Ah! les quinconces maussades, les urnes lugubres, les statues galeuses,
les bronzes à écrouelles! Les hideux tapis verts sur lesquels sanglotent
les vieux arbres, les murs des terrasses tapissés d'un buis sale qui
ressemble à du velours pisseux! Il y en a partout, du buis; on l'a mis à
toutes les sauces, coupé à toutes les coupes; on l'a taillé en carrés,
en triangles, en pains de sucre, en toupies, en pyramides. C'est triste
à faire pleurer. S'il y avait des fleurs, au moins, ce serait un peu
plus gai: on pourrait se croire dans un cimetière. Mais on n'a point
planté de fleurs. Pas de frivolités! On a préféré l'utile à l'agréable.
On a mis de petits treillages au pied des plantations du modèle des fils
et des jardiniers. Les chiens levaient la patte dessus.
Il y a, du côté de l'allée où les marmousets prennent leur bain de
pieds, quelque chose d'ignoble. C'est un parterre encadré par des
rampes de marbre, lépreuses, moussues, pareilles à des croûtes
de vieux fromages. Dans ce parterre, entre des bordures de
buis--toujours--végètent de misérables arbustes gringalets, tout ronds,
tondus à la malcontent, comme des caboches de soldats, et des ifs
pitoyables, taillés en pointes--pointus à y empaler des mécréants.--Je
ne comprends pas qu'on puisse arranger de cette façon des végétaux qui
ne vous ont rien fait. Il ont l'air d'être au supplice, ces arbres. J'en
ai vu qui leur ressemblaient, dans une boîte champêtre, en sapin, qu'on
m'avait donnée dans le temps pour mes étrennes: ils avaient un feuillage
en copeaux et, au pied, en guise de racines, une petite rondelle de
bois; ils n'étaient pas aussi vilains que ceux-là et ils sentaient bon
la colle et la peinture, au moins.
Je prends le pas de course lorsque je traverse ce parterre; et je ne me
retourne pas, même lorsque je suis arrivé au bout. Je sais que, si je me
retournais, j'aurais devant moi le grand squelette du château, avec ses
hautes fenêtres à petits carreaux qui font l'effet d'énormes pièces de
canevas dépiautées, où manquent la laine de la tapisserie, la vie des
couleurs. Je vais, tristement, le long des charmilles qui montrent la
trame des treillages. A travers les trous, j'aperçois de l'herbe qu'on
n'a pas passée à la tondeuse, des mousses à l'alignement incorrect, des
pâquerettes, des violettes, des coucous, des boutons d'or, qui poussent
là tranquillement, sans règle, à la bonne franquette, comme si ce
n'était pas défendu. Ça doit être défendu, pourtant. Ah! si Le Nôtre
vivait encore!...
***
L'autre jour, en rentrant pour le dîner, j'ai rencontré Mme Pion. Elle
m'a demandé si mon père était toujours aussi toqué. Je lui ai répondu,
pour ne pas me compromettre, que je n'en savais rien. Là-dessus, nous
avons causé et, comme elle revenait du marché, elle m'a offert, avant de
me quitter, une belle grappe de raisin.
--Mais, madame, je vous remercie.
--Prends donc, bêta. Vas-tu faire des manières, toi aussi?
--Mais c'est que je n'ai pas encore dîné.
--Eh bien! tu mangeras ton raisin au dessert.
Je rentre à la maison, ma grappe à la main.
--Sapristi! me dit Louise. Tu as là un beau raisin. Où as-tu pris ça?
--On me l'a donné.
--Qui ça?
--Mme Pion.
--Tu dis?...
--Mme Pion.
--Ah!!!
Louise se précipite dans le jardin où mon père fume sa pipe en prenant
son vermouth. Une minute après, j'entends la voix paternelle. Je manque
de m'étrangler avec un grain très gros que je viens d'avaler.
--Jean, arrive ici tout de suite.
Je m'avance, à pas lents, vers le berceau, baissant le nez, la grappe
derrière mon dos.
--Tu as accepté un raisin de Mme Pion?
Je lève la tête. Horreur! mon père n'est pas seul. Il y a là M. et Mme
Legros, M. Beaudrain et Mme Arnal...
--Veux-tu me répondre, oui ou non? Est-ce Mme Pion qui t'a donné ce
raisin?
