Je m'en vais, sanglotant, le mouchoir appuyé sur les yeux.
***
--Eh bien! maître Jean, on pleure? Qu'est-ce qu'il y a donc?
C'est le père Merlin qui rentre chez lui et qui m'a vu venir, de loin,
en ce triste équipage. Je m'essuie le visage rapidement et je relève la
tête.
--Tu as la figure toute rouge. Est-ce qu'on t'aurait battu?
--Oui... oui, monsieur...
--Et qui? Ce n'est pas ton père, je pense?
--Si, monsieur...
--Qu'est-ce que tu as donc fait?
Je ne réponds pas. Je recommence à pleurer. Le père Merlin me prend par
la main.
--Allons, entre chez moi. Tu me raconteras tes chagrins... si tu veux.
Et tu te chaufferas, au moins; tu dois geler, dans la rue; il fait un
froid de chien, ce matin...
Je suis assis dans la salle à manger, au coin du feu, la tête dans les
mains, sanglotant toujours.
--Alors, on n'a pas été sage? On a fait de grosses bêtises? Qu'est-ce
qu'on a fait, allons?
--Oh! oh! oh!... monsieur Merlin... si je vous disais...
--Pourquoi pas? C'est donc bien grave?
--Oh!... oui. C'est affreux, allez... Je n'ose pas... non...
Et je secoue la tête en regardant le vieux qui fixe sur moi ses yeux
brillants. Ces yeux m'attirent; je vois dans ces prunelles calmes de la
loyauté et de la douceur, de la bonté pour les faibles, de la sympathie
pour les souffrants. Tout remué encore par la scène atroce à laquelle je
viens d'assister, le cerveau plein d'images horribles, le coeur
débordant de terreur et de honte, je me sens entraîné vers ce vieil
homme à la face honnête et digne. Je sens que derrière ce visage, sur
lequel une expression de raillerie douce a fait place à la pitié, il ne
peut y avoir qu'une âme droite. Et je comprends que je puis avoir
confiance en ce vieillard, qu'il ne me trahira pas, qu'il me donnera
peut-être du courage et du coeur, à moi qui n'ai plus de force, qui ne
sais ni ce qu'il faut faire, ni ce qu'il faut penser.
J'essuie mes larmes et, bravement:
--Monsieur Merlin, je vais vous raconter tout.
Et je lui raconte tout, en effet, sans omettre un détail, sans passer un
mot...
Le vieux s'est levé et se promène de long en large. De temps en temps,
il crispe les poings en murmurant:
--Ah! ces bourgeois... Ah! ces bourgeois...
--Et je n'ai rien voulu dire, monsieur Merlin; ce que je vous raconte à
vous, je n'ai pas voulu le raconter à mon père, même quand il m'a battu.
Mais maintenant qu'ils veulent me mettre dans une maison de correction,
je dirai tout, je le crierai dans la rue, dans la ville, partout! Je
crierai que grand-papa a fait mourir ma tante et qu'il a fait fusiller
le franc-tireur!... Et qu'il a fait envoyer Dubois en Prusse... et que
papa travaille pour les Prussiens pour les aider à bombarder Paris...
Je crierai ça tant que je pourrai... avant d'aller dans la maison de
correction!...
Le père Merlin s'est assis en face de moi et m'a pris les mains.
--Allons, mon enfant, calme-toi, calme-toi. Et écoute-moi un peu... Tu
veux bien m'écouter? Tu as bien confiance en moi, n'est-ce pas?
--Oh! oui, monsieur Merlin; oui, oui... Je suis bien content que vous me
parliez... que vous me parliez comme à un ami, parce que, voyez-vous,
je... j'ai trop de chagrin...
Je recommence à sangloter.
--Eh bien! ne pleure pas. Je vais te parler comme on parle à un ami,
comme on parle à un homme, car il te faut maintenant la force, le
courage d'un homme, mon pauvre enfant. D'abord, comme je viens de te le
dire, il faut te calmer, laisser s'apaiser ta colère, laisser tes nerfs
se détendre. Tu es hors de toi; il faut reprendre possession de
toi-même. On juge mal quand on n'est pas de sang-froid... Tu ne veux pas
rentrer chez toi pour déjeuner, n'est-ce pas?
Je secoue la tête.
--Non. Eh bien! tu vas déjeuner avec moi. Je vais envoyer ma bonne
prévenir tes parents que je t'ai rencontré en route et que je te
garderai avec moi pendant l'après-midi. Je te reconduirai moi-même ce
soir, quand nous aurons causé.
Nous déjeunons tranquillement et peu à peu, je sens mes angoisses
s'apaiser, ma colère décroître et, malgré les frissons qui me secouent
encore, je sens le calme descendre en moi.
