--Pourvu que le sirocco ne souffle pas, vous pourrez vous en sortir,

sinon! Ah! vous avez peur de l’eau. Pauvres amis! Attendez cet

après-midi et vous aurez une idée de la chaleur.

A six heures donc, nous voici au départ. Sur l’horizon planent des

vapeurs d’où le soleil se dégage en inondant de rayons roses le ciel

d’un bleu pâle.

Comme les poignées de main n’en finissent pas, je m’aperçois que l’heure

s’avance: il est six heures et quart. La perspective de la chaleur

m’inquiète, car c’est ce jour même que nous devons aborder la terrible

plaine du Chéliff, et je presse le départ.

A six heures vingt, l’escadron se mobilise. Nous roulons en brillante

escorte vers la sortie d’Oran. On nous conduit par la route dite de la

Senia.

Notre but, pour cette première journée, est d’aller déjeuner vers midi à

Perrégaux, situé à quatre-vingts kilomètres environ, puis d’arrêter

notre étape à Relizane, située à cent cinquante kilomètres d’Oran;

Relizane, la brûlante Relizane, où, d’après mon ami le capitaine de

zouaves, les troupes, une année, au cours des grandes manœuvres, avaient

enduré un supplice intolérable par suite de la chaleur.

Dès la sortie, les bonds cahotiques sont prodigieux. En effet, les

troupeaux sont innombrables aux environs d’Oran et chaque jour il en

entre et il en sort des bandes interminables.

On croise des Arabes à dos de mulets. Les pauvres bêtes s’affolent, mais

ce sont de rudes cavaliers, messieurs les Bédouins.

Les troupeaux commencent déjà.

On nous apprend, tout de suite et une fois pour toutes, le mot à

employer pour faire ranger les indigènes: Balek! Balek! L’opération

s’accomplit d’ailleurs sans trop d’encombre. L’Arabe berger fait

entr’ouvrir le troupeau par l’arrière, puis les bicyclettes, comme des

cavaliers dans la foule, font le vide. Mais quel ennui! Ce sont tantôt

des troupeaux de moutons, tantôt des bœufs: les chameaux viendront plus

tard!

La végétation est assez fournie encore; ce sont, au milieu d’une flore

européenne, des arbres à caoutchouc, des aloès, des jujubiers d’un vert

bouteille chargés par endroits d’une couche épaisse de poussière.

L’escadron roule très vite, on est très dispos quand on part; aidés

vigoureusement par la brise du Nord-Ouest, une brise de mer doublement

agréable, nous passons la Senia. A notre gauche, un campement de troupes

françaises, amas grouillant autour des tentes, piqué de casques blancs.

Voici Valmy. Quelques maisons seulement, on passe; mais déjà plusieurs

compagnons nous abandonnent. Adieu, les amis!

A droite, voici le Grand Lac Salé! O pauvre lac! immense par son

étendue, il est long de près de 40 kilomètres; mais l’eau, où est-elle?

Nous voyons bien le commencement d’un vallon au sol grisâtre et uniforme

comme un fond de rivière, mais l’eau? Disparue en partie. Là-bas, tout

là-bas seulement, aux extrêmes limites de l’horizon, on aperçoit une

ligne brillante. C’est un peu d’eau.

Maintenant le sol est fortement mamelonné, tandis que les fondrières

sont moins accentuées. On monte et on descend d’une manière continue.

Il est huit heures environ. Nos compagnons nous quittent, à l’exception

des deux entraîneurs qu’on nous avait promis et qui devaient nous

accompagner jusqu’à Perrégaux, MM. Allard et Mariani.

Le sol se dénude et l’horizon tend à s’aplanir.

Le soleil qui monte dans le ciel bleu chauffe déjà assez pour que je

songe à poser mon couvre-nuque; car je me suis muni d’une casquette

d’officier, en toile blanche, où le couvre-nuque s’adapte à volonté.

La brise du Nord-Ouest nous fait filer à une allure extrêmement rapide.

