Ces avis peu précis ne m’inquiétaient guère, car je me disais: «Nous

sommes fort éloignés ici de la frontière tunisienne et l’ignorance des

cyclistes s’explique; mais il est certain qu’au fur et à mesure que nous

avancerons, on sera plus apte à nous donner des renseignements

détaillés.» Me doutais-je, hélas! de ce qui devait nous arriver!

Notre matinée à Alger ne fut pas inoccupée. Je la passai, pour ma part,

dans cet ineffable bien-être que seule la pratique de la bicyclette m’a

fait connaître et qu’un jour ou l’autre tout le monde goûtera; une

longue nuit de repos m’avait rendu mes forces, mais en laissant dans

l’organisme entier une sorte d’engourdissement vague, d’agréable

accablement qui fait apparaître les objets extérieurs comme à un

convalescent, heureux de tout, heureux seulement de voir, heureux de

vivre.

On eut, après un lever tardif, le temps d’aller prendre un bain de mer à

Mustapha. Puis on visita le Jardin d’Essai, où sont réunies toutes les

richesses végétales de l’Orient. L’allée des bananiers et l’allée des

bambous nous révélaient toute la magnificence gracieuse de ces arbres

auxquels se rattache tant de claire et joyeuse poésie, et que les

campagnes de l’Algérie traversées par nous jusqu’alors ne nous avaient

pas montrés.

De la verdure, de la verdure, partout, pénétrée de lumière, d’une

lumière vive, intense; au ciel, du bleu, toujours du bleu. Sur les

montagnes seulement, là-bas, vers l’Est, vers ces régions où nous

allions nous enfuir, quelques nuées de soie rose, frangées d’or.

En présence de tant de splendeurs, on décida de fixer ici le départ. On

irait déjeuner à Alger, chez M. Mallebay, qui nous avait servi de guide,

et fort aimablement voulut nous garder jusqu’au départ: on ferait

prévenir bien vite tous les amis de se trouver au rendez-vous général,

près du Jardin d’Essai.

C’est ce qui fut exécuté. A trois heures environ, le plus magnifique

escadron de cyclistes se trouvait à l’endroit désigné. Parmi eux, les

tandémistes, nos aimables compagnons de la veille, qui devaient nous

quitter à Maison-Carrée pour rentrer à Blidah, et trois triplettistes,

M. Mayeur, le directeur de la _Photo-Revue_, qui nous avait si bien

accueillis à notre débarquement, madame Mayeur et un champion algérien,

bien connu dans la colonie sportive, M. Perrin.

M. Mayeur, un jeune homme, petit, d’aspect malingre, les traits

accentués, des poils de barbe clairsemés; les yeux très vifs et

intelligents, et la physionomie sympathique; un son de voix très peu

prononcé, presque éteint, et qui donnait un cachet de distinction à M.

Mayeur, dont l’humeur bonne ou mauvaise ne modifiait en rien une

physionomie toujours immobile mais toujours avenante.

Madame Mayeur, une fort jolie personne au visage d’une coupe régulière,

favorisé par une ampleur de chevelure que lui eût enviée plus d’une

Parisienne. Une gaieté constante et une énergie peu commune, comme on le

verra sous peu.

Quant à Perrin, le type du champion; un tout jeune homme, lui, la tête

ronde, des épaules larges, un torse formidable; et comme tout vrai

champion, un bon enfant.

Par un soleil radieux, l’escadron se mobilisa et on se mit en route. On

devait finir l’étape à Ménerville, à cinquante kilomètres. Naturellement

la troupe gaillarde alla très vite. Madame Mayeur et M. Mayeur, qui, au

départ, avaient pris des bicyclettes, restèrent légèrement en arrière.

Et c’est même alors seulement que M. Mayeur demanda à ce que sa femme

prît place sur la triplette, craignant pour elle un train trop rapide.

Lui-même céda sa bicyclette au troisième coéquipier pour ne pas quitter

madame Mayeur, et à partir de ce moment l’équipe des trois

triplettistes, dont j’ai donné l’esquisse, fut constituée.

On roula dans un nuage de poussière. On s’arrêta à Rouïba, très jolie

«station cycliste» des environs d’Alger, pour y étancher sa soif.

