sommes fort éloignés ici de la frontière tunisienne et l’ignorance des
cyclistes s’explique; mais il est certain qu’au fur et à mesure que nous
avancerons, on sera plus apte à nous donner des renseignements
détaillés.» Me doutais-je, hélas! de ce qui devait nous arriver!
Notre matinée à Alger ne fut pas inoccupée. Je la passai, pour ma part,
dans cet ineffable bien-être que seule la pratique de la bicyclette m’a
fait connaître et qu’un jour ou l’autre tout le monde goûtera; une
longue nuit de repos m’avait rendu mes forces, mais en laissant dans
l’organisme entier une sorte d’engourdissement vague, d’agréable
accablement qui fait apparaître les objets extérieurs comme à un
convalescent, heureux de tout, heureux seulement de voir, heureux de
vivre.
On eut, après un lever tardif, le temps d’aller prendre un bain de mer à
Mustapha. Puis on visita le Jardin d’Essai, où sont réunies toutes les
richesses végétales de l’Orient. L’allée des bananiers et l’allée des
bambous nous révélaient toute la magnificence gracieuse de ces arbres
auxquels se rattache tant de claire et joyeuse poésie, et que les
campagnes de l’Algérie traversées par nous jusqu’alors ne nous avaient
pas montrés.
De la verdure, de la verdure, partout, pénétrée de lumière, d’une
lumière vive, intense; au ciel, du bleu, toujours du bleu. Sur les
montagnes seulement, là-bas, vers l’Est, vers ces régions où nous
allions nous enfuir, quelques nuées de soie rose, frangées d’or.
En présence de tant de splendeurs, on décida de fixer ici le départ. On
irait déjeuner à Alger, chez M. Mallebay, qui nous avait servi de guide,
et fort aimablement voulut nous garder jusqu’au départ: on ferait
prévenir bien vite tous les amis de se trouver au rendez-vous général,
près du Jardin d’Essai.
C’est ce qui fut exécuté. A trois heures environ, le plus magnifique
escadron de cyclistes se trouvait à l’endroit désigné. Parmi eux, les
tandémistes, nos aimables compagnons de la veille, qui devaient nous
quitter à Maison-Carrée pour rentrer à Blidah, et trois triplettistes,
M. Mayeur, le directeur de la _Photo-Revue_, qui nous avait si bien
accueillis à notre débarquement, madame Mayeur et un champion algérien,
bien connu dans la colonie sportive, M. Perrin.
M. Mayeur, un jeune homme, petit, d’aspect malingre, les traits
accentués, des poils de barbe clairsemés; les yeux très vifs et
intelligents, et la physionomie sympathique; un son de voix très peu
prononcé, presque éteint, et qui donnait un cachet de distinction à M.
Mayeur, dont l’humeur bonne ou mauvaise ne modifiait en rien une
physionomie toujours immobile mais toujours avenante.
Madame Mayeur, une fort jolie personne au visage d’une coupe régulière,
favorisé par une ampleur de chevelure que lui eût enviée plus d’une
Parisienne. Une gaieté constante et une énergie peu commune, comme on le
verra sous peu.
Quant à Perrin, le type du champion; un tout jeune homme, lui, la tête
ronde, des épaules larges, un torse formidable; et comme tout vrai
champion, un bon enfant.
Par un soleil radieux, l’escadron se mobilisa et on se mit en route. On
devait finir l’étape à Ménerville, à cinquante kilomètres. Naturellement
la troupe gaillarde alla très vite. Madame Mayeur et M. Mayeur, qui, au
départ, avaient pris des bicyclettes, restèrent légèrement en arrière.
Et c’est même alors seulement que M. Mayeur demanda à ce que sa femme
prît place sur la triplette, craignant pour elle un train trop rapide.
Lui-même céda sa bicyclette au troisième coéquipier pour ne pas quitter
madame Mayeur, et à partir de ce moment l’équipe des trois
triplettistes, dont j’ai donné l’esquisse, fut constituée.
On roula dans un nuage de poussière. On s’arrêta à Rouïba, très jolie
«station cycliste» des environs d’Alger, pour y étancher sa soif.
