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ALPHONSE ALLAIS
(OEUVRES ANTHUMES)
POUR CAUSE DE FIN DE BAIL
PARIS
ÉDITIONS DE LA REVUE BLANCHE
23, BOULEVARD DES ITALIENS, 23
1899
DU MÊME AUTEUR:
Volumes in-18 jésus, à 3 fr. 50
OEUVRES ANTHUMES
À SE TORDRE.
PAS DE BILE.
VIVE LA VIE!
LE PARAPLUIE DE L'ESCOUADE.
ROSE ET VERT POMME.
ON N'EST PAS DES BOEUFS.
AMOURS, DÉLICES ET ORGUES.
DEUX ET DEUX FONT CINQ.
LE BEC EN L'AIR.
CE LIVRE EST RESPECTUEUSEMENT DÉDIÉ À LA PATRONNE DU CAFÉ DE LA POSTE
À LUZARCHES[1]
(ORNE)
[Note 1: Luzarches n'est pas dans l'Orne mais bien en
Seine-et-Oise. Quand les Français se décideront-ils à apprendre la
géographie?
(NOTE DE L'ÉDITEUR.)]
PRÉFACE
Beaucoup de personnes, lesquelles feraient, d'ailleurs, bien mieux de
se mêler de leurs propres affaires, m'ont souvent objecté:
--Monsieur, vous donnez à vos ouvrages des titres qui n'ont aucun
rapport avec la matière qui constitue le livre, comme par exemple _On
n'est pas des Boeufs_, _Le Parapluie de l'Escouade_ ou _Amours, Délices et
Orgues_. Cette façon d'agir n'est point l'indice d'une mentalité bien
sérieuse.
À la longue, ce reproche me piquait au vif et bientôt je m'efforçais à
ne plus l'encourir.
Je n'y suis qu'à mi parvenu; pourtant il y a du progrès, jugez plutôt:
J'ai intitulé ce livre _Pour cause de fin de bail_, non pas qu'il y
soit question de rien qui effleure ce sujet, mais simplement parce que
je vais déménager au terme d'avril prochain.
Je devais cette explication au lecteur, je la lui ai donnée.
Nous sommes quittes.
L'AUTEUR.
UN POINT D'HISTOIRE RECTIFIÉ
À la prochaine réunion de l'Automobile Club, je me lèverai pour
proposer une timide motion qui ne manquera pas d'ahurir, tout d'abord,
les membres présents du comité.
Je demanderai qu'on élève, dans le jardin de notre nouvel hôtel, une
statue, ou plutôt un _groupe_ à Diogène, le regretté philosophe.
Vous aussi, graves lecteurs, vous aussi, frivoles lectrices,
vous écarquillez vos pupilles en gens qui ne _voient pas bien le
rapport_...
Suit l'explication:
De nos longs travaux sur la civilisation grecque au temps d'Alexandre
le Grand résulte ceci qu'on peut considérer à bon droit le vieux
Diogène comme père de l'automobilisme, ou, pour parler plus juste, de
_l'autonneaumobilisme_, ou encore du _tonneautomobilisme_.
Le tonneau qui servait de demeure à Diogène peut être admis comme la
première roulotte connue, une roulotte sans chevaux, bien entendu[2].
[Note 2: N'existe-t-il pas de nos jours une voiture fort à la mode
qui répond au propre nom de _tonneau_.]
Quant au mode de traction, ou, pour être tout à fait exact, de
_propulsion_, c'est là que j'apporte ce qu'il y a de plus fraîchement
débarqué en fait de documents.
Dans tous les traités d'histoire, mesdames et messieurs, il est
question du _cynisme_ de Diogène.
Ce mot _cynisme_, jusqu'à l'heure présente, fut interprété dans le
plus faux des sens.
Un grand nombre de personnes et même de professeurs sont persuadés
que Diogène était surnommé le _Cynique_ parce que, n'ayant pas plus
de pudeur qu'un chien, il se conduisait comme un cochon, si j'ose
m'exprimer ainsi.
Biffez, bonnes gens, cette erreur, de vos tablettes.
Le mot _cynisme_, en ce qui regarde Diogène, doit être interprété
dans un esprit purement sportif, comme, par exemple, _hippisme_,
_cyclisme_, etc.
Le vieux philosophe grec pratiquait le _cynisme_ comme le comte de
Dion la voiture à vapeur, et Jacquelin le vélo, c'est-à-dire que,
dans ses déplacements, il faisait rouler son tonneau par deux de ces
molosses de Rhodes si réputés pour:
Leur vigueur à la fois et leur docilité.
Les bons toutous prenaient, si j'en crois mes documents, un vif
plaisir à pousser de leurs pattes agiles la roulante demeure de leur
très sage patron, cependant que le philosophe cheminait derrière eux
avec, entre les dents, la pipe morale du mépris de l'humanité.
Ce patriarchal appareil ne rappelle évidemment que de très loin les
moto-cars de chez Comiot, mais pour l'époque!...
Dans une prochaine causerie, car je crains, aujourd'hui, d'abuser de
vos instants, je parlerai de la fameuse lanterne de Diogène, et je
vous démontrerai, clair comme le jour, que l'acétylène n'est pas de
création si récente qu'on le croit généralement.
GEORGETTE S'EST TUEE!
Le jour du Grand Prix, à Deauville, il fut convenu qu'on se rendrait
le lendemain aux courses de Pont-l'Évêque, dans l'_auto_ de Roseburn.
On partirait de bonne heure, dix heures au plus tard, et on
déjeunerait en route, à la petite auberge du Douet de la Taille.
Un mot, en passant, sur ce modeste établissement dans lequel on
savoure, soit dit sans reproche, la meilleure cuisine de tout le
Calvados.
Située sur la route de Trouville à Caen, à l'intersection d'une autre
voie dont j'oublie la provenance et la destination, tenue par les
braves époux Morel, l'auberge du Douet de la Taille s'intitula
d'abord: «_Au rendez-vous des jockeys_», pour cette raison qu'il
existe, tout près de là, une vaste piste d'entraînement dont la
clientèle constituait aussi celle de ladite maison.
Plus tard, beaucoup d'herbagers et de bouchers, qui se rendent
chaque jeudi au marché de Beaumont-en-Auge, ayant pris l'habitude de
s'arrêter chez Morel pour y boire un verre ou y déjeuner, l'enseigne
s'allongea et devint: «_Au rendez-vous des jockeys et des marchands de
bestiaux_.»
Plus tard encore, l'enseigne subit l'adjonction de MM. les cyclistes
et, en ce moment, Constant Morel, grattant fièrement sa tête, se
demande s'il ne siérait point d'adopter cette formule définitive
alors: _Au rendez-vous des jockeys, des marchands de bestiaux, des
cyclistes, des automobilistes et autres_.
