Mon père est depuis quelques jours d'une humeur massacrante. La guerre
s'éternise, les Prussiens resserrent de plus en plus le cercle qui
entoure Paris et le siège de la capitale, qui semble disposée à se bien
défendre, peut traîner en longueur. Ça ne fait pas marcher les affaires,
tout ça, au contraire.
Depuis le 15 septembre, le travail est interrompu au chantier et mon
père se plaint du matin au soir d'être obligé de rester les bras croisés
et de ne pas gagner un sou. Ma soeur essaye parfois de lui remonter le
moral en lui parlant des recettes que doit effectuer le chantier de
Paris. Il est vrai que nous n'en savons rien, que le gérant qui le
dirige ne peut correspondre avec nous, mais il doit faire des affaires,
que diable! Dans une ville assiégée, on a besoin de matériaux, de
planches pour construire des baraques, d'une foule de choses en
bois--toujours en bois.--Mon continue à se désoler.
--Si au moins, dit-il, je pouvais avoir une lettre du gérant! Est-ce
bête, la guerre! Comme ça gênerait les belligérants, hein? de laisser
passer les lettres? les lettres de commerce?... Et puis, tu as beau
dire, si les affaires marchaient si bien à Paris, le gérant aurait
trouvé moyen de me le faire savoir...
--Mais, comment, papa?
--N'importe comment... Pas de nouvelles, mauvaises nouvelles.
Mon père se monte. La colère le fait déraisonner. C'est à qui, parmi nos
amis et connaissances, entreprendra de le sermonner. Mais M. Beaudrain
et les époux Legros échouent complètement dans leurs tentatives et Mme
Arnal n'obtient que de très minces résultats. Quant au père Merlin, il
prétend qu'un peuple qui a déclaré la guerre à un autre peuple et qui
n'a pas le dessus, doit savoir accepter tous les sacrifices.
--Mais, nom d'une pipe! s'écrie mon père, est-ce que c'est moi qui ai
déclaré la guerre aux Allemands? Est-ce que je suis le gouvernement,
moi?
--Sans aucun doute. Vous êtes une des unités qui constituent le peuple
souverain, vous avez droit de suffrage, vous pouvez choisir vos
mandataires...
--Et si ces mandataires me trompent?
--Il faut les flanquer dehors.
--C'est commode à dire.
--Et à faire.
--Et s'ils déclarent la guerre sans mon assentiment?
--Alors, il ne faut pas crier: «A Berlin!» Il faut crier: «Vive la
paix!»
--Je ne suis pas socialiste, moi.
--Tant pis pour vous.
--Tenez, laissez-moi tranquille, conclut mon père, furieux.
Et il ne dérage pas de toute la soirée--à moins que M. Zabulon Hoffner
ne vienne nous faire une visite.--Il prend une influence de plus en plus
grande sur l'esprit de mon père, ce Luxembourgeois. Ils ont souvent de
longues conversations ensemble, des conversations à voix basse.
Quelquefois, j'en saisis des bribes:
--Il n'y a pas qu'avec les Français qu'on puisse gagner de l'argent...
Après tout, les hommes sont des hommes... Il y a peut-être quelque chose
à faire avec les Prussiens... L'argent, c'est toujours de l'argent, et
une pièce de cent sous vaut partout cinq francs...
Parfois, mon père a l'air de pousser vivement M. Hoffner, de lui poser
des questions embarrassantes, et l'autre semble se dérober; il lâche des
phrases vagues, en faisant de grands gestes, comme pour protester de sa
franchise. J'ai remarqué que le nom du préfet prussien, M. de
Brauchitsh, revient souvent dans ces conversations.
Car, maintenant, le département de Seine-et-Oise est organisé à la
prussienne. Nous avons un préfet prussien, des fonctionnaires prussiens;
certains employés français ont conservé leurs fonctions, d'autres ont
été remplacés. Il y a une administration prussienne au lieu d'une
administration française, mais du moment que l'administration ne nous
manque pas, c'est le principal. Des affiches nous ont annoncé «le
maintien de toutes les lois françaises, _en tant que l'état de guerre
n'en réclamait pas la suppression_». Des instructions ont paru qui
réorganisent l'administration départementale sur la base du canton; le
maire du chef-lieu de canton, investi de tous les pouvoirs, est chargé
des communications avec l'autorité centrale, du service de la poste, de
la perception des contributions, etc. Les relations des Allemands avec
les habitants ont été régularisées et les maires ont été invités à
verser, tous les mois, à la caisse de la préfecture, un douzième de
l'impôt foncier fixé pour l'année 1870.
