ressembler non plus à la suivante, où les tribulations allaient se
succéder. Ce n’était qu’une suite de petits événements heureux, à
l’exception toutefois d’un seul qui allait nous arriver à Orléansville,
où, certes, nous ne devions guère nous y attendre.
Au moment de la rencontre à Malakoff, on scella rapidement notre pacte
d’amitié cycliste avec nos nouveaux compagnons par une vaste rasade:
c’était fatal. Une élégante petite guinguette, on eût dit une villa
parisienne, s’y prêtait merveilleusement, du reste. Puis on se dirigea
sur Orléansville.
Cette ville passe pour l’une des plus chaudes d’Algérie quand souffle le
vent du Sud. On put s’en rendre compte à ce moment. Il nous sembla que
le soleil était redevenu aussi brûlant que la veille; toutefois, on
n’eut pas le temps d’en subir toute l’impitoyable ardeur, et l’on n’en
souffrit que modérément. Nos gorges seules flamboyaient, mais une pensée
nous soutenait ici.
N’ai-je pas raconté que la glace abondait dans toutes les localités
grandes ou petites, desservies par le chemin de fer, à plus forte raison
dans les centres comme Orléansville? Je ne doutais pas que nous ne
pussions, vu l’état de la température, trouver ici à foison ce produit
bienfaisant.
Hélas! croirait-on qu’en effet la glace y est abondante, mais que ce
jour-là, oui, ce jour-là, par exception, elle manqua!
Seuls, les voyageurs, cyclistes ou autres, qui ont affronté
d’intolérables chaleurs, comprendront le coup ressenti par nous quand,
entrés dans la fournaise d’Orléansville, on vint nous prévenir que la
glace manquait.
La réception offerte par le club fut de la plus fraternelle cordialité.
Excellent déjeuner dans cette ville où fleurit le cyclisme, grâce à
l’activité d’un club nombreux et de son zélé président.
A force d’efforts inouïs, on put faire honneur à ce déjeuner. Quant à se
lancer dans la fournaise ardente, aussitôt après, nous n’en eûmes ni
l’un ni l’autre le courage. On visita quelque peu Orléansville où, comme
dans toutes les cités algériennes rencontrées jusqu’alors, on admira
l’élégance des habitations et la végétation superbe multipliée dans tous
les coins.
Il était bien près de trois heures de l’après-midi quand on se décida à
se séparer des nombreux et joyeux compagnons d’Orléansville.
Nous rentrions dans la fournaise, mais cet après-midi-là, encore, on en
souffrit peu.
Nous avions projeté de nous arrêter le soir à Affreville, situé à près
de quatre-vingts kilomètres. Là se terminerait notre seconde journée. La
troisième devait nous conduire à Alger.
L’horizon se modifiait à vue d’œil. On allait bientôt laisser de côté la
vallée du Chéliff pour entrer dans la région montagneuse de l’Atlas.
On fit halte au village d’Oued-Fodda. Une petite auberge européenne se
présenta, à souhait. Des groupes d’Arabes se levèrent à notre vue et,
comme un vol de moineaux, vinrent s’abattre autour de nos bicyclettes:
ce fut une vraie séance; ils en palpaient toutes les faces, toutes les
moindres pièces, en poussant de petits glouglous d’admiration.
Ils y viendront, eux aussi, les Arabes, bien que les Européens d’Algérie
les prétendent rebelles à toute espèce de civilisation, de quelque ordre
que ce soit. Quand ces bons Arabes ont vu la première bicyclette, ils
ont dit, paraît-il, avec toute l’ardeur de leur conviction: «Les
Français sont devenus fous.»
Ils le deviendront à leur tour; leur admiration pour la petite machine
n’en était-elle pas l’indice?
Un pauvre diable de bédouin, rencontré au sortir d’Oued-Fodda, ne dut
pas la bénir, la «petite reine»; il était à cheval et conduisait en même
temps un mulet par la bride. A la vue de nos machines, le mulet bondit
avec une telle violence, qu’il fit se cabrer le cheval et que le
bédouin, ahuri, lâcha les guides qui retenaient le mulet. Celui-ci, se
sentant libre, bond par bond s’élança à travers champs.