Bonne humeur, entrain, gaieté franche et débordante, certes, rien ne

pouvait manquer en pareille circonstance. Les Arabes, grands et petits,

étaient venus s’abattre, comme toujours, autour de nous, et apportaient

à l’ensemble la gaieté des couleurs. Les femmes arabes? Jamais. Rares et

voilées, un masque toujours leur coupant la figure, écrasant le nez,

laissant voir seulement les yeux et le front.

On repartit, on roula dans des tourbillons poussiéreux et que

soulevaient les premiers de la troupe. La campagne était plane et verte,

embellie de jardins aux teintes foncées; là-bas, au loin, et déjà sur

presque tout l’horizon, devant nous et sur notre droite, couraient les

montagnes au-dessus desquelles se dressait l’un des plus hauts pics de

l’Atlas, le Djurdjura.

Le hasard des circonstances devait nous faire prendre gîte au pied de ce

Djurdjura, jadis célèbre repaire de lions au temps de la conquête.

On arriva à l’Alma à la tombée de la nuit. C’est ici que l’on devait se

séparer.

Les adieux s’exécutaient quand, après avoir parcouru quelques instants

ce village algérien pour en admirer toute la gentillesse et la gaieté

orientales, assez ennuyé d’avoir à recommencer seul avec Van Marke une

pérégrination nocturne, je m’avançai vers le groupe de cyclistes en

train de vider ensemble le verre traditionnel et obligatoire. Soudain,

l’un d’entre eux, se levant, me dit: «Voulez-vous attendre quelques

instants, M. Mayeur vous accompagne à triplette jusqu’à Constantine!»

Je n’en pouvais croire mes oreilles. Comment, M. Mayeur, et madame

Mayeur? Nous accompagner pendant plus de cinq cents kilomètres, à

travers les montagnes, et cela avec une triplette? C’était une fortune

inespérée.

En effet, pénétrant dans l’intérieur de la guinguette algérienne, je les

vis tous deux, ainsi que Perrin, le champion, envoyant des dépêches,

écrivant des lettres, qui allaient être portées par l’un des cyclistes

rentrant à Alger. Les trois triplettistes partaient, c’était entendu.

Ils avaient décidé cela brusquement, par une soudaine fantaisie; mais

naturellement ils partaient, sans rien que ce qu’ils avaient sur le dos.

Il fallait bien qu’ils fissent envoyer des impedimenta quelque part.

Les deux troupes alors se séparèrent, les uns rentrant dans la capitale

algérienne, les autres: les trois triplettistes, Van Marke et votre

serviteur, roulant vers l’Est, sur Ménerville.

Il faisait nuit, et les côtes commençaient. Mais on marcha vite dans la

nuit que les clartés sidérales rendaient transparente.

La brise était plutôt favorable. Après une longue côte que la triplette

monta gaillardement, et après avoir passé comme une trombe le village de

Belle-Fontaine, on arriva à Ménerville au milieu d’un effroyable

charivari hurlé par une meute de chiens en furie.

On arrivait à sept heures et demie, juste pour le dîner. On y fit

honneur, on peut le croire. Tout était à souhait, même la glace, car la

moyenne de la température restait extrêmement élevée. Soirée parfaite et

joyeuse s’il en fut, où madame Mayeur, dans le décor de verdure formant

véranda sur le devant de l’auberge, chanta une chanson parisienne, ce

qui fit se renouveler l’horrible charivari des chiens de Ménerville et

me força, pour faire taire cette meute, à tirer des coups de revolver,

au profond ahurissement de quelques naturels du pays, troublés par ces

détonations imprévues.

Puis on se retira chacun chez soi. Cette fois le jeune Belge devait

introduire une variante dans sa froide, solennelle, lugubre et monotone

imprécation.

Il dit le lendemain, au réveil: «Oh! ces punaises!»

XIII

LES GORGES DE PALESTRO--LES SINGES

A Affreville, nous avions fait un coude brusque vers le Nord, on l’a vu,

afin de passer le Petit Atlas et nous trouver dans la région d’Alger; à

Ménerville nous allions faire le coude inverse: tourner brusquement vers

le Sud et rentrer dans les régions montagneuses de l’intérieur.

Toutefois, tout en gravissant, à partir de ce moment, d’interminables

pentes, nous allions franchir la première chaîne de montagnes par une

ouverture que sa splendeur a rendue célèbre en Algérie sous le nom de

«Gorges de Palestro.»