***
--Mon enfant, me dit le père Merlin lorsque nous avons fini, tu parlais
tout à l'heure d'aller révéler les horribles secrets qui te pèsent, de
crier sur les toits les iniquités dont tu as été le témoin, de publier
les mauvaises actions dont on s'est rendu coupable devant toi. Il ne
faut pas faire cela. Il faut, comme tu l'as fait jusqu'ici, enfouir ces
choses au fond de toi. Ne les oublie pas, souviens-t'en, au contraire,
repasse-les souvent dans ton coeur. Laisse là ta colère, mais conserve
ton indignation. L'indignation est toujours une chose juste. C'est pour
cela qu'elle vit. Plus tard, quand tu seras grand, les frémissements qui
t'agitent aujourd'hui te secoueront encore et ce sera peut-être au
souvenir des ignominies qui t'ont fait horreur que tu devras d'être un
homme. C'est une dure leçon qui t'est donnée là, mon enfant, tu le
comprendras un jour. Elle peut te profiter à toi, si tu veux. Si tu
veux, si tu es assez fort pour ne pas laisser fausser, pendant dix ans
au moins, ton âme d'enfant qui est sincère et droite; si tu es assez
robuste pour voir les choses, plus tard, avec tes yeux d'aujourd'hui.
Quant à divulguer ce que tu as vu, à quoi bon? A quel résultat
arriverais-tu, en agissant ainsi?
--Je me vengerais!... Puisqu'ils veulent me mettre dans une maison de
correction!...
Le père Merlin sourit.
--Non, ils ne t'y mettront pas. Ils sont persuadés, maintenant, que tu
ne sais pas grand'chose; que tu t'es laissé entortiller bêtement, sans
rien voir, que tu es tombé sans t'en douter dans les panneaux que te
tendait ton grand-père, pour t'empêcher de revenir à Versailles avant la
mort de ta tante. Ils te prennent pour un imbécile, vois-tu, un imbécile
qui ne veut pas avouer, par fausse honte, les sottises qu'il a pu
commettre. Ils ne te parleront plus de rien, sois-en sûr. Mais toi, de
ton côté, garde-toi bien...
--Oh! je ne parle à personne, à la maison! Je ne peux parler à personne.
Vous savez comment ils sont. A qui voulez-vous que je parle? A mon père?
Il ne m'écoute pas ou ne me répond pas. A ma soeur? Elle se moque de
moi.
Le vieux hausse les épaules.
--Eh bien! tu me parleras, à moi. Et si tu manques de courage, je t'en
donnerai.
--Oh! vous, oui. Vous ne pensez pas comme eux, au moins. Il y a
longtemps que je le sais. Et il y a longtemps, aussi, que j'aurais voulu
vous causer, voulu être votre ami...
--Bah! dit le père Merlin, qui cependant semble ému, je ne vaux pas
mieux que les autres!
--Oh! si. Et, d'abord, vous ne feriez pas ce que fait mon père, vous ne
livreriez pas aux Allemands les choses dont ils ont besoin pour canonner
Paris. Voyez-vous, quand j'ai appris ça, ce matin, ça m'a bouleversé. Il
me semble que mon père est un brigand, un traître...
--Ton père est un bourgeois, mon ami... un bourgeois... voilà tout...
Et le vieux parcourt la pièce, de long en large, les mains derrière le
dos.
--... Un bourgeois, parbleu!...
--Et dire qu'à la maison, on ne parlait que de patriotisme, de défense
nationale, de guerre à outrance! On ne parlait que d'élever son
coeur!...
--Le patriotisme, murmure le père Merlin qui semble se parler à
lui-même, mais dont la voix s'élève peu à peu, le patriotisme! Une
trouvaille du siècle! Une création toute nouvelle! Une invention des
bourgeois émerveillés par la légende de l'an II, hébétés par les
panaches et les chamarrures de l'Empire! C'est drôle, ils en rêvent
tous, ces idiots, du plumet et de la ceinture à glands d'or des
commissaires de la Convention aux armées!... On n'a qu'à désosser
Saint-Just pour avoir Prud'homme... Un peu trop jeunes pour partir en
guerre, les sires de Framboisy; mais ça ne les empêche pas de faire les
crânes. A Berlin! A Berlin!... Allez leur crier: Vive la Paix, à ces
ânes-là, pour voir comment vous serez reçus... J'en sais quelque
chose... Le patriotisme, monsieur! Et allez donc, les blouses blanches
et les casse-têtes tricolores!... Et puis, la débâcle: encore le
patriotisme... Seulement plus de casse-têtes: les souvenirs de 92. Ça
vous assomme tout de même... Ah! les souvenirs de 92! Le passé pris à
témoin du présent! Les fantômes devant les fantoches! Les objurgations,
les évocations, les exhumations... Mânes de Bonaparte, protégez-nous!
