--Sans doute; mais pourtant, puisque nous sommes bien en ce moment,

pourquoi ne pas en profiter? Ce sera une bonne avance de gagnée.

--Et la sécurité du chemin? Tu sais ce qu’on nous a dit: «Le jour, rien

à craindre des Arabes; mais la nuit, la prudence exige que vous vous

arrêtiez.» Avec ces farceurs-là, on ne sait jamais bien ce qui vous

attend.

--Bah! tu es armé, répondit l’obstiné petit Belge, puis la nuit est très

claire. Ce serait de la malechance vraiment, sais-tu, d’être attaqué

ici.

A vrai dire, je ne faisais d’objections que pour la forme, car j’étais

disposé à céder. La lune allait briller, en effet; la chaleur serait

moindre, peut-être le vent qui à la fin nous heurtait de face allait-il

tomber avec la nuit. On gagnerait une forte avance, c’était sûr.

Toutefois, cinquante kilomètres, c’était beaucoup, et cela sans localité

de quelque importance sur la route pour nous arrêter dans le cas d’une

faiblesse subite.

Je cédai, mais non sans une assez vive inquiétude. Puis, je me rappelai

une circonstance semblable, dans mon voyage en Espagne, durant la

traversée des plaines de Castille. On voulut partir le soir, et on tomba

d’épuisement sous les regards d’une lune splendide et moqueuse, qui

n’éclairait, autour de nous, et là-bas, tout là-bas, que le désert!

Enfin je me décidai:--Partons, dis-je à mon compagnon, advienne que

pourra.

On boucla les sacoches et à sept heures nous roulions sur la place de

Relizane, vers l’Est.

On l’a vu, la vaste plaine tant redoutée, qu’on nous avait défié de

traverser en plein jour, ne commençait en réalité qu’au sortir de

Relizane. Et nous pouvions alors nous faire une juste idée de sa

température, d’après les degrés subis par nous au cours de l’après-midi.

Nous marchions depuis quelques instants à peine quand de nouveau la

plaine immense apparut. Le crépuscule dure très peu en Algérie, comme

dans toute contrée qui se rapproche de l’équateur. Voici que déjà la

nuit était venue. La lune presque en son plein nous éclairait fort bien;

la route nous apparaissait très nette en sa blancheur, sous ses rayons

éclatants.

Mais je ne sais trop quelle vague sensation parcourait tout mon être:

contrairement à ce qui se passait toujours après un dîner confortable,

où les forces reconstituées vous permettent de pédaler à l’aise malgré

la fatigue antérieure, je ne pouvais avancer. Un engourdissement étrange

m’avait saisi. D’où venait-il?

La chaleur, il est vrai, était intense.

Plus de soleil, mais la plaine était semblable au four dont le brasier a

été retiré, et qui reste chauffé à blanc. C’était un souffle de four à

chaux. La nuit même, par le contraste, rendait cette sensation de

chaleur plus pénible encore, le rayonnement de la grande lumière jouant,

semble-t-il, le rôle de dérivatif.

Nous étions là, côte à côte, solitaires en cette immensité, et respirant

du feu.

Mais cet embrasement de l’atmosphère expliquait-il mon état

d’engourdissement total? Jamais, après un copieux dîner, je n’avais fait

de pareils efforts sur mes pédales. Qu’avais-je donc?

Je me décidai à faire part à mon compagnon de ce fâcheux détail. Qu’y

pouvait-il, le malheureux! Anxieux sur les conséquences de mon

affaissement dans une pareille solitude, il m’encouragea désespérément.

Le silence planait sur cette mer. Seul un murmure singulier, dominant

même le bruit de nos roues sur le sol, attira mon attention.

C’était un sifflotement monotone dont je ne pus tout d’abord m’expliquer

la cause: chant langoureux, prolongé, parfois très faible, comme une

plainte douloureuse et profonde d’âme errante dans ce désert.

Je ne tardai pas à comprendre d’où provenait cet étrange murmure:

c’était le vent du sud dont le souffle chantait dans les rayons de nos

machines.

Et pourtant nous n’éprouvions pas l’impression d’un grand vent sur nos

personnes, mais voici qui éclairait mon esprit sur mon insurmontable

affaissement.