Quand on était arrivé sur le sol africain, on avait demandé quelques

renseignements, outre ceux déjà énoncés, sur les animaux particuliers au

pays que le hasard des aventures pouvait nous faire rencontrer.

--Il n’y en a plus guère, nous avait-on répondu, sauf les chameaux,

naturellement; vous trouverez même des caravanes nombreuses dans les

Hauts-Plateaux. Dans les forêts, vous pourrez rencontrer des chacals et

des hyènes; ce sont les animaux sauvages qui subsistent en plus grand

nombre.

Des panthères, il y en a encore quelques-unes, mais elles deviennent

d’une telle rareté que c’est à peine si chaque année on signale une

panthère tuée ou prise sur toute la surface du territoire algérien.

Enfin, quand vous passerez dans les merveilleuses gorges de Palestro,

vous pourrez peut-être, si le hasard vous favorise, apercevoir des

singes; c’est l’unique région où on en a quelquefois signalé.

J’annoncerai tout de suite que de tous ces animaux-là nous n’eûmes

l’avantage de voir qu’un misérable chacal; je dis misérable, parce que,

ridicule et confus, il disparut au premier coup d’œil lancé par nous sur

sa chétive personne. Ce fut après Constantine, dans le Djebel-Doumief.

Puis des chameaux, inutile de le dire, et par troupes encombrantes; mais

ce sont des animaux domestiques et leur rencontre n’avait rien de plus

fortuit ni de plus extraordinaire que celle des troupeaux de moutons ou

de bœufs.

Quant aux singes, on n’en devait point rencontrer dans les gorges de

Palestro, mais un hasard providentiel nous fit pourtant apercevoir

quelque chose d’approchant.

Il était sept heures du matin quand la triplette suivie par nous se mit

en marche.

On commença à grimper. Le sol de la route était des plus médiocres. Des

rocailles nombreuses. Les vastes horizons du Chéliff n’existaient plus.

Sur notre gauche, des montagnes; à droite, d’autres montagnes; en face,

encore des montagnes, plus hautes; le Djurdjura, très loin de nous

pourtant, se découpait, sombre géant, sur le ciel bleu clair. Des

terrains dénudés, par exemple, aux teintes grises, semées parfois de

taches sombres, amas de brousses épaisses et vivaces.

Bientôt les montagnes se rapprochèrent; la route montait et descendait

en lacets, d’une manière constante, lacets tellement courts, avec un sol

si rocailleux que la triplette dut agir avec une prudence extrême.

Un dernier tournant en serpentin, et, aussitôt, une côte raide commença.

Cette fois les montagnes s’étaient rapprochées et nous enserraient.

Notre route maintenant se rétrécissait et suivait le flanc de la

montagne à droite, tandis que sur notre gauche se creusait un ravin,

avec, au fond, un torrent, bruissant dans les blocs de pierre.

Les deux flancs des monts s’escarpaient de plus en plus. Nous entrions

dans la partie rocheuse. Notre route semblait à présent un sentier de

chamois serpentant contre un mur à pic.

L’abîme se creusait, mais un garde-fou longeait le rebord du chemin, sur

notre gauche. Les deux contreforts, très hauts, projetaient leur ombre

sur cette gigantesque crevasse où s’entendait, résonnant dans les

rochers, le torrent. De partout, l’eau maintenant tombait des rocs,

quelques-uns en forme de voûte. C’était un bruit de grande pluie qui

montait de l’abîme.

Il y avait là des blocs en saillie, corps monstrueux, surplombant le

torrent; quelques-uns affectant des aspects bizarres, bustes de Titans,

couchés, la tête en avant, en forme de béliers.

Le chemin montait dur. On roulait cependant. La triplette marchait en

avant; ils allaient, les triplettistes, à coups de pédales mesurés.

Au-dessus, au-dessous, un sombre escarpement dominé seulement par le son

métallique des chutes d’eau.

On passa une voûte, pratiquée dans le rocher, d’où suintait l’humidité.

La triplette qui marchait, dis-je, en avant, soudain s’arrêta, et les

trois triplettistes, qui longeaient le garde-fou, se laissèrent tomber

sur lui, mais sans quitter la machine, comme si leur attention eût été

attirée tout à coup par un spectacle inattendu.

