Le père Toussaint vient d'arriver. Il est dans tous ses états. Il entre
en tremblant dans la salle à manger, s'assied dans un coin et, après
avoir demandé à mon père si les Prussiens ne rôdent pas par là, si
personne ne peut l'entendre, il nous raconte une histoire terrible.
--Tel que vous me voyez, je reviens de chez le général en chef...
Et le vieux désigne d'un geste l'habit noir dont il est revêtu, sa
cravate blanche et le chapeau haut-de-forme qu'il a posé sur la table.
Nous l'écoutons avec anxiété.
--Hier, à Moussy, on a tiré sur une patrouille allemande... Hier soir,
vers huit heures...
--Ah! s'écrie ma soeur en joignant les mains. Quel malheur!... Quelle
catastrophe!...
--Un affreux malheur! fait mon grand-père en hochant la tête, car les
Prussiens, n'ayant pu mettre la main sur ceux qui ont fait le coup, ont
pris comme otages six habitants et le maire de la commune.
--Ils vont les fusiller? demande Louise. Oh! mais c'est horrible! On ne
fusille pas les prisonniers! C'est du cannibalisme!
--Chut! fait mon père en mettant un doigt sur ses lèvres et en indiquant
du regard la porte qui ouvre sur le vestibule.
Et il demande tout bas, terrifié:
--Réellement, ils vont les fusiller?
--Quand je suis parti, ce matin, c'était une chose convenue...
--Comme nous avons bien fait de renvoyer Catherine, dit Louise; qui sait
ce qui nous serait arrivé!
--Les Prussiens, continue mon grand-père, avaient enchaîné ces
malheureux et les avaient enfermés dans l'église. Ils y ont passé la
nuit, gardés par des factionnaires qui menaçaient de faire feu sur
quiconque approchait et répondaient par des coups de crosse aux
supplications des femmes et des enfants des prisonniers. C'était
affreux. Personne n'a dormi cette nuit, dans le village; on n'entendait
que des gémissements et des sanglots...
Mon grand-père a des pleurs dans la voix et nous avons de la peine, nous
aussi, à retenir nos larmes.
--Mais quel est le misérable qui avait tiré sur les Prussiens? demande
mon père.
--Qui?... Est-ce qu'on sait?... Des francs-tireurs; de ces sales voyous
parisiens qui ne sont bons qu'à faire arriver du mal aux gens
inoffensifs... Ah! les gredins!... Bref, pour finir, ce matin, une
dizaine d'habitants sont venus me voir. Ils m'ont dit: «Monsieur
Toussaint, il faut sauver les prisonniers. Il faut aller demander leur
grâce au général, à Versailles; dire que ceux qui ont tiré sur les
Allemands sont étrangers à la commune; que nous sommes incapables de
nous livrer à des actes semblables; que même nous les empêcherions, si
c'était en notre pouvoir; dire ceci, dire cela... la vérité, quoi!...
Vous êtes au courant de bien des choses, vous connaissez les
usages...--un tas de compliments--Voulez-vous y aller?» Comment dire:
Non. Comment? Je vous le demande.
--Pas possible, dit mon père... Et vous avez été chez le général?
--J'en viens. Et j'ai là...
Le vieux tire du fond de sa poche une large enveloppe enveloppée
elle-même dans une feuille de papier bleu.
--J'ai là une lettre de grâce.
--Tous les prisonniers sont graciés?
--Tous. Ils doivent être mis en liberté immédiatement... à l'exception
du maire.
--Ah! le maire ne sera pas mis en liberté? Mais on ne le fusillera pas?
--Non, non; on se contentera de le garder à vue... C'est tout ce que
j'ai pu obtenir...
--Ce pauvre Dubois! fait ma soeur.
--Ah! c'est bien malheureux, gémit mon grand-père... surtout pour moi.
