Akmé

καρδία

MIME XIX. Akmé mourut, tandis que je pressais encore sa main sur mes

lèvres, et les pleureuses nous entourèrent. Le froid se glissa dans ses

membres inférieurs, et ils devinrent pâles et glacés. Puis il monta

jusqu'à son cœur, qui cessa de palpiter, semblable à un oiseau sanglant

qu'on trouve étendu, les pattes serrées contre son ventre, par un matin

de gelée. Puis le froid parvint sur sa bouche qui fut comme de la

pourpre sombre.

Et les pleureuses frottèrent son corps avec du baume de Syrie, et

compassèrent ses pieds et ses mains, afin de la placer sur le bûcher. Et

la flamme rousse s'élança vers elle comme une amante terrible des nuits

d'été, pour la manger sous ses baisers noircissants.

Et des hommes mornes, qui ont cet office, apportèrent dans ma maison

deux vases d'argent, où sont les cendres d'Akmé.

Adonis mourut trois fois, et trois fois les femmes se lamentèrent sur

les toits. Et cette troisième année, dans la nuit des fêtes, j'eus un

songe.

Il me sembla que ma chère Akmé paraissait à mon chevet, étreignant sa

poitrine de la main gauche. Elle sortait du royaume des ombres: car son

corps était étrangement transparent, si ce n'est à l'endroit du cœur où

elle appuyait sa main.

Alors la douleur m'éveilla et je me lamentai comme les femmes qui

pleuraient Adonis.

Et les pavots amers du sommeil m'assoupirent de nouveau. Et de nouveau

il me sembla que ma chère Akmé, près de mon lit, pressait sa main sur

son cœur.

Alors je me lamentai encore et je priai le cruel gardien des songes de

la retenir.

Mais elle vint une troisième fois et fit un signe de la tête.

Et je ne sais par quel chemin obscur elle me conduisit dans la prairie

des morts, qui est entourée par la ceinture fluide du Styx où crient des

grenouilles noires. Et là, s'étant assise sur un tertre, elle ôta sa

main gauche dont elle se couvrait le sein.

Or, l'ombre d'Akmé était transparente ainsi que le béryl, mais je vis

dans sa poitrine une tache rouge formée comme un cœur.

Et elle me supplia sans paroles de reprendre son cœur sanglant, afin

qu'elle pût errer sans douleur parmi les champs de pavots qui ondulent

aux enfers comme les champs de blé sur la terre de Sicile.

Alors je l'entourai de mes bras, mais je ne sentis que l'air subtil. Et

il me sembla que du sang fluait vers mon cœur; et l'ombre d'Akmé se

dissipa en toute transparence.

Maintenant j'ai écrit ces vers, parce que mon cœur est gonflé du cœur

d'Akmé.

l'ombre attendue

πόπανον

MIME XX. La petite gardienne du temple de Perséphone a placé dans les

corbeilles des gâteaux au miel saupoudrés de graine de pavots. Elle sait

dès longtemps que la déesse n'y goûte point, parce qu'elle l'a guettée

derrière les pilastres. La Bonne Déesse reste grave et mange sous la

terre. Et si elle se nourrissait de nos aliments, elle préférerait le

pain frotté d'ail et le vin aigre; car les abeilles infernales font un

miel parfumé de myrrhe et les promeneuses dans les prairies violettes

souterraines agitent sans cesse des pavots noirs. Ainsi le pain des

ombres est confit dans le miel qui sent l'embaumement et les graines qui

y sont répandues donnent le désir du sommeil. Voilà pourquoi Homère a

dit que les morts, gouvernés par le glaive d'Odysseus, venaient boire en

foule le sang noir des agneaux dans une fosse carrée creusée en terre.

Et cette fois seulement les morts ont bu du sang, afin d'essayer de

revivre: mais d'ordinaire ils se repaissent de miel funèbre et de pavots

sombres et le liquide qui coule dans leurs veines est l'eau du Léthé.

Les ombres mangent le sommeil et boivent l'oubli.

Pour cette raison, non pour une autre, les hommes ont choisi ces

offrandes destinées à Perséphone; mais elle ne s'en inquiète point, car

elle est abreuvée d'oubli et rassasiée de sommeil.

La petite gardienne du temple de Perséphone attend une ombre solitaire

qui viendra peut-être aujourd'hui, peut-être demain, peut-être jamais.

Si les ombres gardent un cœur aimant comme les jeunes filles sur terre,

cette ombre n'a pu oublier pour l'eau morne du fleuve d'oubli, ni

sommeiller pour les pavots tristes du champ du sommeil.

