dont la laborieuse jeunesse se passa surtout à l'étude approfondie
des cravates, des chapeaux, des cannes, des chemises et autres pièces
d'habillement ou d'ornement.
Ayant hérité de sa famille d'une fortune assez considérable, il
dissipa son patrimoine en moins de temps qu'il n'en faut pour
l'écrire.
Pendant un an, ce fut le garçon le mieux vêtu de Paris, poussant le
snobisme jusqu'à faire blanchir à Londres non seulement son linge,
mais encore le jeune nègre qui lui servait de groom.
Ajoutons que diverses demoiselles haut cotées lui donnèrent un joyeux
coup de main en vue d'activer l'immanquable déconfiture.
Voilà donc, un matin, mon pauvre ami Leveau-Sauvage sans un sou,
presque.
Très courageusement, il s'embarqua pour la Nouvelle-Zélande où l'on
venait de découvrir des champs d'émeraudes.
La fortune lui sourit; toute sa vieille réserve d'énergie, jusqu'à
ce jour inutilisée, lui vint en aide: bref, en trois ans, il avait
reconstitué quelques millions.
Le mois dernier, il débarquait au Havre où j'avais l'occasion de le
rencontrer en je ne sais plus quel music-hall.
Grande joie mutuelle à se revoir!
Le croiriez-vous? depuis son départ de Paris, il n'avait pas lu un
seul journal français, et je le trouvai barbotant dans l'inconcevable
marécage de l'ignorance de tous événements modernes, même
sensationnels.
D'ailleurs, n'est-ce pas, il s'en fichait: un vieux Parisien comme
lui, on est pas long à reprendre pied dans la vie du boulevard.
(La vie du boulevard!).
--Tu retournes à Paris?
--Pas immédiatement. La traversée m'a beaucoup fatigué; le médecin du
bord, un charmant garçon très bien élevé, m'a conseillé de passer une
huitaine de jours en Normandie avant de regagner Paris.
--Où?
--Dans une auberge rustique, située non loin de Trouville, sur le
bord de la mer. On déjeune sous les pommiers... Viens me voir, c'est
exquis.
Et il me donna son adresse champêtre.
Quelques jours après, j'arrivai, j'arrivai même légèrement en retard.
Et qu'est-ce que je vis?
Leveau-Sauvage attablé seul, en train de déjeuner, les jambes
enveloppées d'une couverture, les pieds reposant sur deux autres
couvertures, dont l'une, celle de dessus, marquée à ses initiales.
Près de lui, debout, se tenait une femme d'un certain âge, qui
recevait les plats des bonnes de l'auberge, les posait sur la table et
coupait la nourriture de mon ami en petits morceaux.
--Quoi donc! m'écriai-je, cela ne va donc pas mieux?
--Au contraire, cela va très bien! Je suis entièrement retapé et je
file, demain, sur Paris.
--Ah!
--Oui, oui... Je vois ce qui t'étonne: ces couvertures, cette femme
qui me coupe ma viande... mais, mon ami, tu ne sais donc pas que c'est
le grand chic, aujourd'hui?
--???
--Oui, un tuyau que j'ai eu la veine de piger avant-hier. Le Prince de
S.... est venu ici même où il a déjeuné exactement dans ce cérémonial
qui semble te paraître si bizarre!
* * * * *
Ainsi, mon ami Leveau-Sauvage croyait toujours au _Prince_!
Il ignorait la maladie qui avait frappé le pauvre ex-arbitre des
élégances parisiennes, et ce qu'il prenait pour une mode nouvelle,
c'était tout simplement, hélas! la fâcheuse hémiplégie.
FÂCHEUSE ERREUR
Appuyée par le mot pressant d'un ami commun, je reçois la supplique
suivante trop légitime pour que je ne lui offre point l'intégrale
hospitalité de nos colonnes.
