M. Zabulon Hoffner est venu parler à mon père de deux de ses amis qui
habitent Saint-Cloud et qui sont forcés d'abandonner la ville, exposée
au feu des forts. La plupart des habitants de Saint-Cloud ont déjà,
depuis le 5 octobre, quitté leurs demeures, mais MM. Hermann et
Müller--les amis en question--ne se sont décidés à partir qu'à la
dernière extrémité. On leur a offert un refuge au grand séminaire de
Versailles, mais ils ne savent où mettre leurs meubles qu'ils ont tenu à
emporter avec eux. Si M. Barbier était assez complaisant pour vouloir
bien leur prêter un des hangars qui ne lui servent pas...
--Mais comment donc! a dit mon père. Certainement!
--D'ailleurs, a affirmé M. Hoffner, vous ne vous repentirez pas de leur
avoir rendu service. Ce sont de fort honnêtes gens et, qui plus est,
d'excellents patriotes. Je m'en porte garant. Du reste ce sont des
Alsaciens: c'est tout dire.
--Alsaciens! a crié Louise. Des Alsaciens! Ah! qu'ils viennent! qu'ils
apportent tout ce qu'ils voudront! N'est-ce pas, papa?
--Mais oui, mais oui. Monsieur Hoffner, vous pouvez dire à vos amis que
le hangar est à leur disposition. Ils peuvent venir.
***
Ils viennent: M. Hermann, long et mince comme un pain jocko, sec comme
un coup de trique, et M. Müller court et gros--loin du ciel et près de
l'obésité.--Ils amènent avec eux quatre grandes voitures chargées de
meubles. Après avoir fait force compliments, après avoir remercié mon
père pendant un bon quart d'heure, ils ont fait procéder au
déchargement. On a empilé le contenu des voitures sous le hangar, qui
s'est trouvé à moitié plein.
--Il reste encore de la place, vous voyez, dit mon père, qui assiste à
l'opération, avec moi.
--Heureusement, répond M. Müller, car nous en aurons besoin.
--Auriez-vous autre chose à apporter? demande mon père étonné.
--Oui, des meubles. Encore autant, à peu près; peut-être un peu plus.
--Votre établissement était donc bien important?
--Extrêmement important.
--Mais M. Hoffner m'avait dit, je crois, que vous étiez lampistes?
--Oui, lampistes, déclare Müller.
Mais Hermann ajoute bien vite:
--Lampistes-tapissiers. Nous faisions le commerce des meubles.
--C'est ça même, approuve Müller; nous vendions des meubles, comme ça,
de temps à autre... Et nous avons même en dépôt quelques mobiliers que
des amis nous ont confiés avant leur départ. Nous tenons expressément à
ne pas les laisser à Saint-Cloud; ils n'auraient qu'à être volés ou
détériorés... Du moment que nos amis ont eu confiance en nous...
--Je comprends ça, dit mon père. Mais vous n'avez pas apporté vos
lampes.
--Ah! oui, nos lampes, fait M. Hermann légèrement gêné. Eh bien! nous
avons réfléchi; nous les laissons à Saint-Cloud. C'est si fragile! Et
que voulez-vous que les Prussiens en fassent? Ah! si c'était des
pendules...
Il éclate de rire et nous l'imitons. Nous n'avons justement pas
d'Allemands à loger pour le moment et nous invitons les deux associés à
dîner.
Ah! qu'ils n'aiment pas les Prussiens, les lampistes-tapissiers! Nous
sommes à peine au rôti qu'ils ont déjà chargé Guillaume et Bismarck de
plus de crimes que n'en pourrait porter le bouc émissaire. Ils nous ont
prouvé, clair comme le jour, que le feu avait été mis au Château de
Saint-Cloud par les troupes prussiennes. Ils ont vu, de leurs yeux vu,
des soldats activer les flammes et mettre le palais à sac.
--Et encore, monsieur, s'ils se contentaient de piller les monuments
impériaux ou nationaux! Mais ils s'attaquent aux propriétés
particulières; ils dévalisent les maisons. Il y a huit jours, un colonel
a fait expédier huit pianos en Allemagne.
--C'est ignoble, dit ma soeur.
--Infâme! dit mon père.
--La race teutonne a été de toute antiquité une race de voleurs, affirme
Müller.
--Et quand on pense, ajoute Hermann, que ces brigands rêvent de
s'annexer notre chère Alsace, notre Alsace si loyale, si honnête, si
française!
--La province la plus française, dit Müller la larme à l'oeil.
Les Alsaciens ne nous quittent que très tard, en s'excusant des
dérangements qu'ils nous causent, en nous remerciant infiniment.
Le lendemain, ils reviennent--en s'excusant et en remerciant.--Cette
fois-ci, ils n'ont pas quatre voitures de meubles derrière eux. Ils en
ont cinq. Le hangar est plein jusqu'au toit.