Bonne humeur, entrain, gaieté franche et débordante, certes, rien ne
pouvait manquer en pareille circonstance. Les Arabes, grands et petits,
étaient venus s’abattre, comme toujours, autour de nous, et apportaient
à l’ensemble la gaieté des couleurs. Les femmes arabes? Jamais. Rares et
voilées, un masque toujours leur coupant la figure, écrasant le nez,
laissant voir seulement les yeux et le front.
On repartit, on roula dans des tourbillons poussiéreux et que
soulevaient les premiers de la troupe. La campagne était plane et verte,
embellie de jardins aux teintes foncées; là-bas, au loin, et déjà sur
presque tout l’horizon, devant nous et sur notre droite, couraient les
montagnes au-dessus desquelles se dressait l’un des plus hauts pics de
l’Atlas, le Djurdjura.
Le hasard des circonstances devait nous faire prendre gîte au pied de ce
Djurdjura, jadis célèbre repaire de lions au temps de la conquête.
On arriva à l’Alma à la tombée de la nuit. C’est ici que l’on devait se
séparer.
Les adieux s’exécutaient quand, après avoir parcouru quelques instants
ce village algérien pour en admirer toute la gentillesse et la gaieté
orientales, assez ennuyé d’avoir à recommencer seul avec Van Marke une
pérégrination nocturne, je m’avançai vers le groupe de cyclistes en
train de vider ensemble le verre traditionnel et obligatoire. Soudain,
l’un d’entre eux, se levant, me dit: «Voulez-vous attendre quelques
instants, M. Mayeur vous accompagne à triplette jusqu’à Constantine!»
Je n’en pouvais croire mes oreilles. Comment, M. Mayeur, et madame
Mayeur? Nous accompagner pendant plus de cinq cents kilomètres, à
travers les montagnes, et cela avec une triplette? C’était une fortune
inespérée.
En effet, pénétrant dans l’intérieur de la guinguette algérienne, je les
vis tous deux, ainsi que Perrin, le champion, envoyant des dépêches,
écrivant des lettres, qui allaient être portées par l’un des cyclistes
rentrant à Alger. Les trois triplettistes partaient, c’était entendu.
Ils avaient décidé cela brusquement, par une soudaine fantaisie; mais
naturellement ils partaient, sans rien que ce qu’ils avaient sur le dos.
Il fallait bien qu’ils fissent envoyer des impedimenta quelque part.
Les deux troupes alors se séparèrent, les uns rentrant dans la capitale
algérienne, les autres: les trois triplettistes, Van Marke et votre
serviteur, roulant vers l’Est, sur Ménerville.
Il faisait nuit, et les côtes commençaient. Mais on marcha vite dans la
nuit que les clartés sidérales rendaient transparente.
La brise était plutôt favorable. Après une longue côte que la triplette
monta gaillardement, et après avoir passé comme une trombe le village de
Belle-Fontaine, on arriva à Ménerville au milieu d’un effroyable
charivari hurlé par une meute de chiens en furie.
On arrivait à sept heures et demie, juste pour le dîner. On y fit
honneur, on peut le croire. Tout était à souhait, même la glace, car la
moyenne de la température restait extrêmement élevée. Soirée parfaite et
joyeuse s’il en fut, où madame Mayeur, dans le décor de verdure formant
véranda sur le devant de l’auberge, chanta une chanson parisienne, ce
qui fit se renouveler l’horrible charivari des chiens de Ménerville et
me força, pour faire taire cette meute, à tirer des coups de revolver,
au profond ahurissement de quelques naturels du pays, troublés par ces
détonations imprévues.
Puis on se retira chacun chez soi. Cette fois le jeune Belge devait
introduire une variante dans sa froide, solennelle, lugubre et monotone
imprécation.
Il dit le lendemain, au réveil: «Oh! ces punaises!»
XIII
LES GORGES DE PALESTRO--LES SINGES
A Affreville, nous avions fait un coude brusque vers le Nord, on l’a vu,
afin de passer le Petit Atlas et nous trouver dans la région d’Alger; à
Ménerville nous allions faire le coude inverse: tourner brusquement vers
le Sud et rentrer dans les régions montagneuses de l’intérieur.
Toutefois, tout en gravissant, à partir de ce moment, d’interminables
pentes, nous allions franchir la première chaîne de montagnes par une
ouverture que sa splendeur a rendue célèbre en Algérie sous le nom de
«Gorges de Palestro.»