En effet, M. Mayeur, qui se tenait sur le siège d’arrière, se

retournant, nous fit un geste, comme pour nous dire: «Venez vite! Venez

voir!»

On arriva. Un spectacle, absolument inouï nous attendait.

De l’autre côté de l’immense ravin, tout au fond, une voûte s’était

formée dans le roc; des stalactites en très forte saillie la décoraient;

le sol de cette vaste grotte était plat et au niveau du torrent.

A l’intérieur l’eau ruisselait de partout. Vers le milieu, près de

l’ouverture énorme et béante, tournée vers nous, une chute d’eau, mais

une chute tombant à pic sur le sol comme dans une salle d’hydrothérapie

une pomme d’arrosoir.

Et, grimaçant sous cette voûte, des corps, ressemblant vaguement à des

corps humains; ils étaient une vingtaine pour le moins; ils

gesticulaient, tremblotaient, se tordaient, faisant mille petits sauts

convulsifs dans cette excavation inondée, allant, courant, se poussant

sous la chute d’eau.

Jamais régiment d’enfants rendus à la liberté après une longue

détention, ne s’étaient livrés à une aussi délirante sarabande. C’était

un va-et-vient continuel de chacun de ces étranges personnages. Ils ne

se lassaient pas de se mouvoir, allant, venant, se poussant sous la

douche naturelle. Vingt fois ils recommençaient la même opération. On

eût dit que le feu dévorait leurs veines, tant ils semblaient affolés de

joie dans cet enveloppement d’eau.

Nous restions là, nous, ahuris, médusés, à cette vue.

Et chacun de leurs gestes était accompagné d’un cri guttural prolongé,

déchirant, sorte de cri de rage suraigu. Et cette danse simiesque ne

cessait pas, et les cris redoublaient par instants.

Étaient-ce donc là les singes des gorges de Palestro?

Non! c’étaient des Arabes et des nègres. Les uns nus, les autres revêtus

de vêtements en haillons. Il y avait des femmes aussi. Madame Mayeur et

son mari, connaissant depuis longtemps les indigènes, nous

l’affirmèrent. Elles s’élançaient sous la douche, toutes vêtues; puis,

faites comme des éponges imbibées d’eau, elles se retiraient, mais pour

recommencer ensuite cette refroidissante et fantastique opération.

Un air glacial courait dans ces gorges, et il nous suffit, à nous; la

vue de ces êtres fabuleux se trémoussant sous ce ruissellement d’eau

acheva de nous donner le frisson.

On finit par quitter la place, lentement gagnés par le froid, et les

laissant hurler à l’aise et se débattre au fond de l’abîme, dans cet

antre des temps mythologiques.

On continua la montée. Bientôt la route s’adoucit, tandis que la gorge

s’élargissait et qu’autour de nous les campagnes réapparaissaient.

L’abîme, à notre gauche, avait fait place à un val profond.

La triplette, suivie de Van Marke, marchait fort en avant de moi, à une

centaine de mètres environ. Admirant le majestueux coup d’œil offert par

les massifs montagneux qui nous environnaient, je ne prêtais nulle

attention, soit aux faits et gestes de mes compagnons, soit à leur

position avancée, quand un nouveau spectacle vint distraire mon

attention et fixer mes regards: c’était sur le rebord du chemin,

accroupi, contre l’accotement, les mains soutenant la tête, un Arabe. Il

semblait être tombé là, épuisé ou de faim ou de fatigue, et dans

l’impossibilité de faire un mouvement.

Je jetai bien vite les yeux vers mes compagnons, et je vis la triplette

arrêtée ainsi que Van Marke, tandis qu’un mulet sans cavalier caracolait

autour d’eux.

La scène était facile à deviner: le mulet effrayé par la triplette

avait, dans un bond, renversé son cavalier; mais qu’avait donc le

malheureux Arabe? Était-il blessé? Quoi? Il ne bougeait pas plus qu’une

momie égyptienne.

Pendant que, mettant pied à terre, je m’avançais vers ce malheureux, mes

compagnons revenaient sur leurs pas, l’un d’eux conduisant le mulet par

la bride. Je ne pus retenir une petite semonce fraternelle à mes

excellents mais jeunes amis pour avoir continué leur route tandis qu’ils

voyaient le cavalier renversé par sa monture. Ils dirent que la chute

n’ayant pas été violente, ils supposaient que l’Arabe allait se relever

et remonter sur sa bête.

