Quelques jours se sont passés. Je me suis raisonné. J'ai réfléchi. Je ne
dirai rien.
Bien que je ne puisse chasser de mon esprit le souvenir des tableaux
terribles que j'ai vus se dérouler devant moi, bien que les paroles
affreuses de la paysanne me poursuivent sans relâche, bien que je sente
sa dernière insulte imprimée sur mon front comme avec un fer rouge, je
suis décidé à garder pour moi la honte, à ne rien révéler des turpitudes
qui me font frémir et crier, la nuit, à ne pas trahir le secret des
ignominies qui m'écrasent.
L'autre matin, pourtant, en revenant de Moussy, j'ai été près de tout
dire. Mais, aux premiers mots, j'ai senti le rouge de la confusion me
monter au visage et j'ai compris que je ne pourrais jamais prononcer les
paroles qui me brûlaient la langue, qui m'étranglaient pourtant, que
j'avais besoin de hurler. Et j'ai raconté seulement la mort de la tante,
devant moi; j'ai dit l'épouvante que ce spectacle m'avait causé, et
comment je m'étais sauvé, sans trop savoir pourquoi, pris de peur.
Mon père et ma soeur, heureusement, n'ont pas trop insisté. Ils ne m'ont
pas semblé s'affecter outre mesure de la mort de la tante Moreau. Et
lorsqu'ils sont partis pour Moussy, le jour des funérailles, ils
n'avaient pas du tout--même ma soeur--des figures d'enterrement.
Moi, je n'ai pas été à l'enterrement. J'ai fait le malade. Je ne
pourrais pas supporter la vue de mon grand-père.
J'ai passé la journée dans ma chambre, à pleurer, à écouter le
frottement des rabots sur les planches, le grincement des scies dans les
pièces de bois. Car, pendant mon absence, le chantier, qui chômait
depuis longtemps, a repris son activité. Cela m'a fort étonné, à mon
retour. Comment le travail a-t-il recommencé, tout d'un coup? Pour qui
travaille-t-on?
***
Mon père, à qui j'ai posé ces questions, m'a fait des réponses vagues.
On dirait qu'il est embarrassé, qu'il a quelque chose à cacher. Mais,
aujourd'hui, je vais savoir à quoi m'en tenir. Mon père et ma soeur sont
partis ce matin, de bonne heure. Ils vont à Moussy, pour la levée des
scellés, et ne rentreront guère avant une heure, pour déjeuner. Midi va
bientôt sonner et les ouvriers enfilent déjà leurs vestes. Je descends
au chantier et je m'approche du contremaître.
--Monsieur Benoît, pour qui donc travaille-t-on, maintenant?
--Comment! monsieur Jean, vous ne le savez pas? Mais, pour l'état-major.
--L'état-major allemand?
--Dame!
--Alors, mon père travaille pour les Allemands?
--Pourquoi pas? Tiens! si les Prussiens ont besoin de bois, on serait
bien bête de ne pas leur en fournir, pourvu qu'ils paient.....
Le contremaître se rapproche de moi et, tout bas:
--Les Prussiens font de grands travaux dans ce moment-ci. J'ai vu ça
l'autre jour, dans le parc de Saint-Cloud, en allant livrer des
madriers; ils établissent des batteries, des redoutes, un tas de
machines. C'est pour bombarder Paris, vous comprenez.
--Bombarder Paris!
--Ni plus ni moins. Alors, voyez-vous, il y aura de sacrées fournitures
de bois à leur faire. Ah! le patron a eu une fière chance de tomber
là-dessus..... Moi, je crois que c'est M. Zabulon Hoffner qui lui a fait
avoir ça... Vous savez, le vieux vilain, qui a des lunettes?
--Oui, je sais... Ah! vous croyez?
