Le ministère Olivier n'existe plus. C'est le général Cousin-Montauban,
comte de Palikao, le vainqueur de la Chine, qui est le chef du nouveau
cabinet. C'est un grand bien, car, ainsi que le dit M. Beaudrain, dans
la situation actuelle, la plume doit faire place à l'épée.
--_Cedat toga armis_, répète-t-il depuis deux jours.
Le nouveau ministre de la guerre est un résolu. Il a dit, en prenant
possession de son portefeuille:
--«Nous avons 3,760,000 jeunes gens de vingt à trente ans. Il s'agit de
mettre cette force immense à même de résister, par le nombre qu'elle
représente, à l'invasion prussienne. _J'en fais mon affaire_.»
--«L'esprit des populations envahies est excellent, a-t-il dit aussi au
Corps législatif. Une dépêche que j'ai reçue m'annonce que des dragons
prussiens ayant fait une reconnaissance dans un village, des paysans
organisés militairement en francs-tireurs sont sortis armés, ont tué dix
dragons et ramené des prisonniers.»
La Chambre a applaudi bruyamment.
D'ailleurs, l'Autriche et l'Italie vont nous venir en aide. Après la
première bataille, si le sort favorise les armes françaises, ces
puissances entreront immédiatement en ligne.
Et pourquoi le sort ne nous serait-il pas favorable? Les Prussiens qui
manoeuvrent autour de Metz, maintenant, sont dans une situation
déplorable. Ces hordes immondes meurent de faim et sont dans la boue
jusqu'au ventre.
«Ce qu'il faut, dit un journal, c'est être prêt pour la retraite des
Prussiens, retraite qui, forcément, s'effectuera avant peu, et que les
volontaires changeront en déroute en se jetant sur les flancs de
l'armée. Surtout, pas de paix qu'on ne les ait chassés de France! Des
coups de fusil, rien de plus! Non, dussent-ils ne rien demander en
échange de leur victoire, ni un ruisseau, ni un écu, _dussent-ils même
nous faire des excuses_, il ne faut pas subir la paix. L'âme de la
France en serait humiliée et avilie pour jamais! Ayons donc bon courage.
_Dieu ne laissera pas couper la France, qui est sa main droite._»
Tous les soirs, chez nous, il y a de grandes discussions politiques et
stratégiques entre mon père, M. Pion et M. Legros. L'épicier-marchand de
tabac tranche de l'important maintenant, et veut avoir des idées à lui:
il vient d'être nommé lieutenant de la garde nationale. Çà ne fait pas
l'affaire de M. Pion qui parvenait toujours, jusqu'ici, à lui faire
partager ses opinions, ou au moins à lui imposer silence. Ils vont
parfois jusqu'aux mots aigres-doux. Heureusement M. Beaudrain met le
holà.
--Il n'est peut-être pas mauvais que nous ayons été vaincus, dit M.
Legros. Nous sommes tellement bavards, nous autres, si prompts à
cancaner et à dénigrer, que nous avions besoin d'une leçon.
--Alors, qu'elle vous serve, dit M. Pion.
--Je parle des Français en général, monsieur.
--Le Français en général est magnanime, monsieur, chevaleresque,
monsieur. Il tue, mais il n'insulte pas. Il combat au grand jour, sans
embûches et sans traîtrises..... et quant à ceux qui lui souhaitent des
défaites.....
--Vous ne parlez pas pour moi, j'espère?
--Je parle des mauvais Français en général. D'ailleurs, maintenant que
vous avez acquis un grade...
--Je n'ai rien acquis du tout! s'écrie M. Legros qui doit son grade à
l'élection. On m'a librement élu, librement, vous entendez? Pourquoi ne
vous êtes-vous pas présenté à l'élection, vous aussi?
--Moi, répond M. Pion d'un air digne, moi, c'est autre chose. J'ai
servi. J'ai occupé un grade élevé dans la hiérarchie militaire et je ne
tiens pas, vous comprenez pourquoi, à faire partie d'une milice
bourgeoise. Du reste, le gouvernement de l'empereur peut, d'un moment à
l'autre, me confier un poste important...
--Ah! oui, dans un magasin!... Car vous étiez capitaine d'habillement,
n'est-ce pas?
--A propos d'habillement, demande M. Pion qui rougit, avez-vous déjà
fait faire votre uniforme de lieutenant?
--Oui, monsieur.
--Et les galons ne vous gênent pas?
--Vous verrez ça quand nous irons au feu! s'écrie M. Legros furieux.
Monsieur Beaudrain intervient.
--Voyons, messieurs, voyons; vous ne voudriez pas, au moment où l'ennemi
a les yeux sur nous, donner l'exemple de la discorde, des dissensions
intestines... des... des... voyons, voyons...
M. Pion se calme et M. Legros passe sa rage sur le préfet qu'il accuse
de ne pas vouloir distribuer les fusils qu'on lui expédie. C'est
honteux: les hommes de sa compagnie sont obligés de faire l'exercice
avec des bâtons. Ils ont un fusil à piston pour douze et une baïonnette
pour six. Ce n'est vraiment pas le moyen d'encourager une population qui
perd déjà confiance. Si l'administration était moins bête...
--Ne calomniez pas le gouvernement impérial, fait M. Pion, sévèrement.
--Mais, fichtre de fichtre! on prend des précautions, au moins; on ne
livre pas un département sans défense aux coups de l'ennemi... Avez-vous
vu cette invitation ridicule lancée à tous les pompiers de France de
venir défendre la capitale?
--Je l'ai copiée hier, dit M. Beaudrain.
--Croyez-vous qu'on ne ferait pas mieux d'envoyer des armes aux paysans?
--Il est peut-être déjà trop tard, fait mon père. Si on leur donnait des
armes, ils ne mettraient pas longtemps à les enterrer. Pourvu qu'on ne
touche pas à ce qu'ils possèdent, ils se fichent pas mal du reste,
allez.
--Vous exagérez, répond M. Legros. Mais il est certain que nos
populations sont bien abattues. Et si deux régiments de Prussiens,
seulement, se présentaient devant Versailles, nous n'aurions qu'à leur
ouvrir les portes.