Après Bonaparte, c'est Kléber et Marceau... Pourquoi pas Sobieski et
Palafox?... Voilà: ils avaient moins de panaches... Et puis, le
dénigrement préconçu de l'ennemi, les railleries, les moqueries, les
annonces mensongères de victoires, les enthousiasmes, les énervements,
les défaillances, les chaises qu'on brise à la Bourse, la _Marseillaise_
qu'on fait chanter à Capoul. C'est du patriotisme, tout ça! C'est du
patriotisme bourgeois, le patriotisme de l'épicier et celui du
journaliste--les journalistes! Quels misérables!--... Mais le
patriotisme de première classe, le patriotisme extra, le fin et le râpé,
c'est celui de Gambetta. Ah! celui-là, par exemple, j'espère bien lui
voir élever une statue avant ma mort... Ni un pouce du sol, ni une
pierre de forteresse!... Et une fierté de théâtre, et des phrases
creuses, et des déclamations ampoulées, et encore 92--lorsqu'il n'y a
plus ni soldats, ni armes, ni rien--lorsqu'on ne peut aboutir qu'à une
chute plus irrémédiable, après des tueries inutiles, des boucheries
idiotes, des carnages imbéciles. Ah! il a tenu haut le drapeau,
celui-là...
Le drapeau!... Voilà Thiers, le vieil assassin, l'homme qui a toujours
fait litière de la justice et du droit: il est au pinacle. Il montera
encore, le chacal; et il pourra, si ça lui plaît, recommencer
Transnonain. Qu'est-ce que ça fait? C'est un patriote...
Ah! ils y tiennent, à leur patriotisme! Ils y tiennent, comme on tient
aux sentiments factices, ceux qu'on n'éprouve pas--et qu'on se targue
d'éprouver... Seulement, il y a la pierre de touche: l'intérêt. Oh!
alors... Alors, les capotes en papier buvard, les souliers en carton, la
poudre d'ardoise pilée, la viande pourrie, la farine avariée... Tiens,
petit, tu serais à l'armée, toi,--et le vieux me frappe sur l'épaule--tu
serais soldat, que ton père, entends-tu, ton père? fournirait, pour de
l'argent, aux Prussiens, de quoi établir les batteries qui devraient
tirer sur toi!...
C'est dégoûtant, hein? C'est infâme? Oui, je sais bien... mais c'est
logique, après tout. Ou plutôt, ce serait logique s'il n'y avait pas le
patriotisme... L'intérêt! l'intérêt!... Le paysan, au moins, ne cache
pas sa haine de la guerre. Il ne se met pas de masque sur la figure; il
vous donnerait tous les drapeaux du monde pour un quarteron de pommes...
Mais le bourgeois! ce mouton affublé d'une peau de tigre! cet imbécile
qu'un plumet rend enragé et qu'une épaulette fait rêver de batailles...
et qui ne comprend même pas, l'abruti, pourquoi les meneurs de nations
tiennent à faire, de temps en temps, un charnier de leurs peuples...
La guerre! l'ignoble guerre!... Oh! quand donc les peuples seront-ils
las de s'entre-tuer? Quand refuseront-ils l'impôt du sang?... Refuser
l'impôt du sang! Ah! bien, oui! Chauvin n'est pas mort... Attends un
peu, mon garçon, attends un peu, et tu verras de drôles de choses, plus
tard...
Tout le monde soldat... Tu verras ça... Plus de peuples: des armées.
Plus d'humanité: du patriotisme. Plus de progrès: des drapeaux. Plus de
liberté, d'égalité, de fraternité: des coups de fusil... Ah! saleté
humaine! Ah! bêtise! Ah! cochonnerie!.....
***
Le père Merlin s'arrête devant moi.
--Je m'emporte, mon enfant, je m'emporte. Ces choses-là, vois-tu... La
guerre, je la hais.
--Oh! moi aussi, je la hais!
--Toi aussi? demande le vieux en souriant. Tu as déjà des convictions?
Et il ajoute, très sérieux:
--Alors, tu souffriras. Ce sont les convaincus qui souffrent.
***
Quand je rentre à la maison, reconduit par le père Merlin, des tas
d'idées tourbillonnent dans ma tête. J'éprouve des sensations que je
n'ai jamais éprouvées. Je rêve de fraternité et de justice. Et tout le
reste me semble très bas, très bas.