--Madame, je vous en prie, ne m'interrogez pas. J'ai juré de garder le
secret. La moindre indiscrétion...
--Oh! alors, taisons-nous, fait ma soeur en roulant les yeux.
Le Luxembourgeois lit la dépêche. Elle est courte, mais expressive:
«Grande sortie de nuit a eu lieu. Maréchal Bazaine avait fait
entortiller les pieds des chevaux dans linge et flanelle et rouler
paille autour des roues des pièces et caissons. Prussiens complètement
surpris dans leur sommeil et mis complètement en déroute. En avons fait
un carnage affreux. Pris cent cinquante canons, dix drapeaux. Allemands
sont dans situation la plus critique, toutes leurs communications
coupées. Le maréchal, laissant seulement à Metz le nombre d'hommes
nécessaires à la garde des remparts, va les poursuivre l'épée dans les
reins. Avons vivres et munitions, mais manquons linge, bandes et
charpie. Vive la France!»
--Enfin! s'écrie ma soeur! enfin!...
--Ils manquent de linge et de charpie, dit Mme Arnal, songeuse. Si l'on
pouvait...
--C'est possible, madame, répond M. Hoffner. Très possible. A l'heure
qu'il est, cette dépêche est parvenue dans toutes les villes non
occupées par les Allemands et je ne doute pas que les dons de toute
nature n'affluent bientôt à Metz, car les routes vont être libres, si
elles ne le sont pas déjà. Mais, puisque les petits ruisseaux font des
grandes rivières, si un comité de Dames se formait ici, je serais--ou
plutôt nous serions, car je ne suis pas seul--en mesure de faire
parvenir au maréchal les objets destinés à son armée.
--Mais comment?... demande Mme Arnal.
--Madame, je vous en supplie, ne m'interrogez pas.
***
Le comité est formé. Ma soeur travaille du matin au soir, comme une
mercenaire. Une quantité de dames l'imitent. Mme Arnal en néglige son
capitaine blessé qui commençait à se lever, pourtant.
--Enfin, que voulez-vous? dit-elle avec un soupir. Le devoir avant
tout... Le devoir patriotique, bien entendu... Il y a tant de devoirs...
--Qu'on s'y perd? n'est-ce pas, demande en souriant le père Merlin qui
est venu nous voir et qui a paru tout étonné de trouver le salon
transformé en atelier de couture. Mais serait-il indiscret de vous
demander, mesdames, pour qui toute cette lingerie?
Ma soeur lui fait des réponses vagues. Elle se défie de lui. C'est un
mauvais patriote.
Moi, je me défie plutôt de M. Zabulon Hoffner. Il ne me revient pas. Et
puis, il a prétendu l'autre jour que je pourrais bien travailler aussi,
que ça m'amuserait. Depuis ce temps là, on me fait faire de la charpie
et ça m'embête.
Tous les soirs on porte avec mille précautions de gros paquets chez le
Luxembourgeois. Et, le lendemain, il arrive, souriant malignement, se
frottant les mains, comme s'il était enchanté d'avoir joué un bon tour
aux Prussiens.
--C'est parti! dit-il.
--Où?