M. Legros se méprend à l'expression soucieuse du visage de mon père.

--Les Prussiens, dit-il, veulent prendre Paris par la famine et ils ne

tiennent pas, les brigands, à imiter nos zouaves à l'assaut de

Sébastopol. Mais, soyez tranquille, un de ces jours, les nôtres vont

faire une sortie en règle et forcer les casques à pointes à sortir de

leurs retranchements. Ah! si les Français venaient seulement jusqu'à

Versailles! nous sommes ici dix mille hommes...

***

Oui, dix mille hommes--dix mille hommes qui assistent, le 18 janvier, à

la proclamation de l'Empire d'Allemagne. C'est dans la galerie des

Glaces, au château, que Guillaume ressaisit la couronne de Frédéric

Barberousse. Et, le soir, une fête triomphale a lieu à la préfecture,

illuminée à giorno, enguirlandée de lierre et de rubans, pendant que des

musiques militaires, des retraites aux flambeaux, parcourent la ville.

La foule regarde, applaudit même, comme elle a déjà regardé et applaudi

lorsque des réjouissances semblables ont célébré la capitulation de

Metz.

--L'Empire d'Allemagne, me dit le père Merlin à qui je vais donner des

détails sur la cérémonie, et que je trouve en train de frotter avec

rage; l'Empire d'Allemagne! oui... l'union des races, l'homogénéité des

peuples!... Ah! la bonne blague! l'assemblage des forces militaires,

plutôt! Le parquage de la chair à canon... Chauvin peut battre la caisse

des deux côtés du Rhin, maintenant... Ça présage un avenir tout rose à

la civilisation... Patriotisme: caporalisme... Tiens, laisse-moi

tranquille aujourd'hui. Je frotte...!

Et le vacarme de la brosse heurtant les boiseries recommence, et la cire

continue à rayer le parquet... Mais, le lendemain matin, 19 janvier,

c'est un autre bruit qu'on entend. Le fracas de la canonnade augmente,

semble se rapprocher et, à plusieurs reprises, le crépitement de la

fusillade arrive à nos oreilles. Une bataille est engagée non loin de

nous, une bataille terrible, sans doute.

--C'est probablement la grande sortie, dit ma soeur.

***

Toute la journée, nous attendons, anxieux. La lutte continue, sans

interruption; on dirait, au bruit des détonations qui devient plus clair

d'heure en heure, que les Français gagnent du terrain. On dit déjà

qu'ils sont vainqueurs, qu'ils ont enlevé les redoutes de Montretout,

qu'ils marchent sur Versailles par Vaucresson, que Guillaume et Bismarck

se sont sauvés à Saint-Germain...

Oui, ils sont vainqueurs! Des trompettes à cheval parcourent la ville en

sonnant l'alarme; la cavalerie et l'artillerie prussienne défilent au

grand trot, les régiments d'infanterie se succèdent sur la route de

Saint-Cloud...

Le soir vient, que la bataille dure encore. Les réserves allemandes sont

massées, l'arme au pied, dans les avenues. Demain, sans doute, les

Français entreront à Versailles. Les Prussiens se sentent perdus. Dans

sa rage, la landwehr de la garde a envahi de force les maisons du

boulevard de la Reine et les a dévastées...

Mais il fait jour, et nous attendons en vain le pétillement de la

mousqueterie; nous n'entendons que la grosse voix des canons allemands

qui, régulièrement, lancent leurs obus sur Paris. Et puis, des fanfares

éclatent, des musiques qui jouent des marches triomphales; ce sont les

Prussiens qui reviennent, chantant à pleins poumons, traînant derrière

eux des Français prisonniers.

***

--Maintenant, Paris doit se rendre, nous dit en rentrant chez nous un

officier de dragons bleus que nous logeons depuis quelques jours.

Et nous comprenons que le dragon ne ment pas, que la chute de la

capitale n'est plus qu'une affaire d'heures. Coup sur coup, l'ennemi

nous apprend qu'une insurrection terrible a éclaté à Paris, le 22, que

les Français ont été battus à Saint-Quentin et que l'armée de l'Est est

en déroute. Nous sommes résignés à tout. Et, lorsque la nouvelle de la

capitulation se répand dans Versailles, le 26, elle nous laisse presque

insensibles.

Depuis quatre mois nous vivons complètement isolés, sans communications

avec la province et avec Paris, sans nouvelles précises même des

opérations qui ont lieu tout à côté de nous. Nous avons d'abord espéré,

puis attendu la délivrance; mais, peu à peu, le découragement nous a

abattus, la démoralisation nous a gangrenés et affaiblis. Une torpeur

insurmontable, un engourdissement invincible nous ont saisis, nous ont

rendus incapables du moindre effort, de toute résolution, et nous nous

sommes trouvés, un beau jour, beaucoup plus Prussiens que Français. Il

fallait un coup de tonnerre, un événement imprévu, comme la sortie du 19

janvier, pour nous tirer de notre léthargie, pour produire chez nous une

surexcitation factice. Et lorsque les Allemands revenaient vainqueurs,

lorsque notre espoir se trouvait déçu, nous nous assoupissions, de

nouveau, avec accablement, en attendant la chute finale.

Moi, je l'ai souhaitée, cette chute, je l'ai désirée ardemment.

J'étouffe, je me sens empoisonné peu à peu par l'air vicié que je

respire depuis de longs mois. Sous l'influence du milieu dans lequel je

vis, je sens ma conscience s'endormir, mon esprit se paralyser; je veux

en sortir, en sortir à tout prix, de ce milieu que je hais. Je ne veux

pas grandir dans l'étouffante atmosphère familiale, comme les plantes

qu'on fait pousser dans les serres chaudes où montent des vapeurs

malsaines, et qui s'étiolent lorsqu'on leur fait voir le soleil. Je veux

grandir à l'air libre. Je ne veux pas vivoter. Je veux vivre.

Oh! que je voudrais être un homme! Tous les jours...

Ce matin, encore! Les deux Alsaciens, Hermann et Müller, sont arrivés

devant la porte du chantier avec des voitures remplies de meubles. Ils

ont demandé à mon père s'il ne pourrait pas, pendant quelques jours

seulement, mettre à l'abri le contenu de leurs charrettes. Ils ont

appris, disent-ils, que les Prussiens ont résolu d'incendier Saint-Cloud

et, immédiatement, ils ont entrepris de déménager les choses les plus

précieuses--pour les rendre plus tard à leurs propriétaires.

--Nous nous zommes téfoués bour saufer ze que nous afons bu, a sangloté

Müller.

Et Hermann a ajouté:

--Bour guelgues chours zeulement, monsieur Parpier?

Mon père a hésité et je l'ai entendu qui disait tout bas à ma soeur:

--Ce sont des filous, tu sais.

Ma soeur a fait un signe de tête affirmatif; et, aussitôt, elle s'est

approchée d'une des voitures.

--Mais c'est une commode Louis XV que vous avez là? Et une horloge de

Boule? Et une glace de Venise.

--Foui, matemoiselle, a répondu Müller. Tes obchets brézieux. Et si

matemoiselle feut nous vaire l'honneur te les agzebder en soufenir te

regonnaizzanze, nous zerons fraiment pien honorés.

Ma soeur a rougi--très légèrement--mais elle a accepté. On a rangé les

meubles sous un hangar.

***

Et, ce soir, nous apprenons que les Allemands ont mis le feu à

Saint-Cloud et que la ville entière est en flammes...

Oh! que je voudrais être un homme!

Bas les coeurs! · 第 43 / 47 题