J'ai passé bien des jours tristes. A la maison, on a l'air de m'éviter,
de s'éloigner de moi comme d'une bête galeuse; ma soeur surtout affecte
un mépris de moi, un dédain de ma personne qui se traduisent de mille
façons. Quant à mon père, il se contente de ne m'adresser la parole que
lorsque la chose est tout à fait indispensable. Le temps n'est pas gai,
non plus; le froid est terrible et la neige tombe presque sans
discontinuer; la ville a un aspect lugubre. La famine menace Versailles;
les vivres commencent à manquer; les denrées les plus indispensables
font défaut ou sont hors de prix. On parle d'accaparement, de
spéculation sur la misère publique. On déblatère contre certains
commerçants dont la conduite est des plus louches, contre d'autres qui
se font les pourvoyeurs de l'ennemi.
Le préfet prussien s'est ému. Il s'est arrangé avec un groupe de
négociants dont fait partie mon père pour créer un immense entrepôt de
marchandises de toute nature, qu'on prendrait en Allemagne, pour
subvenir aux besoins du département. J'ai entendu mon père parler
plusieurs fois avec admiration de cette conception grandiose.
Cependant, depuis quelques jours, il se montre moins expansif. Il paraît
que l'opposition du conseil municipal, des événements imprévus, ont fait
échouer la combinaison, à la grande colère du préfet. Et ce
fonctionnaire, irrité de se voir accuser d'avoir voulu approvisionner
l'armée allemande avec l'argent français, a fait mettre le maire en
prison et a frappé la ville d'une amende de 50,000 francs.
--C'est une sale affaire, m'a dit le père Merlin, l'autre jour, sans
vouloir m'apprendre pourtant quel rôle avait joué mon père.
Un vilain rôle, j'en suis sûr. Ah! je suis bien content de pouvoir
passer, chez le bonhomme, la plus grande partie de mes journées. J'avais
craint, tout d'abord, qu'on s'effarouchât, à la maison, de la fréquence
de mes visites chez le vieux, qu'on me défendît de retourner chez lui.
Mais on n'a pas l'air fâché, tout au contraire, de mes longues absences;
ma présence gênait mon père et ma soeur; et eux qui faisaient grise mine
au père Merlin, depuis pas mal de temps, lui font bon visage,
aujourd'hui. D'ailleurs, il économise à mes parents des frais de
répétiteur; il me donne des leçons, «pour m'entretenir la main», dit-il.
Le fait est que j'apprends beaucoup avec lui--beaucoup plus qu'avec M.
Beaudrain.
***
L'autre jour, j'ai appris, par hasard, une chose que je voulais savoir
depuis longtemps. J'ai appris ce que c'est que le concubinage. J'étais
seul dans le cabinet du vieux, au premier étage, lorsque, en regardant
par la fenêtre, du côté de la maison de Mme Arnal, j'ai été témoin d'un
spectacle qui m'a fortement étonné. J'ai appelé le bonhomme.
--Monsieur Merlin! vite, vite, venez voir!
--Quoi donc? m'a-t-il demandé d'en bas.
--Madame Arnal... Elle est contre sa croisée, dans sa chambre... et elle
embrasse le Prussien..., son blessé prussien... Tenez! tenez! elle
l'embrasse!
--Ce n'est que cela! a crié le vieux en redescendant les trois marches
qu'il venait de monter. Eh! parbleu, naturellement, qu'elle
l'embrasse... Un concubinage en règle...
Ah! c'est ça, le concubinage... Tiens! tiens! tiens!... Et Mme Arnal qui
disait que c'était si vilain?... Ah! ah! ah!... Un concubinage en
règle...
***
Le moment me semble pourtant mal choisi pour embrasser les Prussiens...
Le bombardement de Paris a commencé hier et ç'a été, toute la nuit, un
roulement de tonnerre ininterrompu. Je n'ai pas pu dormir. Chacun des
coups de canon me faisait tressaillir dans mon lit et je me sentais
rougir, dans l'ombre, en pensant que mon père avait aidé à mettre en
batterie ces pièces qui crachaient la mort sur la grande ville.
Il a dû gagner de l'argent, avec les Prussiens, car il semble bien
joyeux depuis quelque temps. Une ombre, cependant, a passé sur son
front, ce matin, lorsqu'il a appris, par deux artilleurs allemands que
nous hébergeons, que les obus dépassaient la rue Saint-Jacques. Si le
chantier de Paris était atteint! Dame! pourquoi pas? Les artilleurs ont
désigné, sur un plan de la capitale, comme ayant déjà souffert des
projectiles, le Panthéon et le Luxembourg. Ah! sapristi!...