--Oui, papa.
--Alors, tu acceptes quelque chose d'un bonapartiste? Tu manges des
raisins badingueusards? Tu n'as pas honte?
J'essaye de sauver mon raisin.
--Si, papa, j'ai honte.
--Alors, jette ta grappe.
J'hésite. Quel dommage! De si bon raisin!
--Jette ta grappe!
Je la jette et je m'en vais, furieux. Furieux et honteux. J'ai vu, avant
de partir, de quelle façon M. Legros me regardait, j'ai aperçu le
sourcil froncé de M. Beaudrain et les lèvres pincées de Mme Arnal. Je
comprends toute l'étendue de ma faute. Je comprends que tout le monde
sait déjà que je suis un corrompu, un vendu, un traître. Quelle honte!
Il ne me reste plus qu'à aller me cacher dans ma chambre.
Mais Catherine m'arrête au passage, sur la première marche de
l'escalier. Elle a une lettre à la main.
--Monsieur Jean, voulez-vous me lire cette lettre?
Catherine ne sait pas lire. C'est moi qui suis chargé de dépouiller sa
correspondance.
--Ce n'est pas encore de mon frère. C'est de mes parents. Je reconnais
l'écriture du maître d'école. Il y a bien le timbre de Chatelbeau,
Haute-Vienne, n'est-ce pas?
--Oui.
--J'espérais que ce serait de mon frère. Il y a si longtemps que je n'ai
pas reçu de ses nouvelles. Enfin! voyons...
Je lis:
«Ma chère fille,
«Nous avons une nouvelle à t'apprendre avec beaucoup de ménagements, car
elle est bien triste et nous ne voudrions point te donner un coup comme
ta mère en a reçu en l'apprenant sans ménagements. C'est donc un grand
malheur que nous ne nous y attendions pas quand nous avons reçu un
procès-verbal militaire apprenant le décès de ton pauvre frère Grégoire,
ma chère fille. Ta mère est dans les larmes sans décesser la nuit et le
jour, car tu comprends qu'il n'y a plus d'espoir et que nous nous
désolons tant que l'on ne peut guère la consoler non plus. Il y a trois
garçons de la commune qui ont été tués aussi et pas un seul à
Sainte-Ragonde qui est bien quatre fois plus grand que Chatelbeau, et
c'est un grand malheur, car les récoltes sont belles ici et nous n'avons
point à nous plaindre pour quant à nous, nous avons deux cochons gras à
vendre. Monsieur le curé te fait dire de prier pour l'âme de ton pauvre
frère et je ne connais pas d'autres nouvelles.
«Ton père pour la vie qui t'embrasse...»
Je lis tout d'une haleine, pendant que Catherine, qui s'est laissé
tomber sur une chaise, sanglote dans ses deux mains. Tout d'un coup,
elle se lève et s'essuie les yeux.
--Monsieur Jean, voulez-vous me donner la lettre? Montrez-moi où il y a
les _deux cochons gras à vendre_.
--Là, Catherine.
La bonne prend la plume qui lui sert à marquer, en signes bizarres, ses
comptes avec les fournisseurs. Elle biffe et rebiffe la phrase dont je
lui ai indiqué la place, prend la lettre, et se dirige vers le jardin.
Je la suis.
--Pardon de vous déranger, monsieur, dit-elle à mon père, mais j'ai reçu
une lettre... monsieur Jean me l'a lue... Mais je serais bien contente
si monsieur... Je ne puis pas croire que c'est vrai, voyez-vous...
Mon père recommence la lecture que je viens de faire.
--Il n'y a pas à en douter, ma pauvre fille, dit-il quand il a fini.
Votre frère est mort en défendant la patrie.
--Mort comme un héros, dit M. Beaudrain. Comme un de ces héros obscurs
qui...
--Mort comme nous mourrons tous, dit M. Legros que sa femme, à ces mots,
saisit par le bras. Oui, Amélie, comme nous mourrons tous plutôt que de
laisser les vandales souiller plus longtemps le sol sacré de la France.
--Oui, tous, approuve mon père d'une voix sombre. Consolez-vous,
Catherine; songez...
--Ah! monsieur, c'est plus fort que moi: je ne puis arriver à me figurer
que c'est arrivé... Un garçon si fort, si beau... Vingt-quatre ans,
monsieur... vingt-quatre ans...