Au rendez-vous de tout le monde, quoi!
Brave Constant Morel!
Nous dîmes à Roseburn:
--Tu emmènes Georgette!
--Jamais de la vie, par exemple!
Roseburn adore Georgette et jamais il ne l'emmène avec lui, nulle
part! Expliquez cela.
Georgette adore Roseburn et, alors, dam! elle rage de ce que Roseburn
ne l'emmène pas partout où va Roseburn.
Les scènes qui résultent de cette situation, vous les contemplez
d'ici, n'est-ce pas?
Roseburn n'allègue qu'un motif pour expliquer son attitude, mais c'est
un mauvais motif:
--Je ne t'emmène pas, parce que là où nous allons, ça n'est pas la
place d'une femme.
--Les courses de Pont-l'Évêque, pourtant?
--Raison de plus!
Allez donc raisonner avec un tel dialecticien!
On avait pris rendez-vous chez Deschamps, au bar, et comme tout le
monde était en retard, chacun en attendant les autres s'était vu
contraint d'absorber plus de «John Collins» qu'il ne convenait
réellement.
Et puis, il y avait aussi la chaleur!
Bref, quand nous arrivâmes au Douet de la Taille, la bonne Mme
Morel ne put s'empêcher de remarquer:
--Voilà des messieurs qui ont l'air de prendre la vie par le bon bout!
On se mit à table.
Le canard au sang (oh! ce canard!) ne fut qu'une bouchée pour nous,
qu'une bouchée de petit enfant.
Nous allions passer à la suite quand, nageant dans sa sueur, un jeune
groom cycliste de l'Hôtel de Paris apporta une lettre à Roseburn, une
lettre de madame.
--Oh! la raseuse! fit notre ami. Vous permettez...
Décachetant la missive, Roseburn y jeta un regard distrait.
Soudain, nous le vîmes se lever, pâlir, chanceler...
--Ah! mon Dieu!
--Quoi? Qu'y a-t-il?
--Il y a que Georgette s'est tuée! Pauvre enfant! Et c'est moi qui
suis cause de sa mort!... Georgette s'est tuée!
--Que racontes-tu là?
--Lisez plutôt.
Et du doigt, nous désignant un passage de la lettre, il lut «...
L'existence m'est devenue impossible, je me tue...»
--Peut-être y a-t-il encore de l'espoir? (_Au jeune groom_.) Qui t'a
remis cette lettre?
--Madame elle-même.
--Comment était-elle habillée?
--En mousseline blanche.
--C'est bien cela! Romanesque comme elle est, la pauvre enfant a voulu
se vêtir de blanc pour attendre la mort!
Cependant l'un de nous ramassait la lettre tombée à terre et en
prenait une connaissance plus complète.
Voici ce qu'il lut: «... Dans ces conditions-là, mon cher ami,
l'existence m'est devenue impossible. Je me tue à te le répéter, je
finirai par te planter là, etc.»
Nous poussâmes tous un vif soupir de soulagement et reprîmes notre
repas interrompu, non sans avoir dégusté un de ces vieux calvados,
comme dit l'autre, qui vous remettent le coeur en place.
TRISTE FIN D'UN TOUT PETIT GROOM
C'est un fait-divers à la fois banal et navrant.
Beaucoup de Parisiens connaissaient le petit groom de Maxim's, le plus
petit des grooms de Maxim's, celui qui était de taille si menue qu'un
soir une horizontale des plus grises, abusée par l'uniforme écarlate
de l'enfant, le prit pour une écrevisse et voulait, à toute force, lui
arracher une patte.
(Sans l'énergie du peintre Paul Robert, le jeune groom passait un
mauvais moment.)
Eh bien, le pauvre petit n'est plus: il a mis lui-même fin à ses jours
vendredi matin à l'aube.
Jeudi dernier--nos lecteurs s'en souviennent probablement
encore--c'était la Mi-Carême.
Or, précisément, ce jour-là, plusieurs clubmen déjeunaient au célèbre
restaurant de la rue Royale.
Au dessert, l'un de ces messieurs, ne trouvant pas dans
l'établissement les cigares qu'il désirait, pria le jeune groom
d'aller lui en quérir une boîte au _Tobacco-shop_ du Grand-Hôtel et
lui remit, en vue de cette acquisition, un billet de cent francs.
L'enfant arriva sans encombres, mais le retour fut plus pénible.
Déjà une foule compacte et tumultueuse encombrait le boulevard,
ardente au combat des confetti.
Parmi les rares masques qui émaillaient cette tourbe, quatre jeunes
gens se faisaient particulièrement remarquer.
Déguisés en famille anglaise, l'un représentait le père, flanqué,
naturellement, de longs favoris jaunes; le second était attifé en
vieille _milady_ à tire-bouchons; les deux autres portaient les
costumes d'un ridicule _boy_ et d'une burlesque _girl_.
Apercevant soudain le petit groom de Maxim's fendant péniblement la
foule avec, sous son bras, sa précieuse boîte de cigares, le quatuor
se précipita sur le jeune infortuné.
--Aôh! fit le vieux pseudo-Britishman affectant un dérisoire accent
anglais, môa aimer bâocoup les bonnes cigares! Et mon fame aussi les
bonnes cigares! Et ma baby aussi aimer les bonnes cigares! Et mon
petit miss aussi aimer les bonnes cigares!
Malheureusement, les jeunes gens ne s'en tenaient pas à ce discours
de mascarade; en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, ils
avaient ouvert la boîte et saisi, chacun, un excellent spécimen de
cette coûteuse marchandise.
Le pauvre petit avait beau se débattre, que faire contre une foule
absurde à qui l'infortune d'autrui jette un aliment de plus dans le
foyer des déchaînements et des folies!
Rien de contagieux comme l'exemple!
(J'ai stipulé dans mon testament une récompense de 100,000 fr. au
savant qui découvrira le microbe de l'exemple.)
Encouragés par les mignonnes dimensions du petit groom, quelques
intrépides gaillards achevaient de piller la boîte de cigares.
Comme de juste, le pauvre gosse n'osa point rentrer (ce en quoi il
eut bien tort, car les clubmen étaient tellement saouls qu'ils ne se
souvenaient plus de rien).
Tout le reste de la journée et toute la nuit, il erra sur les
boulevards, dépensant les trois louis qu'on lui avait rendus sur son
billet de cent francs en confetti, en _rigolos_, en toutes sortes de
divertissements.
Au petit matin, après un court sommeil dans un massif des
Champs-Élysées, le petit groom fut la proie pantelante du cruel
désespoir.
Un long serpentin pendait de la branche d'un arbre presque jusqu'au
sol.
