M. Legros prétend ne pas se faire de bile.

--A quoi ça servirait-il? Ce qui doit arriver, arrive. Moi, je suis

fataliste.

Depuis l'arrivée des Prussiens, pourtant, il paraît avoir engraissé. Ma

soeur, justement étonnée de cet embonpoint subit, a été malicieusement

aux informations et la marchande de tabac, trop confiante, a livré

naïvement le secret de la corpulence exagérée de son époux: M. Legros se

plastronne--plastron par devant, plastron par derrière.--On assure même

qu'il ne tourne pas le coin d'une rue, à partir de cinq heures du soir,

sans crier: «Ami! Ami!» à tue-tête.

Qu'y a-t-il de vrai là dedans?

--Tout! dit M. Beaudrain; et M. Legros a raison. Vous ne devriez pas

vous moquer de lui. Aucune précaution n'est inutile. Eh! eh! si Achille

avait été trempé tout entier dans les ondes du Styx, la flèche troyenne

n'eût point causé sa mort...

Et patati, et patata. M. Beaudrain se meurt de frayeur. Il est

positivement malade de peur; il a dû renoncer, depuis quelque temps

déjà, à me donner des leçons. Il passait le temps des répétitions à se

murmurer à lui-même:

--Pourvu que les Prussiens ne fassent pas ci, pourvu qu'ils ne fassent

pas ça....

Il inventait des choses inimaginables. Un jour, il était arrivé à se

figurer que Versailles allait sauter.

--Les égouts sont minés! disait-il. J'en suis sûr. Notre dernière heure

est venue.

Ce jour-là, il a changé de ton--de ton, seulement, car il ne peut plus

changer de couleur: il est jaune.--Il parcourt toute la gamme des

jaunes: il a été jaune citrouille, jaune coing blet, jaune panade, jaune

citron. Présentement, il est d'une nuance mal déterminée, nuance

d'omelette--d'omelette baveuse.--Je l'attends au jaune safran.

***

--Et dire, s'écrie mon père, un matin que presque tous nos amis sont

réunis dans le jardin pour prendre l'apéritif, dire qu'il y a des gens

qui pactisent avec l'ennemi. Ainsi, pas plus tard qu'hier... Va donc un

peu jouer, Jean...

Je m'en vais, mais pas trop loin. J'entends très bien.

--Hier soir, j'avais été faire un tour du côté de la porte de Béthune.

Savez-vous qui je vois sortir du poste que les Allemands ont établi là?

--Eh! qui donc? mon Dieu! demande le père Merlin intrigué.

--Une femme! une Française, monsieur!

--Oh! fait ma soeur.

--Si l'on peut appeler ça une Française. Cette gueuse, vous

savez bien, cette rouleuse qu'on appelle--je ne sais pas

pourquoi--Marie-Cul-de-Bouteille, cette paillasse à soldats qui passait

sa vie dans les postes, lorsque nos troupes étaient ici, et que nos

troupiers nourrissaient de leurs restes de gamelles.

--En échange de ses bons services, ricane le père Merlin. Vous voyez

bien que c'est une Française.

--C'était, monsieur, c'était; elle a abdiqué ce titre. Quoi! faire à ce

point litière de ses sentiments, se livrer à l'ennemi de sa patrie! Ah!

ça été plus fort que moi; malgré le dégoût que m'inspire cette créature,

je me suis approché d'elle et je lui ai dit ce que je pensais de sa

conduite. Savez-vous ce qu'elle m'a répondu? Elle m'a répondu que le

rata des Prussiens valait bien celui des Français. Alors, ma foi, je

n'ai plus pu me contenir et je l'ai traitée comme elle le mérite...

--Ah! monsieur Barbier, s'écrie M. Beaudrain, quelle imprudence! Si les

Prussiens vous avaient entendu! Ne recommencez pas, c'est moi qui vous

en conjure!

--Ne pas recommencer! dit Mme Arnal indignée. Laisser passer sans

protester de pareilles ignominies! Des choses semblables! Des... des

monstruosités... Dans quel siècle vivons-nous?...

--C'est infâme! dit ma soeur.

--Il faut croire aussi, dit Mme Arnal, qu'il n'y avait aucun officier

dans le poste. Y avait-il un officier, dans le poste?

--Je n'en ai point vu, répond mon père.

