XI

Quelqu'un qui paraît bien étonné en pénétrant chez nous ce matin, c'est

M. Legros. Il trouve mon père en train d'enterrer, dans une grande fosse

qu'il a creusée tout au fond du jardin, une multitude d'objets: de

petites caisses en bois, en fer, un panier en osier, une malle. J'aide

mon père dans ce travail et mon grand-père Toussaint, qui a quitté

Moussy hier pour venir habiter chez nous, enveloppe dans des chiffons

huilés et des lambeaux de toile le revolver et le fusil de chasse

paternels. Deux vieux sabres de cavalerie et un fusil à pierre qui

ornaient ma chambre gisent à côté de lui.

--Comment! s'écrie l'épicier d'une voix absolument consternée, comment!

Barbier, vous enfouissez vos armes dans le sol!

--Ma foi, fait mon père embarrassé, je... c'est-à-dire... c'est à cause

des enfants, vous comprenez... un malheur est si vite arrivé...

--Et l'ennemi qui est à nos portes! gémit le marchand de tabac.

--Oh! soyez tranquille! si la ville songe à se défendre...

--Douteriez-vous du patriotisme de la garde nationale? demande M. Legros

indigné. Vous en faites partie, pourtant, bien que vous vous dispensiez

plus souvent que de raison d'assister aux manoeuvres.

--Et! je le sais parbleu! bien que j'en fais partie, puisque j'ai là,

dans le placard du vestibule, mon fusil de munition et mon fourniment

complet.

--A la bonne heure! je vois que vous ne suspectez pas l'énergie du corps

d'officiers... Moi, aussi, il y a quelque temps, j'ai cru qu'il ne

serait guère possible de résister; mais aujourd'hui, pour peu que chacun

fasse son devoir...

--Vous savez bien que nous avons juré de le faire... Entortillez bien le

revolver, père Toussaint, le mécanisme craint l'humidité... Alors,

Legros, vous disiez qu'aujourd'hui?...

--Aujourd'hui, les Prussiens trouveront à qui parler. Du reste, nous ne

les attendons guère avant trois ou quatre jours. Toutes nos précautions

sont prises; les barrières sont fermées et les postes qui les gardent

ont ordre de n'ouvrir qu'à des parlementaires. Nous sommes à Versailles

une douzaine de mille hommes au moins...

--Dont trois mille armés, dit le père Toussaint en ricanant. Et encore!

--C'est ce qui prouve, monsieur, que votre gendre a tort d'enterrer son

fusil de chasse. Avec ce fusil-là, on pourrait armer un homme, donner un

défenseur à la patrie.

--Allons donc! ça ferait un fusil de plus à reporter à la mairie, après

l'entrée des Prussiens, et voilà tout. Tenez, Barbier, voilà votre fusil

et votre revolver... Voulez-vous que j'enveloppe aussi votre sabre,

monsieur Legros? J'ai encore des chiffons... Non? Vous préférez le

remettre aux Allemands? Comme vous voudrez.

Mon père arrange les armes dans la fosse.

--C'est dommage, dit-il. J'ai un sacré diable de loir qui vient manger

les fruits, la nuit. Je le guette depuis deux jours et j'aurais bien

voulu finir par lui envoyer une charge de plomb dans les reins... Mais,

à propos, monsieur Legros, vous me prêterez bien votre fusil, vous? Vous

me rendrez service.

--Je ne demande pas mieux... mais je... en ce moment-ci... je crois...

L'épicier balbutie, se trouble, rougit. Le père Toussaint le regarde

curieusement et, tout à coup, éclate de rire.

--Dites donc que vous l'avez enterré aussi, votre fusil, sacré

farceur!... Allons, donnez-moi votre sabre, allez! il y a encore de la

place dans le trou...

Bas les coeurs! · 第 26 / 47 题