--Tu te montes, ma chère amie... Tu avances là des choses, vraiment...
Tu sais pourtant bien qu'avant de tuer Holopherne, Judith a... s'est...
enfin...
--Et puis après? demande l'épicière agacée. Quand il s'agit de sauver la
patrie? Lorsqu'il est question de venger un parent, un frère. Ah!
Legros, manqueriez-vous de coeur, par hasard? Vous aurais-je mal jugé
jusqu'ici? Mettre en balance des intérêts supérieurs et un léger
sacrifice!
--Oh! vraiment, madame! fait Mme Arnal, toute rouge. Vous exagérez un
peu.
--Pas le moins du monde, Judith a bien fait. Et je ferais, comme elle,
moi!
--C'est brave, je l'avoue, déclare M. Beaudrain; mais c'est peut-être
aller trop loin.
Je vous demande un peu pourquoi. Moi, je trouve ça tout naturel. Judith
s'en va dans la tente d'Holopherne et, lorsqu'il est endormi, lui coupe
la tête. Voilà. C'est très simple. Et je ne comprends pas pour quelle
raison ma soeur, qui vient d'entrer dans le berceau, est devenue rouge
comme une pivoine.
--Quand les circonstances l'exigent, je comprends tout! s'écrie
l'épicière en regardant Mme Arnal, pendant que son époux lui frappe sur
l'épaule et que mon père sourit, ainsi que M. Beaudrain.
--Le fait est, dit le professeur, qu'il n'y a guère de pièce sans
prologue, et que, lorsqu'on tient à arriver à l'épilogue...
--Ah! c'est çà! dit Mme Arnal. L'épilogue, à la bonne heure; j'en suis.
Mais le prologue...
Quel prologue? quel épilogue?
Mme Arnal minaude.
--Le prologue--ce M. Beaudrain a des mots charmants--le prologue, non,
décidément... je ne me sentirais pas le courage... Je... Il me semble
que si un étranger, un ennemi... Je ne sais pas, mais rien que cette
idée-là... Je ne comprends pas...
--Eh bien! moi, je comprends tout! rugit Mme Legros, malgré les
supplications de son mari; ah! mais oui, tout!...
Mme Legros est une vraie patriote.
Elle comprend tout. Ça ne fait pas un pli.