Elle fond en larmes.
--Pauvre fille! soupire Mme Arnal en s'essuyant les yeux.
--Et ces pauvres parents, gémit Mme Legros. Cette pauvre vieille mère...
Ah! c'est affreux! Ce Bismarck! Ah! si je le tenais...
--Avez-vous remarqué le style de la lettre? demande tout bas M.
Beaudrain à mon père. Comme c'est simple, mais comme c'est empoignant!
Rien, absolument rien, au point de vue de la syntaxe, naturellement,
mais une émotion qui déborde. Et ce passage sur les récoltes! cette
antithèse entre les ruines que fait la guerre et les dons généreux de
Cérès! C'est d'une simplicité... rustique... Pas une expression
triviale, d'ailleurs, pas une expression basse: les récoltes! Ah! le
terme est choisi de main de maître, fait le professeur en secouant la
tête.
Heureusement qu'il n'a pas vu les _cochons gras_!
Catherine pleure toujours. Mme Arnal s'est assise auprès d'elle et la
console. Mme Legros continue à déblatérer contre Bismarck, Guillaume et
Badinguet.
--Ah! les trois monstres! On devrait leur infliger des supplices
affreux! Ah! pas les tuer tout d'un coup, par exemple! mais, tenez: les
attacher à un poteau et les faire mourir à coups d'épingle... Les faire
souffrir des journées entières, quoi!...
--Le mieux, dit M. Legros, ce serait encore de les faire griller, comme
saint Laurent. Le feu, il n'y a que ça. Je me suis brûlé il y a quinze
jours, moi, en torréfiant du café. Eh bien! j'ai encore la marque de la
brûlure. C'est d'un douloureux!
--Et le pal? demande M. Beaudrain. Croyez-vous que ce ne soit rien?
C'est épouvantable, tout simplement. On pourrait encore user de
l'écartèlement, ou de l'écorchement, ou du crucifiement; mais ce sont
des moyens bien rapides... Non, en vérité, je crois que le pal...
--Ce qu'il faudrait, fait mon père, je vais vous le dire: il faudrait
attacher les trois bourreaux au milieu des cadavres de leurs victimes et
les laisser mourir là!
--Bravo! crie M. Legros.
Catherine lève la tête, étonnée et, de ses yeux rougis tout grands
ouverts, semble interroger l'épicier.
--Oui, continue M. Legros, oui, nous vengerons nos morts! Nous vengerons
votre frère, Catherine! Les barbares nous rendront compte du sang qu'ils
ont versé! La vengeance!...
Catherine s'est levée et semble boire les paroles du marchand de tabac.
--Eh bien! s'écrie-t-elle tout à coup, et comme hors d'elle-même, eh
bien! oui, je me vengerai! Je leur ferai payer la mort de mon frère!...
Le premier Prussien qui va me tomber sous la main, je le tue comme un
chien, aussi vrai que j'ai cinq doigts dans la main! Oui, je le tuerai,
je le tuerai...
Elle part, brandissant sa lettre, faisant des gestes extravagants.
--Vraiment, ça fend le coeur! dit Mme Arnal. Cette pauvre fille!...
--Ne la plaignez pas, fait Mme Legros en étendant le bras. C'est une
héroïne! Il faut l'admirer, mais non la plaindre. C'est beau, ce qu'elle
vient de dire! Ah! c'est beau!
--C'est du Corneille, dit M. Beaudrain en se léchant les lèvres.
--Savez-vous qu'elle est capable de le faire comme elle le dit? demande
mon père.
--Je n'en doute nullement, répond le professeur... Eh! eh! ce ne serait
point la première fois qu'une femme se serait conduite d'une façon
virile... L'histoire nous apprend...
--Judith et Holopherne! s'écrie Mme Legros.
--Je voulais parler, dit M. Beaudrain mécontent de voir sa phrase
interrompue, de Jahel, femme d'Haber, qui planta le clou de sa tente
dans la tête de Sisara.
--Ah! fait philosophiquement l'épicière... C'est que c'est moins connu,
voyez-vous... Eh bien! Catherine sera une Judith!
--Eh! eh! fait M. Beaudrain, savez-vous, madame, que, que... Comment
dirai-je?...
--Dites ce que vous voudrez. Ce sera une Judith!