XVI

M. Zabulon Hoffner est venu parler à mon père de deux de ses amis qui

habitent Saint-Cloud et qui sont forcés d'abandonner la ville, exposée

au feu des forts. La plupart des habitants de Saint-Cloud ont déjà,

depuis le 5 octobre, quitté leurs demeures, mais MM. Hermann et

Müller--les amis en question--ne se sont décidés à partir qu'à la

dernière extrémité. On leur a offert un refuge au grand séminaire de

Versailles, mais ils ne savent où mettre leurs meubles qu'ils ont tenu à

emporter avec eux. Si M. Barbier était assez complaisant pour vouloir

bien leur prêter un des hangars qui ne lui servent pas...

--Mais comment donc! a dit mon père. Certainement!

--D'ailleurs, a affirmé M. Hoffner, vous ne vous repentirez pas de leur

avoir rendu service. Ce sont de fort honnêtes gens et, qui plus est,

d'excellents patriotes. Je m'en porte garant. Du reste ce sont des

Alsaciens: c'est tout dire.

--Alsaciens! a crié Louise. Des Alsaciens! Ah! qu'ils viennent! qu'ils

apportent tout ce qu'ils voudront! N'est-ce pas, papa?

--Mais oui, mais oui. Monsieur Hoffner, vous pouvez dire à vos amis que

le hangar est à leur disposition. Ils peuvent venir.

***

Ils viennent: M. Hermann, long et mince comme un pain jocko, sec comme

un coup de trique, et M. Müller court et gros--loin du ciel et près de

l'obésité.--Ils amènent avec eux quatre grandes voitures chargées de

meubles. Après avoir fait force compliments, après avoir remercié mon

père pendant un bon quart d'heure, ils ont fait procéder au

déchargement. On a empilé le contenu des voitures sous le hangar, qui

s'est trouvé à moitié plein.

--Il reste encore de la place, vous voyez, dit mon père, qui assiste à

l'opération, avec moi.

--Heureusement, répond M. Müller, car nous en aurons besoin.

--Auriez-vous autre chose à apporter? demande mon père étonné.

--Oui, des meubles. Encore autant, à peu près; peut-être un peu plus.

--Votre établissement était donc bien important?

--Extrêmement important.

--Mais M. Hoffner m'avait dit, je crois, que vous étiez lampistes?

--Oui, lampistes, déclare Müller.

Mais Hermann ajoute bien vite:

--Lampistes-tapissiers. Nous faisions le commerce des meubles.

--C'est ça même, approuve Müller; nous vendions des meubles, comme ça,

de temps à autre... Et nous avons même en dépôt quelques mobiliers que

des amis nous ont confiés avant leur départ. Nous tenons expressément à

ne pas les laisser à Saint-Cloud; ils n'auraient qu'à être volés ou

détériorés... Du moment que nos amis ont eu confiance en nous...

--Je comprends ça, dit mon père. Mais vous n'avez pas apporté vos

lampes.

--Ah! oui, nos lampes, fait M. Hermann légèrement gêné. Eh bien! nous

avons réfléchi; nous les laissons à Saint-Cloud. C'est si fragile! Et

que voulez-vous que les Prussiens en fassent? Ah! si c'était des

pendules...

Il éclate de rire et nous l'imitons. Nous n'avons justement pas

d'Allemands à loger pour le moment et nous invitons les deux associés à

dîner.

Ah! qu'ils n'aiment pas les Prussiens, les lampistes-tapissiers! Nous

sommes à peine au rôti qu'ils ont déjà chargé Guillaume et Bismarck de

plus de crimes que n'en pourrait porter le bouc émissaire. Ils nous ont

prouvé, clair comme le jour, que le feu avait été mis au Château de

Saint-Cloud par les troupes prussiennes. Ils ont vu, de leurs yeux vu,

des soldats activer les flammes et mettre le palais à sac.

--Et encore, monsieur, s'ils se contentaient de piller les monuments

impériaux ou nationaux! Mais ils s'attaquent aux propriétés

particulières; ils dévalisent les maisons. Il y a huit jours, un colonel

a fait expédier huit pianos en Allemagne.

--C'est ignoble, dit ma soeur.

--Infâme! dit mon père.

--La race teutonne a été de toute antiquité une race de voleurs, affirme

Müller.

--Et quand on pense, ajoute Hermann, que ces brigands rêvent de

s'annexer notre chère Alsace, notre Alsace si loyale, si honnête, si

française!

--La province la plus française, dit Müller la larme à l'oeil.

Les Alsaciens ne nous quittent que très tard, en s'excusant des

dérangements qu'ils nous causent, en nous remerciant infiniment.

Le lendemain, ils reviennent--en s'excusant et en remerciant.--Cette

fois-ci, ils n'ont pas quatre voitures de meubles derrière eux. Ils en

ont cinq. Le hangar est plein jusqu'au toit.

