à domicile, lui et son

matériel.

--Mais, disait l'autre, il y a sur votre tableau en bas: _Portraits

depuis 10 francs la douzaine_.

--Les portraits que je fais ici, dans mon atelier, oui! Mais à

domicile, c'est forcément plus cher.

Notre homme se gratte la tête, ainsi que font les Auvergnats pour

exprimer leurs sentiments perplexes.

(Cette coutume ne date pas d'hier, car César, dans ses _Commentaires_,

raconte que Vercingétorix n'arrêta pas de se gratter la tête pendant

tout le siège d'Alésia.)

Trente francs, dame, c'est une somme, pour de pauvres charbonniers!

Puis, brusquement:

--Bon, fit-il.

Et le voilà, revenu au domicile funéraire, qui raconte la chose à sa

belle-soeur.

--Donnez-moi un grand sac à braise, dit-il en matière de conclusion.

Quelques minutes après, le médecin des morts s'amène et très

désinvolte, demande le défunt.

--Le défunt! répond tranquillement la femme. Il faut que vous

l'attendiez un petit instant; il est chez le photographe avec son

frère.

BOTTONS NOS ANIMAUX DOMESTIQUES, MAIS BOTTONS-LES BIEN

Pour peu qu'on soit affublé de la moindre fille, ou de la moindre

jeune soeur, ou de la moindre pas très âgée cousine ou de toute autre

gracieuse et analogue parente, on connaît la _Revue pour les jeunes

filles_.

Chaque fois qu'il m'arrive de feuilleter cet aimable périodique--bien

que n'étant point jouvencelle--je suis certain d'y enrichir mon esprit

de quelque connaissance nouvelle.

C'est ainsi que, ayant lu _Sur les routes de Russie_, une relation

des plus intéressantes, signée Mme Stanislas Meunier, j'ai appris

l'existence, du côté de Bakou, des _oies bottées_.

Je laisse la parole à la charmante et littéraire femme du savant

géologiste bien connu:

LES OIES BOTTÉES

Ces oies sont très abondantes dans le steppe: tout comme les

chameaux, les chevaux, les moutons, elles y font des bandes

nombreuses; et quelquefois toutes ces bêtes disparates de

forme, mais également végétariennes et paisibles, sont réunies

en un troupeau commun.

Les oies ne sont pas créées pour pâturer éternellement, toutes

blanches sur des terres noires. Elles doivent achever leur

destinée, dorées dans un plat. Mais pour arriver du steppe

dans le plat, il faut faire bien des étapes, car les distances

sont longues, et cinq cents kilomètres séparent quelquefois le

nid du four. Transporter les oies en chemin de fer, vous n'y

songez pas! On ne voiture là-bas que les chrétiens, ou tout

au plus les musulmans, quand ils sont riches. Les oies vont à

pied. Mais comme elles ont les pattes tendres, on les botte.

On les botte!... Ne vous récriez pas. Les fausses nouvelles du

Congrès, rarement absurdes, s'appuient ordinairement sur de la

vraisemblance. Les bottes des oies ne sont pas de celles

qu'on fabrique dans les cordonneries; elles sont une invention

simple et sublime, comme celle des tuyaux à pétrole et des

wagons-citernes. Donc, on chasse les oies, à coup de trique,

sur une aire résineuse, puis sur une aire de petits cailloux;

les pattes poissées se recouvrent de gravier; l'enduit

s'agglutine et sèche. Comprenez-vous?... Les oies ayant

la palmature protégée par des brodequins pierreux à double

semelle, peuvent hardiment aller de l'avant, ce qu'elles

font à grand bruit, comme autant de statues du Commandeur en

marche.

Je crois que le journaliste scientifique bien connu, _M.

Alphonse Allais_, était membre du Congrès.

* * * * *

Non, madame Stanislas Meunier, je ne faisais pas partie du Congrès

de Bakou, ces messieurs organisateurs ayant totalement négligé de

m'inviter, et moi n'ayant pas coutume de me rendre aux endroits où je

ne suis pas mandé.

Je le regrette, car sur ces questions des _oies bottées_, j'aurais pu

émettre quelques idées tant personnelles qu'acquises et singulièrement

perfectionner le système russe.

Écoutez plutôt:

En Nouvelle-Zélande un procédé analogue est appliqué aux

pattes des autruches, mais combien plus scientifique et plus

ingénieux! Suivez-moi bien.

On fait barboter les volatiles dans une auge contenant une

solution de caoutchouc mélangée à du carbonate de magnésie.