--Regarde, dis-je, à quel point les objets environnants, même quand ils

jouent un rôle indirect dans nos impressions, influent sur elles; l’idée

de l’ouragan nous est donnée par l’agitation des objets extérieurs, des

feuillages, par exemple, et par le bruit qu’il fait sur ces objets; ici,

dans cette plaine, rien ne s’oppose à la marche du vent du Sud; il

parcourt ces espaces librement, sans rencontrer d’obstacles. Nul bruit

ne le révèle. D’autre part, comme cette absence d’obstacles laisse au

souffle du sirocco une grande régularité, aucun coup violent ne vient

non plus, en nous heurtant plus fort, nous annoncer la présence de cet

ennemi acharné. Mais la voilà, je le comprends, la cause de ma fatigue;

nous luttons contre un sirocco enragé.

Cette explication parut surprenante à l’ami Van Marke et il crut voir là

une défaite. Il n’allait pas tarder à être détrompé. Lui aussi certes

était obligé de faire des efforts évidemment extraordinaires, mais

l’idée de ce vent mystérieux le laissait tout rêveur.

--Tu l’entends pourtant bien chanter dans nos rayons, lui dis-je? Ce

n’est pas, que diable, notre vitesse égale à celle d’un colimaçon qui

provoque ce sifflotement-là.

Quoi qu’il en soit, je n’avançais plus.

L’engourdissement de mes articulations était général.

--Tu sais, j’en ai assez, ça ne va plus. Jamais, jamais je n’arriverai à

Inkermann.

Nous n’avions parcouru que huit kilomètres à peine et Inkermann était à

une quarantaine de kilomètres.

--Tu vois, nous avons eu tort de partir. Comment faire maintenant?

--Du courage; je suis fatigué aussi, moi, mais c’est une faiblesse qui

va disparaître. Un petit effort et il n’y paraîtra plus.

--Inutile, je sens que c’est fini. Oh! tu sais, si l’énervement me

saisit, ça m’est égal, je descends de machine, je m’avance dans ces

champs, et je me couche là, tranquillement. Nom d’un méari, ce n’est pas

l’humidité ni le froid qui me donneront des rhumatismes!

A cette idée inouïe, le bon Belge est saisi d’effroi et redouble ses

encouragements, quand brusquement un incident aussi inattendu que rapide

se produit, et vient, d’un seul trait, ranimer follement toutes nos

ardeurs locomotrices.

A une certaine distance devant nous, une centaine de mètres peut-être,

une barrière coupe la route.

--Hein? regarde donc? Van Marke! Attention! Qu’est-ce que c’est?

--Ce sont des Arabes, répond froidement le fils des placides Liégeois.

--Des Arabes? Fort bien, avertis-les, surtout.

Mais Van Marke est jeune et il faut bien que sa jeunesse reprenne ses

droits sur le sang de sa race; au lieu de leur crier tranquillement:

«Balek! balek!» il fonce en avant en poussant des cris aigus: «Ohé! ohé!

attention là! les arbicots!»

C’étaient bien des Arabes, en effet, quatre immenses gaillards qui

occupaient la largeur de la route.

Aux cris poussés derrière eux ils s’écartent et très vite nous passons.

Mais à peine se sont-ils aperçus de notre nombre, voici qu’ils

s’élancent en avant en jetant à leur tour des hurlements assourdissants.

Comme je n’ai pas le moindre doute, d’après leur manière de s’élancer

ainsi à notre poursuite, sur leurs intentions peu sympathiques à notre

égard, je me saisis de mon revolver, avec l’intention parfaitement

arrêtée de viser et de faire feu, si par malheur nos forces sont trahies

et si les quatre Arabes, gagnant du terrain, nous arrivent sur les

talons; je le fais avec d’autant plus de conviction que j’ai tout

naturellement la bourse forcément bien garnie et qu’en présence d’une

somme d’argent, l’Arabe voit rouge, nous avait-on dit.

Mais, le plus effrayé en l’occurrence, c’est mon compagnon, à la vue de

mon revolver.

--Ne tire pas, supplie-t-il!

--Ne tire pas, tu es bon, toi, excellent Belge; tu agis comme un enfant

que tu es, et tu es effrayé des conséquences. Laisse-les arriver, et tu

juges si je vais me gêner.

Mais nous n’avions rien à craindre, très heureusement. Un coup de fouet

nous cinglant l’échine n’eût pas réveillé notre sang avec plus de

vigueur que ne le firent les croassements de ces Arabes jetés à notre

poursuite. Ils ne purent nous rejoindre.

