IX

Nous sommes en république, et ça se voit: on a enlevé l'aigle du drapeau

de la mairie et on l'a remplacé par un fer de lance; on a effacé le mot

_Impérial_ du fronton des édifices et on appelle l'Empereur «Badinguet».

--C'est un beau spectacle, répète mon père dix fois par jour, que celui

de cette révolution pacifique.

--En effet, approuve M. Beaudrain; on pouvait redouter tant de

violences, de désordres...

--Et contre qui, diable, aurait-on pu exercer des violences? demande en

riant le père Merlin qui est venu nous voir, en passant. Pas contre la

basse-cour impériale, je crois. Elle a pris sa volée assez vite pour

mettre ses plumes à l'abri. Et, quant à la simple canaille bonapartiste,

à moins d'aller la canarder par les soupiraux des caves où elle s'est

cachée...

--Le fait est, dit généreusement M. Beaudrain, qu'on ne voit plus

monsieur Pion, depuis quelques jours.

Le père Merlin sourit.

--Il aura trouvé, dit mon père, que l'écho manque ici lorsqu'il pousse

ses cris de: «Vive l'Empereur!»

--Ah! bah! fait le père Merlin, très étonné. Il me semble pourtant que

vous ne vous entendiez pas mal, ces jours derniers. Je traversais la

rue, l'autre jour, juste comme vous poussiez en choeur un hurrah en

l'honneur de son ex-majesté; je crois même avoir reconnu la jolie voix

de mademoiselle--ainsi, d'ailleurs, que celle de messire Jean.

Je baisse la tête, tout confus; c'est vrai, j'ai crié: «Vive

l'Empereur»! C'est honteux. Louise, par bonheur, trouve une excuse.

--Nous avons eu confiance en lui jusqu'à Sedan.

--Oui, jusqu'à Sedan, appuie mon père. Sedan nous a ouvert les yeux.

Mais vous savez bien, monsieur Merlin, que je n'ai jamais été ce qu'on

appelle un césarien.

--Moi non plus, affirme M. Beaudrain.

--L'Empire étant établi, j'ai bien été forcé de l'accepter.

--De le tolérer. Le mot est plus juste.

--Le commerce a ses exigences.

--Le professorat aussi.

--Au fond je n'ai jamais été partisan de la tyrannie napoléonienne.

--Moi non plus.

--Je suis, croyez-le bien, un démocrate convaincu.

--Moi aussi.

--Enfin, déclare mon père qu'embarrasse le regard narquois de son

interlocuteur, enfin, nous avons la République. C'est déjà une grande

chose.

--C'est une enseigne neuve sur une vieille boutique, dit le père Merlin

en se levant pour se retirer.

--Ce monsieur Merland est étonnant, fait M. Beaudrain quand le vieux a

disparu. Il n'est jamais content.

***

Quelqu'un qui n'est pas content, non plus, c'est Jules. Moi, à sa place,

je serais enchanté. Son mariage avec ma soeur, qui devait être célébré à

la fin de septembre, n'aura pas lieu avant l'achèvement de la guerre.

Voilà-t-il pas un grand malheur! Et comme je souhaiterais, à sa place,

que la guerre ne se terminât jamais. J'aime beaucoup Jules et, si

j'osais, je lui découvrirais le fond de ma pensée. J'ai guetté

l'occasion, depuis plusieurs jours, de le mettre au courant des nombreux

défauts que j'ai découverts chez Louise, et l'occasion s'est offerte. Je

l'ai manquée. Décidément, je n'ose pas. Il a l'air si triste, ce pauvre

Jules, si triste, qu'il me fait pitié. Je n'aurais jamais l'audace

d'augmenter son chagrin par des révélations utiles sans doute, mais

affligeantes.

--D'ailleurs, m'a dit Léon, tu perdrais ton temps. Il en est toqué, de

ta soeur. Est-ce que tu crois qu'elle l'aime, toi?

Oh! non, je ne le crois pas. Je suis même certain qu'elle ne l'aime pas.