L'enfant grimpa sur une chaise, fit un noeud coulant au ruban de
papier, y passa la tête et, d'un coup de pied, s'envoya dans le
paradis des tout petits grooms à qui les cohues stupides font de
vilaines blagues...
Comme je le disais en commençant, c'est un fait-divers à la fois banal
et triste.
GAUDISSART S'AMUSE
Et il a bien raison de s'amuser Gaudissart, pendant qu'il est jeune!
La vie est un pont, morne pont qui réunit les deux néants, celui
d'avant, celui d'après.
Or, que faire sur un pont, à moins que l'on n'y danse tous en rond,
ainsi que cela se pratique notoirement sur le pont d'Avignon?
_Gaudeamus igitur_, mes frères, et laissons les gens graves souffler
ridiculement dans de ridicules baudruches qu'ils considèrent ensuite
tels des blocs de Paros.
Voilà pourquoi j'aime les voyageurs de commerce, gens gais,
philosophes et qui s'arrangent toujours pour _take a smile with life_,
comme disent les Anglais.
Nous nous trouvions donc réunis, quelques-uns de ces messieurs,
plusieurs chasseurs et moi, un récent soir, dans l'estaminet de la
bonne auberge d'un voisin gros bourg.
Le patron du lieu est un fort brave homme légèrement candide et d'une
indérapable complaisance.
Chacun le surnomme--je n'ai jamais su pourquoi--le père Becquenfleur.
Nul d'entre nous n'avait sommeil, et bien qu'on dût se lever de fort
bonne heure le lendemain, personne ne se souciait d'aller se coucher.
Vite conclue, la connaissance entre les voyageurs et nous tourna plus
vite encore à la cordialité parfaite.
Ces messieurs, d'ailleurs, étaient tous charmants.
L'un deux proposa:
--Voulez-vous qu'on fasse une bonne blague au père Becquenfleur?
Assentiment unanime.
Voilà notre farceur qui se pose juste en face de la vieille et
ancestrale horloge et qui, dodelinant de la tête, l'index tendu,
accompagne d'un balancement rythmique de tout son corps le mouvement
du balancier.
Entre le père Becquenfleur?
--Zut! s'écrie le fumiste, c'est trop difficile!... C'est même
impossible.
--Quoi donc qu'est impossible? s'informe l'ingénu bonhomme.
--Se mettre en face d'une horloge et suivre, le doigt tendu et en
balançant le corps, le mouvement du pendule, tout cela, pendant cinq
minutes, et sans ouvrir la bouche.
--C'est si difficile que ça?
--Je vous dis que c'est impossible.
--Allons donc!
--Voulez-vous parier?... Tenez, je vous parie du champagne pour toute
la compagnie que vous n'y arrivez pas.
Le père Becquenfleur se gratte la tête, suppute et tient la gageure.
Pas un spectacle au monde ne me semblera jamais d'un comique
comparable à celui que nous eûmes alors sous les yeux.
Le père Becquenfleur, serrant les lèvres farouchement, pour ne pas
parler, avait contracté un mouvement qui rappelait celui de ces ours
assis sur leur derrière et qui se balancent en mesure.
Pendant ce temps, l'un de ces messieurs courait à la cuisine et
prévenait la mère Becquenfleur.
--Je ne sais pas ce qu'a votre mari... un coup de folie subite
probablement. Il vient de s'installer devant son horloge, et il se
balance comme cela, regardez, sans dire un mot... Vous devriez bien
venir, nous sommes tous inquiets!
Un peu sceptique--elle en a tant vu, la pauvre femme!--la mère
Becquenfleur consent tout de même à se déranger, et quelle n'est point
son épouvante en constatant la parfaite véracité du récit du voyageur!
Elle se précipite sur son mari:
--Eh bien! quoi, mon bonhomme, qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce qui te
prend? Mais parle donc!
Tout à l'idée de gagner son pari, le père Becquenfleur continue son
dandinement et s'opiniâtre dans son mutisme.
La mère Becquenfleur se démente alors et clame:
--Maria! Augustine! Allez vite quérir le médecin! Mon pauvre bonhomme
qu'est devenu fou!
Épouse dévouée, elle se jette en larmes sur son mari, le serre dans
ses bras!
--Bougre de vieille g...! s'écrie alors le père Becquenfleur. Tu viens
de me faire perdre au moins six bouteilles de champagne!
Et tous de rire.
DE L'INUTILITÉ DE LA MATIÈRE
Un fait des plus curieux et--je crois--sans précédent, vient de
s'accomplir à l'Hôtel des Invalides, non sans jeter une énorme stupeur
dans le petit monde de ces glorieux débris.
Deux pensionnaires de l'établissement, le nommé A... et le nommé
B..., s'étaient pris, depuis longtemps, l'un pour l'autre, d'une vive
animosité.
A... qui, au siège de Sébastopol, eut les deux cuisses gelées et, par
la suite, amputées, est bien entendu, cul-de-jatte.
B..., lui, s'est vu, à Magenta, emporter les deux bras par un boulet
(d'origine que tout porte à croire autrichienne): il est donc manchot.
Sempiternel motif de leurs discussions: la supériorité de la campagne
de Crimée sur la guerre d'Italie, et réciproquement.
Dimanche dernier, vers le soir, les deux vieux braves, qui, des
boissons fermentées, avaient fait usage excessif, redoublèrent
d'acrimonie dans leurs propos.
B..., le manchot, alla même jusqu'à insinuer que le siège de
Sébastopol n'était pas autre chose qu'une plaisanterie franco-russe
des plus anodines et que, d'ailleurs, les Russes, c'est bien connu,
aiment tant les Français qu'il leur répugnerait de tirer le moindre
coup de fusil sur leurs alliés. Et puis, ajoutait-il, avoir les
cuisses gelées, voilà-t-il pas une grande gloire! Un accident, tout au
plus, à peine digne d'un hôpital civil.
A.... le cul-de-jatte, perdit patience:
--Si tu répètes ça, s'écria-t-il, je te f... mon pied dans le c...
B... le répéta.
Il n'avait pas plutôt terminé sa phrase que A... oubliant ses deux
jambes restées là-bas, se levait, et avec une prestesse qu'on n'aurait
pas attendue de lui, faisait le tour de B... et lui flanquait _son
pied_ dans le derrière.
Le manchot pâlit sous l'injure, puis, grinçant des dents, fou de rage,
gratifia par deux fois son insulteur de soufflets retentissants; après
quoi, se précipitant sur lui, il se disposait à l'étrangler de ses
_deux poings_ crispés.
Les témoins de cette scène pénible intervinrent alors et mirent fin au
scandale.
Hein! Qu'est-ce que vous pensez de ma petite histoire?
Un cul-de-jatte qui flanque des coups de pieds dans le derrière d'un
manchot lequel riposte par des giffles!!!
