_LES «HESPÉRIDES»_
Lire Herrick, c'est lire des abeilles et du lait. Les mots sont luisants
d'huile de fleurs, frottés de nard et diaprés de gouttelettes parfumées.
Ses vers volent à l'éternité avec de petites ailes d'or battu. Il ne
faut pas plus qu'ouvrir les _Hespérides_ et y tremper vite les yeux
comme dans une vapeur de benjoin. Toute ligne apparue est peinte d'odeur
qu'on hume du regard. Cire vierge et givre, riche pollen de pistils,
nacre de papillons, pulpe de marguerites rosées. Sa tête frisée et
aquiline, toute convergente vers la bouche, soufflait des bulles d'or.
Il était ivre d'un vin qui pétillait en mousse de poésie. Buvez ses
chansons dans des lacrymatoires de verre très mince. Pour une seconde
vous serez entouré du printemps le plus blanc et de l'été le plus jaune.
Mais ne lisez pas longtemps: vous seriez noyé dans un océan de roses.
V
_ROBINSON, BARBE-BLEUE ET ALADDIN_
Le plus haut plaisir du lecteur, comme de l'écrivain, est un plaisir
d'hypocrite. Quand j'étais enfant, je m'enfermais au grenier pour lire
un voyage au Pôle Nord, en mangeant un morceau de pain sec trempé dans
un verre d'eau. Probablement j'avais bien déjeuné. Mais je me figurais
mieux prendre part à la misère de mes héros.
Le vrai lecteur construit presque autant que l'auteur: seulement il
bâtit entre les lignes. Celui qui ne sait pas lire dans le blanc des
pages ne sera jamais bon gourmet de livres. La vue des mots comme le son
des notes dans une symphonie amène une procession d'images qui vous
conduit avec elles.
Je vois la grosse table mal équarrie où mange Robinson. Mange-t-il du
chevreau ou du riz? Attendez... nous allons voir. Tiens, il s'est fait
un plat tout rond, en terre rouge. Voilà le perroquet qui crie: on lui
donnera tout à l'heure un peu de blé nouveau. Nous irons en voler dans
le tas de réserve, sous l'appentis. Le rhum que Robinson buvait, quand
il était malade, était dans une grosse bouteille noire, avec des côtes.
Le mot «_fowling piece_» (pièce à volailles), que je ne comprenais pas
trop me donnait les imaginations les plus extraordinaires sur le fusil
de Robinson. (Longtemps je me suis figuré que les «icoglans stupides»
des _Orientales_ étaient une espèce de caméléons. Encore aujourd'hui je
fais violence à ma fantaisie pour lui persuader que ce ne sont que des
gendarmes).
Comment était faite la lampe d'Aladdin? A mon idée, un peu comme les
lampes à huile de notre salle d'études. Aussi étais-je anxieux de la
manière dont s'y prendrait Aladdin pour la vider. L'endroit où il
fallait la frotter avec du sable fin--les mots ne sont nulle part dans
le texte, mais je ne puis les en dissocier, et c'est encore avec du
sable fin que la femme de Barbe-Bleue essaye d'effacer la tache de sang
sur la clef--se trouvait quelque part sur le renflement du ventre en
métal. Je sais maintenant que la lampe d'Aladdin était une lampe de
cuivre, à bec, toute ronde et ouverte, comme les lampes grecques et
arabes; mais je ne la «vois» plus.
Revenons à la clef de Barbe-Bleue. Ce qui m'y plaisait c'est qu'elle
était «fée», chose qui m'intriguait prodigieusement. Je n'y comprenais
rien. Mais j'y pensais bien souvent. Hélas! c'est une faute d'impression
devenue traditionnelle. Dans l'ancienne édition (elle est bien rare)
vous lirez que la clef était «fée»--_fata_,--enchantée, qu'on y avait
fait œuvre de fée. C'est très clair: seulement je ne peux plus y rêver.
La pantoufle de verre de Cendrillon,--comme ce verre me paraissait
précieux, translucide, délicatement filé, à la manière des petits
bougeoirs de Venise avec lesquels nous avions joué,--la pantoufle est en
étoffe, en _vair_. Je ne la «vois» plus du tout.
Je me figurais avec une grande précision les olives vertes et luisantes,
saupoudrées avec de la poudre d'or dans les vases de Camaralzaman; le
mur un peu délabré, veiné de lierre, gris de mousse, empli de soleil, au
pied duquel le prince travaillait chez le jardinier; la boutique de
Brededdin Hassan, devenu pâtissier; l'arête fixée dans la gorge du petit
bossu; le gros livre empoisonné avec ses pages collées l'une contre
l'autre et la tête de Durban soudée à la couverture de cuir brun du
livre par le sang figé, comme un bout de bougie sur du suif glacé...
Chères, chères images dont j'aime tant à revoir les couleurs quand je
les trouve sous leur rubrique _nel libro della mia memoria_.