Elle n'aime qu'elle, d'abord. Chaque fois qu'on prononce le nom de

Jules, à la maison, on le fait suivre immédiatement de l'énoncé de ses

capacités, du chiffre de sa fortune et du montant des appointements que

lui alloue la maison de banque Cahier et Cie, de Paris, dont il est un

des principaux employés. C'est tout. Une seule fois, un jour que Mme

Arnal questionnait sournoisement Louise sur le degré d'affection qu'elle

portait à son fiancé, j'ai entendu ma soeur répondre:

--Il aime tant sa tante et son frère. Comment voulez-vous qu'on

n'éprouve pas de la sympathie pour lui?

Le ton était faux. Je ne m'y suis pas trompé. Mme Arnal non plus, car

elle a ajouté en souriant à demi:

--C'est surtout un excellent parti. Dix-huit mille francs par an,

mazette!

Ce sont ces dix-huit mille francs, surtout, que Louise est fière d'avoir

décroché avec ses beaux yeux--qui ne sont pas si beaux que ça,--mais

elle n'aime pas Jules. Après tout, si Jules est toqué d'elle au point de

ne s'apercevoir de rien, tant pis pour lui. Je serais bien bon de

continuer à m'occuper de ces affaires là. Et puis, si le mariage ne se

faisait pas, j'y perdrais beaucoup: on m'a promis, pour la cérémonie, un

beau costume genre homme et une paire de bottines vernies, pareilles à

celles qu'expose le cordonnier de la rue de la Pompe, celui qui a pour

enseigne une rose entourée de ces mots: _A l'image des dames_.

Que Jules soit heureux ou non, je m'en moque. Je ne veux plus m'occuper

de lui: j'ai bien d'autres chats à fouetter. Des événements plus sérieux

réclament mon attention, comme dirait M. Beaudrain. Il paraît que les

Prussiens s'avancent vers Paris à marches forcées. J'ai déjà copié un

bulletin qui engage les cultivateurs du département à porter leurs

récoltes à Paris.

--On ferait bien mieux de les laisser où elles sont et de les défendre,

dit M. Legros, qui ne sort plus qu'en uniforme de lieutenant de la garde

nationale, et le sabre au coté.

***

J'ai été le voir commander la manoeuvre à ses hommes, dans la cour de

l'usine à gaz, et je m'en suis tenu les côtes toute la journée. Je n'ai

encore rien vu d'aussi ridicule.

Ça n'empêche pas le marchand de tabac de se prendre au sérieux. Il

prétend qu'il faut enflammer les courages et déblatère du matin au soir

contre le gouvernement qui s'obstine à ne pas envoyer d'armes.

--Il manque encore plus de trente mille fusils! Et dire qu'on ne devrait

pas livrer à l'ennemi, sans combat, un pouce de notre territoire!

--Mais songez donc, supplie M. Beaudrain, comme si M. Legros était le

dieu de la Guerre en personne, songez donc aux malheurs irréparables qui

peuvent résulter d'une résistance inutile.

--Je ne songe à rien, quand j'ai le sol sacré de la patrie à défendre.

--Pensez aux ruines de toutes sortes, aux veuves et aux orphelins...

--Je pense à la patrie!

--Mais par pitié...

--Pas de pitié...

***

On dirait que les autorités ont pris les avis de M. Legros, car elles

font afficher des décisions impitoyables. Ordre est donné par la

préfecture de mettre le feu aux granges, de détruire par la flamme

toutes les meules du département et d'incendier en même temps avec du

pétrole les bois qui entourent Versailles. Des francs-tireurs se

répandent dans les campagnes pour mettre ces ordres à exécution.

Il paraît que ce n'est pas la crème des honnêtes gens, ces

francs-tireurs. Les paysans ne veulent voir en eux que des maraudeurs et

se déclarent prêts à les repousser par la force. La préfecture est

obligée de rapporter ses ordonnances et de faire afficher une

proclamation dans laquelle les citoyens sont instamment priés de

«s'abstenir des actes d'hostilité isolée qui n'auraient d'autre résultat

que d'attirer des représailles terribles sur des populations sans

défense». Le document se termine par le cri de: «Vive la patrie.»

--Des populations sans défense! s'écrie amèrement M. Legros. Je crois

bien! On nous enlève jusqu'à notre garde mobile!