Vous haussez les épaules.
Fort bien, c'est si facile de hausser les épaules!
Mais de ces autres et suivantes histoires, que direz-vous?
Je vous laisse la parole, mon colonel:
«Je connais une jeune personne dont on avait amputé la cuisse;
plusieurs fois elle s'est tenue et a fait quelques pas _sur ses deux
jambes_, c'est-à-dire sur la jambe non amputée et sur la jambe de
fluide vital; c'était ordinairement en sortant de son lit. Sa mère,
témoin, était obligée de s'écrier:
«_Ah! malheureuse! Tu n'as pas ta jambe de bois!_»
» Un médecin de mes amis m'a assuré avoir vu un officier, dont la
cuisse avait été amputée, marcher jusqu'au milieu de sa chambre sans
s'apercevoir qu'il n'avait pas sa jambe de bois, et ne s'arrêter que
lorsqu'il en faisait la réflexion; alors la jambe de fluide vital
n'avait plus la force de supporter le poids de son corps.»
Haussez-vous encore les épaules?
Oui.
Eh bien! vous n'êtes pas poli pour l'armée, car ces deux dernières
histoires de jambes de bois sont textuellement extraites du livre de
M. le lieutenant-colonel Albert de Rochas sur _l'Extériorisation de la
sensibilité_.
Ah! ah! vous ne rigolez plus, mes drôles!
Vive l'armée!
LA SÉCURITÉ DANS LE CHANTAGE
Je reçois d'un _fidèle lecteur_ la lettre suivante à laquelle je ne
veux pas changer le moindre _iota_, bien que j'en réprouve hautement
l'immorale tendance.
Le sujet que recèle cette missive m'a semblé assez ingénieux pour
amuser, durant quelques minutes, la masse croissante et si fine de nos
lecteurs.
«Cher monsieur Allais,
» Malgré tous vos louables efforts pour imprimer à l'industrie
un mouvement ascensionnel, pour engrener la science sur des rails
inédits, pour,--en un mot--renouveler la face du monde actif, les
affaires--(il est lamentable de le constater)--marchent de mal en pis,
le commerce ne bat plus que d'une aile, le marché devient de plus en
plus lourd, comme disent les agioteurs.
» Pour peu qu'ils soient probes, les trafiquants se voient destinés à
une ruine certaine doublée d'un déshonneur imminent.
» C'est, pénétré de ces tristes remarques que je me suis décidé, dans
ma hâte de jouir des bienfaits de la vie, à me mettre voleur.
» Tout aussi propre à exercer que n'importe quel commerce, le vol
possède l'avantage d'enrichir plus vite celui qui le pratique et
d'apporter à l'existence plus d'imprévu que ne saurait le faire le
métier le moins monotone.
» Je me suis composé, monsieur, une moralité aussi haute que celle
émanant du Code Napoléon.
(Napoléon! Ça lui allait bien, à celui-là, de codifier la protection
de la vie humaine et de la propriété!)
» Je ne vole que les riches, et c'est du superflu de ces messieurs que
je forge mon nécessaire.
» Jusqu'à présent, n'est-ce pas, mon cher Allais, rien
d'extraordinaire; mais voici éclater mon originalité:
» Non seulement je me moque du Code, mais aussi je me ris de la
maréchaussée.
» Je me suis rendu imprenable, ou à peu près (car, en ce bas-monde, on
ne peut répondre de rien).
» Aidé d'une femme remarquablement intelligente, ma maîtresse, je
dérobe (et rien n'est plus facile) les enfants en bas âge appartenant
à des familles riches.
» Le soir même de ce rapt, la famille riche du bébé reçoit, par
une voie mystérieuse, une lettre et un panier renfermant un pigeon
voyageur.
» La lettre dit en substance: « Famille riche, si tu veux revoir ton
pauvre enfant, insère dans la pochette attachée au cou du présent
pigeon, dix jolis billets de mille francs, et demain matin, à la
première heure, ton pauvre sale gosse te sera rendu.»
» Ce truc si simple ne rate jamais; allez donc suivre un pigeon
voyageur dans les hautains firmaments!
» Mon pigeonnier est établi dans une nation voisine de la France, en
un petit endroit plutôt écarté dont vous m'excuserez de ne pas vous
indiquer l'adresse exacte.
» Et puis, tout cela, entre nous, n'est-ce pas, car ce genre
d'industrie un peu spéciale ne gagne rien à une publicité, si
intelligente soit-elle.
» Je serre, cher monsieur Allais, votre rude main caleuse de
travailleur opiniâtre.
Signature illisible,
_Pas d'adresse_.
Où s'arrêteront l'audace et l'ingéniosité des malfaiteurs? C'est
ce que se demandent les honnêtes gens, non sans une certaine
appréhension.
SENTINELLES, VEILLEZ!
Aux yeux de tous les personnages compétents, le chien est appelé à
jouer un rôle considérable dans les grandes guerres européennes.
Chiens sentinelles, chiens éclaireurs, chiens anticyclistes, chiens
estafettes, on les met à toutes les sauces, les pauvres toutous.
Dans ce curieux sport, l'Allemagne, sans contredit, marche à la tête
des autres nations militaires, et, chaque jour, c'est à qui de MM. les
officiers prussiens imaginera une nouvelle application du chien à un
emploi militaire.
Me promenant récemment dans les environs les moins explorés de
Koenigsberg, j'ai été assez heureux pour assister (par le plus
grand des hasards, d'ailleurs, car je m'étais trompé de route) à des
exercices infiniment suggestifs et qu'il importe de dévoiler au plus
tôt.
On jugera de la stupeur qui m'envahit quand, d'un petit bois où je me
trouvais égaré, j'aperçus la scène suivante:
Des soldats français et des soldats russes (je crus rêver!) ou
plutôt--disons-le dès maintenant--des Allemands déguisés en Français
et en Russes, fantassins, cavaliers, artilleurs, etc., etc., donnaient
à manger à une forte meute de chiens, de ces gros chiens comme on en
rencontre dans les Flandres, qui traînent des voitures à lait.
Et c'étaient des caresses, et c'étaient des bonnes paroles et de gros
morceaux de viande!
Quand les chiens furent bien gavés, tous ces faux Français, tous ces
pseudo-Russes les attelèrent à de petits chariots, les attachèrent à
des piquets, grimpèrent à cheval et disparurent bientôt au loin.
Quelques instants plus tard surgissaient d'autres soldats, d'uniforme
allemand ceux-là, qui se précipitèrent sur les chiens à coups de pied,
à coups de fouet, et arrachant aux pauvres animaux les quelques os
qu'ils rongeaient encore.
Après quoi, ils les détachèrent au son de mille horribles clameurs.