Nous n'étions pas bien ensemble, Dubois et moi, et il se trouvera encore
de méchantes langues pour prétendre que je n'ai pas fait tout mon
possible... Dieu m'est témoin, pourtant, que je me suis mis en quatre.
J'ai pris le général par tous les bouts. Je me suis jeté à ses genoux en
pleurant... J'aurais donné tout pour obtenir une grâce entière... Dans
des moments pareils, on oublie tout, on ne se souvient plus des
offenses; on ne connaît plus d'ennemis... on ne connaît que des
Français...
Louise saute au cou du père Toussaint pendant que, très émus, mon père
et moi, nous serrons les mains ridées du vieillard.
--Ces bandits de francs-tireurs, dit le vieux en parvenant à se dégager.
Ah! les canailles! Ils pourront se vanter d'avoir fait plus de mal que
les Prussiens, ceux-là!... Tirer sur une patrouille; je vous demande si
ça a le sens commun! Pour ne rien tuer, encore! Et quand même ils
auraient tué un ou deux Allemands, la belle poussée!... Mais je
m'attarde ici et l'on m'attend...
--Ah! dit ma soeur, quel spectacle, lorsque tu annonceras à ces
malheureux que la liberté leur est rendue! Je voudrais tant
t'accompagner!
--Quelle idée folle! dit mon père. Ce n'est pas la place d'une femme.
En effet. Mais moi, moi qui suis un garçon si j'allais à Moussy?
Pourquoi pas? Je hasarde une proposition en ce sens--proposition
repoussée par mon père et acceptée par mon grand-père.--Il y a débat,
mais le vieux finit par l'emporter. Ma soeur crève de jalousie.
--Il ne faudra pas garder Jean trop longtemps, dit-elle; depuis quelques
jours, il néglige ses leçons..... Il n'apprend rien, et il oublie très
vite...
--Je le ramènerai après-demain, dit le père Toussaint en souriant.
***
Nous approchons de Moussy. Un paysan, qui guette notre arrivée, nous
aperçoit et court prévenir les habitants. Ils accourent et pressent mon
grand-père de questions.
--Eh bien? Eh bien?
--J'ai réussi. J'ai la grâce, la grâce...
--Oh! ah! oh!
***
Nous traversons le village à grands pas. Les femmes se penchent par les
fenêtres et les soldats allemands, dans les rues nous regardent passer
d'un air indifférent. Nous trouvons le commandant sur la place; mon
grand-père lui remet la lettre du général.
Il a l'air d'une brute, ce commandant--d'une belle brute. Je le vois, de
profil, pendant qu'il lit la lettre. Il ressemble à un taureau.
--Je suis content que vous ayez réussi, monsieur, dit-il à mon
grand-père quand il a fini, en excellent français. Content pour vous,
non pour moi. Je crois qu'un exemple était nécessaire. Vous pouvez aller
porter cette bonne nouvelle aux prisonniers; je vais donner des ordres
pour qu'on les relâche immédiatement... à l'exception du nommé Dubois,
maire. Vous savez qu'il reste notre prisonnier?
Mon grand-père fait un signe de tête affirmatif.
Nous entrons dans l'église. Les otages, les pieds et les mains liés,
sont accroupis sur les dalles; devant eux sont placés une cruche d'eau
et des pains de munition. Un officier allemand, assis à l'orgue, joue
une valse.
Sur un ordre du commandant, des soldats s'approchent des prisonniers et
les délient. Mon grand-père, pendant ce temps, s'avance vers Dubois et
lui parle à voix basse. Dubois détourne la tête et ne répond pas.
Nous sortons; et les habitants massés sur la place, les malheureux
délivrés, félicitent le père Toussaint, lui serrent la main, le
remercient en pleurant. Des femmes l'embrassent. On lui fait une
ovation.
***
Mais les groupes se disloquent, les habitants s'écartent. Le tambour
vient de battre et les soldats, rapidement, se rangent sur la place.
Ils vont faire une battue dans le bois, dit un paysan. Gare aux
francs-tireurs, s'ils en trouvent.