«Cher et bon maître,
» Vous excuserez, j'en suis sûr, la liberté que je prends de vous
arracher à vos importants travaux quand vous connaîtrez le mobile qui
me fait agir.
» Vous êtes le défenseur né des nobles causes et vous détenez la
tribune du haut de laquelle on s'adresse à l'humanité, certain d'être
entendu.
» Accordez-moi pour quelques instants, s'il vous plaît, un strapontin
dans cette tribune.
» Peut-être, au cas où vos chères études vous en ont laissé le loisir,
avez-vous lu dans les journaux de ce matin le fait-divers suivant,
relatant une scène dont je fus le témoin:
» _Un fou à la gare Saint-Lazare_.--Hier, vers quatre heures de
l'après-midi, dans un compartiment de seconde classe d'un train de
Ceinture, un monsieur correctement vêtu, portant à la boutonnière la
rosette d'officier du Mérite Piscicole, racontait à ses compagnons
de voyage qu'il venait de se brûler les doigts en déplaçant l'une des
bouillottes destinées à faire croire au chauffage du compartiment.
Devant une affirmation aussi invraisemblable, faite sur le ton du plus
grand sang-froid, les compagnons de voyage du malheureux, devinant
à qui ils avaient affaire, remirent le pauvre fou aux mains du
commissaire spécial qui, après un sommaire interrogatoire, le fit
conduire à l'infirmerie du Dépôt.
» J'assistai, comme je l'ai dit plus haut, à cette pénible scène.
» Dans le premier moment, personne ne songea, démarche pourtant bien
naturelle, à vérifier le dire du monsieur décoré. Ce n'est que lorsque
le train eut quitté la gare que l'idée me vint de tâter la bouillotte,
cause première de l'incident.
» Phénomène étrange et pourtant véridique--je le jure!--_ma main
s'échauffa à ce contact_.
» Le malheureux que nous avions fait arrêter n'était pas fou. Tout au
plus s'il avait légèrement exagéré.
» Ma conscience d'honnête homme m'obligeant à réparer, dans la mesure
du possible, l'erreur que j'ai contribué à commettre, je viens vous
demander, cher et bon maître, de mettre votre plume si autorisée au
service de cette petite cause; mais en matière de justice est-il de
petites causes?
» Par la même occasion, vous pourrez prémunir vos lecteurs contre
cette nouvelle sorte d'accidents de chemins de fer non prévue chez les
Compagnies d'assurances: _la brûlure par bouillottes_.
» Veuillez agréez, etc., etc.
» Eleuthère Melon, herboriste,
» 69, rue Malthus.»
Mon honorable correspondant s'est trop éloquemment exprimé pour que
j'éprouve le besoin d'ajouter un mot.
L'éprouverais-je, d'ailleurs, que le temps matériel m'en ferait
défaut.
Alors!...
MORALES RELATIVES
La scène se passe au tribunal correctionnel d'Andouilly-sur-Tourte:
LE PRÉSIDENT.--Noms et prénoms?
LE PRÉVENU.--Duculot (Georges-Adrien).
LE PRÉSIDENT.--Votre âge?
LE PRÉVENU.--Vingt-six ans.
LE PRÉSIDENT.--Profession?
LE PRÉVENU.--Marchand de journaux.
LE PRÉSIDENT, _méprisant_.--Si nous disions _camelot_, plutôt?
LE PRÉVENU, _non offusqué_.--Disons _camelot_, si ça peut vous faire
plaisir, mon président. Le métier de camelot est une profession
d'homme libre de laquelle il n'y a pas à rougir.
LE PRÉSIDENT.--Vous êtes accusé d'avoir volé un lapin au préjudice
du sieur Lapoire (Placide), fermier à Coquinville. Qu'avez-vous à
répondre?
LE PRÉVENU.--Rien de bien intéressant. J'ai, en effet, dérobé le dit
lapin audit Lapoire.
LE PRÉSIDENT.--Les renseignements recueillis sur vous sont favorables.