On voit tout de suite que le préfet prussien connaît son affaire.
Pourtant, il ne paye pas de mine. Je l'ai vu plusieurs fois: il
ressemble à Don Quichotte--un Don Quichotte qui aurait une barbe en
forme de cerf-volant, couleur de jus de réglisse.
J'ai vu aussi le prince royal de Saxe et le prince royal de
Prusse--notre Fritz.--On ne dirait jamais un prince royal; il se promène
dans les rues, à pied, sans escorte, habillé très simplement; il a l'air
d'un excellent homme. J'ai vu Moltke, aussi. C'est un vieillard aux yeux
terribles: des yeux d'une énergie froide et sinistre, brillants et durs
comme l'acier, qui éclatent dans la pâleur de son masque austère.
Bismarck se promène seul, souvent, monté sur un grand cheval, dans les
allées du parc; et c'est un spectacle étrange, mais empoignant, que
celui de ce colosse à la face hargneuse et tourmentée, chevauchant
tranquillement sur les gazons des tapis verts, vêtu d'habits civils,
mais coiffé d'une large casquette blanche à lisérés jaunes--la casquette
des cuirassiers blancs.
Le 5 octobre, j'ai assisté à l'entrée du roi de Prusse. Au moment où sa
calèche allait pénétrer dans la cour de la préfecture, où il doit
habiter, il s'est levé tout droit dans la voiture et a salué la foule
qui l'acclamait. Les soldats allemands ont poussé des hurrahs et des
Versaillais, massés en grand nombre sous les arbres de l'avenue de
Paris, ont crié: «Vive le Roi!» Parmi les manifestants, j'ai reconnu M.
Zabulon Hoffner.
En rentrant, j'ai raconté la chose à mon père.
--Eh bien? Et puis, après? Tu n'es qu'une petite bête. M. Hoffner sait
ce qu'il fait. Crois-tu pas qu'il eût été bien habile d'aller crier: «A
bas Guillaume!» C'est déjà très beau de la part d'un étranger comme lui,
d'un Luxembourgeois, de servir nos intérêts comme il l'a fait jusqu'ici.
Il nous a rendu déjà bien des services et donné bien des renseignements.
Des renseignements, oui, il nous en donne. C'est lui qui vient de nous
apprendre que l'ancien maire de Moussy-en-Josas, Dubois, a été interné
en Allemagne et que mon grand-père Toussaint a été nommé maire à sa
place.
--Ah! vraiment, fait Louise, voilà pourquoi nous n'avons pas vu
grand-papa, depuis quelque temps.
--Le fait est, dit M. Hoffner, que les maires sont très occupés. Rien
que la collection des impôts et des réquisitions en argent leur prend
beaucoup de temps. Il est vrai qu'ils sont indemnisés largement.
--Comment cela? demande mon père.
--Mon Dieu, M. de Brauchitsh a décidé de passer aux maires, pour les
dédommager de leurs peines, une remise de 1 p. 100 sur la somme imposée
au canton, et de 3 p. 100 sur la cote de la commune.
--Ah! diable! Ah! diable! fait mon père; mais c'est un métier très
lucratif, que celui de maire prussien.
M. Zabulon Hoffner sourit. Il sourit comme ça chaque fois qu'il vient de
nous donner une nouvelle qui a produit quelque effet. Depuis quelques
jours, il nous en donne beaucoup.
Il paraît que les Allemands sont bien loin d'être tranquilles. Des
événements graves sont imminents. Il se pourrait bien que, d'un moment à
l'autre...
--Où? Quand? Comment? demandent ma soeur et Mme Arnal, intriguées.
M. Hoffner se fait tirer l'oreille, mais, peu à peu, se laisse arracher
des détails.
Les Prussiens redoutent un mouvement de l'armée de Metz. Ils savent
bien--et nous devons nous en douter aussi, si peu perspicaces que nous
soyons--que le maréchal Bazaine n'est pas resté pour rien sous cette
place forte. Il attendait le moment d'agir.
--Et ce moment est venu? implore Louise. Oh! dites-nous tout, monsieur
Zabulon.
--Chut! dit le Luxembourgeois en mettant un doigt sur ses lèvres. Je ne
sais encore rien,--rien de précis, tout au moins.--Mais, un de ces
jours...
***
Ce jour est venu. M. Hoffner, après avoir fait fermer toutes les portes
à clef, a tiré de dessous son gilet une feuille de papier de soie
couverte de caractères microscopiques. C'est une dépêche apportée de
Metz par un ballon.
--Un ballon! s'écrie Mme Arnal. Il est arrivé à Versailles? Il est?...