--C'est ça. Les officiers sont des gens bien élevés qui ne laisseraient

pas s'accomplir ces ignominies; du reste, la discipline doit s'opposer

à... l'entrée de ces créatures dans les postes... Mon blessé me le

disait hier... La discipline est de fer, à ce sujet-là...

--En effet, dit M. Beaudrain, la discipline de l'armée prussienne est

admirable.

--Admirable. C'est le mot, dit le père Merlin.

--La discipline, continue le professeur, est une bien belle chose. C'est

elle qui protège l'habitant inoffensif contre les fureurs de la

soldatesque.

--Et puis, sans discipline, pas d'armée, dit mon père. C'est à leur

discipline que les Prussiens sont redevables de leurs victoires.

--A propos de discipline, dit le père Merlin, j'ai vu tout à l'heure, de

ma fenêtre, un spectacle bien intéressant.

--Quoi donc? demandent en même temps ma soeur et Mme Arnal.

--J'étais... Mais on ne doit pas avoir encore baissé le rideau. Si, au

lieu de vous raconter la pièce, je vous la faisais voir? Voulez-vous

venir chez moi, un instant?

--Mais oui, mais oui. Dépêchons-nous. Jean, viens-tu?

Nous suivons le père Merlin jusque dans son cabinet de travail, au

premier étage. La croisée, grande ouverte, donne sur un vaste terrain

vague où les Allemands ont amoncelé du bois à brûler et du charbon. Cinq

ou six soldats, d'habitude, gardent le dépôt. Que peut-il se passer là?

Nous nous précipitons à la fenêtre.

Un soldat prussien, dans la position du soldat sans armes, le petit

doigt sur la couture du pantalon, la tête droite, les talons joints, est

campé devant un tas de fagots, la face au bois. Derrière lui, un

officier--un lieutenant je crois--se promène de long en large, lisant un

journal, fumant un cigare gros comme un manche à balai. Chaque fois

qu'il passe derrière le soldat, v'lan! il lui envoie à toute volée un

coup de pied dans le bas des reins. On entend très distinctement le

bruit de la botte qui, à intervalle réguliers, toutes les minutes à peu

près, se colle au postérieur du troupier.

A chaque coup, l'homme tressaute légèrement, très légèrement; mais il ne

bronche pas. Ses talons ne quittent pas la place qu'ils ont marquée dans

le sol; ses mains ne se crispent pas, ses doigts restent allongés le

long du passepoil et il semble toujours regarder, à l'ordonnance, à

quinze pas devant lui.

--Quand je suis venu chez vous, Barbier, dit le père Merlin, ça durait

déjà depuis un bon quart d'heure. Ça fait donc maintenant cinquante

minutes.

--Sapristi! dit mon père, quelle obéissance! quelle soumission!

cinquante coups de pieds au derrière!

Le père Merlin veut fermer la fenêtre.

--Oh! attendons la fin, implore ma soeur, émerveillée.

Le père Merlin lui jette un regard étrange. Puis il pousse la croisée et

tourne l'espagnolette.

--Vous trouvez donc ce spectacle bien intéressant, mademoiselle?

--Oh! c'est si amusant. Ce qui doit être bien drôle aussi, c'est la

figure du soldat. Quel dommage qu'on ne puisse pas la voir.

--Eh! eh! si Frédéric II vivait encore! dit M. Beaudrain. O grand homme!

s'écrie-t-il tragiquement, tu peux sortir de ton tombeau, tes enfants

sont dignes de toi!

--Qu'est-ce qui vous prend? demande le père Merlin avec intérêt.

Êtes-vous malade, monsieur Beaudrain?

--Non; mais cette discipline, cette obéissance passive... c'est

extraordinaire, vraiment.

--Le fait est que c'est beau, dit mon père. C'est le manque de

discipline qui nous a perdus, nous autres.

--Espérons que ça nous servira de leçon, dit Louise.

--Enfin, dit Mme Arnal, nous pouvons nous tranquilliser un peu. L'armée

allemande est trop sévèrement commandée pour se livrer à des désordres

graves. Il y a beaucoup à espérer d'une discipline semblable.....

***

Nous descendons l'escalier.

--Ah! la discipline, s'écrie mon père, c'est beau. On dira ce qu'on

voudra, c'est bien beau. Je ne souhaite qu'une chose, c'est que les

Français en aient un jour une pareille.

--Ainsi soit-il! dit le père Merlin.

Bas les coeurs! · 第 30 / 47 题