Voici que tout à coup, sur la route, devant moi, erre en liberté un

jeune cheval arabe. Je n’ai pas le temps de m’arrêter. D’ailleurs, avant

que je sois arrivé sur lui, il a bondi de côté, fait volte-face et pris

la fuite. Comme je marche à toute allure, l’animal s’élance aussi, au

galop de course, et l’on dirait une poursuite échevelée d’un jeune

cheval arabe par un cycliste. Lui, de temps à autre, regarde en arrière,

puis, me voyant arriver, bond par bond, s’élance de nouveau en avant.

Quelle course infernale dans cette descente de l’Atlas! Il va, trotte,

galope, bondit, la crinière au vent; il s’arrête, repart, et je roule

toujours sans fatigue, dans une impression de délire, à la vue de ce

fantastique animal, tandis que se développent les escarpements de la

montagne.

Des troupeaux de bœufs, aussi rencontrés paissant sur les côtés de la

route, épouvantés, s’écartent par sauts brusques; puis quelques-uns

d’entre eux se retournent, comme pour voir quel être fantasmagorique

vient troubler leur solitude. Lui, le cheval, bondit toujours devant

moi, continuant sa course échevelée. Et on descendait, descendait; les

bornes kilométriques semblaient passer avec une incroyable fréquence;

les brousses tapissaient la montagne.

Soudain, la descente cessa et, comme il arrive si souvent en pareille

circonstance, une côte apparut.

Van Marke, qui avait continué à dégringoler derrière moi, m’avait

rejoint en un clin d’œil, tandis que le cheval, faisant un brusque saut

de côté, s’éclipsait dans la montagne. La côte était faible, mais elle

eut le temps de nous faire éprouver par réaction, à la suite de notre

course vertigineuse, une chaleur atroce. Il était onze heures. Chaleur

tellement intense que mon compagnon dut descendre de machine un instant,

ne pouvant supporter la brûlure ressentie au visage.

Mais la descente recommençait bientôt. On repartit à toute allure, alors

que maintenant la plaine commençait là-bas à se découvrir.

Tout à coup une odeur âcre et suffocante nous arriva, odeur de fumée qui

nous prit à la gorge. Que se passait-il?

La pente s’adoucissait, et notre marche se ralentit d’autant plus que de

ce côté de la montagne, et surtout avant l’heure de midi, le vent

soufflait très fort du Nord, le vent de la mer. Il nous envoyait de face

cette fumée affreuse, aggravant le désagrément de la chaleur.

La cause de cette invasion fumeuse, nous allions, sans tarder, la

connaître.

Un de nos amis oranais nous avait avertis, au cours d’une petite

conférence sur les mœurs et habitudes des Arabes: «Dans le but de

trouver des pâturages pour leurs troupeaux, nous avait-il dit, au lieu

de défricher les terres, ils mettent le feu aux brousses: c’est plus

commode. En été, quand ces incendies se produisent près des villages,

vous jugez de l’état de l’atmosphère alors. C’est à fuir sans regarder

derrière soi.»

C’est ce qui était arrivé. Après quelques minutes, en effet, on aperçut

non loin de la route, tout là-bas, devant nous, une nuée d’une épaisseur

à trancher au couteau; elle s’élevait en planant au-dessus des brousses

et, poussée par le vent, coupait la route. Puis les flammes nous

apparurent sur un espace de trente mètres environ; elles restaient

basses, crépitaient violemment, produisant une épaisseur de fumée qui

masquait l’horizon.

La chaleur nous arriva apportée par la brise du Nord. Le passage

n’allait pas être bien difficile, aucun danger n’existant sur la route

envahie seulement par la fumée; il serait pour le moins original.

On se dit que le moyen le plus naturellement indiqué était de se

précipiter en avant, en doublant momentanément notre vitesse, procédé

que n’eût pas désavoué l’illustre Monsieur Vieuxbois, héros dont

l’habileté suprême consistait, comme système le plus simple pour

dépendre un pendu, à couper la corde.

D’ailleurs, précipiter notre marche était d’autant plus commode que la

route se trouvait encore en pente assez rapide. On y alla, résolument.

L’un suivant l’autre, on traversa le nuage épais, ce qui fut accompli en

quelques secondes, sans aucun dommage pour nos personnes, pas même pour

nos gorges pourtant fort endommagées, tant fut rapide cette originale

traversée.