Comme bien vous le pensez, les infortunées bêtes n'attendirent point
leur reste: en quelques minutes, tous les chiens, au grand galop,
avaient rejoint leurs bienfaiteurs français et russes, là-bas, dans la
campagne.
Qu'est-ce que cet étrange manège pouvait bien signifier?
Je résolus d'en avoir le coeur net et, au risque de me faire coffrer,
je prolongeai mon séjour à Koenigsberg, poursuivant sans relâche et
avec une remarquable intelligence mes patriotiques investigations.
La conversation d'un lieutenant pris de boisson me mit bientôt au
courant.
Les chiens dont je viens de parler sont en cas de guerre, dressés
à fuir, eux et leurs attelages, les troupes allemandes, pour aller
rejoindre ces Français, ces Russes, dont ils n'ont jamais reçu que de
bons traitements.
Les petites voitures qu'ils traînent derrière eux seront alors
chargées d'effroyables substances dont l'explosion mettra fin à des
milliers d'existences.
Le moment de la détonation peut être déterminé à une seconde près,
grâce à un système d'horlogerie qu'on règle selon la distance qui
sépare de l'ennemi.
Et ça n'est pas plus difficile que ça!
J'ajouterai que, ces chiens étant rendus aphones par une opération
chirurgicale et les roulements des chariots se faisant sur caoutchouc,
pas un bruit ne saurait révéler l'approche de cette terrible et
ambulante machine infernale.
Messieurs les Français, vous voilà avertis!
UN BIZARRE ACCIDENT
Voulez-vous, mes petits amis, pour nous délasser un instant de la
fixité de nos regards vers l'Est, jeter un léger coup d'oeil sur
le laps de ces trente derniers ans passés, et alors, nous serons
stupéfaits en considérant les progrès énormes accomplis par la
pratique du vélocipède.
Avant les regrettables événements de 70-71, le vélocipède existait
bien, mais sous la forme de rares spécimens. (Vous êtes trop jeunes
pour vous rappeler cela.)
Il n'avait pas, d'ailleurs, revêtu la forme que nous lui connaissons
actuellement, et même il prêtait au sourire de la grande majorité des
Français d'alors.
Quelques rares originaux et qui ne craignaient point d'affronter les
ricanements de leurs contemporains faisaient, seuls, usage de bicycles
(comme on désignait les dites machines) et s'attiraient des piétons la
spirituelle appellation _d'imbéciles à roulettes_!
Comme c'est loin, tout ça!
Aujourd'hui, en dépit de quelques grincheux, le cyclisme semble être
entré définitivement en nos moeurs.
Dans les bourgades les plus reculées, on rencontre de nombreux
vélocipédistes dont certains appartiennent parfois à d'humbles
conditions, car, ainsi que la démocratie, la bicyclette coule à pleins
bords.
Je n'entreprendrai pas l'apologie de ce nouveau mode de locomotion:
des plumes autrement autorisées que la mienne l'ont déjà fait avec
un rare bonheur. (Avez-vous lu _Voici des ailes_, de Maurice Leblanc?
Non. Eh bien, lisez-le, et vous me remercierez du tuyau.)
Ah! dame! la bécane procure quelquefois de petits ennuis. Cette
médaille a un côté pile, ou plutôt _pelle_, pas toujours drôle, sans
compter le passage du sportsman sous la roue de pesants camions, ou
le piquage de tête dans les gouffres embusqués au coin d'insidieux
tournants.
Ou des accidents plus étranges encore, témoin celui que voici:
Dimanche dernier, un groupe joyeux d'environ vingt vélocipédistes
de l'A. T. C. H. O. U. M. (_Association des Terrassiers Cyclistes du
Havre et des Organistes Unis de Montivilliers_) remontait, en peloton
compact, le chemin creux qui, partant de la route de Cabourg à
Étretat, aboutit au plateau de Notre-Dame de Grâce, près Honfleur.
Tout à coup, pareillement au crépitus d'un canon à tir rapide, une
série de détonations déchira l'air.
Les vingt pneux des camarades venaient d'éclater.
(Accident? Malveillance? C'est ce que l'enquête ouverte par
l'A.T.C.H.O.U.M. établira.)
Nos gaillards eurent bientôt fait de réparer le désastre, mais au
moment où, d'un énergique et simultané travail, ils regonflaient leurs
pneumatiques, voici qu'ils tombèrent tous sur le sol, en proie à des
mouvements spasmodiques, et comme asphyxiés, les pauvres!
L'explication du phénomène est bien simple: les vingt-cinq pompes de
ces messieurs, absorbant l'air ambiant pour l'enfourner au sein
des caoutchoucs, avaient fait le vide dans le chemin creux et les
cyclistes subissaient les affres du petit oiseau que, dans les
laboratoires, on met sous la cloche de la machine pneumatique.
L'accident, par bonheur, n'eut pas de suite, une forte brise
ayant ramené de l'air dans ces parages; mais tous les affiliés de
l'A.T.C.H.O.U.M. ont bien juré que cette mésaventure leur servirait de
leçon.
PÉNIBLES DÉBUTS
Une des premières visites que fit ce jeune homme, débarquant à Paris,
fut pour moi, moi son vieux concitoyen.
--Une place? lui répondis-je, une belle place? Vous cherchez une belle
place?
--Dam! aussi belle que possible.
--Eh bien, mon cher ami, je puis vous en indiquer une superbe!
--Ah! vraiment. Laquelle?
--La place de la Concorde.
Cette facile plaisanterie, vieille déjà de pas mal d'années, continue
à m'enchanter comme aux premiers jours (ainsi certains vieillards
conservent jusqu'au seuil du sépulcre la plus réjouissante
allégresse).
Le jeune homme consentit à sourire, mais je vis bien qu'il ne goûtait
pas intégralement ma petite facétie.
Pour le remettre en joie, je l'entraînai vers un bar voisin que je
connais et où l'on rencontre le seul gin buvable de Paris.
Un vieux camarade, étrange type et fertile en avatars, s'y trouvait
déjà.
--Comment va?
--Et toi?... Rien de neuf?
Je présentai mon jeune ami au personnage.
Justement cela tombait bien, le personnage venant d'acquérir un
journal du soir et recrutant pour son organe une rédaction jeune,
ardente et pas encore compromise. C'était touchant d'entendre le
monsieur parler de la sorte.
Il fut convenu que mon protégé ferait partie du vespéral canard en
question et qu'il écrirait chaque jour un _Croquis de Paris_ de vingt
ou trente lignes.
--Mais, protestait mollement le jouvenceau, je ne sais pas si je
saurai, moi d'hier à Paris, écrire des choses bien parisiennes.
--Au contraire, mon garçon! affirmait l'autre. Ce sera bien mieux
ainsi. Vous verrez Paris sous l'angle charmant de vos yeux ingénus
et vous le décrirez d'une plume non encore souillée des mille
compromissions de la capitale!