Quand on était arrivé sur le sol africain, on avait demandé quelques
renseignements, outre ceux déjà énoncés, sur les animaux particuliers au
pays que le hasard des aventures pouvait nous faire rencontrer.
--Il n’y en a plus guère, nous avait-on répondu, sauf les chameaux,
naturellement; vous trouverez même des caravanes nombreuses dans les
Hauts-Plateaux. Dans les forêts, vous pourrez rencontrer des chacals et
des hyènes; ce sont les animaux sauvages qui subsistent en plus grand
nombre.
Des panthères, il y en a encore quelques-unes, mais elles deviennent
d’une telle rareté que c’est à peine si chaque année on signale une
panthère tuée ou prise sur toute la surface du territoire algérien.
Enfin, quand vous passerez dans les merveilleuses gorges de Palestro,
vous pourrez peut-être, si le hasard vous favorise, apercevoir des
singes; c’est l’unique région où on en a quelquefois signalé.
J’annoncerai tout de suite que de tous ces animaux-là nous n’eûmes
l’avantage de voir qu’un misérable chacal; je dis misérable, parce que,
ridicule et confus, il disparut au premier coup d’œil lancé par nous sur
sa chétive personne. Ce fut après Constantine, dans le Djebel-Doumief.
Puis des chameaux, inutile de le dire, et par troupes encombrantes; mais
ce sont des animaux domestiques et leur rencontre n’avait rien de plus
fortuit ni de plus extraordinaire que celle des troupeaux de moutons ou
de bœufs.
Quant aux singes, on n’en devait point rencontrer dans les gorges de
Palestro, mais un hasard providentiel nous fit pourtant apercevoir
quelque chose d’approchant.
Il était sept heures du matin quand la triplette suivie par nous se mit
en marche.
On commença à grimper. Le sol de la route était des plus médiocres. Des
rocailles nombreuses. Les vastes horizons du Chéliff n’existaient plus.
Sur notre gauche, des montagnes; à droite, d’autres montagnes; en face,
encore des montagnes, plus hautes; le Djurdjura, très loin de nous
pourtant, se découpait, sombre géant, sur le ciel bleu clair. Des
terrains dénudés, par exemple, aux teintes grises, semées parfois de
taches sombres, amas de brousses épaisses et vivaces.
Bientôt les montagnes se rapprochèrent; la route montait et descendait
en lacets, d’une manière constante, lacets tellement courts, avec un sol
si rocailleux que la triplette dut agir avec une prudence extrême.
Un dernier tournant en serpentin, et, aussitôt, une côte raide commença.
Cette fois les montagnes s’étaient rapprochées et nous enserraient.
Notre route maintenant se rétrécissait et suivait le flanc de la
montagne à droite, tandis que sur notre gauche se creusait un ravin,
avec, au fond, un torrent, bruissant dans les blocs de pierre.
Les deux flancs des monts s’escarpaient de plus en plus. Nous entrions
dans la partie rocheuse. Notre route semblait à présent un sentier de
chamois serpentant contre un mur à pic.
L’abîme se creusait, mais un garde-fou longeait le rebord du chemin, sur
notre gauche. Les deux contreforts, très hauts, projetaient leur ombre
sur cette gigantesque crevasse où s’entendait, résonnant dans les
rochers, le torrent. De partout, l’eau maintenant tombait des rocs,
quelques-uns en forme de voûte. C’était un bruit de grande pluie qui
montait de l’abîme.
Il y avait là des blocs en saillie, corps monstrueux, surplombant le
torrent; quelques-uns affectant des aspects bizarres, bustes de Titans,
couchés, la tête en avant, en forme de béliers.
Le chemin montait dur. On roulait cependant. La triplette marchait en
avant; ils allaient, les triplettistes, à coups de pédales mesurés.
Au-dessus, au-dessous, un sombre escarpement dominé seulement par le son
métallique des chutes d’eau.
On passa une voûte, pratiquée dans le rocher, d’où suintait l’humidité.
La triplette qui marchait, dis-je, en avant, soudain s’arrêta, et les
trois triplettistes, qui longeaient le garde-fou, se laissèrent tomber
sur lui, mais sans quitter la machine, comme si leur attention eût été
attirée tout à coup par un spectacle inattendu.
En effet, M. Mayeur, qui se tenait sur le siège d’arrière, se
retournant, nous fit un geste, comme pour nous dire: «Venez vite! Venez
voir!»