Vous n'avez jamais subi de condamnation. Votre passage dans l'armée
s'est accompli sans punitions graves et même vous avez eu la médaille
militaire à la suite de plusieurs campagnes au Sénégal.
LE PRÉVENU.--Je ne cherche pas à le nier.
LE PRÉSIDENT.--Et c'est un bon soldat comme vous qui va se déshonorer,
qui va traîner sa médaille dans la boue en volant le lapin d'un
honnête cultivateur! Vous ne rougissez pas, Duculot?
LE PRÉVENU.--Je ne rougis pas, monsieur le président, ou si je rougis,
c'est au souvenir du peu d'importance de ma _razzia_.
LE PRÉSIDENT.--Votre _razzia_! Ce que vous appelez votre _razzia_
n'est autre chose qu'un excellent vol.
LE PRÉVENU.--En Europe, je ne dis pas; mais en Afrique, nous appelons
ça une _razzia_. Quand un poste avancé manque de provisions: à cheval,
messieurs! on s'en va à la recherche d'une centaine de boeufs qu'on
trouve dans les villages noirs des environs. Si les nègres font de
la rouspétance, on leur envoie quelques pruneaux Lebel qui leur
inculquent vite la notion du silence. Les messieurs qui commandent ces
_razzias_ sont couverts de galons et d'honneurs. Plus ils ont tué de
nègres et raflé de bestiaux, plus ils sont galonnés et décorés.
LE PRÉSIDENT.--Où voulez-vous en venir?
LE PRÉVENU.--À ceci, monsieur le président, qu'à force d'avoir
pratiqué ce métier pendant trois ans en Afrique, je suis arrivé à me
créer une _mentalité_ nouvelle et à voir mes idées sur la propriété
tant soi peu embrumées. Quand j'ai volé le lapin du petzouille en
question, je me croyais encore dans la boucle du Niger..........
Heureusement que je n'avais pas de flingot, j'aurais été fichu de le
dégringoler, l'honnête cultivateur... L'habitude, vous savez!
Le tribunal, après avoir délibéré quelques instants, décerne à
notre ami Duculot une jolie pièce de trois mois de prison, en
regrettant--étant donné le cynisme et le mauvais esprit dont l'inculpé
a fait preuve au cours de son interrogatoire--de ne pas le faire
bénéficier de la loi Bérenger.
Duculot se retire entre ses deux gendarmes et murmure joyeusement:
--Trois mois pour un lapin, ça n'est pas fichtre donné!... Alors, si
j'avais volé un éléphant, qu'est-ce que je prendrais!...
NOUVELLES ET GRAVES COMPLICATIONS DIPLOMATIQUES
Le conflit égypto-anglo-français, loin d'entrer dans la voie
d'apaisement si souhaitée par tous les bons esprits, vient, au
contraire, de s'aviver cruellement d'un élément nouveau.
Laissant aux diplomates des deux côtés de la Manche le soin d'arranger
cette regrettable et cuisante affaire, contentons-nous de relater les
faits, sans y ajouter la moindre passion personnelle.
Le sirdar Kitchener, débarqué, hier, à Paris, en vue d'y passer
quelques jours, fit, au débotté, une visite à l'ambassade britannique.
Les propos qui s'échangèrent entre lord Kitchener et sir Edmund
Monson, nous les ignorons: ils n'ont, très probablement d'ailleurs,
aucun rapport avec ce qui se passa ensuite.
Le Sirdar sortit, vers quatre heures, de l'ambassade et gagna l'avenue
des Champs-Élysées qu'il descendit jusqu'à la place de la Concorde.
Dès qu'il fut arrivé là, les regards de notre gentleman furent attirés
par ce monolithe si connu des Parisiens et qu'on désigne sous le nom
un peu arbitraire, d'ailleurs, d'Obélisque de Louqsor.
D'un coup d'oeil, l'Anglais devina l'origine du monument.
