--On voit bien, monsieur Legros, que vous n'avez aucune expérience des
choses de la guerre: on ne prend pas une ville comme ça.
Eh bien! si, on prend les villes comme ça. Quatre uhlans prussiens, le
12 août, à trois heures, ont pris possession de Nancy.
La nouvelle produit une émotion profonde. Quatre uhlans! Est-ce
possible? Nancy! capitale de la Lorraine! Une ville de cinquante mille
habitants! Mais il n'y avait donc plus de soldats?
Pas un seul.
Et les citoyens?
Ils n'avaient pas d'armes.
--Alors, hurle M. Pion, le maire de Nancy aurait dû se faire tuer!
--Pourquoi? demanda M. Legros étonné.
--Pour l'exemple, Monsieur!
La population, comme avertie par un de ses pressentiments précurseurs
des catastrophes, se décourage tout à fait. De temps en temps elle
s'anime; on dirait qu'elle a la fièvre.
Un beau jour, on s'aperçoit que, depuis dix ans, les pâturages du
plateau de Satory sont affermés à des Allemands et que des gens suspects
occupent les abords de l'École de Saint-Cyr. Là-dessus, on ne voit plus
partout qu'espions prussiens: on jette des pierres dans les fenêtres des
maisons occupées par les étrangers. Un sergent de ville, voyant un
aveugle marcher lentement en tâtant devant lui le terrain avec son
bâton, lui donne un croc-en-jambe «pour voir si c'est un vrai aveugle».
C'est «un vrai aveugle». Et il tombe de toute sa hauteur sur le rebord
du trottoir, si malheureusement qu'il se casse un bras.
Je n'ai pas encore vu arrêter d'espion--mais j'ai vu arrêter un individu
qu'on prenait pour un espion.--C'était un vieux bonhomme, portant des
lunettes bleues, qui descendait du chemin de fer. Comme il demandait son
chemin à un cocher, le cocher, voyant les lunettes bleues et mécontent
sans doute de ne pas avoir fait accepter ses services, a crié:
--C'est un espion.
On a saisi le vieillard, on l'a roué de coups, on a lacéré ses habits,
on a cassé ses lunettes, et on l'a traîné chez le commissaire. Nous
avons attendu plus d'une heure devant le commissariat. A la fin, le
vieux bonhomme est sorti, accompagné par un agent qui l'a aidé à se
rendre chez un de ses parents qu'il était venu visiter.
Si l'on perd confiance à Versailles, il paraît qu'à Paris on conserve
bon espoir. Des amis qui habitent la capitale et qui viennent nous voir
un dimanche, M. Arnal entre autres, s'étonnent de nous voir conserver
des doutes sur l'issue de la guerre. Eux, ils n'en conservent pas. Ils
sont certains du succès. Bazaine va opérer sa jonction avec Mac-Mahon et
leurs deux armées n'en formeront plus qu'une seule, énorme, en face
d'armées ennemies, décimées et épouvantées. Nous pouvons, d'un moment à
l'autre, reprendre l'offensive sur toute la ligne. Ça dépend d'un rien.
--A Paris, disent-ils, on attend le résultat des opérations avec la plus
entière confiance...
Le fait est qu'ils ne sentent guère la défaite. Ils sont gais comme des
pinsons.
Leur entrain a fini par nous gagner.
Nous avons été visiter le musée, au château, avec eux. Nous nous sommes
arrêtés longuement, dans la galerie des Batailles, devant les toiles qui
représentent les victoires de la République et de l'Empire.
--Ah! il y avait de rudes lapins, dans ce temps-là! dit M. Arnal en
secouant la tête.
--Des Romains, dit M. Beaudrain.
Devant le tableau qui représente la bataille d'Iéna, mon père fait halte
en frappant le parquet du pied. Il a l'air mécontent. C'est son
habitude, quand il arrive devant cette toile-là. Il trouve que Napoléon
n'est pas ressemblant.
--Il n'y est pas! Ah! dame, il n'y est pas... N'est-ce pas, monsieur
Beaudrain, il n'y est pas?
--Pas tout à fait, en effet.
--Et pourtant, c'est d'Horace Vernet! D'habitude, il le réussit bien...
Ah! ce diable d'Horace Vernet!...
Et, comme on longe une interminable galerie peuplée de statues, mon père
raconte l'histoire de l'hirondelle tracée avec un bouchon noirci sur un
plafond du Palais-Royal.
--Est-ce que vous croyez réellement, demande M. Arnal en se croisant les
bras théâtralement, au bout de la galerie, est-ce que vous croyez que,
lorsqu'on a vaincu successivement tous les peuples de l'Europe, on peut
se laisser flanquer une volée par ces pouilleux de Prussiens?... Tenez,
on devrait faire visiter le musée de Versailles à toutes les troupes qui
partent pour la frontière. Ça les électriserait.