--Ma foi, ça sera pain bénit, dit un autre, si ces brigands de Parisiens
se font arranger comme il faut. Des canailles comme ça! Si les Prussiens
avaient besoin de quelqu'un pour les aider, je leur donnerais bien
volontiers un coup de main.
Tout le monde l'approuve. Le commandant se met à la tête des Allemands
qui partent dans la direction du bois.
Ils ne sont pas encore revenus, à quatre heures du soir, lorsque je vais
faire une visite à la tante Moreau. Mais j'ai à peine mis les pieds au
Pavillon que des coups de feu éclatent au loin, dans le bois.
--Ah! mon pauvre enfant, me dit ma tante en pleurant, quelle chose
affreuse que la guerre!
Elle a l'air bien affaiblie, bien abattue, la tante Moreau. La vue de sa
figure amaigrie, de ses mains décharnées, me produit un lugubre effet.
Elle s'en aperçoit.
--A mon âge, vois-tu, ça frappe rudement des événements pareils...
Pourtant, assure-t-elle, les Allemands ne sont pas trop méchants. Le
commandant lui-même, malgré ses allures brutales, ne manque point de
politesse.
Justement, il vient de rentrer, avec ses hommes, et l'on entend ses
bottes sonner sur les dalles de l'antichambre. Il entr'ouvre la porte du
petit salon où nous nous trouvons et passe sa tête dans
l'entre-bâillement.
--Ne vous inquiétez pas, madame, dit-il à la tante Moreau, à cause des
coups de feu que vous avez pu entendre. Rien de sérieux absolument. Un
bûcheron, dans la cabane duquel nous avons trouvé un vieux fusil, et que
nous avons passé par les armes.
Il salue et se retire. Ma tante frissonne. Tout d'un coup, je la vois
pâlir, ses yeux se ferment, sa tête se renverse sur le dossier de son
fauteuil. Elle se trouve mal.
--Justine! Justine!
La femme de chambre accourt avec la cuisinière et Germaine, qui vient me
chercher, arrive presque au même moment. Les trois femmes prodiguent
leurs soins à ma tante; elle se trouve tellement faible, en revenant à
elle, qu'on se voit forcé de la porter dans sa chambre. Elle est désolée
de s'être évanouie.
--Pour une fois que ce cher petit Jean vient me voir... C'est cette
histoire de bûcheron, qui m'a bouleversée...
Elle tremble encore comme une feuille lorsque je lui fais mes adieux.
En sortant, Germaine, qui m'accompagne, me prie de l'attendre une
seconde; elle a deux mots à dire au commandant, de la part de mon
grand-père. L'officier se promène en fumant sa pipe sous les tilleuls;
et j'entends sa grosse voix qui répond:
--Dites à votre maître que je ne sortirai pas. Je l'attends ici.
De quoi peut-il être question? Je vais le demander à mon grand-père. Et,
aussitôt arrivé, j'ai déjà tourné le bouton de la porte de la salle à
manger où le vieux se tient d'habitude, lorsque Germaine me retient par
le bras.
--Il ne faut pas déranger monsieur. Il cause avec quelqu'un.
J'ai eu le temps de voir ce _quelqu'un_. C'est un individu qui a l'air
d'un paysan, mais qui n'a pas l'air paysan. Son grand chapeau lui va
trop bien, sa blouse est trop vieille, sa figure est trop blanche. Si
c'était un officier de francs-tireurs? Un espion français? Si mon
grand-père s'entendait avec lui? S'il lui donnait les renseignements
nécessaires pour surprendre les Prussiens? Si?...
Je questionne Germaine. Elle semble très étonnée de mon insistance.
--Cet homme-là? Mais, c'est un homme qui avait été chez Dubois. Il
voulait parler au maire, à ce qu'il disait. Alors, comme le maire est en
prison, le garçon d'écurie de Dubois est venu ici avec lui. Je ne sais
pas ce qu'il veut. Pas grand'chose sans doute, allez, monsieur Jean.