C’est à midi trente seulement que nous allions arriver au village de

Bourkika, situé, je l’ai dit, au sommet d’un angle droit, presque aigu,

formé par la route nationale, qui était la nôtre.

X

A LA RECHERCHE D’UN DÉJEUNER

Le vent des régions sud des jours précédents avait nettement cédé la

place au vent du Nord, surtout maintenant que la ligne du Petit Atlas

était franchie; et ce vent, qui avait pris de la force par une

malechance insigne, était venu nous briser les jambes juste au moment

où, l’estomac étant vide, nous avions au contraire tant besoin d’un

aide; à tel point que, malgré une certaine pente encore descendante, on

eut un mal terrible à parcourir les deux derniers kilomètres nous

conduisant à Bourkika.

Nos efforts multipliés eurent un bon résultat: au lieu de nous clore

l’appétit, ils nous l’excitèrent outre mesure, disposition excellente,

d’ailleurs, pour des cyclistes.

Il était exactement midi trente. Bourkika est éloigné de la ligne du

chemin de fer; pas de glace à espérer. C’est un village large et

découvert, exposé aux grands vents. Aussitôt arrivés, on chercha une

auberge. Mais on eut quelque peine à la découvrir. Alors, avisant un

petit café, à l’apparence des plus modestes, on entra.

Une scène que pendant mes précédents voyages je dus plus d’une fois

subir, se renouvela ici, mais d’une manière plus inquiétante pour nous.

--Pouvez-vous, dis-je au maître de céans, nous servir rapidement un

déjeuner?

--Impossible. Nous n’avons rien.

--Absolument rien? Voilà qui est singulier. Eh bien! ne pourriez-vous

nous indiquer un petit hôtel où nous trouverions le nécessaire?

Le «patron» nous fit alors un geste vague et on s’efforça de suivre la

direction indiquée.

On entra dans le petit hôtel. Nous tombions dans un restaurant arabe.

Odieux spectacle pour le bon Parisien, arrivé en Algérie comme une

bombe. C’était, suivant l’habitude, un amoncellement d’hommes, à burnous

sales, debout, assis, couchés, vautrés, dans toutes les postures.

Pas de meubles dans la vaste salle où j’avançai mon nez, tandis que Van

Marke, lui, trottinait ailleurs, cherchant à découvrir de quoi

satisfaire notre commune fringale. Dans un recoin, quelques Arabes,

assis sur leurs talons, grignotaient, et d’autres fredonnaient une scie

monotone.

A ce coup d’œil, je reculai, le cœur soulevé; puis, me ravisant, je

demandai à ces Orientaux que ma vue ahurissait: «Un hôtel?»

L’un d’eux me désigna un nouvel établissement sur lequel étaient écrits,

en effet, ces mots significatifs: Hôtel du Nord.

--Voilà notre affaire, pensai-je, en faisant signe à Van Marke que

j’aperçus courant d’une maison à l’autre.

On pénétra dans «l’hôtel». Deux hommes vêtus à l’européenne jouaient aux

cartes sur une table carrée. L’intérieur de la pièce: celui d’un petit

café de campagne.

--Le propriétaire de l’établissement est-il là? questionnai-je, en

dévisageant les deux personnages qui, à ma vue, se dérangèrent avec la

même rapidité que la statue du bon roi Henri IV quand quelque ivrogne

égaré sur le Pont-Neuf vient l’inviter à «prendre un verre».

--C’est moi, se décida pourtant à répondre l’un d’eux.

--Ah! c’est vous? eh bien! pourriez-vous servir un déjeuner pour deux

personnes?

Ma nouvelle question ne parut pas faire sur cet étrange hôtelier une

impression plus rapide que la première. Il était clair que la partie de

cartes l’intéressait plus profondément que l’idée de servir deux

déjeuners, et se décidant à répondre après une longue pose, il me dit:

--Il n’y a rien à cette heure-ci.

--A cette heure-ci? Est-ce que par hasard vous avez l’habitude de vous

restaurer sur le coup de minuit? Il n’est pas encore une heure de

l’après-midi et vous trouvez l’heure singulière?

--Je le regrette, reprit le joueur de cartes, qui avait continué sa

partie avec le même phlegme que si un simple colibri avait modulé une

ritournelle, mais nous n’avons rien à vous donner.