--Dieu feuille que nous ne vous emparrassions pas longdemps! soupire
Hermann.
Comment bourrons-nous chamais regonnaître fotre gomblaisance?
Et Müller, qui tient à hacher un peu de paille, lui aussi, avant de nous
quitter, ajoute avec un gémissement:
--C'est pien tûr t'êdre opliché d'apantonner ses bénades!
--Quels braves gens! s'écrie ma soeur, quand ils sont partis. Une
détresse pareille, ça fend le coeur.
Moi, c'est leur accent qui me fend les oreilles. On dirait, lorsqu'ils
parlent, qu'ils se gargarisent avec de la ferraille, qu'ils roulent de
vieux clous dans leur gosier. Et puis, ils me semblent un peu trop
polis.
--La politesse ne gâte jamais rien, dit mon père. Vois donc, lorsque le
général français Boyer est venu ici, il y a deux jours, si les
Prussiens, qui pourtant sont des brutes, l'ont reçu impoliment!...
Ma foi, non. Les Prussiens ont été très honnêtes. Ils ont promené le
général, plusieurs fois, de la préfecture où réside Guillaume jusqu'à la
maison de la rue Clagny où demeure Bismarck, avec tous les égards dus à
son rang. J'ai été faire le pied de grue, avec mon père, devant cette
maison où flotte le drapeau tricolore de la Confédération germanique,
pour apercevoir le général français.
Au bout d'une heure, il est sorti en calèche, accompagné de deux
généraux prussiens. Des cuirassiers blancs escortaient la voiture. J'ai
crié: «Vive la France!»
Les Prussiens ne m'ont rien dit, mais mon père m'a flanqué une gifle.
--As-tu l'intention de nous faire fusiller, galopin?
Qu'est venu faire à Versailles le général Boyer? Voilà la question que
chacun se pose et à laquelle personne ne répond. M. Zabulon Hoffner
lui-même ne peut nous donner aucune explication. Tout ce qu'il sait,
c'est que le général arrive de Metz. Il sait aussi, mais il le dit tout
bas, que le maréchal Bazaine a remporté de grandes victoires qui mettent
les armées allemandes dans une vilaine situation. Plusieurs armées
françaises couvrent la ligne de l'Eure et le général Trochu combine un
mouvement tournant de la dernière importance.
--Il se pourrait même, déclare M. Hoffner--mais n'en parlez pas, je vous
en prie--que le roi de Prusse soit complètement cerné à l'heure qu'il
est et qu'il ne reste à Versailles que parce que le chemin de
l'Allemagne lui est fermé. Ah! les Prussiens ne sont pas à la noce!
Ma soeur, qui exerce une surveillance minutieuse sur les allées et
venues des soldats qui logent chez nous, qui épie leurs moindres
mouvements et les impressions de joie ou de tristesse qui passent sur
leurs visages, assure qu'ils sont plongés dans le désespoir le plus
profond.
On ne le dirait guère. Ils ont des figures larges comme des derrières de
papes, grasses comme des calottes de bedeaux et rouges comme des pommes
d'api.
L'autre jour, j'ai assisté avec M. Legros au passage d'un cercueil
allemand qu'on portait au cimetière.
--Les Prussiens tombent comme des mouches, m'a dit l'épicier; du reste,
on s'aperçoit bien qu'ils sont tous malades.
Encore une maladie comme ça et on ne leur verra plus les yeux.
On ne parle partout, dans la ville, que d'un succès prochain, définitif.
Mme Arnal a complètement abandonné son blessé qui se promène
mélancoliquement, tout seul, en s'appuyant sur une canne. Je l'ai
rencontré: il a l'air de s'amuser comme un curé sans casuel. A la
maison, tous les soirs, nous nous livrons aux combinaisons stratégiques
les plus extravagantes. Le père Merlin qui nous a surpris, deux ou trois
fois, au milieu de nos calculs fantastiques, s'est moqué de nous très
ouvertement. Ma soeur est furieuse contre lui. Elle prétend qu'il n'a
jamais été Français et qu'il pourrait très bien être vendu aux
Prussiens.
--On a vu des choses plus drôles, dit M. Zabulon Hoffner en branlant le
menton.
Et Mme Arnal s'écrie:
--C'est un vieux rossignol à glands!
Parfois, lorsque nous n'avons pas d'Allemands à loger, Louise se met au
piano et attaque la _Marseillaise_ en sourdine. M. Hoffner l'accompagne.
Il chante comme une serrure.
***
Mais, tout à coup, la nouvelle de la reddition de Metz se répand. Les
Allemands affirment que Bazaine a capitulé, le 28 octobre, et a mis bas
les armes avec cent soixante-dix mille hommes. Ils illuminent la
préfecture et, le soir, des retraites aux flambeaux parcourent la ville.