Comme nous poursuivions notre route, le mulet poursuivait la sienne en
sens diamétralement opposé à la direction suivie par son maître. Le
pauvre Arabe, constatant la fuite de son mulet, se mit à pousser des
hurlements déchirants, dont l’intensité prolongée nous arracha, bien que
fort marris de l’aventure, des larmes de rire.
Jamais, à coup sûr, gorge de musulman ne vit passer en son travers une
avalanche d’injures aussi continue et qui alla frapper des oreilles
aussi peu faites pour les comprendre. On essaya bien de modérer notre
allure; mais le mulet avait vu sans doute le diable en personne sous la
forme de nos bicyclettes, car nous avions beau ralentir notre marche, il
courait comme si une troupe de tigres enragés s’était mise à sa
poursuite. Et l’Arabe hurlait toujours ses litanies, là-bas, derrière
nous; on en percevait maintenant le son vague; mais avec quelle
virulence il devait les pousser, car, fort éloignés de lui, l’écho de
ses imprécations nous arrivait encore.
Enfin, il a dû retrouver sa bête, cet adepte de l’Islam; le mulet, en
effet, après une course frénétique, se disant peut-être à la fin qu’il
n’était pas dans la bonne voie, fit volte-face et, parcourant un vaste
demi-cercle, revint sur ses pas.
Cette comédie devait se renouveler souvent, et, comme on le verra plus
tard, faillit une fois tourner au tragique, quand une fortune inespérée
nous eut donné, à notre passage à Alger, une triplette pour nous
escorter dans les Hauts-Plateaux, jusqu’à Constantine.
On passa le hameau des Attafs. La chaleur était intense, mais, ainsi que
je l’ai fait observer déjà, cette journée nous trouvait fort dispos. La
vallée était moins nue. Des palmiers nains partout; puis, courbés sous
le vent du Sud, les asphodèles. Elles semblaient moins tristes, ces
plantes sauvages. Nos joyeuses dispositions rejaillissaient sur elles.
Les jujubiers sauvages apparaissaient aussi.
C’est à Affreville, ai-je dit, que devait finir notre deuxième journée
au pied de l’Atlas. On n’y parvint pas.
Notre départ d’Orléansville avait été trop tardif. On franchit
Saint-Cyprien des Attafs. Quand on passa Oued-Rouina, dernier hameau
avant la ville de Duperré, située à une vingtaine de kilomètres en avant
d’Affreville, la nuit arriva, rapide, brutale, en quelques minutes.
Ce commencement de soirée, même, nous parut fort long. Par dix fois, mon
compagnon me dit: «Voici Duperré.» Des lumières, en effet, pointillaient
dans la nuit, mais, rien! Des Arabes nous renseignèrent et, détail à
retenir, ils ne nous trompaient jamais. «Encore deux kilomètres!» nous
dit l’un d’eux en son accent guttural. On arriva vers huit heures.
On trouva tout à souhait: un petit hôtel fort coquet sur la promenade
ornée de platanes et ce qu’il fallait pour se bien restaurer. Une
mauresque d’une beauté peu commune, aux yeux grands et noirs, dont la
physionomie tout illuminée d’intelligence ne le cédait en rien à sa
prodigieuse activité, nous servit rapidement. Puis, comme on jugea qu’il
était un peu tôt pour passer dans nos chambres respectives, sûrs d’avoir
cette fois de bons lits, on s’assit quelques instants sur le devant de
notre hôtel pour respirer un peu l’air et contempler cette soirée
élyséenne.
Le vent du Sud soufflait encore; il n’avait cessé de se faire sentir
depuis onze heures du matin, mais il était faible; puis, comme
l’influence des éléments au point de vue des sensations se modifie
suivant l’état physique des êtres qui la subissent, ce souffle éteint de
fournaise nous semblait maintenant une brise délicieuse qui venait sur
nous ainsi que sur Vasco le souffle d’éventail de l’amoureuse Sélika.
L’atmosphère chaude et pure reflétait de vagues lueurs roses; et du ciel
bleu, d’un bleu intense, s’épandaient les clartés sidérales qui, dans
les nuits d’été, permettent de percevoir les objets environnants en
sombres découpures sur l’horizon.
Autour de nous, une gaieté de couleurs vives, aux tons crus, du rouge,
du blanc, du bleu, du vert, à profusion, et des voix claires d’enfants
qui jouent.