Quand notre émotion fut calmée, ma décision était prise.

--Écoute, dis-je à Van Marke, cette pérégrination nocturne ne me dit

rien qui vaille. Je ne veux pas faire de ce désert mon lit de repos; au

plus petit hameau rencontré sur la route, fût-ce un misérable gourbi, je

m’arrête et je me couche, dussé-je m’étendre sur le chemin, en plein

air.

Cela dit sur un ton qui ne pouvait provoquer la moindre réplique chez

mon jeune second, fort marri de la petite équipée racontée plus haut.

A treize kilomètres de Relizane, le petit village existait; quelques

maisons à droite et à gauche de la route apparurent, toutes noires, sous

la lumière blanche de la lune.

--J’y suis, j’y reste! cette fois; nous allons coucher ici, tu entends!

Ce raccourci de hameau se nommait les Salines; près de lui, en effet,

sur notre gauche, s’étendait un lac salé. Desséché, sans doute, le lac.

Nous ne pouvions songer à l’aller voir à pareil moment. Une fois

descendu de machine, et en arrêt, je dis au jeune Albert:

--Écoute un peu maintenant!

On prêta l’oreille. Un bruissement immense, comme celui de la mer, nous

arrivait.

--Hein? tu l’entends souffler, le sirocco, dans les arbres qui

environnent les Salines. Il ronfle maintenant.

Mais il fallait songer au repos. «Trouver à coucher ici, voilà, dis-je,

qui ne va pas être commode. Mettons-nous en campagne.» Il était huit

heures et demie environ, pas davantage, heureusement! sans quoi c’était

la nuit à la belle étoile, hélas! ce qui peut-être eût mieux valu pour

nous!

Comment faire? Nous nous saisissons des machines, et en avant vers la

première maison qui nous offrirait un aspect catholique.

On frappe. Un brave homme d’Européen nous ouvre.

--Pardon, monsieur, nous sommes deux vélocipédistes très fatigués. Nous

arrivons d’Oran, jugez un peu! Et, ma foi, nous ne voulons pas continuer

notre route, nous voudrions coucher ici. Y a-t-il moyen?

L’excellent homme ne paraît pas surpris de l’aventure; il est fort

aimable et nous répond:

--Vous venez d’Oran? Vous devez être fatigués, en effet; mais je ne puis

vous coucher, moi; toutefois, si vous voulez bien, je vais vous conduire

à la seule auberge qui puisse vous recevoir. Ce sont des Français, là.

En route! Oh! les courses ne sont pas longues, aux Salines. Quelques

secondes et nous voici rendus.

Notre mentor ouvre la porte de l’auberge. Dans la grande salle où du

coup nous pénétrons, nous trouvons toute la famille installée à table.

Cette salle est exactement semblable à celle des cafés français de la

campagne: vaste, rectangulaire et carrelée; un comptoir avec, derrière,

des bouteilles rangées; sur la moitié du pourtour, des tables longues

avec bancs aux deux côtés.

Dans la seconde partie de la salle, devant l’une des deux fenêtres, un

billard. Enfin, faisant face à l’autre fenêtre, une porte vitrée, porte

conduisant à l’intérieur.

Notre brave homme, à peine en présence de nos hôtes, prend la parole:

«Je vous amène deux clients, dit-il, qui voudraient bien passer la nuit.

Ils sont fatigués et ne peuvent aller plus loin.»

Mais, à cette entrée en matière, le «patron» qui lentement ingurgite son

dîner du soir, reste muet, comme jadis le prophète quand l’âne de Balaam

parla; il nous toise et ne semble nullement rassuré sur la nature de ces

clients arrivant comme des trombes dans son malheureux village. Il se

décide enfin à articuler un son, non sans avoir jeté un coup d’œil

d’intelligence à la «patronne».

--Nous ne pouvons pas vous coucher, nous n’avons pas de lits, nous

dit-il. Nous en sommes fort désolés.

Comprenant parfaitement bien les sentiments divers qui agitent les

esprits de ces «Salinois», je m’efforce de le prendre sur un ton de

franchise catégorique et à la fois très résolu, tant je suis décidé à ne

pas quitter la place, coûte que coûte.

