VIII

Mon grand-père maternel, le père Toussaint, croit que ça finira mal.

Il est venu nous voir dimanche--en passant, parce qu'il se trouvait dans

le quartier, parce qu'il avait des nouvelles de la tante Moreau à nous

donner.--Il a exposé des tas de raisons.

Il avait l'air de chercher à faire excuser sa visite: il est très mal

avec mon père. Il a parlé du temps, qui est très beau, des récoltes qui

ne seront pas mauvaises, de sa santé à lui, qui va cahin-caha, de la

santé de la tante Moreau, qui ne va pas bien du tout.

--Ah! pour ça, non; pas bien du tout.

Et, comme mon père lui demandait quand il l'avait vue pour la dernière

fois, le vieux a fait une réponse vague. Puis, il a parlé d'une maladie

terrible qui frappait les dindons: il en avait déjà perdu une bonne

douzaine. Heureusement, on venait de lui indiquer un bon remède: le marc

de café. Ah! s'il avait su ça huit jours plus tôt...

--C'est au moins votre voisin, M. Dubois, qui vous a donné ce remède-là?

a demandé mon père en souriant malignement.

--Dubois? Cette canaille? Ah! bien oui! Il aurait bien mieux aimé les

voir crever tous les uns après les autres, mes dindons!... Ah! le

brigand! Et dire qu'on l'a nommé maire de la commune! C'est la ruine du

pays! La ruine!... Depuis qu'il est maire, les vagabonds vont se baigner

tout nus dans la mare et l'on ne rencontre que des chiens enragés dans

les rues... C'est une calamité!

Mon père a laissé le vieux déblatérer à son aise contre Dubois--sa bête

noire--puis se doutant bien qu'il y avait anguille sous roche, il a

cherché à savoir ce qui avait pu le pousser à nous faire une visite. Le

père Toussaint, contre son habitude, a été très franc. Il était venu

nous proposer un traité d'alliance, tout simplement. Convaincu que la

guerre tournait mal et que les Prussiens ne mettraient pas six mois pour

arriver à Paris, il était d'avis qu'on pouvait avoir besoin les uns des

autres avant peu et qu'il valait mieux, par conséquent, oublier les

discussions passées que de continuer à vivre comme chiens et chats.

--Voilà mon avis, a-t-il dit en terminant, d'une voix larmoyante. C'est

l'avis d'un pauvre vieux bonhomme qui voit les choses de loin..., et qui

ne voudrait pas mourir--car qui sait ce que l'avenir nous réserve--sans

embrasser ses petits-enfants.

Ma soeur, les larmes aux yeux, a mis la main de mon père dans celle de

mon grand-père et j'ai été embrasser le bonhomme sur la joue. Je me suis

piqué les lèvres, car il n'avait pas fait sa barbe.

--Ainsi, c'est entendu? a demandé le vieux en partant. Comme c'est le 3

septembre la fête à Moussy, vous viendrez le matin? Vous repartirez le

lendemain soir ou le surlendemain, comme vous voudrez.

--C'est entendu, a dit mon père qui a refermé la porte en murmurant:

--Quelle comédie! Il a tout simplement peur de rester tout seul à

Moussy, si les Prussiens viennent dans le département, et il veut

s'assurer un logement chez nous, pour faire des économies...

Malgré tout, mon père a tenu parole. Et aujourd'hui, 3 septembre, après

avoir traversé les bois qui relient Versailles à Moussy-en-Josas, nous

arrivons chez mon grand-père. Il nous guette, depuis quelque temps déjà,

assure-t-il, de la porte du jardinet qui précède la maison, et il nous

fait entrer dans la salle à manger où Germaine, sa bonne, vient de

servir le déjeuner.

