--Savez-vous, Barbier, demande mon grand-père, que si les Prussiens
arrivaient en ce moment-ci, ce gros patapouf de marchand de tabac serait
parfaitement capable de se faire tuer pour me prouver que j'ai eu tort
de me moquer de lui?
--C'est bien possible, fait mon père qui achève de combler la fosse.
Heureusement, les Allemands ne sont pas encore là...
--Au fait, Jean, as-tu porté à la poste les lettres que j'ai écrites ce
matin?
--Pas encore, papa.
--Vas-y donc. Il est plus de dix heures et demie et la levée a lieu à
onze heures.
Je vais à la poste, je laisse tomber les lettres dans la boîte et je
reviens en chantonnant, le nez baissé, comme si je comptais les brins
d'herbe qui poussent entre les pavés. Un grand bruit de galopade, en
haut de la rue Duplessis, me fait lever la tête.
--Oh!
Je m'aplatis le long d'un mur, plus mort que vif. Des cavaliers, des
cavaliers comme je n'en ai jamais vu, passent devant moi au grand galop.
C'est terrible! Ils me font l'effet de géants et leurs chevaux, dont les
fers luisants frappent la pierre en faisant jaillir des étincelles, me
semblent énormes, eux aussi. Oh! que j'ai peur!
Ils sont passés, ils sont déjà loin, que je ne puis bouger de ma place.
Je tourne la tête, seulement, et je les aperçois, tout là-bas, galopant
toujours. Brusquement, devant la gare, ils s'arrêtent. Comment! ils ne
sont que quatre! J'aurais juré qu'ils étaient cent. On dirait des
lanciers, mais des lanciers tout noirs. Ils ont un gros pistolet au
poing et, attachée au bras droit, une longue lance avec une banderole
noire et blanche... Mais je n'ai pas le temps d'en voir plus long; ils
reprennent le galop et je ne distingue plus que l'étincellement des
sabres et des fers, les couleurs des banderoles qui clapotent au vent et
les silhouettes noires des passants qui se sauvent, effarés, devant
l'épouvantable chevauchée...
Je rentre à la maison, en courant.
--Papa! grand-papa! Louis! Catherine!... Les Prussiens! Les Prussiens
sont ici! Je viens de les voir!... Les Prussiens!... Quatre
Prussiens!...
On se précipite, on m'entoure, on me demande des détails. J'en
donne--autant que je puis en donner--mais pas assez, cependant, car on
m'en redemande encore. On m'écoute en frissonnant.
--Ils sont vilains? me demande ma soeur, qui tremble de tous ses
membres.
--Oh! oui! Et grands! grands!
--Brrr!!
--Et tu dis qu'ils avaient un gros pistolet au poing?
--Deux fois plus gros que le revolver de papa!
--Et des lances?
--Et des lances.
--Et des sabres?
--Et des sabres.
--Brrr!!
--Ils ne t'ont rien dit en passant?
--Non, rien... mais ils m'ont regardé d'un air furieux. Un, surtout, qui
avait une grande barbe rouge.
En réalité, je ne sais même pas si les Prussiens m'ont vu et j'ignore
absolument s'ils avaient de la barbe. Mais je prends ça sous mon bonnet;
ça fait bien. Ça me donne l'air homme. Je murmure même en avançant le
menton:
--J'ai bien cru, un moment, qu'ils allaient me tuer.
Ma soeur m'embrasse. Ça ne lui arrive pas souvent. Il faut qu'elle soit
rudement émue.
--Les brigands! s'écrie Catherine. C'est qu'ils en sont bien capables,
ces sauvages, de tuer un pauvre innocent! Pauvre petit! Quand on
pense...
Et sa figure, terrible tout à l'heure lorsque j'ai annoncé l'entrée des
Prussiens, devient infiniment douce et triste.--J'ai honte d'avoir
menti.
--Que faire! que faire? demande ma soeur en se tordant les mains.
--Il faut fermer tous les contrevents des fenêtres qui donnent sur la
rue, répond mon père, verrouiller les portes et, ma foi... déjeuner en
attendant les événements... Ce sera toujours un déjeuner que les
Prussiens n'auront pas.
Nous déjeunons tristement, du bout des dents, échangeant nos craintes,
nous faisant part de nos pressentiments. Et nous parlons de la tante
Moreau, aussi, qui n'a pas voulu quitter le _Pavillon_, qui a refusé de
venir à Versailles.