Il s'en approcha, en fit le tour, remarqua la présence, en dedans de
la grille, d'un homme entre deux ou trois âges, vêtu de l'uniforme
classique de nos gardiens de monuments.
Le chapeau à la main, et sur le ton de la plus exquise politesse:
--Pardon, monsieur, s'enquit le sirdar, comment nommez-vous ce bloc de
granit?
--C'est l'Obélisque de Louqsor, monsieur.
--Et vous, monsieur, s'il vous plaît, qui êtes-vous?
--Moi?... Je suis le concierge de l'Obélisque.
--Pour le compte de quel gouvernement gardez-vous l'Obélisque?
--C'te question!... Pour le compte du gouvernement français, pardi!
--Alors, cher monsieur, je vous prierai de déguerpir au plus vite.
--Déguerpir! Et pourquoi déguerpir?
--Parce que, cher monsieur, l'Obélisque de Louqsor ayant appartenu
jadis à l'Égypte, appartient maintenant et désormais à l'Angleterre.
--Allons donc!
--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.
--Je ne prétends pas le contraire, cher monsieur, mais je ne quitterai
mon poste que lorsque j'en aurai reçu l'ordre de ceux qui me l'ont
confié, de mes chefs hiérarchiques.
--Rassurez-vous, je ne vous ferai pas violence, mais je vais aviser
immédiatement de cette situation les grosses légumes anglaises (_the
big british vegetables_). Cet incident se videra, sans nul doute,
diplomatiquement; mais, en attendant, vous ne trouverez pas offensant,
j'espère, que je vous juxtapose deux autres concierges, l'un égyptien,
l'autre anglais.
--Faites comme vous voudrez, cher monsieur.
Les deux hommes se quittèrent le plus cordialement du monde et, même,
on observa que le concierge de l'Obélisque, remarquant l'extinction
du cigare de lord Kitchener, offrit à ce dernier une allumette,
gracieuseté à laquelle l'Anglais répondit par le cadeau d'une
cigarette... turque, naturellement.
Les choses en sont là.
Rien n'a transpiré du quai d'Orsay; on sait seulement que ces
messieurs n'en semblent pas mener large.
LES HOTES DE CASTELFÊLÉ
Tout de suite, ce jeune homme rencontré chez des amis communs m'avait
énormément plu.
Son évident bon coeur, sa soif un peu candide de justice, et surtout
la ravissante simplicité de son esprit, m'inculquèrent le désir de
faire sa connaissance plus ample, comme on dit.
À l'instar, peut-être, des animaux qui aiment qui les aime, le jeune
homme, de son côté, me manifesta une prompte sympathie.
--Venez, dit-il, passer une journée chez moi, ou plutôt chez nous,
car je vis avec ma vieille bonne-maman qui m'a élevé, une femme de
beaucoup d'esprit qui vous plaira, j'en suis sûr.
--Vous n'avez plus vos parents?
--Non. Mon père, je ne l'ai jamais connu; c'était, paraît-il, le
cocher de mes grands-parents. Quant à ma mère, elle mourut de honte,
je crois, peu de temps après ma naissance.
Quelques jours après cet entretien, je sonnais à la grille de
Castelfêlé.
Ce fut le jeune homme lui-même qui, m'ayant aperçu du perron, accourut
m'ouvrir.
--Bonne-maman! Bonne-maman! Voilà le monsieur dont je t'ai parlé
l'autre jour... Ah! que c'est gentil à vous!... Justement, hier, j'ai
tué un beau lièvre...
La vieille dame appartenait à cette race de vieilles dames qui
parlent, parlent sans interruption, comme un moulin tourne, tourne.
Dès les premières paroles qu'elle dit, je crus n'avoir pas bien
saisi et attribuai tout d'abord à ma propre incompréhension l'espèce
d'ahurissement en lequel me plongeaient ses propos.
Mais non, c'était bien sa faute à elle, et ses dires respiraient, à
n'en pas douter, la plus formelle incohérence.