(Mon vieux camarade use parfois de ces termes grandiloquents.)
--Alors, entendu.
--Quant aux appointements,--je vous avoue que je suis pour l'instant
un peu serré,--je ne saurais donc vous gorger d'or. Je vous offre
150 fr. par mois--somme dérisoire, je le sais... Ce sera pour vos
cigares...
--Je ne fume pas.
--Tous mes compliments, jeune homme; je voudrais pouvoir en dire
autant.
Ce fut donc convenu.
Dès le lendemain, le jeune homme entrait en fonctions.
Chaque jour, il abattit son petit _Croquis de Paris_, pas plus mal
qu'un autre, ma foi, et même souvent de fort gentille tournure.
À la fin du mois, un peu ému, il se présentait à la caisse.
--Vous désirez? fit l'argentier.
--Je suis M. Un Tel, j'appartiens depuis un mois à la rédaction du
journal, à raison de 150 fr. par mois, lesquels cent cinquante francs
j'aimerais bien toucher à cette heure.
--Je n'ai pas d'ordre, monsieur. Voyez le directeur.
D'un bond, le jeune homme était chez le directeur.
--On refuse à la caisse de me régler mon traitement de ce mois.
--Quel traitement?
--Les 150 fr. que vous m'avez promis.
--Pardon, jeune homme, je vous ai, en effet, promis 150 fr.; mais,
avais-je ajouté, c'était pour vos cigares. Or, vous m'avez déclaré
vous-même que vous ne fumiez pas.
--!!!!!
LA SCIENCE ET LA RELIGION--ENFIN--MARCHENT LA MAIN DANS LA MAIN
(_Panneau allégorique_)
Vous souvient-il de cette amusante scène d'une vieille opérette
d'Hervé, dans laquelle, un homme venant d'avoir l'oeil crevé par
accident, arrive le médecin mandé à la hâte?
Au lieu de se ruer vers le plus immédiat des pansements, l'homme de
l'art s'assied dans un fauteuil, et, doctoralement, s'informe des
antécédents, et surtout des ascendances du blessé.
--N'auriez-vous pas eu, s'enquiert-il, dans vos parents, quelqu'un qui
fût sujet aux affections des yeux?
Aux temps héroïques de l'admirable Hervé, les microbes n'existaient
pas, ou plutôt ils existaient mais n'avaient pas encore essuyé
l'effroyable publicité qui sévit sur eux depuis quelques années et
dont ils se passeraient si bien, d'ailleurs.
Sans cela, Hervé eût complété sa plaisanterie et, sur des rythmes
loufoques, expliqué que l'accident du bonhomme provenait, non point
d'un cruel traumatisme comme on aurait pu se l'imaginer, mais bien
de l'existence préalable d'un virulent microbe, le microbe de l'oeil
crevé.
Ne riez pas, frivoles lecteurs!
Si nous n'avons pas encore le microbe de l'oeil crevé, nous détenons,
au moins, celui du coup de soleil!
Ne continuez pas à rire, captivantes lectrices!
Le microbe de l'insolation vient d'être découvert et isolé par un
médecin autrichien, si j'en crois (et j'en crois) la docte Causerie
scientifique de notre savant et pittoresque confrère Henry de Varigny
(le _Temps_, de samedi dernier).
Oui, mesdames et messieurs, l'insolation n'est plus un accident dû
à la chaleur, il devient l'effet d'une infection microbienne que--le
savant autrichien consent à admettre ce léger détail--favorisent les
hautes températures.
«Cette méchante bestiole--je copie mon auteur--se tient avec
prédilection dans la poussière du sol; elle hante surtout les routes
un peu encaissées où elle guette le passant pour se précipiter dans
ses poumons, tandis qu'il halète, et l'infecter.
» Il est vrai que le nombre et la variété des microbes qui se peuvent
rencontrer dans la poussière de nos routes sont grands, et, dès lors,
le signalement manque de précision. Apprenez alors que ce microbe
présente encore ce caractère de ressembler beaucoup au microbe de la
petite vérole.»
Suivent quelques lignes sceptiques de notre chroniqueur physiologiste.
Je ne partage pas, moi, l'affreux doute de M. de Varigny, et je me
rallie à cette doctrine panmicrobiste qui rassemble déjà tant de
passionnés adhérents.
Et celui qui tient en moi ce langage, ce n'est pas tant le savant
austère que le catholique fervent.
La prescience de Dieu, l'intégrale prescience de Dieu, n'est-ce point
le dogme indiscutable, fondamental et sacré?
Alors quoi d'étonnant à ce que Dieu, lequel a créé les microbes, comme
il a créé toutes choses et tous êtres, quoi d'étonnant à ce que
Dieu opère d'avance une sage distribution, bien raisonnée, de ces
bestioles? À qui doit mourir du choléra, Dieu dépêche les microbes du
choléra, de même qu'il décerne le microbe du coup de pied dans le cul
à celui qui doit recevoir un coup de pied dans le cul.
Et maintenant, tas de francs-maçons, ne me parlez plus des conflits de
la Science et de la Religion!
LE DROIT DE BOUCHON
Selon l'usage et comme tous mes confrères, j'ai fermé Vendredi-Saint
dernier, ma boutique de charcuterie, et suis parti vers la banlieue,
du côté de Saint-Ouen, hameau réputé pour sa riche floraison en
tessons de bouteilles.
Il faisait un temps superbe, et même un peu trop chaud pour la saison;
mais qu'importe la haute température, si l'on est libre!
Être libre, tout est là!
Il vaut mieux rôtir au soleil de l'indépendance que de goûter la
fraîcheur au sein des cachots du despotisme et de la tyrannie.
Du moins, c'est mon avis.
Donc, nous voilà partis, toute ma famille et moi, la joie au coeur,
la chanson aux lèvres, en bras de chemise (les messieurs), en léger
corsage d'indienne (les dames et les demoiselles).
Une guinguette attira soudain nos regards, et surtout nos gosiers, car
il commençait à faire une soif terrible.
Imaginez une de ces guinguettes à tonnelles, à balançoires, à toutes
sortes de jeux et divertissements, une de ces guinguettes dont la
seule vue vous fait pousser aux pieds des ailes de pigeon.
Une grosse enseigne: _Au rendez-vous des Rigolos_ se complétait de
cette condescendance: _On peut apporter son manger_.
Ayant déjeuné à la maison avant le départ, nous n'avions pas cru
devoir emporter d'aliments avec nous, et nous le regrettâmes, car,
grâce au manger dont il nous eût été si facile de nous lotir, nous
aurions accompli une collation à la fois économique et réconfortante.
C'est le patron lui-même de l'établissement qui nous servit.