A mesure que la soirée avançait, on venait là, sous les hauts platanes,
aux gigantesques ramures, respirer à larges poumons; des Arabes,
quelques Européens se couchaient sous cet étincellement nocturne, ou se
tenaient assis côte à côte, sans parler, comme si la jouissance de cet
air endormant suffisait à leur bonheur.
Quel laisser-aller familial, quelle simplicité dans cette existence
primitive!
C’est la vie au dehors, la vie insouciante et tranquille sous ce ciel
enchanteur où la fièvre des grandes villes s’éteint comme absorbée par
l’intarissable, fécondante et saine chaleur de la nature. Corps robustes
et beaux, ils les ont tous, femmes et hommes, de toute race, malgré les
duretés de la conquête.
Pays fortuné, qui garde souvent ceux qui l’approchent, tant son attrait
est enveloppant; soirée délicieuse, rêve enivrant et qu’il nous fallut
pourtant abandonner sans en avoir pu goûter tous les charmes.
VIII
BONO! BONO!
Après une nuit réparatrice, on se mit en route aux aurores. Temps
toujours merveilleux.
Le pays bientôt allait changer de nature et d’aspect.
Voici, à notre sortie de Duperré, quelle était notre position
géographique:
L’Algérie dans toute son étendue est, on le sait, coupée de deux longues
chaînes, parallèles à la côte; la plus éloignée et la plus forte est
celle du Grand, la plus rapprochée celle du Petit Atlas; double chaîne
dont les ramifications tendent à se rapprocher dans la partie Est de
l’Algérie, et en font une région aux plateaux extrêmement élevés. Dans
la partie Ouest, les deux chaînes sont parfaitement distinctes, et c’est
entre les deux que coule le grand fleuve du Chéliff, dont voici l’exacte
direction.
Le Chéliff prend naissance dans les hautes régions du Grand Atlas, dans
le Djebel-Amour; il coule aussitôt et directement vers le Nord, et coupe
même une petite chaîne près de Boghar; mais d’après la configuration du
sol que je viens d’indiquer, en coulant toujours vers le Nord il vient
se heurter contre le massif élevé du Petit Atlas. Alors forcé
d’abandonner cette direction, il file vers l’Ouest pour aller contourner
le Petit Atlas, traversant alors la plaine brûlante à laquelle il a
donné son nom.
En sortant de Duperré, nous autres, nous nous trouvions près de
l’endroit où le Chéliff vient heurter le Petit Atlas pour filer vers
l’Ouest. Ce fleuve, qui jusqu’alors avait coulé à notre gauche, nous
allions donc le franchir à quelques kilomètres de Duperré, pour le
laisser remonter, en amont, vers le Sud, tandis que nous, accomplissant
avec nos machines ce que le fleuve n’avait pu faire, nous allions, par
un coude brusque vers le Nord, passer le Petit Atlas.
C’est à Affreville que le changement de direction allait s’exécuter,
Affreville, où nous avions un moment espéré arriver la veille, et qui
est située au pied de la montagne.
Il était nuit quand on quitta Duperré, mais l’aurore allait apparaître.
Le sol de la route était rocailleux. On passa le Chéliff. Pauvre grand
fleuve! du sable, du sable, un fleuve de sable, balafré sur un des côtés
par une rigole.
Comme nous marchions directement vers l’Est, on put voir se lever le
soleil; même il devint tout de suite affreusement aveuglant; pour peu de
temps heureusement. On croisa tout un bataillon de turcos. Avaient-ils
l’air éreintés, les malheureux!
Voici le village de Lavarande. Impossibilité complète de trouver du
lait. Patience, il y en aura à Affreville.
Nous y arrivons. Petite ville fort coquette; elles le sont toutes
décidément.
Du lait! Pas la moindre trace, du moins dans les premiers établissements
où nous nous adressons. Comme la fin du village approche, nous
interrogeons un brigadier de gendarmerie sur le devant de sa porte: «Pas
de lait, brigadier, dans toute la ville? Nous mourons de faim et de
soif!»
--Oh! le laitier est passé. Vous n’en trouverez pas. Mais il doit nous
en rester un peu; je vais vous le chercher, répond-il.