J'entends un bruit de portes qu'on referme. C'est l'homme qui s'en va.
Mon grand-père arrive.
--Eh bien! comment va ta tante?
Je raconte ce qui s'est passé, l'affreuse nouvelle donnée par
l'officier, l'évanouissement...
--Ah! sapristi, sapristi... Mais je veux aller la voir, ta tante...
Germaine, donnez-moi mon manteau... Un évanouissement...
--Veux-tu que j'aille avec toi, grand-papa?
--Non, non. Ce n'est pas la peine. Je serai revenu dans une demi-heure.
Vingt-cinq minutes après, il est là.
--Tu vois que je tiens parole. J'ai été vite, hein?
--Et ma tante va-t-elle mieux?
--Ta tante... oui... c'est-à-dire... beaucoup mieux.
Nous nous mettons à table.
***
--Jean, me dit mon grand-père après dîner, je ne devais te ramener chez
ton père qu'après-demain; mais j'ai justement à faire à Versailles
demain matin. Je profiterai de l'occasion pour t'emmener avec moi. Ça
t'ennuie?
--Mais oui, un peu.
--Bah! tu rattraperas ça une autre fois. Je dirai à ton père de te
laisser revenir et tu passeras plusieurs jours ici... et tu négligeras
tes leçons... Ça fera enrager Louise...
Je ris. Décidément, je m'étais trompé tout à l'heure. L'homme qui était
là, assis à ma place, était bien un paysan. Mon grand-père serait moins
gai si l'on devait se battre à Moussy ce soir, se tirer des coups de
fusil cette nuit. Pourtant, avant de me coucher, j'examine la campagne
par la fenêtre et, une fois au lit, je tends l'oreille attentivement. Je
ne puis arriver à m'endormir.
***
Tout d'un coup, je sens une main se poser sur mon épaule. Je me réveille
en sursaut, en criant. Germaine, qui se tient devant moi, sourit.
--Qu'avez-vous, monsieur Jean? Vous rêviez?
Je regarde, effaré, autour de moi. Il fait grand jour.
--Dépêchez-vous de vous habiller. Le chocolat est prêt et monsieur vous
attend.
Une demi-heure après, nous partons. Nous sommes au bout de la rue qui
donne sur le chemin de Versailles, lorsque la tête d'un peloton de
Prussiens, baïonnette au fusil, apparaît sur la route. Mon grand-père
m'empoigne brutalement par le bras et me colle le long d'un mur,
derrière une haie. Je regarde entre les branches. Les Allemands
s'avancent à grands pas; au milieu d'eux marche un homme, les mains
attachées derrière le dos. J'aperçois un grand chapeau neuf, un visage
pâle, une vieille blouse bleue... C'est l'homme d'hier. Je le
reconnais...
--Grand-papa, cet homme...
--Et! parbleu! cet homme, c'est un vagabond qu'une patrouille prussienne
a ramassé le long d'un fossé. Les Prussiens sont très sévères... pour
ça... pour les vagabonds... On l'aura ramassé... Seulement, il vaut
mieux ne pas se laisser voir... dans ces affaires-là... ça vaut mieux...
Mon grand-père ment, j'en suis sûr. Pourquoi ment-il? Où mène-t-on cet
homme enchaîné? Pourquoi nous sommes-nous cachés?
Nous nous remettons en route et bientôt nous atteignons l'entrée des
bois qui s'étendent jusqu'à Versailles. Mais, tout à coup, je saisis à
deux mains le bras de mon grand-père.
Là-bas, derrière le village, une décharge terrible vient d'éclater.
--Grand-papa! grand-papa! as-tu entendu?...
Le vieux blêmit affreusement.
--Les Prussiens qui tirent... qui font des exercices de tir... Le
matin... c'est leur habitude... le matin......
Ses dents claquent.