_LE SOUVENIR D'UN LIVRE_
Le souvenir de la première fois où on a lu un livre aimé se mêle
étrangement au souvenir du lieu et au souvenir de l'heure et de la
lumière. Aujourd'hui comme alors, la page m'apparaît à travers une brume
verdâtre de décembre, ou éclatante sous le soleil de juin, et, près
d'elle, de chères figures d'objets et de meubles qui ne sont plus.
Comme, après avoir longtemps regardé une fenêtre, on revoit, en fermant
les yeux, son spectre transparent à croisières noires, ainsi la feuille
traversée de ses lignes s'éclaire, dans la mémoire, de son ancienne
clarté. L'odeur aussi est évocatrice. Le premier livre que j'eus me fut
rapporté d'Angleterre par ma gouvernante. J'avais quatre ans. Je me
souviens nettement de son attitude et des plis de sa robe, d'une table à
ouvrage placée vis-à-vis de la fenêtre, du livre à couverture rouge,
neuf, brillant, et de l'_odeur_ pénétrante qu'il exhalait entre ses
pages: une odeur âcre de créosote et d'encre fraîche que les livres
anglais nouvellement imprimés gardent assez longtemps. De ce livre je
reparlerai plus tard: j'y ai appris à lire. Mais son odeur me donne
encore aujourd'hui le frisson d'un nouveau monde entrevu, et la faim de
l'intelligence. Encore aujourd'hui je ne reçois pas d'Angleterre un
livre nouveau que je ne plonge ma figure entre ses pages jusqu'au fil
qui le broche, pour humer son brouillard et sa fumée, et aspirer tout ce
qui peut rester de ma joie d'enfance.