Ils sont partis pour Paris le 12, en effet, les moblots. Mal chaussés,

vêtus pour la plupart d'une méchante blouse de toile grise, armés de

pitoyables fusils à tabatière, ils sont partis en chantant. Ils n'ont

pas dû chanter longtemps, par exemple. Quand les têtes se sont un peu

refroidies, quand les fumées de l'alcool et du vin se sont dissipées,

ils ont pu causer, le long de la route avec les malheureux soldats

échappés de Sedan. Fantassins aux souliers éculés, aux pieds sanglants,

cavaliers harassés montés sur des fantômes de chevaux, artilleurs sans

pièces et sans caissons, ils fuient devant l'armée allemande; et ces

longues files misérables, ces bandes lamentables, ces éclopés, ces

exténués, ces découragés, ces fourbus, traversent la ville, tous les

jours, en criant à la trahison. Ils ont tous le même éclair de haine

dans les yeux, lorsqu'on leur parle de ceux qui les ont menés à la

défaite, et le même geste de menace, aussi, à l'adresse de leur chefs

qu'ils accusent, tout haut, de les avoir vendus.

--Oui, vendus! vendus comme des cochons! s'écriait l'autre jour un petit

voltigeur qui s'était assis au bord du trottoir, en face la gare, et qui

entortillait, en pleine rue, ses pieds saignants avec des chiffons

sales. Ah! bon Dieu! si nous avions du sang dans les veines, nous

commencerions par descendre pas mal de Français avant de canarder les

Prussiens!

Et, à ce pitoyable défilé des débris de notre armée, s'ajoute la débâche

des habitants des campagnes. Affolés par les récits terribles colportés

de bouche en bouche, par les détails épouvantables donnés par les

journaux, ils se sauvent devant l'invasion. Hommes, femmes, enfants,

chassant devant eux leurs bestiaux, poussant aux roues de leurs voitures

chargées de leurs tristes mobiliers, ils encombrent les routes de leurs

longs convois terrifiés.

Ils se hâtent, car derrière eux on ouvre des tranchées profondes sur les

chemins, on scie au pied les grands arbres qui tombent sur les

chaussées, avec leur branches.

***

--Bravo! voilà ce qu'il fallait! s'écrie M. Legros qui revient enchanté

d'une visite qu'il a été faire aux abatis, sur la route de Velizy. Voilà

ce qui s'appelle donner du fil à retordre à messieurs les Allemands!

S'ils ont jamais envie de venir à Versailles, ils n'y entreront pas

facilement.

--A moins, dit mon père, qu'ils ne fassent ce que vous avez fait pour

revenir de votre promenade: qu'ils n'enjambent les arbres et qu'ils ne

sautent les tranchées.

--Ou à moins, plutôt, dit le père Merlin, qu'ils ne vous prient de

combler très proprement vos petits fossés et qu'ils ne vous engagent à

ranger convenablement le long des talus, en attendant qu'ils s'en

servent pour se chauffer, les arbres que vous avez si gentiment abattus.

--Ah! nom d'un petit bonhomme! je voudrais bien voir ça!... D'abord,

vous, monsieur Merlin, vous n'êtes pas un patriote.

--Vous croyez?

--Oui.

--Et pourquoi ça?

--Parce que vous avez déclaré que le gouvernement agissait en sauvage en

décrétant la destruction par le feu des bâtiments qui gênent la défense

et des approvisionnements qui pourraient tomber entre les mains de

l'ennemi.

--J'ai dit ça, c'est vrai. Et j'ai même ajouté que les Prussiens, qui

ont leurs derrières assurés, trouveraient où ils voudraient les

ressources qui leur sont nécessaires. Ces destructions étaient donc

parfaitement inutiles.

--Elles ont eu lieu, cependant, dit M. Legros triomphant. On a tout

brûlé.

--Excepté, pourtant, les réserves des fourrages de l'intendance

militaire, à Rambouillet et à Versailles.

--On les a oubliées.

--Heureusement qu'on n'a pas _oublié_ de les vendre à des particuliers

qui n'ont pas _oublié_, eux non plus, de les acheter à un prix

dérisoire.