En voici un échantillon:
«... Ce jour-là, mon enfant, comme le Vendredi-Saint tombait
précisément un jeudi, nous en profitâmes pour aller manger la galette
des Rois chez la vieille filleule de notre petite grand'mère qui se
trouvait en nourrice chez la femme d'un bûcheron veuf dont j'ai oublié
le nom.
» La pluie ne cessait pas de tomber, une de ces pluies d'orage, tièdes
qu'on a souvent, dans ces pays-là, quand le temps est sec et froid.
» Nous partîmes dès le tout petit jour et nous arrivâmes à la nuit
tombante, car il faut vous dire que la maison était à l'autre bout du
village.
» La bonne femme nous reçut d'un air revêche: Entrez, mes petits
enfants, nous disait-elle, entrez, et mettez-vous bien à l'abri au
milieu du champ d'orge.
» Mais bientôt, sa figure s'adoucit. Un bon sourire éclaira ses yeux
et elle nous mit tous à la porte à grands coups de serpe.
» Cinq minutes après, nous étions tous rentrés à la maison, tassés
autour d'un grand feu de sarment devant lequel rôtissait un petit
morceau de veau froid qu'on préparait pour le réveillon de la
Toussaint.
» Oh! cette nuit-là, je ne l'oublierai jamais tant on s'est amusé!
» Seulement on avait tant bu à la santé du petit Jésus qu'on faillit
manquer la grand'-messe.
» Et, à cette époque-là, manquer la grand'-messe le jour de Pâques,
c'était péché mortel!
» Nous eûmes juste le temps d'arriver; toute la paroisse était
déjà là, et je crois même que la première partie de quilles était
commencée...»
* * * * *
La bonne vieille dame continua longtemps à causer de la sorte.
Elle aurait pu continuer davantage encore: la macédoine impétueuse de
ses discours incohérents m'avait jeté dans une telle stupeur, que je
ne percevais plus qu'une sorte de bourdonnement lointain.
Le déjeuner par bonheur, se composait de mets copieux et succulents;
les vins surtout me plurent, jouissant d'une vieillesse qui touchait à
la sénilité.
--Ce sont, en effet, de très vieux vins, me fit observer le jeune
homme, car ils datent de mon grand-père, et ni bonne-maman, ni moi, ne
faisons grand tort à notre cave,--n'est-ce pas, bonne-maman?--car nous
ne buvons que de l'eau. Voici, entre autres, du malvoisie qui pourrait
bien avoir un siècle d'existence.
La vieille dame s'écria:
--Ah! le malvoisie! Dire que s'est dans un tonneau de ce vin-là
que s'est noyé le duc d'Orléans. Vous n'avez pas connu le duc
d'Orléans?... Non, vous êtes trop jeune. Dieu! quel beau garçon
c'était! Je l'ai vu, la première fois que je suis allée à Paris
avec mes parents. Il était à cheval, à côté de Charles X qui passait
l'armée en revue. Tout le monde criait: _Vive l'empereur!..._ C'était
très beau!...
Après déjeuner, nous allâmes, le jeune homme et moi, faire un tour
dans le parc.
--Comment trouvez-vous bonne-maman?
--Charmante, charmante... Une grande dame, pour tout dire.
--Je savais bien qu'elle vous plairait. N'avez-vous pas remarqué
parfois de légères confusions dans ses souvenirs.
--Ma foi, non! La mémoire de Madame votre aïeule m'a semblé, au
contraire, d'une précision remarquable et fort rare chez une personne
de son âge.
--Ah! tant mieux!... j'avais cru remarquer...
Nous nous approchions d'une volière, d'une immense volière, en très
bon état, mais complètement vide.
--Tiens, observai-je, vous ne mettez pas d'oiseaux dans cette si
magnifique volière?