C'est une créature bien curieuse, cette Germaine: une petite femme,

toute petite--six pouces de jambes et le derrière tout de suite,--sèche

comme les sept vaches maigres et noire comme un corbeau. Noire de peau,

noire de prunelles, noire de cheveux--des cheveux qu'on trouve souvent

dans le potage, car elle est toujours décoiffée.--Avec ça, pas vilaine

du tout. Ma soeur dit quelquefois qu'elle voudrait bien avoir ses yeux

et Mme Arnal, qui l'a vue deux ou trois fois, prétend qu'elle aurait

fait un beau petit garçon.

Mon grand-père n'a qu'une opinion sur elle:

--Elle vaut son pesant d'or.

Germaine, au contraire, a deux opinions sur son maître. Tantôt, c'est

«la crème des hommes» et tantôt, c'est «un vieux grigou». Expliquez-moi

ça.

--Je vous l'expliquerai quand vous serez plus grand, m'a-t-elle répondu

un jour que je lui demandais la raison de ces appréciations complètement

opposées. Et d'abord, si votre grand-père avait le sens commun, il ne

mettrait jamais les pieds à Paris, vous m'entendez? Et vous pouvez dire

ça à votre papa de ma part.

Elle le lui a dit elle-même à plusieurs reprises; elle venait à

Versailles exprès pour se plaindre de la conduite du père Toussaint qui

passait des trois et quatre jours à Paris.

--Des trois et quatre jours, monsieur, et il était parti pour une

après-midi! Ah! il me revient chaque fois dans un bel état, je vous en

réponds!

--Que voulez-vous que j'y fasse? demandait mon père, visiblement ennuyé.

Ça ne me regarde pas.

--Ça ne vous fait guère honneur, en tout cas, disait Germaine en s'en

allant.

Ce qui nous fait honneur, c'est la façon dont nous accueillons les

différents plats qu'elle a préparés. Germaine est un vrai cordon-bleu et

mon père lui fait des éloges.

--Ah! monsieur, ne me faites pas de compliments... les compliments,

voyez-vous, ça me fait tourner la tête, et je serais capable de manquer

mes pets-de-nonne.

--C'est vrai, ça! s'écrie mon grand-père, elle n'aime pas les

compliments... Je ne lui en fais jamais et pourtant, bien souvent, elle

ne les aurait pas volés.

Ma soeur, qui doit être au courant de bien des choses, rougit jusqu'aux

oreilles. Le bonhomme s'en aperçoit; immédiatement, il change de sujet

de conversation:

--Figurez-vous, Barbier, que ce scélérat de Dubois...

Le voilà parti, et pour de bon. Il enfourche son dada et ne le lâche

pas. Dubois, par-ci, Dubois, par-là; Dubois est un misérable; Dubois ne

vaut pas la corde pour le pendre...

Dubois est le maire de Moussy-en-Josas. Il a été nommé il y a six mois

environ, au désespoir de mon grand-père qui avait fait des pieds et des

mains pour arriver à décrocher l'écharpe tricolore. Dubois possède la

plus belle ferme du pays; c'est un gros garçon réjoui, pas trop bête,

assez honnête homme. Comme il aime à rire, il a blagué le père Toussaint

à propos d'une foule de choses--je ne sais pas au juste à propos de

quoi.--Il s'est moqué de Germaine aussi--c'est elle-même qui me l'a

dit.--Il prétend qu'elle ressemble à un hérisson. De plus, Dubois passe

pour être _libéral_ et mon grand-père prétend que «c'est un rouge».

--Oui, un rouge! Il ne va jamais à la messe, d'abord.

Mon grand-père non plus; mais il envoie, tous les dimanches, Germaine à

la messe et aux vêpres. Elle va à la messe pour son propre compte et aux

vêpres pour celui de son maître.

--Je vous dis que c'est un partageux! Est-ce que, sans ça, il laisserait

les va-nu-pieds envahir la commune? On ne peut pas mettre le pied

dehors, le soir, sans marcher sur un vagabond. Il y en a tout un

chapelet, le long du chemin. Et puis, il a voté: _Non_, au plébiscite.