Et fraternellement, ce bon brigadier de gendarmerie nous revient et nous
présentant un grand bol de lait:
--Voilà tout ce qui nous reste, dit-il.
--Grand merci, c’est déjà quelque chose. Sapristi, je ne croyais pas
trouver, dis-je en souriant, du lait à la gendarmerie. C’est original.
Le tableau l’était à coup sûr. On se partagea, mon compagnon et moi,
cette bienfaisante boisson, et on se remit en route, après avoir comblé
de remerciements ce modèle des brigadiers qui se refusa à tout
remboursement.
Je dois ajouter que sans regretter cette aubaine inespérée, nous avions
désespéré trop tôt d’Affreville. Quelques pas plus loin, en effet, un
petit hôtel, où déjà une foule d’Arabes étaient rassemblés, nous servit
du lait à foison. Le patron de l’établissement nous dit:
--On vous attend depuis hier soir ici.
--Oh! oh! dis-je à mon compagnon, il paraît que la presse algérienne a
fait son œuvre dans cette noble ville.
Les Arabes se poussaient, voulaient voir; ils palpaient, en faisant
entendre des glouglous bizarres, nos machines abandonnées sur le devant
de la porte.
Au moment de partir, le patron nous dit:
--Ah! vous allez avoir à grimper dur; la côte commence bientôt, vous en
avez pour onze kilomètres. Vous ne vous ennuierez pas, allez!
On se mit en route. La côte commençait en effet, et la chaleur avec
elle.
J’avais souvent entendu dire: Le sol de l’Algérie est prodigieusement
fertile, mais l’eau manque, hélas! et la terre, naturellement, ne peut
produire les fruits dont elle est susceptible. Aussi, dès qu’une
propriété peut facilement s’approvisionner d’eau, sa fertilité est
inouïe.
Nous allions en avoir un éblouissant exemple.
On commença donc à gravir la montagne, et l’on rencontra beaucoup
d’Arabes à pied ou à dos de bourriquets, car la route conduisait à
Milianah, ville importante, mais que nous ne devions pas voir, cette
route se divisant plus haut et parvenant à Milianah par un
embranchement.
Bientôt il fallut aller à pied et on recommença à subir les terribles
assauts d’un soleil sénégalien. Il n’en fallait pas tant pour exciter
notre soif jusqu’à la fièvre.
Mais voici qu’à mesure que nous montions, la végétation allait se
multipliant. Les haies s’épaississaient à vue d’œil, puis les arbres, en
touffes sombres, s’étageaient sur la montagne. Bientôt un petit viaduc
de bois se dressa à notre droite; l’eau en pleuvait de partout. Aussitôt
ce viaduc dépassé, un ruisseau coulant avec force se fit entendre sur le
rebord du chemin. Il était en maçonnerie et l’eau y coulait, d’une
attirante limpidité.
Nous montions lentement, écrasés de chaleur. Voici que l’eau coulait à
gauche maintenant, dans les cailloux; puis commencèrent de petites
cascades, qui se précipitaient de la montagne. On put boire, mais
difficilement, vu notre manque total de tout récipient. Ces petites
gorgées prises dans le creux de la main ne parvenaient qu’à suraiguiser
notre soif. La verdure s’augmentait de plus en plus, autour de nous.
Ce n’étaient plus maintenant les pauvres cactus, jaunes de poussière,
qui bordaient la route dans le Chéliff; les touffes vertes, d’un vert
tantôt clair, tantôt foncé, couvraient la terre et les grands arbres
jaillissaient de ce tapis d’éclatante verdure. Pas le moindre
jaunissement automnal dans ces vagues de feuillages. Il y avait les
eucalyptus, dont la feuille très longue se pose toujours perpendiculaire
au sol, comme si elle voulait faire admirer au passant son tissu
délicat; l’eucalyptus dont l’écorce soulevée laisse voir des taches d’un
rose tendre. Les lentisques projetaient aussi leurs feuilles d’un vert
sombre.