--Elle aurait pourtant été plus en sûreté ici, dans une ville, qu'en
pleine campagne, dit Louise.
--Ah! s'écrie mon grand-père, j'ai pourtant fait tout ce que j'ai pu
pour la décider. Je lui ai dit: «Vous voyez bien; moi, je suis un homme
et je pars. Si, dans quelques jours, il n'y a pas de danger, je
reviendrai. Venez avec moi. Nous reviendrons ensemble, s'il y a lieu.
Barbier sera enchanté de vous offrir l'hospitalité...»
--Parbleu! s'écrient mon père et ma soeur.
--Elle s'est obstinée à rester quand même. Savez-vous ce qu'elle m'a
répondu: «Que voulez-vous que les Allemands fassent à une vieille bonne
femme comme moi? Il faudrait être bien méchant pour me faire du mal.»
--Pauvre tante, fait Louise en s'essuyant les yeux.
--Je souhaite, dit mon père...
Mais un coup de sonnette nous fait tressaillir. Nous regardons à la
pendule: midi et demi. Nous n'attendons personne à cette heure-là...
Qui peut sonner? Qui peut avoir sonné? Ouvrira-t-on? N'ouvrira-t-on pas?
Nous nous consultons. Enfin, je suis chargé d'aller regarder, avec
précaution, par une fenêtre des mansardes, quelle est la personne qui se
présente à notre porte. Je grimpe l'escalier, j'entr'ouvre la lucarne
sans faire de bruit, je me penche et j'aperçois M. Legros. Il n'a plus
son uniforme; il est en civil. Il m'a même l'air de trembler très fort;
il regarde anxieusement dans toutes les directions. Je redescends et je
vais lui ouvrir la porte.
--Eh bien! vous connaissez la nouvelle? demande-t-il en entrant, d'une
voix chevrotante qui trahit une profonde agitation intérieure. Les
Prussiens sont dans la ville... c'est-à-dire une avant-garde... des
parlementaires... des parlementaires... Nous les avons laissés entrer,
car on a beau être ferme... patriote... il faut être sensé, réfléchir...
se rendre compte, en un mot... Trois mille hommes ne peuvent pas lutter
contre une armée... On a signé à midi un capitulation honorable... très
honorable... je n'en ai pas vu le texte encore, mais elle est très
honorable... Tout ce que je sais, c'est que la garde nationale doit être
désarmée... oui... et puis, on doit combler les tranchées et enlever les
abatis qui barrent les routes... C'est naturel, après tout, puisque les
Prussiens arrivent ici à deux heures et qu'on a signé une
capitulation... honorable... Est-ce que j'avais pensé à vous dire que
les Prussiens arrivent à Versailles à deux heures? Ils arrivent à deux
heures... Ah! si la ville avait eu des fortifications!... Ah! diable:
une heure! Je m'en vais... Il ne fera peut-être pas bon dans les rues,
bientôt... Au revoir.
Le marchand de tabac s'en va. Sa dernière phrase me donne à réfléchir:
il ne fera pas bon dans les rues. Sapristi! et moi qui ai tant envie
d'aller faire un tour... du côté où vont arriver les Allemands. Si je
parle de mon envie à mon père, il ne me laissera pas sortir, c'est
clair. Alors, il faudrait m'éclipser à la muette ou me résigner à
manquer l'entrée des troupes prussiennes. Manquer un spectacle pareil,
ce serait bien embêtant... Je m'éclipserai...
***
Je m'éclipse. J'ouvre la porte tout doucement, je la referme en faisant
encore moins de bruit et je suis dans la rue. Personne ne s'en doute. Je
prends ma course vers le boulevard du Roi.
Pas grand monde, boulevard du Roi. Toutes les fenêtres fermées, toutes
les portes closes. Je le remonte presque jusqu'à la grille; le poste des
gardes nationaux est désert. Deux douaniers seulement montent la
faction, les yeux tournés du côté de la campagne. J'attends--en
tremblant. Pourvu que personne ne vienne me déranger, ne s'aperçoive de
ma présence et ne me force à déguerpir! Je tremble de plus en plus--mais
c'est rudement bon de trembler comme ça.
J'ai envie d'aller demander aux douaniers s'ils pensent qu'il y en aura
encore pour longtemps, mais je n'ose pas...
Tout d'un coup, j'entends la musique. Ce sont eux! Je m'accroche à un
bec de gaz et je me penche en avant pour mieux voir... mais rien, rien
que le bruit des tambours et de la musique, qui se rapproche rapidement.