Je n’avais plus qu’à quitter la place. Au moment où, me retournant, je

franchis le seuil de la porte, je me heurtai, face à face, à Van Marke

et lui fis part de cette fâcheuse histoire; il répondit froidement:

--Oh! mais, je meurs de faim, moi!

--Tu meurs de faim? C’est exactement la sensation que j’éprouve. Mais

que diable veux-tu que j’y fasse? Retournons à notre premier café. Ils

avaient l’air mieux disposés, là.

On y revint. C’était notre suprême ressource. La physionomie plus

complaisante de nos deux hôtes ne nous avait pas trompés; j’avais pensé

bien vite que nous arriverions avec eux assez facilement à nos fins.

Puis chez eux aussi, on pouvait aisément deviner un des motifs de leur

refus. Ils craignaient sans doute d’avoir affaire à deux gaillards que

leur bourse ne devait pas gêner outre mesure.

Je les rassurai à ce sujet. Alors, on se mit en frais et, par un retour

bizarre des dispositions, nos hôtes devinrent d’un empressement sans

égal. En attendant notre déjeuner, qui ne devait se composer que de

sardines et de légumes, mais auquel on fit sérieusement honneur

pourtant, on put se rafraîchir d’une manière délicieuse, grâce à la

disposition du café, construit sur le modèle de nombreuses habitations

en Algérie.

La façade, donnant sur la route transversale du village, était située en

plein Sud; du côté du Nord, la maison avait deux bâtisses construites en

manière de pavillons réunis par une partie du corps principal en

saillie, formant ainsi une sorte de hangar regardant le Nord et

complètement abrité du soleil.

Sur le devant, un jardin rempli de verdure. Sous le hangar, un puits.

Pendant une quinzaine de minutes, on resta là, jouant avec l’eau que

nous sortions du puits, rafraîchis, en outre, par le vent du Nord arrivé

jusqu’à nous à travers les feuillages verts; on s’ébattait comme des

enfants, s’inondant les mains, les bras, la face, à jet continu.

Le déjeuner, quoique primitif, fut trouvé délicieux. Notre appétit

suppléa à son imperfection.

Par exemple, on souffrit plus que jamais d’une abondance de mouches dont

on se ferait difficilement une idée. Elles s’abattaient sur nous par

essaims. Les mets ordinaires n’avaient guère le temps d’en souffrir, à

cause de la brièveté de leur séjour sur la table; mais en revanche le

fromage et le sucre, servis trop tôt, furent pour moi l’objet d’un

véritable dégoût, surtout le second de ces deux aliments.

Souvent, dans les habitations de la campagne française, ces insectes

s’abattent sur un objet, par endroits seulement. Ici, quand on chassait

ces essaims, à peine la main était-elle retirée qu’ils s’abattaient à

nouveau, enveloppant tout d’une grouillante couche noirâtre.

Cet horrible acharnement de ces hordes ailées, qui, patientes et

torturantes, revenaient toujours malgré nos gestes réitérés, n’avait

d’égale que la prodigieuse persévérance du jeune Belge, mon compagnon, à

dire sur un ton, toujours nuancé de la même manière: «Oh! ces mouches!»

Il répétait ces mots toutes les vingt secondes, en chassant les nuées,

mais le plus fin des observateurs n’eût pas surpris la moindre

différence dans sa façon d’articuler son exclamation.

«La patience de ce Belge, me suis-je dit parfois, m’explique la

longanimité de sa patrie à l’égard de la Hollande qui, si longtemps,

maintint ses voisins sous sa domination. Parbleu! la Belgique se

contentait de dire: «Oh! cette Hollande!» et elle supportait le joug en

se contentant d’esquisser un beau geste.»

A la fin de notre déjeuner, quelques habitants de Bourkika vinrent nous

rendre visite; il y eut là un grand gaillard d’Arabe, un colosse, qui,

planté devant nos machines, semblait avoir vu sous leurs formes la tête

de Méduse. Il les regardait, stupéfié.

On le laissa à sa stupéfaction. Il était temps de déguerpir.

Ainsi que je l’ai expliqué, nous avions primitivement espéré arriver à

Alger ce jour-là, vers cinq heures de l’après-midi, et on nous attendait

à cette heure-là, en effet; mais il était facile de voir que nous ne

pouvions y arriver.

Il nous restait encore une trentaine de kilomètres pour Blidah, et de

cette ville une cinquantaine pour Alger. Un télégramme prévint les amis

que nous serions à Alger vers sept heures. En réalité on ne devait y

arriver qu’à huit heures et demie.