--Oui. Une fois que le patron m'avait fait demander, pour savoir si je
pourrais embaucher assez d'ouvriers dans la ville, je l'ai trouvé en
conversation à propos des fournitures avec le citoyen en question... Et
puis, vous savez, ce particulier-là a bien une tête à s'entendre avec
les Prussiens... Ça ne m'étonnerait même pas, qu'il ait demandé une
bonne petite commission à votre papa.....
***
--Jean!
Je me retourne. C'est mon père qui m'appelle par la fenêtre de la salle
à manger. Il a l'air en colère.
--Viens ici tout de suite!
--Oui, papa.
Je prends tout doucement le chemin de la maison. Je sais ce qui
m'attend: un bon savon pour avoir causé avec les ouvriers. C'est
l'affaire d'un quart d'heure. Mon père y met le temps.
***
--Jean, tu es un petit malheureux!
Quel drôle de début! Mon père éprouve-t-il le besoin de changer la forme
de ses prologues?
--Tu m'as menti!
Mon père me crie ça d'une voix furieuse. Il n'est pas question des
ouvriers. Qu'y a-t-il?
--Tu m'as menti! Tu as menti à ta soeur! Tu as menti à tout le monde!
--Mais, papa... mais, papa...
--Viens ici, et tâche de dire la vérité, cette fois. Lorsque tu es
arrivé chez ta tante, au Pavillon, l'autre jour, que s'est-il passé?
--Mais, rien, papa.
--Sacré nom d'un chien! si tu continues à mentir, tu auras affaire à
moi!... Que s'est-il passé? que t'a dit ta tante, pendant le temps que
tu es resté seul avec elle, en arrivant? Car tu es resté seul avec elle,
j'en suis sûr; la cuisinière nous l'a dit. N'est-ce pas, Louise?
--Oh! certainement. Du reste, regarde donc la figure de Jean. Regarde-le
rougir.
Je rougis, parce que je comprends, maintenant, pourquoi mon père m'a
appelé. Il peut m'interroger tant qu'il voudra; je ne dirai rien.
--Allons, veux-tu parler? que s'est-il passé?
--Rien.
--Que t'a dit ta tante?
--Elle m'a dit qu'elle était bien malheureuse... et bien malade... C'est
tout.
--Et puis?
--Et puis elle s'est évanouie.
--Et alors?
--Justine a envoyé la cuisinière chercher le médecin allemand...
--Et toi, on t'a envoyé chercher ton grand-père?
--Oui, papa.
--Y as-tu été?
--Non, papa.
--Et tu es resté près de deux heures dehors! Qu'as-tu fait pendant ce
temps-là?
--Je me suis amusé en route.
--Pendant deux heures! Par le froid qu'il faisait!... Tu ne veux pas
dire ce que tu as fait? Tu ne veux pas le dire?... Tu veux continuer à
mentir! Petit misérable!
Mon père s'avance vers moi, la main haute. Mais il se contente de
m'empoigner par le bras et de m'amener devant lui, à côté de Louise.
--Reste là, gredin! Et, puisque tu ne veux pas parler, je vais parler
pour toi, moi! je vais te dire ce que tu as fait. Tu as été chez ton
grand-père. Tu es resté chez lui jusqu'à la nuit! Et tu t'es entendu
avec lui pour laisser mourir ta tante sans nous prévenir!... Est-ce
cela, hein? Est-ce vrai, dis? Crois-tu que je voie clair, malgré tes
mensonges?...
Mon père se lève et me secoue de toutes ses forces.
--Et maintenant, tu vas nous dire ce qu'il t'a donné, le père Toussaint,
ce qu'il t'a promis, plutôt, pour te faire son complice. Tu vas nous le
dire! Et tout de suite! Parle!
--Allons, parle donc! s'écrie ma soeur en grinçant des dents. Maintenant
que c'est fait!...
--Je n'ai pas été chez grand-papa!
Mon père m'allonge une gifle terrible.
--Non! je n'y ai pas été!
--Alors, qu'as-tu fait?
--Rien!