--Vous n’avez pas de lits? Ce détail-là, dis-je, nous est, en vérité,

fort indifférent! Nous sommes absolument éreintés et nous serons bien

dans n’importe quel recoin. Vous savez, mon brave, il ne faut pas nous

prendre pour des bandits de grand chemin. Nous en avons bien un peu

l’air, mais nous n’avons que ça du brigand. Nous sommes deux

vélocipédistes venus de Paris, pour nous rendre d’Oran jusqu’à Tunis, si

faire se peut. Pas ordinaire, hein? ça! Nous ne connaissons pas vos

routes d’Algérie et nous ne sommes nullement rassurés sur les façons

nocturnes des Bédouins que nous pourrions rencontrer. Vous ne voulez

pas, je suppose, nous faire coucher au milieu des champs? Allons!

allons! vous avez bien une grange ici. Nous y dormirons, soyez

tranquille.

Le patron était ébranlé par mon flot de paroles.

J’achevai de le décider par un petit truc qui rate rarement son effet:

saisissant mon porte-monnaie, je lui tendis une pièce en lui disant:

Tenez, servez-nous un verre de ce que vous aurez de bon et payez-vous

tout de suite.

L’argument était irrésistible. Notre hôte méfiant regarda la patronne

qui nous dit alors:

--Écoutez, vous allez coucher ici, dans cette salle. On va vous étendre

un matelas à terre contre le billard et vous dormirez là.

--Entendu!

Un quart d’heure après, l’arrangement était terminé. La famille avait

vidé la place, et notre lit primitif était installé; il avait été

purement et simplement posé sur le sol avec, au bout, un traversin.

Notre situation était donc la suivante: à droite, le billard; à gauche,

à portée de la main, le banc collé au mur; au-dessus du banc, une

fenêtre. En un clin d’œil on fut allégé de ses vêtements, sauf le

maillot! Oh! par simple convenance, foi de sirocco! Puis on se jeta sur

le matelas, côte à côte, il le fallait bien, Van Marke contre le

billard, moi contre la banquette.

J’avais auparavant pris la précaution de me faire délivrer une bouteille

en terre cuite pleine d’eau, récipient d’un usage universel en Algérie

et dénommé gargoulette. Je prévoyais un peu la nuit terrible que nous

allions passer dans ce village planté au milieu du «Chéliff». Hélas!

elle dépassa de beaucoup ce que je redoutais, et je m’étais dit qu’une

bouteille d’eau à notre disposition ne serait pas de trop. Cette

bienheureuse gargoulette était placée sur le banc, à portée de ma main.

Au moment de nous étendre, on avait laissé les battants de la croisée

ouverts, après avoir toutefois à peu près fermé les contrevents. Notre

salle de rez-de-chaussée était, en effet, située en plein sud et le vent

venait heurter la maison de face.

Ce bruit du sirocco fut, d’ailleurs, le premier qui nous frappa!

--Hein? je crois qu’il s’en paye le vent du Sud; l’entends-tu, qui hurle

dans la plaine?

--Oui, c’est curieux, dit Van Marke, on ne l’entendait pas quand nous

marchions.

--Tu vois bien, insondable jeune homme, que c’était lui qui nous barrait

la route. Dormons, tiens, il n’est que temps.

Dans les villes, villages et campagnes du Midi, il est un animal, fort

connu, du reste, dans toute l’Europe, mais là particulièrement répandu

durant la saison d’été: la mouche. Un mortel ennemi de l’homme semble

avoir inventé cet animal minuscule dont l’acharnement devenu proverbial

dépasse tout ce que l’entêtement humain pourrait atteindre en fait de

limite.

Or, sur le territoire africain, le nombre de ces insectes dépasse celui

de leurs «frères» de France dans la même proportion que les grains de

sable de l’Atlantique ceux d’une pauvre rivière de l’une des cinq

parties du monde.

Nous en avions souffert déjà, car si les mouches sont particulièrement

massées dans les centres habités, elles existent partout, tant leur

nombre est incalculable et vous suivent, en pleine marche, au milieu des

campagnes.

Même c’était parfois un spectacle à mourir de rire, pour celui de nous

qui roulait derrière, quand il voyait les mouvements mécaniques et

convulsifs faits par les bras de son compagnon pour chasser les mouches,

spectacle d’ailleurs que nous nous offrions mutuellement et à tour de

rôle.

Ici, aux Salines, dans cette salle de rez-de-chaussée, c’étaient des

nuées tourbillonnantes; on entendait leur vol permanent, assommant,

énervant, puis surtout, c’était sur la figure, sur les bras, sur les

jambes, un éternel petit chatouillement qui provoquait tantôt chez l’un,

tantôt chez l’autre, un soubresaut épileptique.