On arriva. Un spectacle, absolument inouï nous attendait.
De l’autre côté de l’immense ravin, tout au fond, une voûte s’était
formée dans le roc; des stalactites en très forte saillie la décoraient;
le sol de cette vaste grotte était plat et au niveau du torrent.
A l’intérieur l’eau ruisselait de partout. Vers le milieu, près de
l’ouverture énorme et béante, tournée vers nous, une chute d’eau, mais
une chute tombant à pic sur le sol comme dans une salle d’hydrothérapie
une pomme d’arrosoir.
Et, grimaçant sous cette voûte, des corps, ressemblant vaguement à des
corps humains; ils étaient une vingtaine pour le moins; ils
gesticulaient, tremblotaient, se tordaient, faisant mille petits sauts
convulsifs dans cette excavation inondée, allant, courant, se poussant
sous la chute d’eau.
Jamais régiment d’enfants rendus à la liberté après une longue
détention, ne s’étaient livrés à une aussi délirante sarabande. C’était
un va-et-vient continuel de chacun de ces étranges personnages. Ils ne
se lassaient pas de se mouvoir, allant, venant, se poussant sous la
douche naturelle. Vingt fois ils recommençaient la même opération. On
eût dit que le feu dévorait leurs veines, tant ils semblaient affolés de
joie dans cet enveloppement d’eau.
Nous restions là, nous, ahuris, médusés, à cette vue.
Et chacun de leurs gestes était accompagné d’un cri guttural prolongé,
déchirant, sorte de cri de rage suraigu. Et cette danse simiesque ne
cessait pas, et les cris redoublaient par instants.
Étaient-ce donc là les singes des gorges de Palestro?
Non! c’étaient des Arabes et des nègres. Les uns nus, les autres revêtus
de vêtements en haillons. Il y avait des femmes aussi. Madame Mayeur et
son mari, connaissant depuis longtemps les indigènes, nous
l’affirmèrent. Elles s’élançaient sous la douche, toutes vêtues; puis,
faites comme des éponges imbibées d’eau, elles se retiraient, mais pour
recommencer ensuite cette refroidissante et fantastique opération.
Un air glacial courait dans ces gorges, et il nous suffit, à nous; la
vue de ces êtres fabuleux se trémoussant sous ce ruissellement d’eau
acheva de nous donner le frisson.
On finit par quitter la place, lentement gagnés par le froid, et les
laissant hurler à l’aise et se débattre au fond de l’abîme, dans cet
antre des temps mythologiques.
On continua la montée. Bientôt la route s’adoucit, tandis que la gorge
s’élargissait et qu’autour de nous les campagnes réapparaissaient.
L’abîme, à notre gauche, avait fait place à un val profond.
La triplette, suivie de Van Marke, marchait fort en avant de moi, à une
centaine de mètres environ. Admirant le majestueux coup d’œil offert par
les massifs montagneux qui nous environnaient, je ne prêtais nulle
attention, soit aux faits et gestes de mes compagnons, soit à leur
position avancée, quand un nouveau spectacle vint distraire mon
attention et fixer mes regards: c’était sur le rebord du chemin,
accroupi, contre l’accotement, les mains soutenant la tête, un Arabe. Il
semblait être tombé là, épuisé ou de faim ou de fatigue, et dans
l’impossibilité de faire un mouvement.
Je jetai bien vite les yeux vers mes compagnons, et je vis la triplette
arrêtée ainsi que Van Marke, tandis qu’un mulet sans cavalier caracolait
autour d’eux.
La scène était facile à deviner: le mulet effrayé par la triplette
avait, dans un bond, renversé son cavalier; mais qu’avait donc le
malheureux Arabe? Était-il blessé? Quoi? Il ne bougeait pas plus qu’une
momie égyptienne.
Pendant que, mettant pied à terre, je m’avançais vers ce malheureux, mes
compagnons revenaient sur leurs pas, l’un d’eux conduisant le mulet par
la bride. Je ne pus retenir une petite semonce fraternelle à mes
excellents mais jeunes amis pour avoir continué leur route tandis qu’ils
voyaient le cavalier renversé par sa monture. Ils dirent que la chute
n’ayant pas été violente, ils supposaient que l’Arabe allait se relever
et remonter sur sa bête.