Je vis alors les yeux du jeune homme, lesquels n'avaient reflété
jusqu'ici qu'une ingénuité céleste, se voiler d'une mélancolie
intense:
--Cette volière? Oui... C'est toute une histoire. Je vais vous la
dire, parce que je vous aime beaucoup et que j'ai grande confiance en
vous, mais je n'aime pas qu'on me rappelle cette horrible chose.
Il essuya ses yeux.
--L'an passé, elle était pleine d'oiseaux, cette volière, d'oiseaux
venus de tous les pays du monde et jolis comme on n'en peut pas
rêver... Il a fait très froid, l'année dernière. Les pauvres oiseaux
sauvages ne trouvant plus rien à manger par cette neige qui tombait
si fort--vous vous souvenez?--tournaient autour de la volière, quêtant
les vagues bribes de nourriture qui pouvaient s'en échapper. Un jour,
j'assistai à cette scène: un petit bouvreuil s'en venant picorer dans
une branche de millet, accrochée à l'intérieur du treillage, reçut
d'un gros canari un si violent coup de bec au crâne qu'il en fut tué
du coup... Vous dire la colère que je ressentis à cette vue serait
impossible. Alors, furieux, j'ouvris les portes de la volière et en
chassai tous ces mauvais hôtes. Puis, avec des pièges posés dans
tout le parc, je capturai les pauvres petits oiseaux sauvages que
j'enfermai à la place des égoïstes... Quelques jours après cette
opération, ils étaient tous morts, les oiseaux privés, inhabitués à
trouver pitance et abri, trépassèrent de faim et de froid; les autres,
les petits oiseaux, fiers et libres, moururent d'ennui et peut-être
même d'indigestion... Et voilà comment, dans la vie, avec les
meilleures intentions, on cause du dommage à tout le monde... Vous
nous restez à dîner, bon ami?
--Volontiers, mon cher.
LE PETIT GARÇON ET L'ANGUILLE
Les imaginations exorbitantes des mélodramaturges les plus en
délire, de même que les irrésistibles cocasseries de nos meilleurs
vaudevillistes, tout cela n'est rien auprès de l'imprévu, de l'inouï
que la vie, la vie toute nue, nous apporte quelquefois dans les plis
de son fruste tablier.
Comme le dit fort bien M. Francisque Sarcey, chaque fois qu'il lui
arrive un événement tant soit peu étrange: _On mettrait ça dans les
journaux, que personne ne le croirait._
..... Ce petit préambule est placé là pour préparer mon honorable
clientèle au récit d'un fait que beaucoup de nos lecteurs et
lectrices accueilleront avec un sourire d'incrédulité coupé de quelque
haussement d'épaules (une interjection désobligeante, peut-être même,
brochant sur le tout).
Je ne saurais en vouloir à ces sceptiques, vu le bizarre des
circonstances, et j'avoue que moi-même, si je ne connaissais les gens
à qui advint l'histoire, je me refuserais franchement à y apporter la
moindre foi.
Vendredi dernier, vers dix heures et quart du matin (je tiens à
préciser), la femme de mon jardinier dit à son petit garçon:
--Tiens, Julien, voilà cinq francs, tu vas aller à la poissonnerie
me chercher une anguille... Il paraît qu'il y en a de superbes,
aujourd'hui, à ce que vient de me dire la veuve Pointu... Une anguille
dans les vingt sous, et tâche de ne pas te faire voler!
Fort intelligent, Julien, dès son plus tendre âge, fut habitué par sa
mère à faire les mille petites commissions du modeste ménage.
Ajoutons que l'enfant s'en tirait à merveille, dirait Coppée dans un
vers immortel.
Voilà donc mon bambin parti dans la direction de la poissonnerie, tout
fier de la confiance qu'on lui témoigne, car c'est la première fois
qu'il a mission d'acquérir une anguille.
Chemin faisant, il s'amuse avec sa pièce de cinq francs, la faisant
sauteler dans sa main, la jetant en l'air et la rattrapant, non sans
une certaine prestesse.