Van Marke semblait souffrir de ce chatouillement d’une manière intense,

car il disait toutes les vingt secondes au plus, avec un accent

lamentable et en se retournant: «Oh! ces mouches!» Mais ces mots étaient

prononcés sur le même ton; ainsi le voulait le sang belge.

Bientôt les moustiques s’en mêlèrent. Ce fut plus pénible encore, car si

les mouches chatouillent, les moustiques font de douloureuses piqûres,

puis leur zou-ou-ou-ou! laisse bien loin derrière lui, comme irritant

concert, le bruit d’ailes des autres insectes.

Alors, à nos convulsions destinées à chasser les mouches, se joignit un

frétillement général de nos deux individus, indiquant que nos épidermes

commençaient à durement souffrir.

On juge si nous dormions. Brochant sur le tout une chaleur atroce, et au

dehors, le hurlement du sirocco. De temps à autre, pour calmer nos

souffrances respectives, je saisissais la gargoulette et, prenant un peu

d’eau dans le creux de la main, j’arrosais mon compagnon et moi-même

ensuite.

Hélas! cette cérémonie nous soulageait pour combien de temps? Quelques

minutes à peine.

Ainsi qu’il arrive si souvent, dans les campagnes, où, sans qu’on sache

pourquoi, par le fait de la nuit, simplement, les chiens se livrent à

des aboiements furieux, ceux des Salines ne pouvaient manquer de donner

leur note. Et comme ils sont nombreux, les chiens, en Algérie, ce fut un

autre genre de vacarme qui, mêlé au bruit du vent, vint se joindre au

sabbat des moustiques et des mouches.

Me voici saisissant à nouveau la gargoulette pour recommencer

l’aspersion.

Soudain, dans un soubresaut, je m’aperçois que la place de mon voisin

est vide.

--Tiens! tiens! où est-il? Ceci est un peu fort.

J’allonge les bras, mais ils errent dans le vide et, circonstance qui me

stupéfie, j’entends à mon oreille la lamentation du bon Belge: «Oh! ces

mouches!» Ah! çà, pensai-je, mais je suis devenu fou. Comment! il s’est

évanoui! Mais où est-il?

--Mais où es-tu donc? hurlai-je à mon tour.

--Je suis, répondit froidement le Liégeois, sur le billard. J’ai senti

quelque chose qui me mordait; je crois que c’est un rat. Je n’ose plus

rester à terre; je me suis mis sur le billard.

--Ho! ho! voilà qui commence à atteindre la zone du comique, m’écriai-je

en riant. Ah! si les rats s’en mêlent.

Van Marke ne riait pas; il se lamentait par intervalles, toujours

réguliers, et il se retournait sur son billard, à chaque seconde.

Ce que je redoutais arriva: mon compagnon, dans un mouvement d’une

ampleur exagérée, dépassa les frontières du billard et vint s’effondrer

sur moi. Notre nuit prenait décidément de fantastiques proportions. Pour

la première, c’était encourageant. Et le sabbat se poursuivait. Le

crépitement des rafales, les hululements lugubres et prolongés des

chiens, le vol strident des mouches et le zou-ou-ou-ou des moustiques,

le tout dans une atmosphère de fournaise: c’était superbe.

Était-ce fini? Non. Cet infernal vacarme vint s’accroître encore. Un coq

chanta, un autre lui répondit. Il ne manquait plus qu’un canon chargé à

mitraille.

Et nous cuisions. Toujours j’allais à la gargoulette. A la fin,

exaspéré, je me levai, repoussai complètement les contrevents et,

saisissant la gargoulette, je répandis sur nous le reste de son contenu.

Un coup de vent du Sud s’engouffrant aussitôt dans la pièce vint

ébranler les bouteilles rangées derrière le comptoir, et un moment je

craignis de voir notre nuit se terminer par une catastrophe.

Il n’en fut rien. Je pus laisser la fenêtre entièrement ouverte et les

coups de vent nous soulagèrent un peu. Mais on ne dormit pas.

Van Marke, réellement indisposé par une nuit pareille, finit par se

lever, il était trois heures et demie du matin environ, et proposa de

partir.

--Nous ne dormons pas, dit-il, et nous ne prenons aucun repos; mieux

vaut décamper.

