Sismé

δακτύλιος

MIME XV*. Celle que tu vois ici desséchée se nommait Sismé, fille de

Thratta. Elle connut d'abord les abeilles et les brebis; puis elle goûta

le sel de la mer; enfin, un marchand la mena dans les maisons blanches

de Syrie. Maintenant elle est serrée comme une statuette précieuse dans

sa gaîne de pierre. Compte les anneaux qui brillent à ses doigts: elle

eut autant d'années. Regarde le bandeau qui étreint son front: là elle

reçut timidement son premier baiser d'amour. Touche l'étoile de rubis

pâles qui dort où furent ses seins: là reposa une tête chère. Près de

Sismé on a mis son miroir terni, ses osselets d'argent, et les grandes

épingles d'électron qui traversaient ses cheveux; car, au bout de vingt

années (il y a vingt anneaux), elle fut couverte de trésors. Un riche

suffète lui donna tout ce que les femmes désirent. Sismé ne l'oublie

point, et ses petits ossements blancs ne repoussent pas les bijoux. Or

le suffète lui construisit ce sépulcre orné pour protéger sa mort

tendre, et l'entoura de vases à parfums et de lacrymatoires d'or. Sismé

le remercie. Mais toi, si tu veux connaître le secret d'un cœur embaumé,

desserre les phalangettes de cette main gauche: tu y trouveras une

simple petite bague de verre. Cette bague fut transparente; elle est

depuis des années fumeuse et obscure. Sismé l'aime. Tais-toi et

comprends.

* _Sismé_ (hors série) a paru pour la première fois dans l'édition

américaine de _Mimes_. Portland. Maine, 1901.

les présents funéraires

ποτήριον

MIME XVI. J'ai placé dans la tombe de Lysandre une claie verte, une

lampe rouge et une coupe d'argent.

La claie verte lui rappellera un peu de temps (car une saison la

détruira) notre amitié, l'herbe molle des pâturages, le dos arqué des

brebis qui paissent, et l'ombre fraîche où nous nous sommes endormis. Et

il se souviendra de la nourriture terrestre, et de l'hiver où on entasse

les provisions dans les amphores.

La lampe rouge est ornée de femmes nues qui se tiennent les mains et

dansent, les jambes entrelacées. Le parfum de l'huile s'évaporera, et la

terre dont fut façonnée la lampe se brisera dans les années. Ainsi

Lysandre n'oubliera pas aussitôt, dans sa vie souterraine, ses nuits

heureuses et les corps blancs que la lampe éclaira; et elle servit aussi

à tondre de sa langue vermeille le duvet des bras et des cuisses pour le

plus grand plaisir du toucher et de la vue.

La coupe d'argent est couronnée de pampres et de grappes d'or; un dieu

insensé y agite son thyrse, et les naseaux de l'âne de Silène semblent

encore frémir. Elle fut pleine de vin acide, pur et mêlé; de vin de

Chios parfumé par la peau des chèvres, et de vin d'Égine rafraîchi dans

des vases d'argile pendus au vent. Lysandre y a bu dans les festins où

il récitait des vers et l'âme du vin lui a donné le démon poétique et

l'oubli des choses terrestres. Ainsi la forme du démon habitera encore

près de lui; et, quand la claie sera pourrie et la lampe brisée,

l'argent subsistera encore dans sa sépulture. Puisse-t-il vider souvent

cette coupe pleine d'oubli en souvenir de ses meilleurs moments parmi

nous!

Oeuvres de Marcel Schwob. Volume 2 of 2, La lampe de Psyché; Il libro della mia memoria · 第 10 / 62 题