--Il y remonte si peu, dis-je, que voyez, on le croirait mort.

Madame Mayeur, qui parlait arabe s’avança vers ce pauvre diable et ce

dernier, non sans effort, expliqua que la chute ne l’avait nullement

blessé, mais qu’il était très malade en ce moment et incapable de

marcher. Il demandait qu’on voulût bien le hisser sur son mulet.

Dans ces conditions, tout allait bien. Il ne devait pas en être ainsi

plus tard. La petite scène tourna même au plus haut comique, quand le

champion Perrin se mit en devoir de saisir l’Arabe pour le hisser sur le

mulet, tandis que nous tous, y compris madame Mayeur, le poussions afin

de le mieux installer, et avec le moins de dommage possible pour sa

personne.

--C’est égal, dis-je à mes joyeux triplettistes mis en gaieté par cette

dernière partie de l’incident, vous jugez pourtant de ce qui serait

arrivé si, disparaissant en voyant le mulet caracoler, on avait

abandonné cet Arabe à son malheureux sort. Désormais, surveillez bien

les rencontres de chevaux, mulets ou bourriquets montés par les Arabes

afin d’éviter les accidents.

Je tenais d’autant plus à cette prescription que mes compagnons

algériens, je m’en étais aperçu, avaient pour les Arabes cette aversion

très marquée chez la plupart des Français de la colonie et que je crois

avoir signalée déjà.

Après une longue descente, on arriva à Palestro, où l’apparition

inopinée de la triplette escortée de deux bicyclettes causa une

véritable émeute. Il était huit heures et demie du matin. Pas de lait,

comme de juste. Il n’y en avait plus, à huit heures et demie. Si nous

étions arrivés à sept heures, on aurait répondu: Pas encore là.

On y suppléa par du jaune d’œuf dans de la limonade, breuvage déjà

expérimenté au cours de voyages précédents, dont la vue fit faire une

violente grimace à la toujours joyeuse et énergique madame Mayeur, mais

qu’elle parut absorber avec un plaisir souvent renouvelé depuis.

XIV

LE CHAMEAU DE MADAME MAYEUR

Il était neuf heures du matin environ quand on quitta Palestro. Ce

village est situé à un nouveau tournant de la route qui abandonne la

direction du Sud, pour aller vers le Sud-Est. Cette fois, plus de brise

du Nord; c’est le vent du Sud-Sud-Ouest qui se levait, et sans nous

heurter de front nous gênait, d’autant que, frappant la montagne très

élevée sur notre gauche, il nous enveloppait en tous sens.

La marche fut extrêmement pénible ici. A tour de rôle avec Van Marke,

nous utilisions la triplette pour nous aider à lutter contre le vent. M.

Mayeur, en maillot blanc, était à l’arrière.

Un instant, apercevant de quelques mètres en arrière ce maillot de dos,

je criai à M. Mayeur: «Tiens, tiens, je me serai trompé; je le croyais

blanc, votre maillot, je remarque qu’il est pointillé noir et blanc.»

--Comment, répondit M. Mayeur, mais il est blanc, mon maillot, je vous

l’assure.

--Il est blanc? Ceci est trop fort, par exemple.

Et, comme Van Marke près de moi écoutait cette conversation, il se mit à

rire, tranquillement, posément, mais son rire, pas plus que ses

exclamations, ne variait d’intensité.

--Ah çà! qu’est-ce qui te prend, toi, Albert, mon ami? Tu ris, là, comme

une petite mécanique qu’on vient de remonter. Parle, explique-toi.

Mais le plus doux des Albert continua à émettre par saccades mesurées et

ininterrompues un rire terne.

Alors, cependant, comme il vit que je m’approchais de M. Mayeur pour

examiner de près son maillot et connaître la vérité, il me dit, en

scandant les syllabes à la façon méridionale: «Mais ce sont des mouches;

tu ne vois donc pas?»

En effet, sa main agitée sur le dos du triplettiste rendit au maillot sa

blancheur.

--C’est égal, dis-je, elles sont trop. Mais elles vont nous dévorer, ces

mouches!

Et le fait est que le supplice était incessant et augmentait le

désagrément d’une marche de plus en plus pénible. Partout, autour de

nous, des montagnes; sur le sol, des brousses. Notre but pour déjeuner

était la ville de Bouïra, mais combien éloignée encore; puis la chaîne

du Djurdjura à passer!