Le coeur me bat à craquer, la respiration me manque...
--Les voilà!
Ce sont les douaniers qui ont crié ça, et ils prennent leur course vers
la ville. Ils me frôlent en passant et leur terreur me gagne. Je les
suis. Mais, en courant, j'aperçois, de l'autre côté du boulevard, cinq
ou six curieux qui se sont arrêtés et qui se dissimulent derrière les
arbres. Tiens! s'ils restent, pourquoi ne resterais-je pas? Je me cache
derrière un arbre, moi aussi, et je regarde en écarquillant les yeux.
Là-bas, sur la route, à cinquante pas de la barrière, une douzaine de
cavaliers, pareils à ceux que j'ai vus ce matin. Ils s'avancent au pas
et s'arrêtent un instant devant le poste de la douane. Ils entrent dans
la ville, sur deux rangs, longeant le bord des trottoirs.
--Les uhlans! dit une voix à côté de moi.
Ah! ce sont des uhlans! Ils approchent, la lance au bras, le pistolet au
poing. Ils passent devant moi et je sens que je vais tomber, je sens que
mes ongles s'enfoncent dans l'écorce de l'arbre contre lequel je suis
collé. Ils sont couverts de sang, ces hommes! il y a du sang aux
banderoles de leurs lances, aux jambes de leurs chevaux, aux morceaux de
leurs uniformes déchirés et l'un d'eux, au premier rang, a la figure
entourée d'un linge blanc que piquent des points rouges. Ils viennent de
se battre. Ah! c'est affreux! Je veux m'en aller, je veux m'en aller!
Impossible. Devant moi, il y a des uhlans qui s'avancent toujours au
pas, en fouillant de l'oeil les rues transversales et, derrière, une
masse noire s'approche. On entend le bruit des pas. On commence à
distinguer les pointes des casques, les canons des fusils, les petits
tambours, guère plus grands que des tambours de basque, et les fifres.
Ils jouaient une marche guerrière, ces tambours et ces fifres, suivis de
fantassins à l'uniforme bleu sombre, qui défilent, chaussés de bottes où
ils ont fourré leurs pantalons, le fusil à plat sur l'épaule, le manteau
roulé en sautoir. Et ces hommes, souillés de boue et de poussière, noirs
de poudre, aux tuniques en lambeaux, ces hommes qui se sont battus ce
matin, sans doute, qui viennent de faire une marche pénible, conservent
l'alignement le plus merveilleux, la tenue la plus correcte. Le pas se
cadence d'un bout à l'autre de la colonne, les sous-officiers marchent
sur le flanc des troupes et les officiers, l'épée à la main, en costume
simple, sans dorures, sans épaulettes, orné seulement d'un peu de
velours, s'avancent à la tête de leurs compagnies, raides et droits
comme des automates.
Il en passe, il en passe toujours. Je suis à moitié sorti de derrière
mon arbre et je regarde franchement. Je n'ai presque plus peur.
Subitement, les tambours et les fifres cessent de jouer. Alors, une
musique dont j'aperçois les instruments, tout là-bas, devant un groupe
d'officiers à cheval, entame un hymne de combat et, sur toute la ligne
des troupes, depuis les premiers rangs qui déjà ont atteint le château
jusqu'aux derniers qui débouchent du Chesnay, des hurrahs éclatent et
couvrent la voix des cuivres. Un dernier cri de triomphe et la musique,
de nouveau, déchire l'air de ses notes victorieuses...
Elle joue _la Marseillaise_!... _la Marseillaise_, l'hymne que jouaient
les musiques de nos régiments partant pour la frontière, l'hymne qui
rend le Français invincible, qu'on gueulait dans les rues au moment de
la déclaration de guerre et que j'ai chanté, moi aussi, lorsque nous
croyions à la victoire, lorsque nous voulions planter d'avance des
drapeaux tricolores sur la route de Berlin...
Le drapeau tricolore! ah! nous ne le reverrons pas de longtemps,
peut-être; et il nous faudra regarder flotter les étendards noirs et
blancs, pareils à celui que porte un officier décoré d'une croix en fer,
au milieu du dernier régiment d'infanterie.
C'est l'artillerie qui s'avance, maintenant, avec ses canons noirs
couchés sur les affûts peints en bleu, avec ses servants à pied et à
cheval coiffés de casques surmontés d'une boule en cuivre. Il y a des
fleurs à la gueule des pièces et les caissons et les prolonges sont
enguirlandés de lierre et de feuillage...
