Quelqu'un qui paraît bien étonné en pénétrant chez nous ce matin, c'est
M. Legros. Il trouve mon père en train d'enterrer, dans une grande fosse
qu'il a creusée tout au fond du jardin, une multitude d'objets: de
petites caisses en bois, en fer, un panier en osier, une malle. J'aide
mon père dans ce travail et mon grand-père Toussaint, qui a quitté
Moussy hier pour venir habiter chez nous, enveloppe dans des chiffons
huilés et des lambeaux de toile le revolver et le fusil de chasse
paternels. Deux vieux sabres de cavalerie et un fusil à pierre qui
ornaient ma chambre gisent à côté de lui.
--Comment! s'écrie l'épicier d'une voix absolument consternée, comment!
Barbier, vous enfouissez vos armes dans le sol!
--Ma foi, fait mon père embarrassé, je... c'est-à-dire... c'est à cause
des enfants, vous comprenez... un malheur est si vite arrivé...
--Et l'ennemi qui est à nos portes! gémit le marchand de tabac.
--Oh! soyez tranquille! si la ville songe à se défendre...
--Douteriez-vous du patriotisme de la garde nationale? demande M. Legros
indigné. Vous en faites partie, pourtant, bien que vous vous dispensiez
plus souvent que de raison d'assister aux manoeuvres.
--Et! je le sais parbleu! bien que j'en fais partie, puisque j'ai là,
dans le placard du vestibule, mon fusil de munition et mon fourniment
complet.
--A la bonne heure! je vois que vous ne suspectez pas l'énergie du corps
d'officiers... Moi, aussi, il y a quelque temps, j'ai cru qu'il ne
serait guère possible de résister; mais aujourd'hui, pour peu que chacun
fasse son devoir...
--Vous savez bien que nous avons juré de le faire... Entortillez bien le
revolver, père Toussaint, le mécanisme craint l'humidité... Alors,
Legros, vous disiez qu'aujourd'hui?...
--Aujourd'hui, les Prussiens trouveront à qui parler. Du reste, nous ne
les attendons guère avant trois ou quatre jours. Toutes nos précautions
sont prises; les barrières sont fermées et les postes qui les gardent
ont ordre de n'ouvrir qu'à des parlementaires. Nous sommes à Versailles
une douzaine de mille hommes au moins...
--Dont trois mille armés, dit le père Toussaint en ricanant. Et encore!
--C'est ce qui prouve, monsieur, que votre gendre a tort d'enterrer son
fusil de chasse. Avec ce fusil-là, on pourrait armer un homme, donner un
défenseur à la patrie.
--Allons donc! ça ferait un fusil de plus à reporter à la mairie, après
l'entrée des Prussiens, et voilà tout. Tenez, Barbier, voilà votre fusil
et votre revolver... Voulez-vous que j'enveloppe aussi votre sabre,
monsieur Legros? J'ai encore des chiffons... Non? Vous préférez le
remettre aux Allemands? Comme vous voudrez.
Mon père arrange les armes dans la fosse.
--C'est dommage, dit-il. J'ai un sacré diable de loir qui vient manger
les fruits, la nuit. Je le guette depuis deux jours et j'aurais bien
voulu finir par lui envoyer une charge de plomb dans les reins... Mais,
à propos, monsieur Legros, vous me prêterez bien votre fusil, vous? Vous
me rendrez service.
--Je ne demande pas mieux... mais je... en ce moment-ci... je crois...
L'épicier balbutie, se trouble, rougit. Le père Toussaint le regarde
curieusement et, tout à coup, éclate de rire.
--Dites donc que vous l'avez enterré aussi, votre fusil, sacré
farceur!... Allons, donnez-moi votre sabre, allez! il y a encore de la
place dans le trou...