XI

BLIDAH, ALGER

L’idée d’arriver le soir dans une grande ville comme Alger, d’y trouver,

outre les nombreux amis qui nous y attendaient, tout le confortable de

la civilisation contemporaine, suffit amplement à soutenir notre marche,

après notre départ de Bourkika.

Tous les villages passèrent vite. Le temps seulement de nous rafraîchir

quelque peu, sous les tonnelles ombrageuses de guinguettes où venaient,

spectacle éternellement gai, voleter les enfants blancs coiffés de

rouge. Voici Amend-el-Aïn, Bou-Roumi, Mouzaïaville; la campagne était

fort belle ici; on approchait de Blidah l’Enchanteresse.

Comme nous étions loin du sol dénudé du Chéliff! La route était très

large et bonne, un peu dure seulement, parsemée de petites têtes de

cailloux, mais peu saillants; peu de poussière aussi.

Le soleil cependant dardait sérieusement. On passa la merveilleuse

région de la Chiffa. Sur notre droite, le pays s’ondulait et

apparaissait décoré de verdure. La marche devint pénible; en effet, le

sol allait en pente montante et le vent, continuant à tourner, du Nord

avait passé à l’Est.

A cinq heures du soir, Blidah nous apparut dans une corbeille de

verdure; la route avant d’entrer était bordée par les haies vivaces des

cactus; les aloès projetaient leurs feuilles épaisses, sur le devant.

Suivant notre habitude, on s’arrêta pour se restaurer au premier hôtel

rencontré dès l’entrée dans la ville. Ce fut un tort. A peine remis en

selle, pour traverser Blidah, voici que sur une place où, dans un square

central, se dressaient les plantes émerveillantes de cet Orient

algérien, plusieurs personnes, faisant entre elles des signes de

reconnaissance à notre vue, s’approchèrent de nous.

--Vous êtes les voyageurs venus de Paris? nous demandèrent-elles.

--C’est nous-mêmes, nous sommes en retard.

--En effet, on vous avait annoncés pour midi. Enfin! mieux vaut tard que

jamais. Soyez les bienvenus.

--Grand merci, dis-je, mais nous ne pouvons guère nous arrêter, ou nous

risquons de voir notre retard augmenter indéfiniment.

--Vous en aller, déjà, aussi promptement?

--Mais nous sommes à Blidah depuis trois quarts d’heure; seulement,

assommés par la faim et la soif, nous nous sommes arrêtés dès l’entrée

de la ville. On nous attend à Alger; il faut nous mettre en route.

Ces amis inconnus n’étaient autres, le lecteur l’a compris, que les

membres du Club cycliste de Blidah.

--Vous attendrez bien un peu, ajoutèrent-ils. Il y a ici de bons

marcheurs. Deux de nos amis vont vous accompagner à tandem; la nuit va

arriver et, aux alentours d’Alger, vous risqueriez de vous perdre. Vous

a-t-on dit par où vous deviez entrer dans la ville?

--Ma foi, non. Personne ne nous a rien dit.

--Eh bien! il est probable qu’on viendra vous attendre à Maison-Carrée.

Pour y arriver, il faut contourner Alger, cette banlieue étant à l’Est

de la ville; c’est comme si un cycliste arrivant à Paris par le Nord-Est

allait passer par Versailles. Mais c’est la véritable entrée d’Alger, et

bien que beaucoup plus long, c’est par ce chemin que l’on compte vous

voir arriver, soyez-en sûrs.

--C’est entendu! d’ailleurs nous suivrons simplement les guides qui

veulent bien se mettre à notre disposition.

Ils arrivaient justement avec leur tandem, qu’ils tenaient préparé

depuis onze heures du matin. Un de ces nouveaux compagnons était M.

Berrens, qui avait voyagé à bicyclette en Allemagne, et à qui il était

arrivé une fâcheuse aventure, racontée alors par les journaux. Pris pour

un espion, il fut arrêté, emprisonné, interrogé, mais relâché bientôt

après. Délicieux, vraiment!

Vers six heures, on se mettait en route, Van Marke et moi suivant le

tandem et sans préoccupation aucune de la direction à suivre.

La nuit n’était pas encore venue. Blidah nous était apparue dans un

Éden; il se prolongeait, cet Éden, à travers les campagnes bientôt

éclairées seulement par les lueurs brèves du crépuscule.