La cavalerie succède à l'artillerie: des dragons, des cuirassiers, des
hussards de la mort, avec des brandebourgs blancs et une tête de mort au
bonnet. Puis, viennent des voitures, des caissons, des voitures à
échelles...
Tout d'un coup, le coeur me bat: il me semble, entre les roues des
derniers caissons, avoir aperçu des pantalons rouges. Oui, ce sont bien
des pantalons rouges. Entre deux haies de Prussiens, la baïonnette au
canon, marchent des soldats français prisonniers, sans armes, sales,
déguenillés, l'air abattu, désespéré. Ils sont deux cents, au moins...
et je regarde, tant que je puis les voir, les képis rouges de ces
malheureux qui vont aller pourrir dans une forteresse allemande... Les
voitures passent toujours, escortées par des uhlans. Il y a des
prolonges pleines d'armes, de chassepots et, tout à la fin, des caissons
pleins de paille, des voitures de tous modèles, des camions même,
portant le drapeau blanc à croix rouge des ambulances, d'où s'échappent
des cris à faire frémir, des gémissements lamentables.
Un dernier peloton de uhlans. C'est fini.
--C'est tout un corps d'armée qui vient de passer, me dit un monsieur
qui est resté derrière un arbre, pas loin de moi, pendant le défilé des
troupes, c'est le 5e corps prussien, général de Kirchbach.
J'ai déjà vu ce monsieur, mais je ne le connais pas. Je crois qu'il
demeure dans notre quartier. Il me salue et s'en va tranquillement, la
canne à la main.
Une personne qui a l'air beaucoup moins tranquille, c'est un monsieur
long et maigre qui sort craintivement d'une allée où il s'était tapi
pendant le passage des Prussiens et qui, en traversant le boulevard,
jette à droite et à gauche des regards furtifs. Son chapeau est enfoncé
sur ses yeux et le collet de sa redingote lui remonte sur les oreilles.
Tiens! on dirait qu'il m'a reconnu et qu'il se dirige de mon côté.
--Jean! vous ici! Eh! que faites-vous, jeune imprudent?
C'est M. Beaudrain. Je le reconnais à la voix, beaucoup plus qu'à la
figure, une figure qui a pris des tons jaune pâle--une couleur de
panade.--Pourtant, la voix tremble, elle tremble beaucoup, M. Beaudrain
doit avoir une fière peur.
--Ce que je fais, monsieur? Je rentre à la maison...
--Et vous avez assisté à l'entrée des Prussiens?
--Oui, monsieur.
--Exprès?
--Oui, monsieur.
Monsieur Beaudrain n'en revient pas. Comment! j'ai eu le front,
l'audace, le toupet, de venir, tout seul, contempler le défilé triomphal
des Allemands? Mais je suis donc un risque-tout, un cerveau à l'envers,
une tête brûlée?
--Mais, vous-même, monsieur...
--Moi, c'est différent. Je ne croyais pas, je ne pouvais supposer que
l'armée ennemie prendrait aujourd'hui possession de la ville. Sans cela,
croyez-le bien, je ne serais pas sorti. J'étais allé faire une visite à
côté, rue de Maurepas; et, en revenant, j'ai vu mon chemin intercepté
par les hordes prussiennes... Et vous êtes resté là tout le temps.
--Oui, monsieur. Les Prussiens marchent bien, n'est-ce pas? Avez-vous vu
les prisonniers?
--Je n'ai rien vu, dit le professeur. J'étais dans cette allée, là, et
je n'ai pas mis le nez dehors, soyez-en sûr. Un mauvais coup est vite
attrapé et je n'ai qu'une médiocre confiance dans la générosité des
Vandales modernes... Mais il pourrait en venir d'autres. Filons,
filons...
M. Beaudrain m'entraîne. Nous passons par des rues détournées, des
chemins déserts. Au moindre bruit, le professeur tressaille, blêmit. Au
coin d'une rue, il me quitte.
--Écoutez, mon cher enfant, je voudrais bien vous reconduire jusque chez
vous, mais... je crains... une personne seule attire moins
l'attention... Prenez bien garde... Au revoir... De la prudence!...
Et il part, se dissimulant le long des murailles.
Je rentre à la maison tranquillement, sans voir l'ombre d'un Prussien.
Mon père m'ouvre la porte.
--D'où viens-tu? Nous t'attendons depuis deux heures...