J'en suis sûr! Ah! si j'avais voulu dire ce que je sais, il ne serait

peut-être pas maire, à cette heure! Il a eu de la chance d'avoir affaire

à des gens discrets... Moi, voyez-vous, j'aimerais mieux me faire couper

en petits morceaux que de faire du tort à mon prochain... N'empêche que

la commune n'est guère en sûreté entre les mains d'un gueux pareil.

Dubois est un gueux, évidemment. Et la preuve, c'est qu'il a réussi à

empêcher mon grand-père de s'adjuger un grand morceau de pré qui fait

suite à son verger et que le bonhomme convoite depuis longtemps. Il

prétend audacieusement que ce pré fait partie de sa propriété et il a

essayé plus de dix fois de mettre la main dessus; il était même arrivé,

du temps de l'ancien maire, à en faire couper le foin régulièrement et à

le serrer dans son grenier. Mais, depuis que Dubois est au pouvoir, il

lui est formellement interdit d'y faucher le moindre brin d'herbe;

Dubois vient même de prouver, dernièrement, que le pré appartient bel et

bien à la commune, et il a fourni des pièces qui établissent le fait.

--Ce sont des faux! hurle mon grand-père; des faux abominables!

Et, comme nous passons, après déjeuner, pour nous rendre chez la tante

Moreau, devant la ferme de son ennemi, il ne peut s'empêcher de crier:

--S'il y avait une justice, il y aurait longtemps que ce gredin-là

traînerait le boulet!

***

La tante Moreau que nous allons voir, est ma grand'tante. C'est la soeur

du père Toussaint, la tante de ma mère. Elle a aujourd'hui soixante-huit

ans. Elle est veuve de M. Moreau, marchand de vins en gros, à Bercy! A

la mort de son mari,--il y a dix ans au moins--comme elle n'avait pas

d'enfant, elle avait résolu de venir se fixer à Versailles, à côté de

nous. Mais le grand-père Toussaint est intervenu. Il a déclaré que sa

soeur avait grand tort de vouloir habiter Versailles, qu'une ville,

c'était toujours très bruyant, plus ou moins malsain; que l'air de la

campagne était bien préférable, surtout pour une personne qui avait

longtemps habité Paris. Là, depuis, il s'est mis à vanter les charmes de

la vie champêtre, a assuré qu'il vivait au milieu des champs comme un

coq en pâte et qu'il engraissait de dix livres par an, ni plus, ni

moins. Et, lorsqu'il a eu à moitié convaincu sa soeur, il a annoncé

qu'il y avait justement, à Moussy-en-Josas, à côté de chez lui, une

belle propriété à vendre, le Pavillon: un ancien rendez-vous de chasse

de Louis XIII, _arrangé à la moderne_.

Mme Moreau a acheté la propriété, séduite par l'espoir de se voir

châtelaine. Le fait est que le Pavillon est presque un château; il a

grand air, avec son corps de logis principal, en pierres blanches et

briques rouges, précédé d'une vaste cour d'honneur que bordent de vieux

tilleuls. Par derrière, il y a un grand jardin, une sorte de parc, avec

vases, balustrade en pierre et pièce d'eau.

Mon grand-père avait son plan, lorsqu'il engageait sa soeur à venir

habiter Moussy. Il voulait se trouver constamment chez elle, arriver à

se rendre indispensable et mettre tout doucement la main sur sa

succession, qu'il savait considérable. D'abord, sa tactique lui réussit

bien; mais, tout d'un coup, Mme Moreau tomba malade, fut frappée de

paralysie; la maladie la rendit défiante et, à la suite de quelques

tentatives peu délicates, elle rompit presque complètement avec mon

grand-père.

J'ai appris tout cela peu à peu, à la maison, par des indiscrétions de

Catherine ou par des conversations entre mon père et ma soeur. J'ai

appris aussi que, par testament déposé chez un notaire, ma tante Moreau

a divisé ce qu'elle possède en trois parts: la première doit revenir à

Louise, la seconde à moi et la troisième est réservée aux hôpitaux.