Les chênes larges s’y multipliaient. De temps à autre venaient aux
alentours des habitations les citronniers, les palmiers, ces arbres
merveilleux d’élégance, déployés en éventail; les aloès, les figuiers,
les oliviers, les arbres à caoutchouc, aux rameaux éternellement verts,
mêlaient leurs branches aux feuilles des mûriers. Les graines rouges des
faux poivriers émergeaient, piquant de taches sanglantes cet amas de
verdure. On voyait aussi les feuilles composées, légères et
tremblotantes des acacias, les caroubiers aux gousses vermeilles. Puis
dominant cet océan, les peupliers. Ils bruissaient à la brise du
Nord-Ouest, balançant leurs crêtes majestueuses. Quel jardin enchanté
nous traversions! Et, tous les cent mètres, l’eau descendant de la
montagne chantait en tombant dans le ruisseau; de l’eau, de l’eau
partout. Des osiers même poussaient en petites forêts, le long de la
route; des roseaux aussi y entremêlaient harmonieusement leurs feuilles
filandreuses.
Nous voulions étancher notre soif, impossible! La vue de cette eau
coulant de partout était un supplice de Tantale. Bien loin de calmer
notre gorge, nous l’irritions.
Le sommet de la montagne semblait plus vert encore que le flanc que nous
gravissions en un long éblouissement. Dans la direction de Milianah, on
eût dit des corbeilles de grands arbres dont les tiges enserrées s’en
iraient en bouquet d’artifice, repoussées à leurs faîtes par l’épaisseur
de leur feuillage.
Enfin, on trouva une petite fontaine: filet d’eau projeté en avant avec
assez de force pour permettre de se désaltérer à pleines gorgées.
Mais voici qu’à la vue de cette fontaine un scrupule me saisit et fut
partagé par mon compagnon, scrupule extraordinaire, inouï,
incompréhensible, et qui parvint pourtant à nous arrêter, malgré notre
soif devenue affreuse.
--On nous a dit que certaines eaux étaient malsaines et donnaient la
fièvre, dis-je à mon compagnon.
--Oui, répondit Van Marke, et c’est justement dans la montagne.
--Diable, si nous allions, dans l’état où nous sommes, nous donner
quelque fièvre maligne. Comment faire?
--Qui pourrait nous renseigner? Il n’y a personne ici, dit Van Marke,
comme moi arrêté par cette crainte ridicule.
--Et puis, repris-je, comment nous faire comprendre? Les Arabes
répondent bien à une demande appuyée d’un geste clair. Mais ici.
Justement, un Arabe gravissait lentement la côte et s’avançait vers
nous.
Quand il fut arrivé, on l’accabla de gestes naturellement, pantomime qui
dut lui paraître du plus haut comique et qui l’eût amusé beaucoup plus
encore s’il avait compris tout de suite notre embarras mortel. Et on se
démenait comme de beaux diables en présence de cette fontaine et en
présence de l’Arabe qui ne comprenait absolument rien à cette singerie.
Enfin, il comprit, le bon disciple de Mahomet et, soudain, une lueur
vive se faisant dans son esprit, son visage s’éclaira et il nous dit en
riant: Bono! Bono! Ce que nous traduisîmes aussitôt par ces mots: Bonne
eau! Bonne eau!
Inutile de dire si on se précipita alors, la bouche ouverte, vers cette
bienheureuse fontaine rencontrée dans la montagne et qui avait été de
notre part l’objet d’un scrupule d’autant plus étrange que cette idée
même ne nous était pas venue en buvant de l’eau des petits torrents
trouvés le long du chemin.
Avant de parvenir au sommet de la longue côte, nous allions nous livrer
à un plus sérieux rafraîchissement. Au croisement de la route nationale
et de la route de Milianah, une sorte de vasque de pierre avait été
placée au-dessous d’une violente chute d’eau, qui, avant de disparaître
dans une conduite, rejaillissait en écume blanche jusque sur le rebord
de la vasque.
Prendre une douche jusqu’à la ceinture fut aussi rapide que délicieux.
Le même Arabe, qui nous avait dit: «Bono! Bono!» passait à ce moment,
car nous l’avions devancé avec nos bicyclettes. Cet homme, en apercevant
nos deux bustes barbotant dans la vasque remplie d’eau, dut évidemment
se dire: «Ces gaillards-là ont du feu dans les veines.»
Alors nous, tout inondés, jetant un coup d’œil sur notre brave Bédouin,
nous lui criâmes en manifestant notre bien-être: «Bono! Bono!»
Quelques instants après, la côte était finie et la descente allait
commencer.