Mais sans doute elle désire oublier, selon le désir des cœurs

terrestres. Alors, elle viendra quelque soir, quand la lune rose montera

au ciel, et elle se tiendra près des corbeilles de Perséphone. Elle

rompra avec la petite gardienne du temple les gâteaux au miel saupoudrés

de graine de pavots et lui apportera au creux de sa paume un peu d'eau

morne du Léthé. L'ombre goûtera des pavots de la terre et la jeune fille

s'abreuvera de l'eau des enfers; puis ils se baiseront au front et

l'ombre sera heureuse parmi les ombres et la jeune fille sera heureuse

parmi les hommes.

ασφόδελος, μέλισσα, δάφνη

EPILOGVE. La longue nuit pendant laquelle Daphnis et Chloé restèrent

éveillés comme des hiboux les mena jusque chez Perséphone la lumineuse.

L'indulgent dieu des amants les fit mourir de bonne heure, semblables à

des enfants pieux. Il craignit la jalousie des nymphes ou de Pan, ou de

Zeus. Il fit envoler leurs âmes durant leur sommeil du matin; et elles

arrivèrent dans le royaume d'Hadès, et, blanches, traversèrent sans se

souiller l'infernal marécage, entendirent les grenouilles, fuirent

devant le triple aboiement des gueules rouges de Cerbère. Puis, sur les

prairies sombres qui sont obscurément éclairées par un crépuscule

d'astres, les deux ombres blanches s'assirent et cueillirent le crocos

jaune, et l'hyacinthe; et Daphnis tressa pour Chloé une couronne

d'asphodèles. Mais ils ne mangèrent pas le lotus bleu qui croît sur les

bords du Léthé, ni ne burent de l'eau qui fait perdre la mémoire. Chloé

ne voulait pas oublier. Et la reine Perséphone leur donna des sandales

de glace à semelle de feu pour traverser le courant enflammé des fleuves

rouges.

Cependant, malgré les grandes fleurs jaunes, bleues et pâles des

prairies souterraines, Chloé s'ennuyait. Elle ne voyait sur l'herbe

ténébreuse que des papillons de nuit, très lourds, dont les ailes noires

étaient coupées de croissants ensanglantés. Daphnis ne caressait que des

bêtes nocturnes, dont les yeux avaient des lueurs de lune, dont le poil

était doux comme le pelage des souris-chauves. Chloé avait peur des

chouettes qui huaient dans les bois sacrés. Daphnis regrettait la

blancheur des choses sous le soleil. Ils se souvenaient tous deux,

n'ayant pas mouillé leurs mentons aux rives du Léthé; ils pleuraient la

vie et invoquaient la grave bienfaisance de Perséphone.

Et comme les songes sortent tous de l'Erèbe par la porte d'ivoire, le

sommeil des ombres est sans rêves. D'ordinaire, comme elles sont

enveloppées d'oubli, elles ne pourraient songer dans leurs têtes vaines

et légères qu'aux plaines indécises qui entourent le Tartare; mais

Daphnis et Chloé souffraient infiniment de ne point réaliser en dormant

leurs souvenirs de la vie passée.

La Bonne Déesse eut pitié d'eux, et elle permit au Conducteur d'Ames de

les consoler.

Par une nuit bleue, il feignit de les confondre avec les Songes; et,

parmi les êtres multicolores, chevauchant et volant, criant, riant ou

pleurant, qui passent sous nos paupières quand ils se sont échappés de

la porte pâle de l'Erèbe, Daphnis et Chloé, l'un contre l'autre

étroitement serrés, revinrent voir l'île de Lesbos.

L'ombre était azurée, les arbres clairs, les taillis lumineux. La lune

semblait un miroir d'or. Chloé s'y fût mirée avec un collier d'étoiles.

Mitylène se dressait au loin comme une cité de nacre. Les canaux blancs

traversaient la prairie. Quelques statues de marbre, renversées,

buvaient la rosée. On voyait étinceler dans l'herbe leurs chevelures en

torsade, teintes de jaune. L'air tremblait d'une lumière vague.

--Hélas! dit Chloé, où est le jour? Le soleil est-il mort? Où faut-il

aller, mon Daphnis? Je ne sais plus la route. Ah! il n'y a plus nos

bêtes, Daphnis: elles se sont perdues depuis que nous sommes partis.

Et Daphnis répondit:

--O Chloé, nous revenons errer comme les songes qui visitaient nos

prunelles dans le sommeil des prés ou dans le repos des étables. Nos

têtes sont vides comme les pavots mûrs. Nos mains sont chargées des

fleurs de la nuit éternelle. Ton cher front est ceint d'asphodèles, et

tu portes contre ton sein le crocos qui pousse dans l'île des

Bienheureux. Il vaut peut-être mieux ne pas se souvenir.

