M. Legros croise les bras, et regardant mon père bien en face:

--La France vient d'essuyer une horrible défaite. L'Empereur a été fait

prisonnier avec 80,000 hommes.

Ma soeur pousse un cri, pendant que mon père reste bouche bée. Des gens

nous entourent qui ont l'air de se demander comment nous pouvons être

assez bêtes pour ignorer des choses pareilles. Mon père sent qu'il est

nécessaire de donner une explication.

--Nous arrivons de la campagne, vous comprenez...

On dirait qu'il avoue qu'il revient de Pontoise.

--Oui, vous n'êtes pas au courant; ça se voit, fait M. Legros avec

compassion. Eh bien! je ne vous ai pas tout dit: l'Empire est fini; on a

décrété sa déchéance et la République vient d'être proclamée à Paris.

--Ah! bah! Quand ça?

--Aujourd'hui. Aussitôt la dépêche officielle arrivée, on va la

proclamer ici. Restez donc; vous allez voir ça. Tenez! vous apercevez

bien Vilain qui se promène dans la cour de la mairie, les mains derrière

le dos. Eh bien! il attend la dépêche pour grimper sur une chaise et

proclamer la République. Vilain, vous connaissez bien? Vilain l'adjoint,

Vilain l'avocat qui a plaidé contre le séminaire et qui a flanqué une

volée à sa femme pour l'empêcher d'aller à la messe. C'est un pur,

celui-là! Un vrai! C'est l'homme des principes! L'oubli des principes!

L'oubli des principes, mon cher ami, voilà ce qui nous a perdus; on le

disait tout à l'heure à côté de moi, et c'est bien vrai... Les

principes! Les principes d'abord!...

Moi, j'ai peur, je ne le cache pas, j'ai peur.

J'ai vu justement ce matin, chez mon grand-père, une vieille gravure qui

représente Charlotte Corday conduite à l'échafaud par une bande de

sans-culottes.

Je me tourne vers ma soeur.

--Dis donc, Louise, ce sont bien des républicains, ceux qui escortent la

charrette de Charlotte Corday?

--Oui. Des républicains rouges.

Ah! très bien. Il y a peut-être des républicains qui ne sont pas des

républicains rouges.

Un gendarme sort de la préfecture, arrive au grand trot. Il tient un

papier à la main. Tout le monde se précipite en hurlant.

On ouvre la grille de la mairie et on apporte une table en bois blanc.

Vilain monte dessus. Deux citoyens lui tiennent chacun une chandelle à

hauteur du visage.

Il lit la proclamation: on ne l'entend pas au milieu du bruit. Il

s'arrête: des applaudissements éclatent.

Il fouille dans la poche de sa redingote.

Je me cache entre les jambes de mon père. Ce qu'il cherche, ce doit être

le couteau de la guillotine...

Pas du tout. C'est un rouleau de papier qu'il se met à lire.

Ce ne doit pas être un républicain rouge. Allons! tant mieux.

Il arrive à la péroraison. Un grand geste à la Mirabeau. Il flanque les

deux chandelles par terre.

--Vive Vilain!!!

--Vive la République!

--C'est ça, ronchonne le père Merlin qui se trouve à côté de nous et que

je n'ai pas vu tout d'abord; c'est bien ça: les principes d'abord--mais

les hommes avant.

Bas les coeurs! · 第 16 / 47 题