Hermès Psychagôgos

ὁδὸς

MIME XVII. Que les morts soient enfermés dans des sarcophages de pierre

sculptée, ou contenus dans le ventre d'urnes en métal ou en terre, ou

dressés, dorés et peints de bleu, sans cervelle et sans viscères,

enveloppés avec des bandelettes de lin, je les emmène en troupe et je

guide leur marche de ma baguette conductrice.

Nous avançons par un sentier rapide que les hommes ne peuvent voir. Les

courtisanes se pressent contre les vierges, et les meurtriers contre les

philosophes, et les mères contre celles qui refusèrent d'enfanter, et

les prêtres contre les parjures. Car ils se repentent de leurs crimes,

soit qu'ils les aient imaginés dans leurs têtes, soit qu'ils les aient

exécutés de leurs mains. Et n'ayant point été libres sur terre, parce

qu'ils étaient liés par les lois, les coutumes, ou leur propre souvenir,

ils craignent l'isolement et ils se soutiennent les uns aux autres.

Celle qui coucha nue dans les chambres dallées parmi les hommes console

une jeune fille morte avant ses noces, et qui rêva impérieusement

d'amour. Un qui tuait sur les routes, la face souillée de cendre et de

suie, pose la main sur le front d'un penseur qui voulut régénérer le

monde et prêcha la mort. La dame qui aima ses enfants et souffrit par

eux cache sa tête au sein d'une hétaïre qui fut volontairement stérile.

L'homme vêtu d'une robe longue qui se persuada de croire à son dieu, et

se contraignit à des génuflexions, pleure sur l'épaule du cynique qui

rompit tous les serments de chair et d'esprit sous les yeux des

citoyens. Ainsi ils s'aident entre eux pendant leur route, marchant sous

le joug du souvenir.

Puis ils viennent sur la rive du Léthé où je les place le long de l'eau

qui coule en silence. Et les uns y plongent leur tête qui contint de

mauvaises pensées, les autres y trempent leur main qui fit le mal. Ils

se relèvent, et l'eau du Léthé a éteint leur souvenir. Aussitôt ils se

séparent et chacun sourit pour soi, se croyant libre.

le miroir, l'aiguille, le pavot

κόρη

MIME XVIII. Le Miroir parle:

J'ai été façonné d'argent par un ouvrier habile. D'abord je fus creux

comme sa main, et mon autre face était semblable au globe d'un œil

terne. Mais ensuite je reçus l'incurvation propre à rendre les images.

Enfin Athéné a soufflé la sagesse en moi. Je n'ignore pas ce que désire

la jeune fille qui me tient, et je lui réponds d'avance qu'elle est

jolie. Cependant elle se lève la nuit, et allume sa lampe de bronze.

Elle dirige vers moi l'aigrette dorée de la flamme, et son cœur veut un

autre visage que le sien. Je lui montre son propre front blanc, et ses

joues modelées, et la naissance gonflée de ses seins, et ses yeux pleins

de curiosité. Elle me touche presque de ses lèvres tremblantes; mais

l'or qui brûle éclaire seulement son visage et tout le reste en moi est

obscur.

L'Aiguille d'or parle:

Comme je traversais sans gloire une trame de byssos, ayant été volée

chez un Tyrien par un esclave noir, je fus saisie par une hétaïre

parfumée. Elle me plaça dans ses cheveux et je piquai les doigts des

imprudents. Aphrodite m'a instruite et a aiguisé ma pointe avec la

volupté. Je suis arrivée enfin dans la coiffure de cette jeune fille, et

j'ai fait frémir ses torsades. Elle bondit sous moi comme une génisse

folle, et elle ne voit pas la cause de son mal. Pendant les quatre

parties de la nuit, j'agite les idées dans sa tête et son cœur obéit. La

flamme inquiète de la lampe fait danser des ombres qui courbent leurs

bras ailés. Ainsi tumultueuses, elle aperçoit des visions rapides, et

elle se précipite vers son miroir. Mais il ne lui montre que son visage

tourmenté par le désir.

La Tête du pavot parle:

Je suis née aux champs souterrains, parmi des plantes dont les couleurs

sont inconnues. Je sais toutes les nuances de l'obscurité; j'ai vu les

fleurs lumineuses des ténèbres. Perséphone m'a tenue sur son giron et je

m'y suis endormie. Quand l'aiguille d'Aphrodite blesse la jeune fille de

curiosité, je lui montre les formes qui errent dans la nuit éternelle.

Ce sont de beaux jeunes gens parés avec des grâces qui n'existent plus.

Aphrodite sait donner leurs désirs, et Athéné montre aux mortels

l'inanité de leurs rêves; mais Perséphone tient les clefs mystérieuses

des deux portes de corne et d'ivoire. Par la première porte elle envoie

dans la nuit les ombres qui hantent les hommes; et Aphrodite s'en

empare, et Athéné les tue. Mais par la seconde porte la Bonne Déesse

reçoit ceux et celles qui sont las d'Aphrodite et d'Athéné.

Oeuvres de Marcel Schwob. Volume 2 of 2, La lampe de Psyché; Il libro della mia memoria · 第 11 / 62 题