Succession ininterrompue d’arbustes verts: les oliviers, les

citronniers, les orangers ornaient les abords de la route. Puis, des

groupes d’arbres aux teintes sombres, groupes de pins et de térébinthes,

des grenadiers, des acacias. Dans l’air calme maintenant couraient des

senteurs de jasmins et de lauriers-roses.

Les tandémistes qui nous précédaient remplissaient leur rôle en

conscience et nous menaient à une allure folle. Nous suivions

docilement, sans nous plaindre, pressés, à mesure que la soirée

avançait, d’arriver à Alger.

Les ombres de la nuit déferlèrent rapides, violentes, comme des vagues

de grande marée.

Ce fut le moment où l’on traversa Boufarik, dans une vision

paradisiaque. Tandis qu’on roulait à grande vitesse, sur la route

ombreuse, le ciel incendié par ces lueurs crépusculaires qui parfois

lancent des flammes sanglantes aux quatre points cardinaux, soudain on

déboucha sur la place centrale de Boufarik.

Une place large, vaste, régulière, avec au-dessus, et la recouvrant en

entier, les rameaux des palmiers; à l’extrémité droite de ce jardin de

rêve, l’église apparaissait, sous ce dôme, entrelacée avec de nouveaux

palmiers et baignant dans les feuillages verts; les lueurs rouges

descendaient, tamisées à travers les branches, et éclairaient la place

d’un vague reflet de pourpre et d’opale.

Quel tableau inouï nous passait devant les yeux! Quel émerveillement!

Je suppliai de ralentir l’allure pour contempler ce magique déploiement

de splendeur. Puis, on passa, laissant derrière, impitoyablement, ce

décor élyséen, presqu’aussitôt enveloppé d’ombres.

A présent, il fait nuit. Et, ainsi qu’il fallait s’y attendre, la route

devient atroce. Les tandémistes nous disent en effet qu’à Boufarik ils

ont dû abandonner la route nationale pour se diriger sur Maison-Carrée.

Je roule de confiance et par une grande habitude de la machine, car je

n’y vois plus rien. On entre dans des montagnes de poussière. C’est un

chemin étroit entre deux haies hautes et épaisses, et quand on croise

une voiture, on risque de se rompre le cou. Il faut multiplier les

avertissements aux Arabes rencontrés dans ce chemin étrange.

Comme nous contournons la ville d’Alger, des lumières blanches, rouges,

pointillent dans la nuit noire. Alors commence ce supplice que tous les

cyclistes connaissent ou connaîtront, soyez-en sûrs: celui de se croire

toujours sur le point d’arriver et, hélas! de n’arriver jamais.

Et pourtant, menés par les tandémistes d’une manière admirable, nous

roulions à une allure d’enragés. Les roues du tandem chassaient dans la

poussière, ce qui provoquait des invectives de Berrens contre son

compagnon, supposant que ce dernier se tenait mal sur la machine.

Une chute grave faillit même se produire; une voiture passa, on la

croisa juste au niveau d’un tas de cailloux; la roue d’avant du tandem

se cabra, grimpant sur ces cailloux, mais l’adresse du «guidonier»

Berrens sauva la situation. La roue fendit un morceau du tas de pierres,

et les deux équipiers, non sans maintes embardées, se retrouvèrent en

équilibre.

Mais les lumières se multipliaient sur notre gauche, et l’on n’arrivait

pas. Ce fut si long qu’on crut que nos guides s’étaient égarés.

A la fin Van Marke voulut descendre, pour examiner une borne

kilométrique. Mais, si les bornes nous avaient toujours renseignés

admirablement quand nous nous trouvions sur la route nationale, ici il

n’en était pas de même. La malheureuse borne ne disait rien, ou nous

donnait un renseignement énigmatique.

Mon compagnon, descendu de machine, avait naturellement repris sa

lenteur prodigieuse. Nous nous étions arrêtés en attendant qu’il pût

terminer son examen de la borne kilométrique. Il tournait autour,

brûlant allumettes sur allumettes, pour lui arracher son secret.

--Eh bien! as-tu fini? dis-je à cet excellent représentant du royaume de

Belgique, le plus pacifique et le meilleur assurément des compagnons de

route.

--Quoi! reprit-il, sans s’émouvoir, après deux bonnes minutes,

j’examinais cette borne.

Elle ne nous renseigne pas, ajouta-t-il aussitôt solennellement, en

remontant sur sa machine.