Je ne sais pas pourquoi, mais j'y pense, à ce testament, en entrant dans

la grande pièce où la vieille tante est assise dans le fauteuil qu'elle

ne quitte pas depuis longtemps. Elle a l'air si décrépite, si usée, la

pauvre femme! A notre entrée, pourtant, un éclair de joie a illuminé sa

physionomie surannée, mais maintenant elle a repris son aspect morne;

ses mains se sont aplaties davantage encore; ses tempes saillantes, ses

joues creuses, sa mâchoire étroite et proéminente, ses yeux qui ont

l'air de trous, tout dans son visage évoque l'idée d'un crâne sur lequel

on aurait collé de la peau tannée et jaunie comme celle d'un tambour de

basque.

Ça sent la mort autour d'elle. Et pourtant elle est si douce, si bonne

que, peu à peu, l'impression de frayeur glacée, qui m'avait saisi en

entrant, s'efface. Elle demande des nouvelles de notre santé, elle

s'informe de nos études.

--Et vous êtes-vous bien amusés, ce matin, chez votre grand-père?

--Mais, nous sommes arrivés pour déjeuner, ma tante.

--Vous a-t-il menés à la fête, au moins? Car c'est la fête du pays,

aujourd'hui et demain.

--Pas encore, ma tante; mais il va nous y mener tout à l'heure.

--Alors, il est venu avec vous? Pourquoi n'est-il pas entré? Justine,

allez donc demander à monsieur Toussaint pourquoi il ne vient pas me

voir.

La femme de chambre, une grande fille assez jolie, vêtue de noir, un

bonnet blanc sur ses cheveux blonds, sort pour appeler le grand-père qui

se promène dans le jardin. Il n'a pas voulu entrer; il dit que la vue

des malades l'impressionne trop; il est tellement sensible!...

Mais le voilà qui paraît. Il s'avance, courbé, son chapeau appuyé sur le

ventre, tout souriant.

--Hé! ma chère Clotilde, comme vous paraissez bien portante,

aujourd'hui! Vous avez une mine... resplendissante, ma foi!... Et je

crois, le diable m'emporte, que vous avez des couleurs?... Mais oui,

mais oui! des couleurs!... Allons, allons, vous allez vous trouver sur

pied tout d'un coup, un de ces jours...

--Vous voyez les choses un peu en rose, Pierre, répond ma tante en

tendant la main à son frère; mais il me semble, depuis que ces enfants

sont entrés, que je vais un peu mieux.

Elle nous invite à dîner. Mon grand-père, pendant le repas, trouve moyen

de faire preuve d'un amabilité surprenante. Sa figure de vieux renard

s'adoucit prodigieusement, ses lèvres pincées s'épaississent, l'éclat

cruel de ses yeux se voile de bonté. On lui donnerait le bon Dieu sans

confession. Il m'étonne beaucoup.

La vieille tante, avant de nous laisser partir, fait cadeau à Louise

d'une belle paire de boucles d'oreilles enfermée dans un écrin bleu. A

moi, elle donne deux louis, deux beaux louis d'or.

--Si j'avais des livres, mon cher enfant, je t'en aurais donné, mais je

n'en ai pas: je m'attendais si peu à votre visite. Tu t'en achèteras

avec.

Oui. Mais, en attendant, je vais faire un tour sur les chevaux de bois

qui tournent, sur la place du village, au son d'un orgue de Barbarie qui

joue le _Chant du Départ_. Ils vont très bien, ces chevaux de bois et,

avec la baguette en fer, j'enlève au moins une douzaine d'anneaux.

Louise n'en a attrapé que deux. C'est si maladroit, les femmes!

Je reviendrai à la fête. J'y reviendrai demain matin--car nous passons

la nuit chez le grand-père et nous ne retournons à Versailles que demain

soir.