--Dieu feuille que nous ne vous emparrassions pas longdemps! soupire

Hermann.

Comment bourrons-nous chamais regonnaître fotre gomblaisance?

Et Müller, qui tient à hacher un peu de paille, lui aussi, avant de nous

quitter, ajoute avec un gémissement:

--C'est pien tûr t'êdre opliché d'apantonner ses bénades!

--Quels braves gens! s'écrie ma soeur, quand ils sont partis. Une

détresse pareille, ça fend le coeur.

Moi, c'est leur accent qui me fend les oreilles. On dirait, lorsqu'ils

parlent, qu'ils se gargarisent avec de la ferraille, qu'ils roulent de

vieux clous dans leur gosier. Et puis, ils me semblent un peu trop

polis.

--La politesse ne gâte jamais rien, dit mon père. Vois donc, lorsque le

général français Boyer est venu ici, il y a deux jours, si les

Prussiens, qui pourtant sont des brutes, l'ont reçu impoliment!...

Ma foi, non. Les Prussiens ont été très honnêtes. Ils ont promené le

général, plusieurs fois, de la préfecture où réside Guillaume jusqu'à la

maison de la rue Clagny où demeure Bismarck, avec tous les égards dus à

son rang. J'ai été faire le pied de grue, avec mon père, devant cette

maison où flotte le drapeau tricolore de la Confédération germanique,

pour apercevoir le général français.

Au bout d'une heure, il est sorti en calèche, accompagné de deux

généraux prussiens. Des cuirassiers blancs escortaient la voiture. J'ai

crié: «Vive la France!»

Les Prussiens ne m'ont rien dit, mais mon père m'a flanqué une gifle.

--As-tu l'intention de nous faire fusiller, galopin?

Qu'est venu faire à Versailles le général Boyer? Voilà la question que

chacun se pose et à laquelle personne ne répond. M. Zabulon Hoffner

lui-même ne peut nous donner aucune explication. Tout ce qu'il sait,

c'est que le général arrive de Metz. Il sait aussi, mais il le dit tout

bas, que le maréchal Bazaine a remporté de grandes victoires qui mettent

les armées allemandes dans une vilaine situation. Plusieurs armées

françaises couvrent la ligne de l'Eure et le général Trochu combine un

mouvement tournant de la dernière importance.

--Il se pourrait même, déclare M. Hoffner--mais n'en parlez pas, je vous

en prie--que le roi de Prusse soit complètement cerné à l'heure qu'il

est et qu'il ne reste à Versailles que parce que le chemin de

l'Allemagne lui est fermé. Ah! les Prussiens ne sont pas à la noce!

Ma soeur, qui exerce une surveillance minutieuse sur les allées et

venues des soldats qui logent chez nous, qui épie leurs moindres

mouvements et les impressions de joie ou de tristesse qui passent sur

leurs visages, assure qu'ils sont plongés dans le désespoir le plus

profond.

On ne le dirait guère. Ils ont des figures larges comme des derrières de

papes, grasses comme des calottes de bedeaux et rouges comme des pommes

d'api.

L'autre jour, j'ai assisté avec M. Legros au passage d'un cercueil

allemand qu'on portait au cimetière.

--Les Prussiens tombent comme des mouches, m'a dit l'épicier; du reste,

on s'aperçoit bien qu'ils sont tous malades.

Encore une maladie comme ça et on ne leur verra plus les yeux.

On ne parle partout, dans la ville, que d'un succès prochain, définitif.

Mme Arnal a complètement abandonné son blessé qui se promène

mélancoliquement, tout seul, en s'appuyant sur une canne. Je l'ai

rencontré: il a l'air de s'amuser comme un curé sans casuel. A la

maison, tous les soirs, nous nous livrons aux combinaisons stratégiques

les plus extravagantes. Le père Merlin qui nous a surpris, deux ou trois

fois, au milieu de nos calculs fantastiques, s'est moqué de nous très

ouvertement. Ma soeur est furieuse contre lui. Elle prétend qu'il n'a

jamais été Français et qu'il pourrait très bien être vendu aux

Prussiens.

--On a vu des choses plus drôles, dit M. Zabulon Hoffner en branlant le

menton.

Et Mme Arnal s'écrie:

--C'est un vieux rossignol à glands!

Parfois, lorsque nous n'avons pas d'Allemands à loger, Louise se met au

piano et attaque la _Marseillaise_ en sourdine. M. Hoffner l'accompagne.

Il chante comme une serrure.

***

Mais, tout à coup, la nouvelle de la reddition de Metz se répand. Les

Allemands affirment que Bazaine a capitulé, le 28 octobre, et a mis bas

les armes avec cent soixante-dix mille hommes. Ils illuminent la

préfecture et, le soir, des retraites aux flambeaux parcourent la ville.