Un journal rédigé en français par des Prussiens et auquel, dit-on,
collabore le chancelier, donne les détails les plus circonstanciés sur
la capitulation. Malgré tout, on refuse de croire au désastre.
Il faudrait être fou, dit M. Legros, pour ajouter foi aux affirmations
du _Moniteur officiel de Seine-et-Oise_. Une ignoble feuille de chou que
le roi de Prusse fait placarder sur nos murailles et qui ne contient que
d'affreux mensonges. Personne ne devrait lire cet horrible papier.
--Je suis bien de votre avis, fait mon père.
Ce qui ne l'empêche pas de m'envoyer, tous les jours, lire le _Moniteur
officiel_ collé sur le mur de l'hospice. Je dois, en rentrant, lui faire
un résumé fidèle de ce que contient le journal.
Le plus souvent, il contient de drôles de choses. Il prétend que la
lutte est devenue impossible, que nous n'avons plus de soldats; nous
manquons aussi de généraux et ceux qui restent sont mis en suspicion par
les avocats et les journalistes qui aspirent à les remplacer. La France
est divisée en deux camps: une minorité turbulente et malsaine, plus
disposée à tourner ses armes contre les prêtres que contre les
Prussiens--témoins ces mobiles de Lyon qui prenaient d'assaut des
séminaires et des couvents de Carmélites;--et la grande majorité de la
nation, effrayée de ces menaces de révolution sociale et demandant la
paix à tout prix. Que lui importe l'Alsace et la Lorraine? Les Français
n'ont plus depuis longtemps qu'un désir: vendre cher leurs produits et
vivre grassement dans les jouissances de la matière.
Un jour, un article sur Gambetta et la guerre à outrance indigne tout le
monde. Gambetta n'est qu'un tribun d'occasion, un rhéteur du café de
Madrid, qui, sous le prétexte de défense nationale, vise au triomphe
d'un parti. La France est gouvernée par des tragédiens, des tragédiens
de petits théâtres, sans engagements fixes.
--C'est épouvantable! dit M. Legros.
--Peut-être, répond le père Merlin, mais ça me semble assez juste.
M. Legros a un geste d'indignation, mais il se contient. On ne fait même
plus au père Merlin l'honneur de lui répondre.
A quoi bon? Malgré les rodomontades des Allemands, les bonnes nouvelles
se succèdent. On remarque que, depuis quelques jours, une animation
inaccoutumée règne dans le camp ennemi. Les Prussiens élèvent partout
d'énormes retranchements. Ils viennent aussi d'arracher tous les rails
des chemins de fer et les emportent dans des voitures. Qu'en font-ils?
On parle mystérieusement de locomotives blindées qui devaient, pendant
la nuit, transporter les troupes françaises en plein coeur de
Versailles; on parle de ceci, de cela...
***
Pourtant, il faut se rendre à l'évidence: Metz a capitulé; il n'y a plus
à en douter. Alors, c'est un concert de malédictions. On injurie Bazaine
sur tous les tons possibles.
--C'est un traître! un bandit! un vendu!
Et le grand mot revient, le grand mot qui souligne toutes les
catastrophes.
--C'est infâme!
--Le coup est bien douloureux pour Versailles, dit M. Legros. Il atteint
dans son honneur la ville qui a donné le jour au général en chef de
l'armée de Metz. Mais, ajoute-t-il, il ne faut pas désespérer. Nous
avons juré d'élever nos coeurs. Que notre devise soit celle du
gouvernement de la Défense nationale: A outrance!
On applaudit le marchand de tabac. Je voudrais bien l'applaudir comme
les autres, mais quelque chose m'en empêche.
L'autre jour, une colonne de prisonniers français s'est arrêtée devant
chez lui. Ces malheureux mouraient de soif.
--Donnez donc à boire à ces braves gens! a crié l'officier prussien qui
commandait l'escorte, en se tournant vers l'épicerie.
Et j'ai vu M. Legros sortir de sa boutique, tout tremblant, portant un
bol et un seau d'eau dans lequel les prisonniers ont puisé à tour de
rôle.
Il me semble qu'il aurait pu donner du vin--ou au moins de l'eau rougie,
de l'abondance. Maintenant, comme il a juré d'élever son coeur, il tient
peut-être à garder son vin pour lui. Ça doit élever les coeurs, le vin
pur.....
***
M. Zabulon Hoffner nous apporte les meilleures nouvelles du voyage
diplomatique de M. Thiers, que nous suivons avec anxiété depuis quelque
temps.
Car, il ne faut pas croire que M. Thiers est toujours la vieille crapule
qu'il était lorsqu'il s'est opposé, au mois de juillet, à la déclaration
de guerre. On ne parle plus de l'envoyer à Coblentz; on parle de
l'envoyer au Panthéon--le plus tard possible, bien entendu.--C'est un
grand homme, un citoyen illustre; ce peut être un sauveur.