--Il y remonte si peu, dis-je, que voyez, on le croirait mort.
Madame Mayeur, qui parlait arabe s’avança vers ce pauvre diable et ce
dernier, non sans effort, expliqua que la chute ne l’avait nullement
blessé, mais qu’il était très malade en ce moment et incapable de
marcher. Il demandait qu’on voulût bien le hisser sur son mulet.
Dans ces conditions, tout allait bien. Il ne devait pas en être ainsi
plus tard. La petite scène tourna même au plus haut comique, quand le
champion Perrin se mit en devoir de saisir l’Arabe pour le hisser sur le
mulet, tandis que nous tous, y compris madame Mayeur, le poussions afin
de le mieux installer, et avec le moins de dommage possible pour sa
personne.
--C’est égal, dis-je à mes joyeux triplettistes mis en gaieté par cette
dernière partie de l’incident, vous jugez pourtant de ce qui serait
arrivé si, disparaissant en voyant le mulet caracoler, on avait
abandonné cet Arabe à son malheureux sort. Désormais, surveillez bien
les rencontres de chevaux, mulets ou bourriquets montés par les Arabes
afin d’éviter les accidents.
Je tenais d’autant plus à cette prescription que mes compagnons
algériens, je m’en étais aperçu, avaient pour les Arabes cette aversion
très marquée chez la plupart des Français de la colonie et que je crois
avoir signalée déjà.
Après une longue descente, on arriva à Palestro, où l’apparition
inopinée de la triplette escortée de deux bicyclettes causa une
véritable émeute. Il était huit heures et demie du matin. Pas de lait,
comme de juste. Il n’y en avait plus, à huit heures et demie. Si nous
étions arrivés à sept heures, on aurait répondu: Pas encore là.
On y suppléa par du jaune d’œuf dans de la limonade, breuvage déjà
expérimenté au cours de voyages précédents, dont la vue fit faire une
violente grimace à la toujours joyeuse et énergique madame Mayeur, mais
qu’elle parut absorber avec un plaisir souvent renouvelé depuis.
XIV
LE CHAMEAU DE MADAME MAYEUR
Il était neuf heures du matin environ quand on quitta Palestro. Ce
village est situé à un nouveau tournant de la route qui abandonne la
direction du Sud, pour aller vers le Sud-Est. Cette fois, plus de brise
du Nord; c’est le vent du Sud-Sud-Ouest qui se levait, et sans nous
heurter de front nous gênait, d’autant que, frappant la montagne très
élevée sur notre gauche, il nous enveloppait en tous sens.
La marche fut extrêmement pénible ici. A tour de rôle avec Van Marke,
nous utilisions la triplette pour nous aider à lutter contre le vent. M.
Mayeur, en maillot blanc, était à l’arrière.
Un instant, apercevant de quelques mètres en arrière ce maillot de dos,
je criai à M. Mayeur: «Tiens, tiens, je me serai trompé; je le croyais
blanc, votre maillot, je remarque qu’il est pointillé noir et blanc.»
--Comment, répondit M. Mayeur, mais il est blanc, mon maillot, je vous
l’assure.
--Il est blanc? Ceci est trop fort, par exemple.
Et, comme Van Marke près de moi écoutait cette conversation, il se mit à
rire, tranquillement, posément, mais son rire, pas plus que ses
exclamations, ne variait d’intensité.
--Ah çà! qu’est-ce qui te prend, toi, Albert, mon ami? Tu ris, là, comme
une petite mécanique qu’on vient de remonter. Parle, explique-toi.
Mais le plus doux des Albert continua à émettre par saccades mesurées et
ininterrompues un rire terne.
Alors, cependant, comme il vit que je m’approchais de M. Mayeur pour
examiner de près son maillot et connaître la vérité, il me dit, en
scandant les syllabes à la façon méridionale: «Mais ce sont des mouches;
tu ne vois donc pas?»
En effet, sa main agitée sur le dos du triplettiste rendit au maillot sa
blancheur.
--C’est égal, dis-je, elles sont trop. Mais elles vont nous dévorer, ces
mouches!
Et le fait est que le supplice était incessant et augmentait le
désagrément d’une marche de plus en plus pénible. Partout, autour de
nous, des montagnes; sur le sol, des brousses. Notre but pour déjeuner
était la ville de Bouïra, mais combien éloignée encore; puis la chaîne
du Djurdjura à passer!
