XXI

J'ai passé bien des jours tristes. A la maison, on a l'air de m'éviter,

de s'éloigner de moi comme d'une bête galeuse; ma soeur surtout affecte

un mépris de moi, un dédain de ma personne qui se traduisent de mille

façons. Quant à mon père, il se contente de ne m'adresser la parole que

lorsque la chose est tout à fait indispensable. Le temps n'est pas gai,

non plus; le froid est terrible et la neige tombe presque sans

discontinuer; la ville a un aspect lugubre. La famine menace Versailles;

les vivres commencent à manquer; les denrées les plus indispensables

font défaut ou sont hors de prix. On parle d'accaparement, de

spéculation sur la misère publique. On déblatère contre certains

commerçants dont la conduite est des plus louches, contre d'autres qui

se font les pourvoyeurs de l'ennemi.

Le préfet prussien s'est ému. Il s'est arrangé avec un groupe de

négociants dont fait partie mon père pour créer un immense entrepôt de

marchandises de toute nature, qu'on prendrait en Allemagne, pour

subvenir aux besoins du département. J'ai entendu mon père parler

plusieurs fois avec admiration de cette conception grandiose.

Cependant, depuis quelques jours, il se montre moins expansif. Il paraît

que l'opposition du conseil municipal, des événements imprévus, ont fait

échouer la combinaison, à la grande colère du préfet. Et ce

fonctionnaire, irrité de se voir accuser d'avoir voulu approvisionner

l'armée allemande avec l'argent français, a fait mettre le maire en

prison et a frappé la ville d'une amende de 50,000 francs.

--C'est une sale affaire, m'a dit le père Merlin, l'autre jour, sans

vouloir m'apprendre pourtant quel rôle avait joué mon père.

Un vilain rôle, j'en suis sûr. Ah! je suis bien content de pouvoir

passer, chez le bonhomme, la plus grande partie de mes journées. J'avais

craint, tout d'abord, qu'on s'effarouchât, à la maison, de la fréquence

de mes visites chez le vieux, qu'on me défendît de retourner chez lui.

Mais on n'a pas l'air fâché, tout au contraire, de mes longues absences;

ma présence gênait mon père et ma soeur; et eux qui faisaient grise mine

au père Merlin, depuis pas mal de temps, lui font bon visage,

aujourd'hui. D'ailleurs, il économise à mes parents des frais de

répétiteur; il me donne des leçons, «pour m'entretenir la main», dit-il.

Le fait est que j'apprends beaucoup avec lui--beaucoup plus qu'avec M.

Beaudrain.

***

L'autre jour, j'ai appris, par hasard, une chose que je voulais savoir

depuis longtemps. J'ai appris ce que c'est que le concubinage. J'étais

seul dans le cabinet du vieux, au premier étage, lorsque, en regardant

par la fenêtre, du côté de la maison de Mme Arnal, j'ai été témoin d'un

spectacle qui m'a fortement étonné. J'ai appelé le bonhomme.

--Monsieur Merlin! vite, vite, venez voir!

--Quoi donc? m'a-t-il demandé d'en bas.

--Madame Arnal... Elle est contre sa croisée, dans sa chambre... et elle

embrasse le Prussien..., son blessé prussien... Tenez! tenez! elle

l'embrasse!

--Ce n'est que cela! a crié le vieux en redescendant les trois marches

qu'il venait de monter. Eh! parbleu, naturellement, qu'elle

l'embrasse... Un concubinage en règle...

Ah! c'est ça, le concubinage... Tiens! tiens! tiens!... Et Mme Arnal qui

disait que c'était si vilain?... Ah! ah! ah!... Un concubinage en

règle...

***

Le moment me semble pourtant mal choisi pour embrasser les Prussiens...

Le bombardement de Paris a commencé hier et ç'a été, toute la nuit, un

roulement de tonnerre ininterrompu. Je n'ai pas pu dormir. Chacun des

coups de canon me faisait tressaillir dans mon lit et je me sentais

rougir, dans l'ombre, en pensant que mon père avait aidé à mettre en

batterie ces pièces qui crachaient la mort sur la grande ville.

Il a dû gagner de l'argent, avec les Prussiens, car il semble bien

joyeux depuis quelque temps. Une ombre, cependant, a passé sur son

front, ce matin, lorsqu'il a appris, par deux artilleurs allemands que

nous hébergeons, que les obus dépassaient la rue Saint-Jacques. Si le

chantier de Paris était atteint! Dame! pourquoi pas? Les artilleurs ont

désigné, sur un plan de la capitale, comme ayant déjà souffert des

projectiles, le Panthéon et le Luxembourg. Ah! sapristi!...

Bas les coeurs! · 第 42 / 47 题