XIII

Catherine est partie. C'est moi qui l'ai aidée à faire sa malle et à y

emballer les photographies du pauvre cuirassier qu'elle ne reverra plus.

Elle est partie sans colère, en disant même qu'_elle comprenait ça_, en

nous souhaitant toutes sortes de prospérités. Et ce n'est qu'une fois

dans la rue qu'elle a laissé échapper ses sanglots qu'elle avait

contenus jusque-là. Je l'ai suivie des yeux, de ma fenêtre, aussi

longtemps que j'ai pu la voir; elle s'en allait tristement, trébuchant à

chaque pas, les yeux voilés par les larmes, à côté de l'homme qui

traînait sa malle dans une brouette; des hoquets douloureux faisaient

remonter ses épaules et elle était obligée de s'arrêter pour sortir son

mouchoir à carreaux bleus de la poche de sa robe noire.

J'ai pleuré comme un veau.

Pauvre fille! J'ai méprisé son ignorance, j'ai fait fi de son affection,

je lui ai fait bien des méchancetés. Et, maintenant qu'elle n'est plus

là, il me semble qu'un grand vide s'est fait en moi, qu'on m'a arraché

quelque chose, que j'ai perdu quelqu'un qui m'aimait bien. Je suis

triste comme tout.

J'ai des distractions, heureusement. Il m'est permis, maintenant, de

sortir en ville. J'use et j'abuse de la permission. Je suis toujours

dehors. Il y a tant de choses à voir!

Je connais tous les uniformes de l'armée allemande, infanterie,

artillerie et cavalerie. Ils ne valent pas les uniformes français. Les

Bavarois seuls ne représentent pas trop mal, avec leurs grands casques

qui ressemblent à ceux des carabiniers; malheureusement, ils sont sales,

sales comme des cochons. Ils se mouchent avec le mouchoir du père Adam

et essuient leurs doigts sur leurs pantalons et leurs tuniques. Moi

aussi, quand j'étais petit, je me fourrais les doigts dans le nez, mais

je les suçais après, au moins; et puis, les Bavarois sont grands. Ils

devraient être propres.

Les Prussiens sont bien moins dégoûtants, mais leurs casques à pointes

les rendent ridicules. Quand ils sont en petite tenue, avec leur calotte

sans visière, ils ne sont pas trop vilains. Les shakos de la landwehr

sont à peu près pareils à ceux ne nos gardes nationaux, mais ils sont

beaucoup plus grands: une poule pondrait dedans pendant six mois sans

les remplir. Les pantalons des cavaliers m'étonnent: ils sont basanés

très haut, beaucoup plus en cuir qu'en drap. En somme, la tenue est trop

sombre, pas élégante pour un sou; pas de dorures, pas d'aiguillettes,

d'épaulettes, de clinquant, de panaches.

Les officiers eux-mêmes sont vêtus très simplement; ils sont coiffés

d'une casquette plate à visière et portent presque tous au bras droit un

brassard d'ambulance. Ils ont une vilaine habitude: c'est de ne jamais

accrocher leurs sabres et de les laisser traîner derrière eux sur les

pavés, avec un grand bruit de ferblanterie. Les aveugles doivent se

figurer qu'on a attaché des casseroles à la queue de tous les chiens de

la ville.

J'ai vu les fameux fusils à aiguilles, les canons Krüpp, les singulières

voitures à échelles; j'ai été voir l'abattoir qu'on a installé à la

gare, les postes de police qu'on a installés un peu partout, les canons

pris sur les Français, rangés dans la grande cour du Château, autour de

la statue de Louis XIV. J'ai regardé, l'autre jour, de la place d'Armes,

un général, qu'on dit être le prince royal, distribuer des médailles aux

soldats au pied de cette statue. Le château est converti en

ambulance--une ambulance hollandaise--et le drapeau néerlandais flotte

sur le toit. Des drapeaux, du reste, il y en a dans presque toutes les

rues: aux fenêtres des étrangers qui se mettent sous la protection de

leurs pavillons nationaux, aux croisées des gens qui ont obtenu de

soigner chez eux des blessés et qui ont arboré le pavillon de la

convention de Genève.

***

Mme Arnal est de ces derniers. On a placé chez elle un capitaine

allemand blessé, un grand gaillard à belle barbe blonde. Elle le soigne

avec un dévouement sans exemple. Elle espère qu'avant quinze jours le

blessé sera sur pied. Elle est très fière des compliments que lui fait

tous les jours, assure-t-elle, le chirurgien allemand, et elle déclare

que, si elle avait suivi sa vocation, elle se serait faite soeur de

charité. Elle en prend l'allure, d'ailleurs, se montre pleine de

ménagements, de commisérations, d'attendrissements. Elle a des

apitoiements tout faits, des consolations sur mesure, des larmes à prix

fixe. Son temps est mesuré, en effet. Elle ne peut guère s'absenter. Son

blessé a toujours besoin d'elle. Supposez qu'il lui prenne envie, à ce

monsieur, de faire ceci, de faire cela--des choses défendues par le

médecin.

--Il faut être là, voyez-vous... Les malades, c'est un peu comme les

enfants...

Et elle ajoute, tout bas:

--Je n'ai qu'une peur, mais une peur terrible: c'est de finir par porter

trop d'intérêt à mon blessé. A force de voir souffrir les gens, on s'y

attache; on ne les considère plus comme des ennemis... Ah! savoir

concilier ses obligations d'infirmière avec ses devoirs de Française!...

C'est à faire tourner la tête!... l'humanité!... la patrie!... Je me

sauve. A tout à l'heure...

***

M. Zabulon Hoffner, qui vient nous voir assez souvent, maintenant, se

contente d'affirmer que la guerre, c'est bien gênant.

--Les routes sont toutes défoncées; on ne peut même pas aller à Buc sans

se crotter jusqu'aux genoux.

Bas les coeurs! · 第 29 / 47 题