Quand on avait traversé le village de Thiers, après Palestro, nous nous

sentions à l’aise; on avait continué sa route, disant: «On s’arrêtera à

Bou-Haroun, marqué sur notre carte.» Mais on n’avait aperçu qu’un

misérable gourbi et on était passé, d’un commun accord, sans même s’être

consulté. Maintenant, plus de village; là-bas, à notre gauche, le pic

sombre du Djurdjura; devant, une chaîne de montagnes, et partout le sol

couvert de brousses ou de touffes semblables à des bouquets d’osiers.

Il était 11 heures; nous mourions tous de chaleur, de faim et de soif, à

tel point que consultant la carte chacun à tour de rôle comme pour lui

arracher un nom de village, on dit: «Pas moyen d’aller de l’avant; il

faut revenir à cet endroit désigné sur la carte sous le nom de

Bou-Haroun; impossible que ce soit ces quelques huttes misérables,

aperçues à notre passage.»

Mais revenir en arrière, non jamais. On ne put s’y résoudre, et

pourtant, franchir la montagne, dévoré par une soif et une faim de bête

fauve, c’était dur!

Un Arabe passa. Madame Mayeur lui demanda s’il y avait un gourbi devant

nous, vers Bouïra. Rien, pas une hutte en avant de la montagne.

Comment résoudre ce terrible problème sans retourner sur nos pas, et

retourner pour ne rien trouver, peut-être!

On souffrait affreusement, surtout à l’idée qu’en raison de la chaîne du

Djurdjura, on n’arriverait pas à Bouïra avant une heure de l’après-midi,

Bouïra étant situé au pied de la montagne, du côté opposé au nôtre. Tous

les cinq, nous étions là, assis, à l’abri du soleil, sous une de ces

hautes touffes à tiges tremblotantes.

Soudain, madame Mayeur, qui de temps à autre faisait le guet sur la

route, s’écria: «Une caravane!»

C’était la première. La troupe des chameaux, arrivant de Bou-Haroun sans

doute, se dirigeait dans le même sens que nous, vers Bouïra.

Oui, mais auraient-ils, les Arabes, de quoi satisfaire notre faim et

notre soif? On verrait bien. La vue de la caravane toujours nous rendit

l’espoir.

Ils avançaient, les chameaux, avec quelle majestueuse lenteur! Leur

vaste cou arrondi et tombant en avant, comme trop lourd, un mouvement

rythmique de tout le corps, pareil au navire qui tangue. Tous chargés

d’une foule de sacs, ustensiles de toute espèce, et quelques-uns de

leurs maîtres. D’autres Arabes marchaient derrière le troupeau.

Mais, avec quelle désespérante lenteur ils avançaient; ils ne semblaient

pas pressés d’aller manger ou boire, ces animaux.

Ils arrivèrent. A la vue de nos machines, posées sur le rebord du

chemin, les chameaux ne s’arrêtèrent pas; ils tournèrent vers nous la

tête, montrant leurs lèvres tombantes, dédaigneuses, puis faisant un

léger, mais très léger écart, ils reprirent leur marche d’une

solennelle, superbe et lente indifférence.

Madame Mayeur interrogea les Arabes sur ce qu’ils possédaient comme

matières rafraîchissantes et nutritives. Ils avaient des figues, c’était

tout.

Ils nous en donnèrent quelques-unes, très peu, quoique avec une

amabilité parfaite; puis, comme nous leur tendions des sous en échange,

ils firent d’abord mine de refuser, puis, acceptant l’argent, ils

trouvèrent d’autres figues à nous donner. Ils en découvraient autant que

nous en pouvions désirer.

On les remercia et la caravane continua sa route. On ne devait pas

tarder à la revoir.

Alors, nous, assoiffés et affamés, en possession du seul fruit peut-être

capable d’étancher un peu notre soif en satisfaisant momentanément notre

faim, nous voici, accroupis sur nos talons, ou couchés, en cercle sur

l’accotement, autour du tas de figues, et grignotant.

Étrange repas, bien approprié aux milieux et providentiellement apporté

par ces Arabes et leurs chameaux.

Suffisamment reconstitués, on se remit en marche. En quelques instants,

on avait rejoint la lente caravane.

A travers les cactus · 第 6 / 11 段