--Mais voici que je me souviens, mon Daphnis, dit Chloé. La route qui

mène à la grotte des nymphes longe cette prairie. Je reconnais la pierre

plate où nous nous asseyions. Vois-tu le bois d'où sortit le loup, qui

nous fit si grand peur? Ici, tu me tressas pour la première fois une

cage à cigales. Là, dans ce buisson, tu pris pour moi une des stridentes

cigales, et tu la posas sur mes cheveux, où elle chantait sans

discontinuer. Elle était plus belle que les cigales d'or des Athéniennes

d'autrefois: car elle chantait. Je voudrais en avoir une encore.

Et Daphnis répondit:

--La cigale bruit à l'heure de midi, quand le vent fore des trous

sanglants au cœur du chaume, quand la ciguë à taille verte éploie son

ombelle blanche pour se mettre au frais. Maintenant elles dorment et je

ne saurais en trouver. Mais vois, Chloé, l'antre du dieu Pan; et

j'aperçois le bassin où la vue de ton corps nu m'a troublé; et près de

là le taillis où ton premier baiser me rendit délirant, où je venais te

guetter tandis que j'engluais les pièges à oiseaux, dans l'hiver, et que

toi, au milieu de la haute salle, tu rangeais les fruits dans les

grandes amphores.

O Chloé, la maison n'est plus là, et le bois de sorbier est solitaire,

car les huppes et les roitelets n'y viennent plus, et Perséphone a

éteint nos âmes qui brûlaient.

--Voici, dit Chloé. Je viens de prendre dans une fleur pourpre une

abeille qui dormait. Je l'ai regardée: elle est rousse et laide, et je

n'aime pas les cercles noirs de son ventre. Autrefois, je croyais

l'abeille un baiser avec des ailes. Je viens de tremper mon doigt dans

un rayon de miel et tout le parfum du miel nouveau s'est envolé. J'ai

cessé d'aimer le miel.

--Chloé, donne-moi un baiser, dit Daphnis.

--Voici, mon Daphnis.

Et les deux ombres blanches furent troublées, sans rien oser dire. Car

leur baiser n'avait plus d'aiguillon, ni d'odeur sauvage; et comme le

désir des brebis, des chèvres, des oiseaux et des cigales diminuait dans

leur cœur, le plaisir de toucher leurs corps ne les agita plus d'un

frémissement.

--O Chloé, ici nous avions des fromages gras sur des claies vertes.

--Et je n'aime presque plus les fromages, mon Daphnis.

--O Chloé, là nous avons cueilli les premières violettes de notre

dernière année.

--Et je n'aime presque plus les violettes, mon Daphnis.

--O Chloé, regarde ce petit bois où tu m'as donné ton premier baiser.

Et Chloé, détournant la tête, ne répondit rien.

Alors, silencieux, ils maudirent dans leur cœur la nuit qui semblait

avoir teint les choses d'amertume. Et ils prièrent sans paroles le

Conducteur d'Ames de venir les reprendre avec les songes légers, pour

les ramener par la porte pâle de l'Erèbe dans les prairies d'asphodèles

où ils avaient la tendre douleur de se souvenir.

Mais la Bonne Déesse n'exauça pas leur prière.

Ils restèrent penchés, chacun à part, sur les statues tombées.

Lorsque la nuit bleue devint faiblement dorée, à l'Orient, ils

entendirent un bruit de rames le long des côtes. Ils levèrent la tête,

sachant qu'ils allaient voir des pirates-matelots, qui ravissent tout

sur les rivages de Lesbos, et qui crient d'une voix retentissante,

chaque fois qu'ils plongent les rames: roup-pa-paï.

Et cependant, bien que la brume fût légère, ils n'aperçurent pas de

vaisseau. Mais il y eut un grand écho, qui fit frissonner l'écume sur la

grève:

--Le grand Pan est mort! Le grand Pan est mort! Le grand Pan est mort!

Alors la cité nacrée de Mitylène s'écroula, et les statues se

renversèrent toutes, et l'île devint noire, et les petites âmes des

sources s'échappèrent, et les dieux minuscules s'envolèrent du cœur des

arbres, de la moëlle des plantes, du centre animé des fleurs, et le

silence s'étendit sur les morceaux de marbre blanc.

Les ombres de Daphnis et de Chloé s'évanouirent, subitement très

vieilles, au jour nouveau; et la Bonne Déesse, dont la puissance

souterraine était abolie, les prit tandis qu'elle s'enfuyait au-dessus

des prairies vers la région inconnue où les dieux sont retirés. Elle

féconda Lesbos de son haleine, et rendit à la terre Daphnis et Chloé;

car l'île, parmi les canaux blancs qui la sillonnent, est couverte de

leur âme multipliée, tant les lauriers et les oseraies verdoyantes ont

jailli de son cœur enseveli.

Oeuvres de Marcel Schwob. Volume 2 of 2, La lampe de Psyché; Il libro della mia memoria · 第 12 / 62 题