VII

Le ministère Olivier n'existe plus. C'est le général Cousin-Montauban,

comte de Palikao, le vainqueur de la Chine, qui est le chef du nouveau

cabinet. C'est un grand bien, car, ainsi que le dit M. Beaudrain, dans

la situation actuelle, la plume doit faire place à l'épée.

--_Cedat toga armis_, répète-t-il depuis deux jours.

Le nouveau ministre de la guerre est un résolu. Il a dit, en prenant

possession de son portefeuille:

--«Nous avons 3,760,000 jeunes gens de vingt à trente ans. Il s'agit de

mettre cette force immense à même de résister, par le nombre qu'elle

représente, à l'invasion prussienne. _J'en fais mon affaire_.»

--«L'esprit des populations envahies est excellent, a-t-il dit aussi au

Corps législatif. Une dépêche que j'ai reçue m'annonce que des dragons

prussiens ayant fait une reconnaissance dans un village, des paysans

organisés militairement en francs-tireurs sont sortis armés, ont tué dix

dragons et ramené des prisonniers.»

La Chambre a applaudi bruyamment.

D'ailleurs, l'Autriche et l'Italie vont nous venir en aide. Après la

première bataille, si le sort favorise les armes françaises, ces

puissances entreront immédiatement en ligne.

Et pourquoi le sort ne nous serait-il pas favorable? Les Prussiens qui

manoeuvrent autour de Metz, maintenant, sont dans une situation

déplorable. Ces hordes immondes meurent de faim et sont dans la boue

jusqu'au ventre.

«Ce qu'il faut, dit un journal, c'est être prêt pour la retraite des

Prussiens, retraite qui, forcément, s'effectuera avant peu, et que les

volontaires changeront en déroute en se jetant sur les flancs de

l'armée. Surtout, pas de paix qu'on ne les ait chassés de France! Des

coups de fusil, rien de plus! Non, dussent-ils ne rien demander en

échange de leur victoire, ni un ruisseau, ni un écu, _dussent-ils même

nous faire des excuses_, il ne faut pas subir la paix. L'âme de la

France en serait humiliée et avilie pour jamais! Ayons donc bon courage.

_Dieu ne laissera pas couper la France, qui est sa main droite._»

Tous les soirs, chez nous, il y a de grandes discussions politiques et

stratégiques entre mon père, M. Pion et M. Legros. L'épicier-marchand de

tabac tranche de l'important maintenant, et veut avoir des idées à lui:

il vient d'être nommé lieutenant de la garde nationale. Çà ne fait pas

l'affaire de M. Pion qui parvenait toujours, jusqu'ici, à lui faire

partager ses opinions, ou au moins à lui imposer silence. Ils vont

parfois jusqu'aux mots aigres-doux. Heureusement M. Beaudrain met le

holà.

--Il n'est peut-être pas mauvais que nous ayons été vaincus, dit M.

Legros. Nous sommes tellement bavards, nous autres, si prompts à

cancaner et à dénigrer, que nous avions besoin d'une leçon.

--Alors, qu'elle vous serve, dit M. Pion.

--Je parle des Français en général, monsieur.

--Le Français en général est magnanime, monsieur, chevaleresque,

monsieur. Il tue, mais il n'insulte pas. Il combat au grand jour, sans

embûches et sans traîtrises..... et quant à ceux qui lui souhaitent des

défaites.....

--Vous ne parlez pas pour moi, j'espère?

--Je parle des mauvais Français en général. D'ailleurs, maintenant que

vous avez acquis un grade...

--Je n'ai rien acquis du tout! s'écrie M. Legros qui doit son grade à

l'élection. On m'a librement élu, librement, vous entendez? Pourquoi ne

vous êtes-vous pas présenté à l'élection, vous aussi?

--Moi, répond M. Pion d'un air digne, moi, c'est autre chose. J'ai

servi. J'ai occupé un grade élevé dans la hiérarchie militaire et je ne

tiens pas, vous comprenez pourquoi, à faire partie d'une milice

bourgeoise. Du reste, le gouvernement de l'empereur peut, d'un moment à

l'autre, me confier un poste important...

--Ah! oui, dans un magasin!... Car vous étiez capitaine d'habillement,

n'est-ce pas?

--A propos d'habillement, demande M. Pion qui rougit, avez-vous déjà

fait faire votre uniforme de lieutenant?

--Oui, monsieur.

--Et les galons ne vous gênent pas?

--Vous verrez ça quand nous irons au feu! s'écrie M. Legros furieux.

Monsieur Beaudrain intervient.

--Voyons, messieurs, voyons; vous ne voudriez pas, au moment où l'ennemi

a les yeux sur nous, donner l'exemple de la discorde, des dissensions

intestines... des... des... voyons, voyons...

M. Pion se calme et M. Legros passe sa rage sur le préfet qu'il accuse

de ne pas vouloir distribuer les fusils qu'on lui expédie. C'est

honteux: les hommes de sa compagnie sont obligés de faire l'exercice

avec des bâtons. Ils ont un fusil à piston pour douze et une baïonnette

pour six. Ce n'est vraiment pas le moyen d'encourager une population qui

perd déjà confiance. Si l'administration était moins bête...

--Ne calomniez pas le gouvernement impérial, fait M. Pion, sévèrement.

--Mais, fichtre de fichtre! on prend des précautions, au moins; on ne

livre pas un département sans défense aux coups de l'ennemi... Avez-vous

vu cette invitation ridicule lancée à tous les pompiers de France de

venir défendre la capitale?

--Je l'ai copiée hier, dit M. Beaudrain.

--Croyez-vous qu'on ne ferait pas mieux d'envoyer des armes aux paysans?

--Il est peut-être déjà trop tard, fait mon père. Si on leur donnait des

armes, ils ne mettraient pas longtemps à les enterrer. Pourvu qu'on ne

touche pas à ce qu'ils possèdent, ils se fichent pas mal du reste,

allez.

--Vous exagérez, répond M. Legros. Mais il est certain que nos

populations sont bien abattues. Et si deux régiments de Prussiens,

seulement, se présentaient devant Versailles, nous n'aurions qu'à leur

ouvrir les portes.

Bas les coeurs! · 第 13 / 47 题