III

_LE LIVRE ET LE LIT_

Lire dans son lit est un plaisir de sécurité intellectuelle mêlée de

bien-être. Mais il change de nature avec l'âge.

Souvenez-vous de la page la plus intéressante du gros roman que vous

dévoriez après coucher, le soir, vers quinze ans, dans le moment où elle

se brouille, s'assombrit, s'efface, tandis que la bougie brûlée à fond

crépite, palpite bleue dans le bougeoir et s'éteint. Je m'éveillais le

matin avant cinq heures pour tirer de leur cachette sous mon traversin

les petits livres à cinq sous de la Bibliothèque Nationale. C'est là que

j'ai lu les _Paroles d'un croyant_ de Lamennais, et l'_Enfer_ de Dante.

Je n'ai jamais relu Lamennais; mais j'ai l'impression d'un terrible

souper de sept personnages (si j'ai bonne mémoire) où résonnait comme un

son de fer fatal, que je reconnus plus tard dans un conte de Poe. Je

mettais le petit livre sur l'oreiller pour recevoir la première pauvre

lumière du jour; et, couché sur le ventre, le menton soutenu par les

coudes, j'aspirais les mots. Jamais je n'ai lu plus délicieusement. Il

n'y a pas longtemps que j'ai essayé, un soir, de reprendre ma vieille

position de cinq heures. Elle m'a paru insupportable.

Une charmante dame slave se plaignait un jour devant moi de n'avoir

jamais trouvé la position «idéale» pour lire. Si on s'assied à une

table, on ne se sent pas en «communion» avec le livre; si on s'en

approche, la tête entre les mains, il semble qu'on s'y noie, dans une

sorte d'afflux sanguin. Dans un fauteuil, le livre pèse vite. Au lit,

sur le dos, on prend froid aux bras; souvent la lumière est mauvaise; il

y a de la gêne pour tourner les pages et, sur le côté, la moitié du

livre échappe: ce n'est plus la véritable possession.

Voilà pourtant où il faut se résoudre. «C'est détestable pour les yeux»,

disent les bonnes gens. Ce sont de bonnes gens qui n'aiment point lire.

Seulement l'âge diminue le plaisir de l'acte défendu où on ne sera pas

surpris, et de la sécurité où toutes les audaces de la fantaisie peuvent

danser à l'aise. Restent la solitude douillette et tiède, le silence de

la nuit, la dorure voilée que donne sous la lampe aux idées et aux

meubles luisants l'approche du sommeil, la joie sûre d'avoir à soi, près

de son cœur, le livre qu'on aime. Quant à ceux qui lisent au lit,

«contre l'insomnie», ils me font l'effet de pleutres, admis à la table

des dieux et qui demanderaient à prendre le nectar en pilules.

Oeuvres de Marcel Schwob. Volume 2 of 2, La lampe de Psyché; Il libro della mia memoria · 第 48 / 62 题