***

J'y reviens. J'y passe la journée. Elle n'est pas mal du tout, cette

fête, pour une fête de village. Il y a au moins une cinquantaine de

baraques, des tourniquets où l'on gagne des Guillaume et des Bismarck en

pain d'épice; des massacres où l'on abat des Prussiens à tour de bras.

On peut s'en payer: deux balles pour un sou.

Du reste, tout est à la prussienne, cette année, tout, jusqu'aux tirs

enfantins, à l'arbalète. On a remplacé les animaux par des Allemands--le

marchand dit que c'est la même chose--et, lorsqu'on plante la flèche au

milieu du noir, une porte s'ouvre et l'on voit le roi de Prusse sur son

trône--celui où il va à pied, bien entendu.

En rentrant chez mon grand-père, je le trouve, dans le verger, causant

avec mon père sous un pommier. Une discussion d'intérêt, sans doute.

J'écoute sans en avoir l'air; mais leur conversation touche à sa fin; je

ne puis arriver à savoir de quoi il est question.

J'examine la physionomie du bonhomme. Quelle drôle de tête! Oh! il n'est

pas franc du collier, pour sûr. Deux petits yeux de cochon, en vrille,

pétillant sous des sourcils en forme d'accent circonflexe; une bouche

toute petite, rentrés aux coins, sans lèvres: une fente à peine

perceptible dans la face glabre, couleur de brique; une mâchoire forte,

carrée, qui avance et qui a l'air de vouloir se démantibuler quand il

mange; un nez pointu, fouineur, aux ailes mobiles, qui fait presque

carnaval avec le menton; une ride toute droite, couleur de sang, en

travers du front, et, au cou, deux gros plis, pareils à des plis de

soufflet de forge.

Il a le ton aigre, dur, cassant, en parlant à mon père qu'il ne désire

pas froisser cependant, car en même temps il a des gestes qui veulent

être bienveillants. Et, entre deux phrases cruelles que j'entends au

passage: «Les affaires sont les affaires; je ne me mets jamais à la

place des autres.--Dame, la sensibilité, c'est beau, mais ça mène

loin;»--le vieux adoucit sa voix pour appeler son chien:

--Toutou, tou, tou...

Ça fait un drôle d'effet. On pense à du miel dans du vinaigre...

***

Germaine apporte un journal.

--Monsieur, le journal vient d'arriver. On dit qu'il y a des nouvelles.

Ma soeur s'empare de la feuille de papier.

--Lis à haute voix, dit mon père.

--«D'après les renseignements qui nous sont parvenus d'une source

particulière, mais en laquelle nous avons une entière confiance, de

graves événements se seraient accomplis, le 1er septembre, que notre

correspondant désigne comme le troisième jour de combat.

«Le maréchal Mac-Mahon, après avoir été renforcé par le corps du général

Vinoy, a livré un combat dans lequel nos armes auraient remporté un

éclatant succès. Les Prussiens seraient vaincus, culbutés, et trente

canons leur auraient été enlevés.

«Enfin, si le document que nous recevons est exact, le mot «massacre»

appliqué à l'armée allemande ne serait pas une expression exagérée.»

***

«Une autre communication, de source officieuse, mais digne du plus grand

crédit, surgit à l'instant même. Ce matin, à dix heures, un ami de la

famille d'Orléans, à Paris, a reçu une lettre du prince de Joinville,

datée de Bruxelles, le 1er septembre, cinq heures du soir. Cette lettre

a quatre pages, qui contiennent de nombreux détails sur les journées des

30 et 31, le refoulement de Mac-Mahon sur la Meuse et les pertes de

notre armée.

«Mais elle se complète par un _post-scriptum_ qui est un bulletin de

triomphe et un véritable cri de joie. Nous tenons le texte de ce

_post-scriptum_ de la bouche même de la personne qui l'a lu dans la

lettre originale elle-même.

Le voici intégralement:

«La bataille continue en ce moment. Nous aurions pris trente canons.