IX
INCENDIE DANS LES BROUSSES
Ainsi qu’il arrive fréquemment lorsqu’on gravit une élévation, et à plus
forte raison une haute montagne, au fur et à mesure que l’on approche du
sommet les pays environnants se découvrent peu à peu. Quand nous avions
gravi la côte du Petit Atlas, la végétation, partout épanouie, nous
avait quelque peu masqué les lointains; mais par un brusque changement,
sur la crête de la montagne, voici que les arbres s’éclaircissaient.
Beaucoup même nous apparurent rabougris, affaissés, tordus, comme
victimes d’ouragans terribles.
--Regarde donc, me fit même remarquer mon compagnon, ces tronçons
d’arbres. Ce sont des cyclones qui ont soufflé ici.
--En effet, seuls des coups de vent peuvent expliquer cet état-là. Mais
le fait n’est guère surprenant. Vois un peu si les tempêtes doivent s’en
donner ici, dans ces montagnes.
Bientôt le rideau de verdure acheva de se déchirer, et à notre droite,
dans la direction du Sud, se déroula soudain l’amas des montagnes
ramifiées à la chaîne principale au sommet de laquelle nous nous
trouvions en ce moment. L’Oued-Djev coulait au pied de notre massif, au
fond de la vallée où se dressait le village d’Oued-Zeboudj. Par delà
s’étageait la série des hauts mamelons dénudés du Djendel, aux teintes
jaunâtres tachetées de gris. C’étaient des escarpements de hautes
falaises par endroits, et la vue, plongeant dans la vallée de
l’Oued-Djev, donnait des impressions d’abîmes.
Il était dix heures bientôt, et, par cette journée africaine de
septembre, on avait partout un intense rayonnement de lumière. Ce
panorama, peint de couleurs vives, où les jaillissements de verdure de
la montagne de Milianah faisaient vis-à-vis aux reflets dorés du
Djendel, sous l’intense bleu céleste, se déroulait sur une étendue que
l’abondance du ruissellement lumineux permettait d’admirer tout entière.
Le vent était faible. La chaleur avait repris toute sa violence
étouffante, malgré l’altitude.
Nous étions fort en retard, mais aussi quelle côte à gravir! Nous avions
compté déjeuner à Blidah à midi pour arriver à Alger vers cinq heures de
l’après-midi. Mais il fallait dès à présent y renoncer.
Bien heureux si nous pouvions déjeuner à Bourkika, pour passer vers
trois heures à Blidah et arriver à Alger à sept heures.
En tout plus de 100 kilomètres à parcourir.
Maintenant nous commencions à descendre, heureusement. Une descente de
15 kilomètres, contre le flanc de la montagne. Nous allions directement
vers la mer. Bourkika est, en effet, situé à un angle droit de la route,
qui se dirige vers le Nord pour tourner brusquement vers l’Est
parallèlement à la côte. Nous descendions, nous descendions; la route
était bonne, sauf quelques amas de cailloux semés dans la poussière,
mais par places seulement.
La haute végétation s’éclaircissait de plus en plus et faisait place de
nouveau aux amas touffus rencontrés avant le Chéliff. On descendait,
descendait, descendait. Cette fois, Van Marke se tenait derrière. Par
une singularité curieuse, mon compagnon, fort adroit sur sa machine et
plutôt téméraire en toute autre circonstance, était craintif dans les
descentes et, dès qu’une pente descendante commençait, mon Belge se
tenait prudemment à l’arrière.
Plusieurs fois je me retournai, je ne l’aperçus plus. A un tournant
cependant, tout là-haut, derrière moi, un point noir glissant le long de
la montagne me révéla qu’aucun accident n’était arrivé. Le compagnon
était bien là. On descendait, descendait toujours, roulant à toute
allure. On croisait des Arabes sur leurs bourriquets et c’est à peine si
leur ahurissement avait le temps de se manifester.
Voilà certes qui devait achever de les convaincre sur leur idée: les
Français sont devenus fous.
On croisait des charrettes, chargées parfois: «Balek! Balek!» et on
continuait la vertigineuse descente de quinze kilomètres.
On contournait la montagne et à chaque instant il était à croire qu’on
allait s’arrêter. On dégringolait toujours! La campagne se dénudait.
Partout des brousses, maintenant. Nous descendions, nous descendions.