Malheureusement, à un moment, il manqua son coup: la pièce, après
avoir roulé sur le quai, s'en vint choir dans l'eau du bassin dit du
Nord, par sept ou huit mètres de fond.
Voyez-vous d'ici la détresse du pauvre petit bougre?
Comble de malheur: comme il se penchait, hébété, sur le parapet,
contemplant l'endroit fatal de la disparition de son argent, un coup
de vent lui enlève son béret!
Crac, voilà sa coiffure à l'eau!
Sauter dans un canot et godiller vers le béret fut, pour l'enfant,
l'affaire d'une minute.
Il était temps: complètement humecté, l'objet était sur le point de
sombrer à jamais.
Quelle ne fut point la stupeur de notre jeune ami en constatant qu'au
fond du béret grouillait une anguille, une magnifique anguille qui
pouvait bien peser--je n'exagère pas--dans les une livre et demie, une
livre trois quarts.
Cette pêche aussi miraculeuse qu'inattendue consola légèrement Julien
de sa mésaventure.
Mais voici où la chose se corse.
En écorchant l'anguille, en lui ouvrant l'estomac, que pensez-vous que
trouva la femme de mon jardinier?
Une pièce de cinq francs?
Non.
L'anguille, un poisson plutôt en longueur, n'est nullement outillée
pour avaler de gros écus: ni son orifice buccal, ni son estomac, ne se
prêteraient à pareille prouesse.
Ce que la femme du jardinier rencontra dans l'intérieur de l'anguille,
c'est, ou plutôt ce sont huit pièces de cinquante centimes, soit un
total de quatre francs, représentant exactement ce que la brave femme
comptait voir revenir sur sa pièce de cent sous.
Comme coïncidence (car il ne faut voir dans tout cela qu'une simple
coïncidence), avouez que c'est assez coquet!
Et cette aventure ne vous rappelle-t-elle pas certaines légendes
génoises et vénitiennes où des jeunes filles (à Venise, c'était
souvent la demoiselle du doge qui se livrait à ce sport, par esprit
d'imitation sans doute) où des jeunes filles, dis-je, après avoir jeté
leur anneau dans la mer, le retrouvaient dans le ventre des poissons
qu'on leur servait à table?
À Florence, pareils faits ne se produisirent point, sans doute à cause
de la distance qui sépare cette magnifique cité de la mer.
LE THÉATRE DE M. BIGFUN
Fidèle à mon engagement, je n'ai pas soufflé mot de cette entreprise
tant que tout n'a pas été conclu, signé, paraphé, enregistré.
Aujourd'hui, je puis parler et ma satisfaction n'est point mince
d'être le premier à donner la sensationnelle nouvelle.
Il s'agit, vous le devinez, d'un nouveau clou pour l'Exposition de
1900...
Après mille démarches, mille refus, M. Bigfun, le grand imprésario
australien si connu, vient enfin d'obtenir l'autorisation d'ouvrir
et... d'exploiter son théâtre, ce théâtre dont les débuts soulevèrent
aux antipodes tant d'indignations, tant de colères.
Contrairement à cette Compagnie d'assurances qui s'appelle _The
Mutual Life_, le théâtre de M. Bigfun pourrait s'intituler _The Mutual
Death_.
Comme dans les autres théâtres, on y joue des drames humains et des
mélos surhumains. Mais, détail qui corse l'intérêt du spectacle, les
victimes sont de vraies victimes, et il ne se passe pas une seule
représentation, chez M. Bigfun, sans, au moins, un réel meurtre ou un
suicide véritable.
Le plus étrange, dans cette étrange entreprise, c'est que, depuis
l'ouverture de son théâtre, M. Bigfun ne s'est jamais trouvé à court
de victimes volontaires.
Tout d'abord ce furent de pauvres diables qui, pour laisser quelque
argent à leur famille indigente, n'hésitèrent pas à faire le sacrifice
de leur vie.