Avant de rentrer à la maison, mon père fait voir à ses invités, tout à
côté, la propriété qui appartient à Bazaine. Il est tout fier d'avoir
pour voisin l'illustre maréchal.
Le soir, à dîner, on trinque et on retrinque aux succès de l'armée
française et à la santé de l'Empereur. Au dessert, M. Arnal est un peu
parti. Et, malgré les coups de coude de sa femme, il entonne.
As-tu vu Bismarck?...
Ah! ils sont sûrs de la victoire, les Parisiens!
***
Ils ont raison. Les bonnes nouvelles se succèdent. Dans la Baltique, une
partie de la flotte française bloque Koenigsberg et une autre partie,
Dantzig. L'Empereur a quitté Metz, le 14, «pour aller combattre
l'invasion», et le 16, le 17 et le 18, des batailles sanglantes ont été
livrées aux Prussiens, dans lesquelles nous avons eu l'avantage. Dans la
journée du 18, particulièrement, les Prussiens ont subi un échec
considérable. Trois divisions allemandes ont été culbutées dans les
carrières de Jaumont. J'ai vu, dans les journaux illustrés, des dessins
d'envoyés spéciaux représentant la chute des régiments tombant les uns
sur les autres, dans une horrible confusion. C'est un affreux
entremêlement d'armes, d'hommes et de chevaux. Ça vous donne froid dans
le dos.
On assure que, de la splendide armée du prince Frédéric-Charles, il ne
reste que des débris. Et le ministre de la guerre a annoncé au Corps
législatif que le corps entier des cuirassiers blancs de M. de Bismarck
a été anéanti. Il n'en subsiste pas un.
Les étrangers, maintenant que nous sommes vainqueurs, ne cachent plus
leurs sympathies pour la France. Le _Figaro_ reçoit de Louvain une
lettre d'un huissier qui exprime des sentiments communs à tous les
Belges.
«Je ne suis qu'un huissier, dit l'auteur de cette lettre.--Je ne suis
donc pas riche.
«Tant que durera la guerre contre ces _brigands de Prussiens_, je vous
enverrai chaque mois 20 francs, pour secourir les blessés français. Fils
d'un révolutionnaire de 1830, je donne pour _mon père qui n'est plus_...
«Courage, Français!--Si vous n'avez plus de chassepots, vous avez encore
des couteaux et si cette dernière arme vous manque, alors... _alors, il
vous reste de l'arsenic_!
«Faites qu'ils crèvent _tous_ en France, tous les Prussiens qui ont eu
l'audace de sortir de leurs bauges pour souiller le sol sacré de la
patrie! O France de 89! les cosaques déposent leur fumier dans vos
champs, qui ne devraient être abreuvés _que de leur sang_!
«Je suis marié et j'ai une petite fille... Eh bien! je prie Dieu chaque
soir qu'il inspire aux Prussiens une invasion dans notre pays: _j'aurais
l'occasion d'en tuer_.
«Au revoir, monsieur, mais chut!--pas une syllabe à personne ni de mon
nom, ni de l'acte que j'accomplis.»
Ça vous met de la joie au coeur, des lettres comme ça. On voit qu'on
n'est pas abandonné, au moins. Ces manifestations sympathiques doivent
remonter rudement le moral de nos troupes. Pourtant, le 24, on apprend
que Bazaine est coupé. Il est vrai qu'on annonce, aussitôt, «que le
maintien des communications du maréchal avec Verdun et Châlons n'entrait
pas dans les plans du commandant en chef».
«La situation du maréchal Bazaine, dit un journal, est le résultat d'une
tactique heureuse. Les Prussiens sont furieux de voir qu'il s'obstine à
rester sous Metz.»
Il faut voir comme on se moque, maintenant, du roi de Prusse, de son
fils--notre Fritz--et de ses généraux! Quant aux simples Prussiens, ce
sont des misérables qui meurent de faim; mais la France est toujours
charitable: lorsque nous les aurons vaincus--et le jour de la victoire
est proche--nous ouvrirons une souscription pour les nourrir.
--Et pourtant, dit mon père, ces gens-là ont recours, pour escamoter la
victoire, à des procédés bien odieux.
--Je crois bien! s'écrie ma soeur, ils empoisonnent les fontaines, ils
brûlent les villages, ils envoient des espions partout et il paraît même
que vingt navires formidablement armés viennent de partir d'Amérique,
emportant une quantité considérable de flibustiers, tous allemands; ces
pirates se proposent de débarquer dans les ports ouverts de France, et
de les mettre au pillage!