Pour dire quelque chose:
--Alors, on peut apporter son manger? dis-je.
--Parfaitement, monsieur, le monde sont libre d'apporter leur manger.
--Et leur _boire_?
--Ah! ça non, par exemple! Si le monde apportaient leur manger et leur
boire, alors, moi, avec quoi que je me les calerais? Avec des briques?
--C'est trop juste.
--Il y a bien, parbleu, des gens qui ont le culot d'apporter leur vin,
leur saint-galmier, leur cognac et tout le tremblement. Mais, moi,
je n'entends pas de cette oreille-là; je leur fais payer un droit de
bouchon de dix sous par bouteille introduite dans mon établissement.
--C'est un peu cher.
--Si ils ne sont pas contents, ils n'ont qu'à ne pas revenir.
À ce moment, un homme et une femme, cette dernière chargée d'un bébé,
s'installèrent à une table du _Rendez-vous des Rigolos_.
L'homme demanda une chopine à cinquante et deux verres.
Pendant qu'ils buvaient, la femme allaita l'enfant.
--Patron, cria l'homme désaltéré, payez-vous!
Et il jeta une pièce d'un franc sur la table.
--Ça fait le compte, répondit le patron.
--Comment, ça fait le compte? Mais je vous donne vingt sous!
--Eh bien! justement, une chopine cinquante, plus cinquante pour le
bouchon de votre petit jeune homme!
Le prolétaire fit une tête!
UNE ÉTRANGE COMPLEXION
PROLOGUE
Ayant perdu, fort jeune, son père et sa mère, Georges vivait avec sa
vieille grand'-maman dont il était la dernière consolation, l'unique
souci, la seule joie.
I
Or, un matin, Georges rencontra dans la rue le type même du charme
féminin et de l'irrésistible séduction.
Georges ne songea même pas à résister: abandonnant son itinéraire, il
suivit la jeune personne jusqu'au moment où elle s'engouffra dans un
établissement dit de bouillon.
Une minute ne s'écoula certainement point avant que Georges ne
pénétrât lui-même dans le restaurant.
Déjà, la jeune personne ne s'y trouvait plus mais, bientôt, elle
réapparaissait, affublée d'un joli petit bonnet blanc et d'un tablier
de même couleur.
Georges (qui n'est pas une bête) conclut que la jeune femme servait
comme bonne dans la maison.
S'asseyant à l'une des tables dont le service semblait dévolu à la
petite, il commanda, quoi donc! un bouillon, naturellement.
... Abrégeons.
Dès lors, le coeur de notre pauvre Georges fut pris dans le pire des
engrenages.
Vingt fois par jour, il revenait s'asseoir à l'une des tables
d'Eugénie (car vous avez deviné, n'est-ce pas, qu'elle s'appelait
Eugénie) pour absorber mille aliments divers qu'il s'appliquait à
choisir aussi légers que possible, mais dont l'ensemble ne laissait
point que de le gaver tout de même, et solidement.
Ce qu'on peut appeler _se nourrir de prétextes_.
Aussi, c'était, à chaque repas familial, des désolations sans trêve:
--Tu ne manges pas, mon pauvre petit!
--Je n'ai pas faim, bonne maman.
--Il faut se forcer, mon chéri.
--Ça me ferait mal.
--Le plus drôle, c'est que tu ne maigris pas, depuis le temps que tu
ne manges plus... Tu n'as pas mal quelque part?
--Mais non, bonne maman.
--Tu dors bien?
--Comme le peintre Luigi Loir lui-même.
--Ah! tu as une étrange complexion!
Et comme, en somme, Georges conservait sa bonne mine et sa belle
humeur, la vieille grand'maman ne s'inquiétait pas outre mesure de cet
inexplicable manque d'appétit.
II
Un jour, la petite bonne du restaurant dit à Georges:
--Il y a du nouveau.
--Ah!
--Je quitte la boîte.
--Ah!
--Oui, on m'a offert une place dans un magasin du boulevard où l'on
vend un apéritif grec, le Kina Passonrigolo. C'est moi qui tiendrai le
comptoir de dégustation. Vous me viendrez voir?
Le reste, vous le devinez! (Vous avez bien deviné que la petite
s'appelait Eugénie.)
Georges remplaça son absorption d'aliments solides par une égale
consommation d'apéritif breuvage.
Et sa bonne vieille grand'mère fut radieuse de lui voir tant d'appétit
revenu!
Oui, mais voilà!
(Ou plutôt voici:)
Eugénie, en changeant de fonction, également changea d'âme. De
vertueuse qu'elle était, elle devint la plus lubrique des maîtresses,
et le pauvre Georges en vit de dures!
(Eugénie aussi, comme de juste, mais n'insistons pas, rapport à notre
clientèle de jeunes filles.)
Georges maigrit, maigrit, maigrit!
Et la bonne vieille maman disait tout éplorée:
--Je n'y comprends rien, mon pauvre Georges! Tant que tu ne mangeais
pas, tu avais une mine superbe, et maintenant que tu dévores, tu as
l'air d'un déterré! Quelle drôle de complexion!
ÉPILOGUE
(_Pour rassurer les familles_)
Un beau jour, Georges s'aperçut qu'Eugénie le trompait avec le Grec
commanditaire du Kina Passonrigolo. Il plaqua froidement l'infâme
et se maria avec une jeune fille qui ne le poussa ni à la
suralimentation, ni à l'extrême apéritivité, ni à autre chose itou,
comme disent les villageois.
Et la pauvre vieille grand'maman fut joliment contente.
Maintenant, elle peut mourir en paix, dit-elle.
Sans empressement, d'ailleurs.
SCEPTIQUE ENFANCE
--Eh bien! mon vieux Georges?
--Eh bien! mon vieux Fifi?
L'appellation de «vieux Georges» désigne un jeune gentleman, mon
filleul, lequel cingle allègrement vers son huitième printemps.
Le «vieux Fifi» n'est autre que l'honorable signataire de ces propres
lignes.
--Et le niveau des études?
--Ça se maintient à peu près... Ça ne casse rien, mais ça se
maintient.
--À quelle branche de la science te voues-tu plus particulièrement?
--Je n'ai pas de préférence, tu sais. C'est bien le même rasoir, tout
ça... Pourtant, il y a un truc qui m'a vraiment fait rigoler, l'autre
jour. Imagine-toi que nous avons commencé l'Histoire Sainte.
--Et c'est l'Histoire Sainte...
--Qui m'a gondolé? Oui, c'est ça.
--Il n'y a pourtant pas de quoi.
--Tu crois ça, toi? Eh bien, moi je dis qu'il faut que les curés nous
prennent sérieusement pour des poires, de nous envoyer des boniments
comme ça!
--Mon cher Georges, ton âge ne t'autorise pas à tenir un tel langage!