Bazaine marcherait vers Mac. Vive la France!»

--Tout ça, fait mon grand-père quand ma soeur a fini sa lecture, tout

ça, ça ne me dit rien de bon. Ça sent le roussi, mes amis, ça sent le

roussi.

***

--Qu'est-ce que tu penses de ces nouvelles, papa? demande ma soeur à mon

père lorsque le grand-père nous a quittés, le soir, à la dernière maison

du village.

--Ma foi, mon enfant, je n'en sais rien; mais je serais tenté de croire,

moi aussi, que ça ne va pas bien.

Nous revenons à pied à Versailles. La nuit tombe comme nous entrons dans

le bois et ce soir, je ne sais pourquoi, j'ai peur. Les feuilles mortes

que le vent agite ont des frissons singuliers; il me semble voir remuer

des choses dans les taillis; tout à l'heure, dans un sentier que nous

traversions, une branche m'a cinglé le visage et j'ai sauté en arrière

en poussant un cri. Et, maintenant, dans la grande allée qui mène à la

route, ma frayeur s'accroît devant les formes imprévues des branches

noires que fait siffler le vent, devant l'aspect insolite des gros

troncs qui ressemblent à des hommes, devant le fouillis mystérieux des

buissons où je crois percevoir des bruits de voix, où je découvre avec

terreur les canons de fusil d'une embuscade.

Enfin, au détour du chemin, le rideau sombre de la forêt se déchire.

Encore quelques pas, et nous serons sur la grand'route.

Nous y sommes. Il me semble qu'on me décharge les épaules d'un poids

énorme, mais je ne respire librement que lorsque nous atteignons les

maisons qui précèdent la ville...

***

A la porte de la rue des Chantiers, il y a un remue-ménage impossible.

Les gardes nationaux d'un poste qu'on a dû installer dans la journée,

discutent à grands cris avec une douzaine de voituriers dont les

charrettes restent en panne, le long du trottoir.

--Alors, il n'y a plus moyen de passer?

--Vous passerez quand le chef de poste aura examiné vos papiers.

Un charretier s'esclaffe.

--Le chef de poste! Je l'ai au cul, le chef de poste! Attendez un peu,

pour voir, que les Prussiens arrivent. Ils vous en donneront du papier

pour vous torcher les fesses, eh! soldats du pape.

Là-dessus, c'est un tollé général Le factionnaire lui-même pose son

fusil contre la grille et se mêle à la discussion.

Nous sommes déjà loin que nous entendons encore les cris:

--On devrait vous fusiller, espèce de Prussien!

--Prussien vous-même!

--Vous allez voir ça quand nous aurons la République!

--Qu'est-ce qu'il y a donc? demande mon père à chaque pas; mais

qu'est-ce qu'il y a donc?

Il y a quelque chose, en effet. Plus nous avançons, plus la rue est

encombrée. Au coin de l'avenue de Paris, devant la mairie, il y a un

rassemblement considérable. Des hommes, à la lueur des becs de gaz,

lisent tout haut des journaux qui viennent d'arriver de Paris. D'autres

pérorent bruyamment, gesticulent comme des pantins, et leurs ombres qui

s'allongent sur la chaussée jaunie par l'éclairage de la préfecture, en

face, prennent des formes inattendues et grotesques. Dans le tohu-bohu,

on ne comprend pas très bien; ce sont les mêmes mots, pourtant, qui

reviennent le plus souvent: patriotisme, République, défense

nationale...

--Mon père attrape par le bras un de ces orateurs improvisés: c'est M.

Legros, notre voisin. Je n'en reviens pas. Comment se trouve-t-il là,

cet homme placide? Mon père l'interroge:

--Eh bien! ça va donc mal!

--Comment! Vous ne savez pas! Sedan?...

--Oui, Sedan. Et puis!... Avons-nous été battus, oui ou non?

Bas les coeurs! · 第 15 / 47 题