--Oui! mais à bon chat, bon rat! ricane M. Pion qui vient d'entrer, un
journal à la main. Son excellence le comte de Palikao a lu aujourd'hui à
la Chambre une dépêche ainsi conçue:
«Corps franc composé de quelques Français a pénétré sur territoire
badois; trains badois manquent aujourd'hui.»
Il y a un instant de stupéfaction. Ma soeur revient la première à elle.
--Ah!... trains badois manquent aujourd'hui!... Ah! quel bonheur!
Et, tous ensemble, de toute la force de nos poumons, nous crions:
--Vive la France! Vive l'Empereur!
--A vrai dire, reprend M. Pion, j'avais eu déjà cette idée-là; mais je
n'avais osé en faire part à personne. Les gens sont si drôles! Ah!
ç'aurait été un coup à tenter, pourtant: pendant que les Prussiens sont
occupés en France, jeter cent mille hommes sur leur territoire!
--Oh! oui, fait ma soeur, émerveillée.
--Ah! j'ai eu bien d'autres idées, continue M. Pion en s'asseyant,
pendant que nous l'écoutons de toutes nos oreilles. Ainsi, vous savez
que, depuis le commencement de la guerre, beaucoup de soldats sont morts
de fatigue: les chaussures mal faites, trop grandes, trop petites... Eh
bien! j'avais pensé à une chose...
--Faire vérifier les chaussures avant leur entrée en magasin? insinue
mon père.
--Non pas, non pas: elles n'en vaudraient pas mieux. J'avais pensé tout
simplement à habituer le soldat à marcher pieds nus. Oh! pas une longue
trotte, bien entendu; une petite promenade: deux ou trois kilomètres.
D'abord sans sac, ensuite avec sac. Les troupiers s'y habitueraient
facilement, voyez-vous; ça leur serait très utile. En cas de besoin, ils
pourraient se déchausser et continuer l'étape pieds nus. Ce n'est qu'une
habitude à prendre: voyez les Arabes, les sauvages...
--évidemment, évidemment, fait ma soeur. Mais je pense encore à votre
première idée. Il serait peut-être encore temps de la mettre à
exécution.
--Peut-être bien, répond M. Pion en tirant sa moustache.
Moi, je ne crois pas. La guerre bat son plein. C'est, depuis quelques
jours, une véritable avalanche de nouvelles: des bonnes nouvelles, pour
la plupart. Le roi Guillaume est devenu subitement fou. Il vient d'être
reconduit à Berlin par deux officiers généraux. Sa folie a un caractère
furieux: c'est le désastre de Jaumont qui en a provoqué la
manifestation. Et puis, nous avons encore vaincu les Prussiens en
différentes rencontres. Le _Figaro_ annonce que nous avons remporté une
grande victoire--chèrement achetée, il est vrai--à Grandpré.
Mais, justement, des personnes qui ont des parents à l'armée viennent de
recevoir des lettres--qui sont arrivées en bloc.
Elles ne chantent pas victoire, ces lettres. Oh! non. Elles parlent de
l'indiscipline générale de l'armée française et de l'organisation
pitoyable de l'intendance militaire. Les régiments sont disloqués,
bivouaquent au hasard, marchent sans ordre. Le nombreux personnel et les
bagages de l'Empereur obstruent les routes et retardent de vingt-quatre
heures, quelquefois de quarante-huit, la marche de l'armée.
On se les passe de main en main, ces lettres. J'en ai lu une dizaine,
pour ma part; et j'ai lu huit fois, au moins, la même phrase: «Nous
avons bien des tentes, mais nous n'avons pas l'oncle.» Est-ce qu'ils se
seraient donné le mot?
Pour le calembour peut-être, mais pour le reste?
Un journal, ce matin, publie une navrante histoire: «Hier soir, de six
heures et quart à neuf heures et demie, la gare des marchandises de
Reims a été mise au pillage par trois ou quatre cents traînards du corps
de Failly. Ces soldats, appartenant à différentes armes, s'étaient
entendus à l'avance avec une cinquantaine de revendeurs. Ils ont brisé
ou ouvert près de cent cinquante wagons, ont jeté sur les voies, au
risque d'amener d'horribles accidents, les tonneaux de vin et de poudre,
les caisses de biscuits et de cartouches, les boulets, les obus, les
barils de salaisons, les effets d'habillement et d'équipement, et aussi
une grande partie des bagages de l'Empereur.
«Les revendeurs attendaient de l'autre côté de la clôture brisée. Ils
payaient 20 centimes pièce les draps de l'Empereur, 50 centimes les
pains de sucre. Les bagages des officiers d'un régiment d'infanterie de
marine ont été pris dans la bagarre...»
***
Que croire?