--Qu'est-ce que tu veux, c'est mon caractère, à moi!... Ainsi, la
création du monde, crois-tu que ça s'est passé comme on le raconte
dans l'Histoire Sainte?
--Évidemment.
--Tiens, voilà l'effet que tu me fais. (_Il hausse les épaules_).
Mais, mon pauvre vieux, ça ne tient pas debout, tout ça!--Par exemple,
les lions, les tigres, les jaguars, de quoi qu'ils se sont nourris, un
coup que le bon Dieu les a eu créés?
--Ma foi, je t'avouerai...
--Tu ne vas pas me dire qu'ils ont brouté de l'herbe, et mangé du
pissenlit.
--Je ne dis pas cela.
--Alors quoi! Ils se sont donc mis à boulotter les pauvres moutons,
les pauvres antilopes que le Seigneur venait de créer. En voilà une
administration!
--Il y a évidemment là...
--Et les asticots qu'on trouve dans le fromage, et les espèces de
petites anguilles que tu m'as montrées avec ton microscope dans le
vinaigre! Où qu'ils étaient, tous ces petits animaux ridicules, avant
qu'on ait inventé le fromage, le vinaigre et tout le reste?
--Bien sûr que...
--Et tous les sales microbes qui vous fichent un tas de maladies, ça a
beau être tout petit, c'est des bêtes comme les autres, créées par le
bon Dieu en même temps que tous les animaux. Eh bien! qu'est-ce qu'ils
faisaient, où nichaient-ils quand Adam et Ève étaient bien portants,
car sûr qu'ils en avaient, une santé, ces deux-là!
--Je ne sais pas.
--Et puis, il y a encore quelque chose qui me chiffonne dans toute
cette histoire-là... Seulement, promets-moi de ne pas dire à maman que
je t'ai causé de ça.
--Je te le jure.
--Abel et Caïn, ils n'avaient pas de femmes, dis?
--Je ne crois pas.
--Alors, dis-moi comment qu'ils ont fait pour avoir des gosses?
AU PAYS DE L'OR
(_Extrait d'une lettre que je reçois à l'instant même d'un de mes amis
qui est au Klondyke_.)
* * * * *
«Mais c'est surtout dans les industries à côté qu'on réalise
d'incroyables et rapides fortunes.
» Tel trafiquant de marchandises rares, tel tenancier de music-hall ou
de maison de jeu et même tel porteur de colis, gagne plus d'argent que
certains détenteurs d'excellents _claims_.
» Une bonne idée qui vous vient, et vous voilà une fortune parfois!
» C'est le cas d'un joyeux luron de Canadien français, installé ici
depuis deux ou trois ans, un nommé Antoine Lescarbille, dont tu as
peut-être connu jadis le père qui était charretier[3] à Cap-à-l'Aigle.
[Note 3: Au Canada, on appelle _charretier_ les cochers de fiacre,
et les fiacres, on les appelle des calèches.]
» Ce Lescarbille, après avoir gratté pendant quelques mois le rude
terrain de Klondyke, s'était vite dégoûté de cette besogne: se
rappelant son ancienne profession, il se construisit une hutte sur le
bord du Greenpig Lake et s'établit pêcheur et marchand de poisson.
» Ses affaires prospéraient assez bien, quand un véritable coup de
génie qu'il eut mit sa fortune au pinacle.
» Il faut te dire que, dans ce damné Klondyke, l'éclairage est une des
plus fantastiques dépenses auxquelles on ait à faire face.
» Dawson-City est onéreusement éclairé à l'électricité et à
l'acétylène; mais, en d'autres agglomérations moins importantes, ces
moyens font défaut, et quand tu sauras qu'on a quatre bougies pour
un dollar et que le pétrole ne se paye pas moins de cinq dollars le
gallon, tu ne manqueras pas de reculer d'horreur.
» Notre ami Lescarbille roulait probablement ces pénibles réflexions
dans sa tête quand, triant son poisson, ses yeux tombèrent sur une
sorte d'anguille qui, jusqu'à présent, avait causé son désespoir.
» Ce poisson dont je ne saurais préciser le nom ni la classification
(l'Alaska n'est pas fertile en Lacépèdes) est tellement gras, en
effet, tellement saturé d'huile qu'il échappe à toute comestibilité,
et, par conséquent, à tout trafic.
» Mais un éclair de génie venait de fulgurer le crâne de Lescarbille.
»--Ah! cochon, s'écria-t-il, tu ne veux pas nous nourrir! eh bien, tu
serviras à nous éclairer.
» Antoine Lescarbille avait son idée.
Il fuma, il _boucana_, comme on dit ici, un certain nombre de ces
anguilles, et puis, quand elles furent bien sèches, certain d'avance
du résultat, il fit sa petite expérience.
» Allumée à la queue, l'anguille brûla, se consumant lentement,
produisant la lumière d'une excellente carcel et ne dégageant que peu
d'odeur et une très légère fumée.
» À cette constatation, Lescarbille bondit de joie si prodigieusement
qu'il en défonça le rustique plafond de sa hutte, mais les Canadiens
français ont, Dieu merci, le crâne dur.
» Peu de jours après sa découverte et sans en parler à personne,
Lescarbille avait obtenu du gouvernement la _charte_ qui lui donnait
le monopole exclusif de la pêche dans le Greenpig Lake, seul endroit
où se trouve l'anguille-chandelle.
» Un an après, la vogue de ce nouvel éclairage avait été telle que
Lescarbille possédait un capital de cent mille piastres qui ne devait
rien à personne.
» Aujourd'hui, il songe à aller retrouver son joli pays de
Cap-à-l'Aigle; mais toujours pratique, il est en pourparlers avec une
maison de banque de Vancouver pour mettre son affaire en actions.
» Je t'envoie ci-inclus un prospectus de _The natural fish candle
light C° Limited_, si le coeur t'en dit.
» Prétendre qu'introduite à Paris, l'anguille-chandelle deviendrait
l'éclairage des salons, je ne vais pas jusque-là; mais, tout de même,
l'affaire me paraît excellente, et si le coeur t'en dit...
» Etc., etc., etc.»
L'INCORRIGIBLE SNOB
Un poète a dit excellemment (en termes plus choisis que les ci-joints,
mais j'en oubliai la teneur exacte) que, si l'on désire se modeler sur
un grand homme, c'est par ses bons côtés qu'il faut surtout chercher à
l'imiter.
Réflexion fort sensée, car concevez-vous un monsieur qui s'imaginerait
égaler Napoléon Ier parce qu'il prise du tabac ou Benjamin Franklin
parce qu'il parle du nez?
Ce serait grotesque, et rien de plus!
Mon ami Leveau-Sauvage vient pourtant d'être la proie d'une erreur
aussi stupide.