Je vois venir une réprimande--autre chose peut-être.--Je me tire de ce
mauvais pas en donnant des renseignements, beaucoup de renseignements.
Je parle pendant une heure au moins. Je raconte tout ce que j'ai
vu--même un peu plus.--Lorsque je déclare que j'ai vu des prisonniers
français, Catherine pleure à chaudes larmes. Ma soeur s'étonne
d'apprendre que les Prussiens ont de la barbe et mon père s'indigne
fortement lorsque je lui dis que les musiques allemandes jouaient la
_Marseillaise_.
--C'est infâme! Insulter les vaincus! Les narguer! Ah! l'on reconnaît
bien là l'esprit teuton!
Il insulte le roi de Prusse. Il injurie Bismarck. Il se monte. Je
profite de sa colère pour grimper dans ma chambre. Je prends un livre,
mais il m'est impossible de lire une ligne. J'ai encore devant les yeux
le spectacle de tout à l'heure et je ne puis penser à autre chose.
J'entends le pas d'un cheval dans la rue. J'ouvre la fenêtre, tout
doucement, j'entr'ouvre la persienne et je regarde. A cinquante mètres,
devant le bureau de tabac de M. Legros, un officier prussien à cheval
est arrêté. Il parle avec une personne qui se trouve à l'intérieur, mais
je n'entends pas ce qu'il dit. M. Legros sort de sa boutique, le chapeau
à la main, en faisant de grands gestes pour expliquer, sans aucun doute,
qu'il ne possède pas ce qu'on lui demande. Alors, le Prussien fait un
signe bref, indiquant la ville; et l'épicier, qui a compris, part en
courant. Le cavalier attend son retour, une main sur la hanche, en
examinant les maisons du voisinage.
Mais voici M. Legros au bout de la rue, toujours courant, rouge, suant,
essoufflé. Il tend au Prussien, en se découvrant, une chose enveloppée
dans du papier. C'est un énorme cigare. L'officier l'allume, paye et
s'en va, au pas. Il passe devant la maison et je ferme la persienne,
bien doucement, pour qu'il n'entende rien.
J'ai envie de descendre pour raconter à mon père ce que je viens de
voir; mais il m'a formellement défendu d'ouvrir les contrevents et il me
gronderait certainement. Je suis forcé de garder ça pour moi. C'est
dommage. Ah! ce fameux M. Legros!
***
Le soir, le garçon boucher qui est venu apporter la viande nous a appris
qu'un régiment prussien faisait boire ses chevaux à l'usine à gaz, dans
les bassins. Il paraît aussi que les Prussiens ont allumé des feux de
bivouac sur les avenues, qu'ils abattent des boeufs et des moutons et
qu'ils se préparent à passer la nuit à la belle étoile.
--Mais pourquoi n'occupent-ils pas les casernes? demande mon grand-père.
--Ils supposent sans doute qu'elles sont minées, fait le garçon boucher.
--Ah! quel malheur qu'on n'ait pas pensé à miner les avenues! s'écrie
Louise. On les aurait tous fait sauter pendant la nuit.
--Oh! ils prennent bien leurs précautions, assure le garçon boucher. Il
passe des patrouilles partout et ils ont posé des sentinelles à tous les
coins de rues; j'ai vu ça il y a une demi-heure, en allant porter de la
viande, rue de la Pompe. Et puis, vous savez, c'est dégoûtant, des
sauvages comme ça; ils n'achètent même pas de la viande aux commerçants;
ils traînent derrière eux des bestiaux qu'ils ont volés à droite et à
gauche et ils les ont parqués sur la place d'Armes. Comme c'est propre!
--C'est infâme, dit mon père.
--Est-ce qu'ils resteront longtemps à Versailles? demande Catherine,
songeuse.
--Oh! non. Du moment qu'on a signé une capitulation...
--Une capitulation honorable, fait ma soeur.
--Dans ce cas-là, comme le disait tout à l'heure le patron, ils ont le
droit de traverser la ville, mais ils ne peuvent pas l'occuper.
--Çà, dit le père Toussaint, ce n'est pas aussi sûr que du vinaigre.
--Mais, enfin, grand-papa, dit Louise, puisqu'on a signé une
capitulation honorable...
***
Nous apprenons, le lendemain matin, que l'état-major prussien a fait
cette réflexion qu'il n'avait pas à traiter avec une ville ouverte.
Après quoi il a pris la capitulation et en a fait de petits morceaux.