Mon père se rassied, blanc de colère. Pendant deux minutes, un grand
silence; on n'entend que le bruit que font les pieds de ma soeur en
trépignant sur le parquet.
--Allons, Jean, mon petit Jean, reprend mon père, d'une voix qui veut
être douce, mais qui est aigre,--les mains tremblent, les yeux brillent,
les dents s'entre-choquent.--Mon petit Jean, tu ne veux pas me désoler,
nous réduire au désespoir. Tu vas nous dire... tout, n'est-ce pas? Nous
ne t'en voudrons pas. N'est-ce pas, Louise?...
--Oh! s'il dit tout, je ne lui en voudrai pas, sûrement.
Et ma soeur me lance un coup d'oeil féroce.
--Tu nous as fait bien du mal, pourtant!... Sais-tu ce que tu as fait?
Sais-tu de quel malheur tu es cause?... Je vais te l'apprendre: tu sais
que ta tante Moreau devait vous laisser les deux tiers de sa fortune, à
toi et à ta soeur; elle avait fait un testament, déposé chez un notaire
de Versailles. Tu sais cela, n'est-ce pas?
Je ne réponds pas. Mon père frappe du pied et continue en crispant les
doigts sur son pantalon:
--Eh bien, ce matin, chez elle, en brisant les scellés, on a découvert
un testament, un nouveau, datant de huit jours, qui institue ton
grand-père--le père Toussaint--légataire universel!
Mon père hurle les derniers mots. Il compte sur un effet. Mais je ne
bronche pas.
--Légataire universel! Entends-tu? Comprends-tu?... Et le dernier
testament annule l'autre... l'autre, qui vous laissait une fortune à
chacun! quinze mille francs de rente. Comprends-tu, hein?... Et vous
n'avez plus rien! rien! rien!... Et le père Toussaint a tout! tout!...
Comprends-tu?... Comprends-tu que vous avez été volés, ta soeur et toi?
Indignement, atrocement volés!... Et ta tante avait dû te prévenir de
ça! Elle t'en avait prévenu, j'en suis convaincu! Moralement
convaincu!... Et tu aurais dû venir nous prévenir, nous avertir
immédiatement, sans perdre une minute!... Je serais accouru! J'aurais
fait déchirer ce testament! Et vous auriez eu l'argent, tout
l'argent!... Et, au lieu de cela, tu t'en vas chez ton grand-père, tu
restes deux heures chez lui, tu te laisse entortiller par cette vieille
canaille... Allons, Jean, voyons, si tu as un peu de coeur, mon petit
Jean, dis-nous tout ce que tu sais; raconte-nous ce que t'a dit ta
tante, ce qu'elle t'a dit de ton grand-père, des moyens qu'il a
employés... C'est lui, n'est-ce pas, qui la rendait si malheureuse?...
Réponds!... Mais réponds donc!...
--Ma tante ne m'a rien dit.
Mon père se lève.
--Ta tante ne t'a rien dit? Tu persistes...
--Non! Elle ne m'a rien dit.
--Prends garde à toi, Jean! Prends garde à toi!... Si tu ne dis pas la
vérité, si tu ne dis pas ce que tu as fait chez ton vieux voleur de
grand-père...
--Je n'ai pas été chez grand-papa!
Mon père lève le poing; mais je me gare et je reçois, sur le coude, un
coup terrible qui m'engourdit le bras et m'envoie rouler jusqu'à la
porte.
--Menteur! Hypocrite! Jésuite!
Et ma soeur, toute droite, le visage vert, la bave aux lèvres, s'écrie
en me tendant le poing:
--On devrait te mettre dans une maison de correction!
Une maison de correction! Oh! j'aime mieux y aller que de rester ici! Je
ne veux plus rester ici! Je ne veux plus! Et je m'écrie en regardant mon
père bien en face:
--Mettez-moi dans une maison de correction! J'aime mieux ça!
J'ouvre la porte, furieusement, je traverse le corridor et je me
précipite dans la rue.