La proposition fut acceptée. Avec le matin, le vent allait se calmer. On

se remit en selle et on s’éloigna sans regret du village des Salines,

dont nous ne devions plus oublier la nuit horrible et, pour nous

désormais, légendaire.

VII

ORLÉANSVILLE--UNE SOIRÉE D’ALGÉRIE

L’état de fatigue dans lequel m’avait mis la chaleur du jour précédent,

avant notre arrivée à Relizane, s’était dissipé malgré la nuit troublée

des Salines; en revanche, mon compagnon avait été fort éprouvé par ce

manque complet de repos et il se plaignait d’un assez sérieux malaise

qui, un instant, nous donna les plus vives inquiétudes.

Heureusement, avec un courage à toute épreuve, il surmonta son

indisposition qui, à mesure que l’on avançait, se dissipa.

La route n’était pas mauvaise ici. Le vent du Sud, complètement calmé,

quand le jour apparut, avait balayé une partie de la poussière, que les

feuilles de cactus, bordant la route de temps à autre, avaient

soigneusement recueillie. La température s’était sensiblement améliorée

aussi. La brise rafraîchissante du matin commençait à se faire sentir

et, sans nous être d’un grand secours, avait cependant l’avantage de ne

pas s’opposer à notre marche, comme le diabolique sirocco.

On marcha donc assez vite et il était encore de très bonne heure, sept

heures du matin à peine, quand on arriva au village d’Inkermann, à

trente-cinq kilomètres environ des Salines. Nous espérions y trouver du

lait. Il n’y en avait pas, et je puis constater ici que les villages

algériens sont logés à la même enseigne que les villages de France:

impossibilité complète de trouver du lait. On dirait vraiment que c’est

là le liquide le plus rare du monde. Nous en avons trouvé, durant le

cours de notre longue traversée, deux fois seulement.

La plaine du Chéliff finissait à Inkermann; maintenant, à droite et à

gauche, l’horizon s’élevait et enfermait le fleuve dans une vallée, très

large et à l’aspect dénudé, comme la plaine.

De temps à autre, passaient les troupeaux de moutons ou de bœufs dont

les champs étaient d’ailleurs perpétuellement inondés. Au fur et à

mesure que la journée avançait, le soleil redevenait brûlant. Toutefois

nos dispositions physiques étaient maintenant excellentes à tous deux.

Ici on put jouir même d’un spectacle curieux et qui contribua

étrangement à nous distraire de la longueur de la route.

Nous roulions, ai-je dit, dans la vallée très large, au sol encore plat

et régulier; l’atmosphère très pure étincelait de lumière, éclairant la

route rectiligne, à perte de vue. Nous avions trois villages à franchir

avant d’arriver à Orléansville, terme de notre «demi-journée». Une

distance qui n’était pas moindre de sept à huit kilomètres les séparait.

Quand on quitta le premier de ces villages, un phénomène nous surprit.

--Tiens, dis-je, je me serai trompé ou c’est ma carte qui fait erreur.

Regarde donc ce bouquet d’arbres planté là-bas, comme une oasis dans un

désert; est-ce que ce serait déjà le village suivant? Mais il est à huit

kilomètres et on dirait que nous y touchons.

Cette proximité n’était, en effet, qu’une simple apparence, C’était un

étrange mirage, provenant sans doute de l’intensité de la lumière, car

le bouquet d’arbres semblait fuir à mesure que nous avancions vers lui.

Le phénomène se reproduisit bientôt, plus accentuée encore.

On sortit du village de Charon, puis brusquement, à un kilomètre en

avant, nous sembla-t-il, se dressa le bouquet d’arbres annonçant

Malakoff qui pourtant était à une distance de sept kilomètres.

Ces villages algériens enveloppés de verdure paraissaient plantés là, à

intervalles égaux, dans cette vallée immense, comme des oasis pour le

voyageur fatigué. Leur vue de loin nous encourageait et, je l’ai dit,

nous aida à franchir avec une vertigineuse rapidité cette chaude déjà,

mais supportable matinée.

Il était onze heures du matin quand, le rideau de verdure se déchirant

soudain, on vit s’avancer, débouchant de Malakoff, tout un étincellement

d’aciers aux reflets blancs: lumineux escadron de cyclistes venus

d’Orléansville.

A travers les cactus · 第 3 / 11 段