Au bout de quelques séances successives de trempages et de

dessications, les pattes des autruches se trouvent enfermées

dans une grosse boule de substance élastique.

Mais ce n'est pas tout!

Pour rendre cette substance plus élastique encore, on promène

nos autruches sur du sable surchauffé.

Qu'arrive-t-il?

Le carbonate de magnésie se décompose sous l'influence de la

chaleur: de grosses bulles d'acide carbonique se forment dans

la masse de caoutchouc, produisant autant de petits pneux et

augmentant incroyablement l'élasticité de la matière.

D'autre part, la magnésie devenue libre n'a plus qu'une

ressource, c'est de vulcaniser notre caoutchouc, mission dont

elle s'acquitte à la satisfaction générale.

Les autruches se trouvent ainsi bottées pour la vie et bottées

d'admirables pneux qui donnent à leur allure une légèreté,

une grâce inexprimables, sans compter que la vitesse des bêtes

s'en trouve presque doublée et la fatigue pour ainsi dire

abolie.

Voilà du progrès ou je ne m'y connais pas!

LE TALENT FINIT TOUJOURS PAR TROUVER SON EMPLOI

Bien entendu, il s'appelait Legrand.

Et même Alexandre Legrand.

Enfant, il était déjà tout petit et en grandissant, il devint plus

petit encore.

Je m'explique: dès le jeune âge, sa taille était fort exiguë; mais à

mesure que vinrent les années, le torse seul et la tête consentirent à

croître normalement, cependant que les bras et les jambes conservaient

leurs menues dimensions longitudinales, de sorte que l'ensemble de

notre ami Legrand à l'âge viril constitue le corps d'un excessivement

petit bonhomme.

Ce qui désole le plus Alexandre dans cette disgrâce, c'est qu'elle

lui interdit toute apparition sur la plus quelconque de nos scènes

lyriques.

Et cela est fort dommage, mes pauvres amis, car Legrand possède

un organe comme on en souhaiterait à plus d'un pensionnaire de M.

Gailhard.

Une voix de basse taille, bien entendu.

Et même une superbe voix de basse taille.

À quoi diable a pu penser le bon Dieu le jour où il enferma un tant

merveilleux instrument au sein d'une si piètre enveloppe?

Voulut-il s'amuser un brin, le Maître de toute chose?

Peut-être... Est-ce qu'on sait!

Notre pauvre Alexandre, tout en déplorant chaque jour sa triste

situation, n'a point cessé de cultiver l'art lyrique comme s'il devait

un jour en être l'une des étoiles.

L'Opéra, l'Opéra-Comique et tous les concerts sérieux ne pourraient

compter de plus fidèle spectateur et les partitions des maîtres

s'entassent sur son piano.

Quelques rares occasions s'offrent à notre ami de faire sonner le

splendide métal de son beau creux: fêtes de famille (de la sienne,

comme de juste), banquets entre camarades (les siens) et surtout

les concerts dans les établissements de jeunes aveugles (public peu

préoccupé de la plastique des protagonistes).

À part ces chauves circonstances, Legrand en est réduit à chanter pour

lui, chez lui, sans gloire.

Ne pouvant charmer les abonnés de l'Opéra, Legrand gagne sa vie comme

employé dans une banque de la place Vendôme.

Il occupe une table installée près d'une fenêtre, situation qui lui

permet, avec une bonne jumelle, de voir le prince de Galles entrer

à l'hôtel Bristol et en sortir, les jours naturellement où ce blond

présomptif est à Paris.

Maigre dédommagement!

* * * * *

Aussi, quelle ne fut point ma légitime stupeur en apercevant, hier, au

café de Suède, mon ami Alexandre Legrand!

Mais quel Legrand!

La face entièrement rasée à la façon des acteurs, un chapeau à bords

plats légèrement incliné sur l'oreille, une cravate dite Lavallière,

un mac-ferlane, bref tout à fait l'aspect de ces artistes lyriques de

provenance souvent toulousaine.

En plus, il appelait, non sans affectation, les garçons du café par

leur petit nom, et deux un peu trop grosses bagues étincelaient à ses

doigts.

Il tint à m'offrir un quinquina Dubonnet et m'expliqua:

--Oui, mon cher, j'ai balancé la finance! À bas les bureaux! Vive le

Répertoire!

--Tu as un engagement?

--Superbe!

--Ah bah! Et où ça?

--Tu peux m'entendre partout, mon vieux, à Paris, en province, à

l'étranger!...

Pour cause de fin de bail OEuvres anthumes · 第 3 / 7 段