***

Le 15, Jules, qui fait partie d'un des régiments de Paris, vient nous

faire ses adieux. Il emmène avec lui Léon et Mlle Gâteclair. A-t-il de

la chance, ce Léon! C'est moi qui voudrais bien aller à Paris.

--Tu me raconteras en revenant tout ce que tu auras vu?

--Oui, n'aie pas peur.

--Oh! dit Jules, nous ne verrons peut-être pas grand'chose. C'est une

affaire d'un mois, six semaines tout au plus. Les Prussiens ne pourront

pas, naturellement, investir complètement la capitale et, ma foi,

lorsqu'ils verront qu'ils ne peuvent prendre Paris de vive force, ils

seront bien obligés de faire la paix.

--C'est mon avis, dit mon père.

--Le mien aussi, dit M. Legros. Prendre Paris! Et comment voulez-vous

qu'ils fassent une brèche dans les remparts? Avez-vous remarqué

l'épaisseur des remparts, monsieur Gâteclair?

--Mais oui.

--Et vous, monsieur Barbier?

--Mais oui.

--C'est formidable! Quelque chose de formidable. Une épaisseur!... Un

mur en pierres, d'abord; en moellon et pierres de taille--là.--Et,

derrière, une masse énorme de terre. Supposez qu'un boulet traverse le

mur en pierre: eh bien! qu'arrive-t-il? Il arrive qu'il se perd dans la

terre. Voilà... Ah! quelle épaisseur!...

Nous accompagnons Jules à la gare. Elle est assiégée par les émigrants;

les salles d'attente sont remplies de bagages... Mais le train va

partir. J'embrasse Léon et Mlle Gâteclair à laquelle Mme Arnal, qui est

venue avec nous, remet une lettre pour son mari, garde national à Paris.

--Dites-lui bien qu'il porte toujours de la flanelle et qu'il mette du

coton dans ses oreilles, le soir.

Je serre la main de Jules, qui serre la main de mon père et celle de M.

Legros. Il s'approche de ma soeur.

--Allons, embrassez-vous, fait mon père.

Louise avance son front et Jules y dépose un baiser...

La locomotive siffle et les voyageurs, après un dernier adieu, se

précipitent vers les wagons.

***

Nous revenons. Louise a les larmes aux yeux--des larmes de

crocodile.--Mme Arnal lui remonte le moral.

--Il faut se faire une raison, ma chère petite. Ainsi moi, regardez

donc, j'ai mon mari à Paris. Eh bien! est-ce que j'en parais plus

triste? Vous me direz qu'au fond... oui au fond... mais...

Elle n'a pas l'air convaincue, Mme Arnal. M. Legros, lui, y va de son

voyage:

--Moi, voyez-vous, Barbier, je n'aime pas assister aux séparations. Ça

me fend le coeur. Cette pauvre petite!

Il dit ça tout bas, la main sur la troisième côte. Puis, tout haut:

--Allons! encore un soldat de plus pour la défense de la Ville-Lumière!

Nos volontaires prennent leurs fusils avec un enthousiasme!... Je suis

certain, quant à moi, que les Prussiens vont trouver leurs maîtres sous

Paris. L'armée a repris confiance en ses chefs--ce sont les journaux qui

l'assurent--: elle est animée du patriotisme le plus pur... Tiens!

qu'est-ce que je vois là-bas?

--Un rassemblement, je crois...

Oui, un rassemblement qui s'est formé autour d'un turco assis sur le

trottoir, le dos appuyé à un mur. Son sac tout chargé est jeté à côté de

lui et il a envoyé, d'un coup de pied, son fusil dans le ruisseau. Ce

turco me semble terrible avec son uniforme bleu de ciel, son fez rouge,

ses grands yeux brillant du feu de la fièvre et ses dents blanches,

serrées par la souffrance et la colère, qui éclatent dans le noir du

visage dont la peau est collée aux os. Il refuse de se lever, paraît-il;

il a fait comprendre qu'il meurt de faim et de fatigue, qu'il a demandé

du pain et qu'on l'a maltraité. Il veut mourir là. La foule regarde.

Bas les coeurs! · 第 17 / 47 题