Quand on avait traversé le village de Thiers, après Palestro, nous nous
sentions à l’aise; on avait continué sa route, disant: «On s’arrêtera à
Bou-Haroun, marqué sur notre carte.» Mais on n’avait aperçu qu’un
misérable gourbi et on était passé, d’un commun accord, sans même s’être
consulté. Maintenant, plus de village; là-bas, à notre gauche, le pic
sombre du Djurdjura; devant, une chaîne de montagnes, et partout le sol
couvert de brousses ou de touffes semblables à des bouquets d’osiers.
Il était 11 heures; nous mourions tous de chaleur, de faim et de soif, à
tel point que consultant la carte chacun à tour de rôle comme pour lui
arracher un nom de village, on dit: «Pas moyen d’aller de l’avant; il
faut revenir à cet endroit désigné sur la carte sous le nom de
Bou-Haroun; impossible que ce soit ces quelques huttes misérables,
aperçues à notre passage.»
Mais revenir en arrière, non jamais. On ne put s’y résoudre, et
pourtant, franchir la montagne, dévoré par une soif et une faim de bête
fauve, c’était dur!
Un Arabe passa. Madame Mayeur lui demanda s’il y avait un gourbi devant
nous, vers Bouïra. Rien, pas une hutte en avant de la montagne.
Comment résoudre ce terrible problème sans retourner sur nos pas, et
retourner pour ne rien trouver, peut-être!
On souffrait affreusement, surtout à l’idée qu’en raison de la chaîne du
Djurdjura, on n’arriverait pas à Bouïra avant une heure de l’après-midi,
Bouïra étant situé au pied de la montagne, du côté opposé au nôtre. Tous
les cinq, nous étions là, assis, à l’abri du soleil, sous une de ces
hautes touffes à tiges tremblotantes.
Soudain, madame Mayeur, qui de temps à autre faisait le guet sur la
route, s’écria: «Une caravane!»
C’était la première. La troupe des chameaux, arrivant de Bou-Haroun sans
doute, se dirigeait dans le même sens que nous, vers Bouïra.
Oui, mais auraient-ils, les Arabes, de quoi satisfaire notre faim et
notre soif? On verrait bien. La vue de la caravane toujours nous rendit
l’espoir.
Ils avançaient, les chameaux, avec quelle majestueuse lenteur! Leur
vaste cou arrondi et tombant en avant, comme trop lourd, un mouvement
rythmique de tout le corps, pareil au navire qui tangue. Tous chargés
d’une foule de sacs, ustensiles de toute espèce, et quelques-uns de
leurs maîtres. D’autres Arabes marchaient derrière le troupeau.
Mais, avec quelle désespérante lenteur ils avançaient; ils ne semblaient
pas pressés d’aller manger ou boire, ces animaux.
Ils arrivèrent. A la vue de nos machines, posées sur le rebord du
chemin, les chameaux ne s’arrêtèrent pas; ils tournèrent vers nous la
tête, montrant leurs lèvres tombantes, dédaigneuses, puis faisant un
léger, mais très léger écart, ils reprirent leur marche d’une
solennelle, superbe et lente indifférence.
Madame Mayeur interrogea les Arabes sur ce qu’ils possédaient comme
matières rafraîchissantes et nutritives. Ils avaient des figues, c’était
tout.
Ils nous en donnèrent quelques-unes, très peu, quoique avec une
amabilité parfaite; puis, comme nous leur tendions des sous en échange,
ils firent d’abord mine de refuser, puis, acceptant l’argent, ils
trouvèrent d’autres figues à nous donner. Ils en découvraient autant que
nous en pouvions désirer.
On les remercia et la caravane continua sa route. On ne devait pas
tarder à la revoir.
Alors, nous, assoiffés et affamés, en possession du seul fruit peut-être
capable d’étancher un peu notre soif en satisfaisant momentanément notre
faim, nous voici, accroupis sur nos talons, ou couchés, en cercle sur
l’accotement, autour du tas de figues, et grignotant.
Étrange repas, bien approprié aux milieux et providentiellement apporté
par ces Arabes et leurs chameaux.
Suffisamment reconstitués, on se remit en marche. En quelques instants,
on avait rejoint la lente caravane.