Un journal rédigé en français par des Prussiens et auquel, dit-on,

collabore le chancelier, donne les détails les plus circonstanciés sur

la capitulation. Malgré tout, on refuse de croire au désastre.

Il faudrait être fou, dit M. Legros, pour ajouter foi aux affirmations

du _Moniteur officiel de Seine-et-Oise_. Une ignoble feuille de chou que

le roi de Prusse fait placarder sur nos murailles et qui ne contient que

d'affreux mensonges. Personne ne devrait lire cet horrible papier.

--Je suis bien de votre avis, fait mon père.

Ce qui ne l'empêche pas de m'envoyer, tous les jours, lire le _Moniteur

officiel_ collé sur le mur de l'hospice. Je dois, en rentrant, lui faire

un résumé fidèle de ce que contient le journal.

Le plus souvent, il contient de drôles de choses. Il prétend que la

lutte est devenue impossible, que nous n'avons plus de soldats; nous

manquons aussi de généraux et ceux qui restent sont mis en suspicion par

les avocats et les journalistes qui aspirent à les remplacer. La France

est divisée en deux camps: une minorité turbulente et malsaine, plus

disposée à tourner ses armes contre les prêtres que contre les

Prussiens--témoins ces mobiles de Lyon qui prenaient d'assaut des

séminaires et des couvents de Carmélites;--et la grande majorité de la

nation, effrayée de ces menaces de révolution sociale et demandant la

paix à tout prix. Que lui importe l'Alsace et la Lorraine? Les Français

n'ont plus depuis longtemps qu'un désir: vendre cher leurs produits et

vivre grassement dans les jouissances de la matière.

Un jour, un article sur Gambetta et la guerre à outrance indigne tout le

monde. Gambetta n'est qu'un tribun d'occasion, un rhéteur du café de

Madrid, qui, sous le prétexte de défense nationale, vise au triomphe

d'un parti. La France est gouvernée par des tragédiens, des tragédiens

de petits théâtres, sans engagements fixes.

--C'est épouvantable! dit M. Legros.

--Peut-être, répond le père Merlin, mais ça me semble assez juste.

M. Legros a un geste d'indignation, mais il se contient. On ne fait même

plus au père Merlin l'honneur de lui répondre.

A quoi bon? Malgré les rodomontades des Allemands, les bonnes nouvelles

se succèdent. On remarque que, depuis quelques jours, une animation

inaccoutumée règne dans le camp ennemi. Les Prussiens élèvent partout

d'énormes retranchements. Ils viennent aussi d'arracher tous les rails

des chemins de fer et les emportent dans des voitures. Qu'en font-ils?

On parle mystérieusement de locomotives blindées qui devaient, pendant

la nuit, transporter les troupes françaises en plein coeur de

Versailles; on parle de ceci, de cela...

***

Pourtant, il faut se rendre à l'évidence: Metz a capitulé; il n'y a plus

à en douter. Alors, c'est un concert de malédictions. On injurie Bazaine

sur tous les tons possibles.

--C'est un traître! un bandit! un vendu!

Et le grand mot revient, le grand mot qui souligne toutes les

catastrophes.

--C'est infâme!

--Le coup est bien douloureux pour Versailles, dit M. Legros. Il atteint

dans son honneur la ville qui a donné le jour au général en chef de

l'armée de Metz. Mais, ajoute-t-il, il ne faut pas désespérer. Nous

avons juré d'élever nos coeurs. Que notre devise soit celle du

gouvernement de la Défense nationale: A outrance!

On applaudit le marchand de tabac. Je voudrais bien l'applaudir comme

les autres, mais quelque chose m'en empêche.

L'autre jour, une colonne de prisonniers français s'est arrêtée devant

chez lui. Ces malheureux mouraient de soif.

--Donnez donc à boire à ces braves gens! a crié l'officier prussien qui

commandait l'escorte, en se tournant vers l'épicerie.

Et j'ai vu M. Legros sortir de sa boutique, tout tremblant, portant un

bol et un seau d'eau dans lequel les prisonniers ont puisé à tour de

rôle.

Il me semble qu'il aurait pu donner du vin--ou au moins de l'eau rougie,

de l'abondance. Maintenant, comme il a juré d'élever son coeur, il tient

peut-être à garder son vin pour lui. Ça doit élever les coeurs, le vin

pur.....

***

M. Zabulon Hoffner nous apporte les meilleures nouvelles du voyage

diplomatique de M. Thiers, que nous suivons avec anxiété depuis quelque

temps.

Car, il ne faut pas croire que M. Thiers est toujours la vieille crapule

qu'il était lorsqu'il s'est opposé, au mois de juillet, à la déclaration

de guerre. On ne parle plus de l'envoyer à Coblentz; on parle de

l'envoyer au Panthéon--le plus tard possible, bien entendu.--C'est un

grand homme, un citoyen illustre; ce peut être un sauveur.

Bas les coeurs! · 第 34 / 47 题