Il fallait bien arriver. On aborda enfin Maison-Carrée, située à

quatorze kilomètres d’Alger.

Là, on nous dit que bicyclettes, tandems et triplettes nous avaient

attendus depuis trois heures de l’après-midi.

On roula dans la nuit, sur un sol humide d’arrosages, défoncé,

embarrassé de rails de tramway.

On croisait constamment des passants, des voitures, on se heurtait à des

chiens; on eût dit qu’ils pullulaient, ces chiens de malheur. Il y en

eut tant que, comme jadis dans la Montagne Noire, j’usai du revolver, en

visant au hasard. La meute assourdissante se tut un instant, mais pour

reprendre bientôt.

Et la route était atroce. Elle est d’ailleurs célèbre pour son état

lamentable parmi les cyclistes d’Alger, cette route de Maison-Carrée.

Quelques bicyclettes se joignent à nous.

Quel chemin! on roulait des rails de tramways dans des amas de cailloux,

et inversement des amas de cailloux dans les rails de tramways. Le

tandem Berrens, bravement, nous guidait dans cette obscurité souvent

trouée de lumières, car les habitations se multipliaient.

On pénétra dans Alger, vers huit heures et demie, au milieu d’un joyeux

amas de cyclistes qui attendaient, impatients, depuis cinq heures de

l’après-midi, et parmi lesquels le fidèle M. Mallebay, absolument

désolé.

Désolé? M. Mallebay? Et de quoi donc?

--Eh! oui, nous dit-il, figurez-vous que plus de cinq ou six mille

personnes étaient entassées ici, là, partout, attendant les voyageurs.

Et vous n’arriviez pas! Enfin, vous voilà, c’est l’important.

--Et ma dépêche? demandai-je.

--Nous annonçant votre arrivée pour sept heures? Nous l’avons reçue,

oui, mais fort tard. Une foule de cyclistes étaient partis déjà, et

viennent seulement de revenir, ne vous apercevant pas. Enfin, tout est

bien qui finit bien.

--Oui, vous savez, dans les montagnes, dans la poussière et dans

quarante degrés de chaleur, on ne fait pas ce que l’on veut.

--Je le sais, dit joyeusement M. Mallebay. Enfin, vous l’avez traversée,

cette plaine du Chéliff?

--Oui, et non sans peine. Vous en connaîtrez plus tard tous les détails.

Et sur ce, commencèrent ces joyeuses agapes, ces fraternelles

réceptions, qui sont devenues une tradition dans le cyclisme et que

connaîtront les voyageurs futurs.

Au café du Vélo, en buvant le champagne si généreusement offert par les

braves amis d’Alger, nous eûmes le plaisir de rencontrer aussi

d’aimables représentants de la presse politique algérienne.

Pendant les toasts multipliés et mutuels, je reçus des témoignages de

sympathie de cyclistes algériens qui n’avaient pu se rendre à notre

arrivée.

Il était près de minuit quand on se retrouva, mon compagnon et moi, tous

deux dans une vaste chambre, à l’hôtel de l’Oasis.

La première partie de notre expédition était terminée. La seconde, celle

des Hauts-Plateaux, allait commencer.

XII

UNE TRIPLETTE INESPÉRÉE

Nous étions arrivés à Alger le samedi 28 septembre, au soir; le

lendemain dimanche, nous ne devions repartir qu’à trois heures de

l’après-midi.

La route maintenant allait être bien différente. Je l’ai rappelé

précédemment: les deux chaînes des Grand et Petit Atlas, distinctes dans

l’Ouest de l’Algérie, tendent à se rapprocher dans l’Est et en font une

région dont les plateaux élevés occupent toute la partie centrale.

Pour aller d’Oran sur Alger par Duperré, nous avions dû, on l’a vu,

franchir le Petit Atlas; d’Alger, nous allions rentrer dans l’intérieur

des terres, et, à partir de Menerville, située à une cinquantaine de

kilomètres de la capitale algérienne, perpétuellement errer dans les

montagnes.

Au sujet de Tunis, parfaitement décidés à pousser l’aventure jusque-là,

nous n’avions aucun renseignement précis sur la route à suivre.

Les uns disaient: Vous passerez par Bône et La Calle, au Nord de la

Tunisie; les autres, par Soukarras, en suivant la voie ferrée. La

majorité disait: Vous ne passerez pas.

A travers les cactus · 第 5 / 11 段