Le sol s’est amélioré. Voici un groupe de maisons dans une corbeille de

végétation vivace.

Une femme est là, une sauvage, on dirait; elle est horrible et sur sa

face large au front carré on remarque des taches de couleurs vives en

zébrures. Quoi, elle est tatoué, celle-là?

On roule dans la poussière. Et le soleil donne sérieusement.

Dans la campagne, sur notre droite, une construction basse éclate aux

regards par sa blancheur: c’est le tombeau d’un marabout.

Bienfaisante brise du Nord-Ouest. Elle nous pousse vers Perrégaux, à

larges envolées.

Il est neuf heures passées; nous entrons dans un village assez

important: Saint-Denis-du-Sig; une nuée de burnous.

Des burnous! Des burnous! Ils encombrent la vaste place centrale. Ils

sont tous bâtis sur le même modèle les villages algériens: une vaste

place rectangulaire, entourée de maisons proprettes très régulières et

souvent élégantes, avec, au centre, une fontaine coulant en permanence

dans un vase abreuvoir de pierre. La place de Saint-Denis-du-Sig était

blanche d’Arabes.

Dès notre apparition, ce fut, débouchant des groupes blancs, un vol sans

fin de gamins moitié nus et toujours coiffés de la chechia; et ils

pirouettaient autour de nous, en criant: «Bicyclettes! Bicyclettes! Un

sou, moussieu!»

On s’arrêta pour s’humecter le gosier. La soif nous tenait déjà. On

trouva de la glace, ce qui, par bonheur, nous arriva assez souvent, même

dans les moindres villages, quand toutefois ils étaient desservis par la

voie ferrée.

On se remit en selle. Il fallait gagner du terrain en profitant de la

brise, d’autant que la chaleur s’accentuait d’une manière effrayante.

La campagne se dénudait complètement. Des contreforts apparaissaient

encore dans le lointain, mais faibles, et rien devant nous.

Dans la campagne, à droite et à gauche, le sol était piqué de touffes de

jujubiers sauvages. Dans le voisinage de la route, les asphodèles se

dressaient, maigriots.

Le sol était bon ici; on roulait de plus en plus vite. Tous les

bonheurs! Le vent arrière nous aidait en tempérant les ardeurs du

soleil. Puis nous étions déjà fort en avance.

Mais cette béatitude que procure la locomotion en de telles

circonstances ne devait pas durer. D’ailleurs, à Oran, on nous avait

prévenus: «Vous verrez, nous avait-on dit, le vent change presque

toujours vers midi. Quand on se trouve dans une période de sirocco, et

il est à craindre que nous y soyons, vu les orages de ces derniers

temps, le vent est extrêmement modéré le matin et souffle du Nord ou

Nord-Ouest; puis à midi il passe au Sud, et voilà le sirocco qui se

lève.»

Nous n’allions pas manquer le coup.

Pour le moment tout allait bien. Il était onze heures. Seule, la faim

nous talonnait et il y eut un léger affaissement de la troupe.

Déjà un changement se devinait aisément dans les heureuses circonstances

qui venaient de favoriser notre marche. La brise tombait. Le soleil sur

nos têtes s’enflammait.

Un de nos compagnons nous montrant un amas de végétation dans le

lointain nous dit: «Voici Perrégaux.»

Il se trompait. Cette erreur en nous énervant contribua à ralentir notre

marche. Qu’est-ce que nous avions? La faim nous étreignait sans doute.

On croisa une femme qui allait, l’air hébété, les bras ballants, ayant

sur le dos son enfant accroupi et dormant. Elle allait comme une idiote,

bravant la chaleur devenue intense.

Le vent du Nord-Ouest a cessé, maintenant, et des coups de vent, d’une

direction mal déterminée, nous arrivent. Dieu! que la marche,

subitement, est devenue pénible! Perrégaux n’arrivera donc pas!

Notre énervement s’accroît encore. Notre compagnon Allard nous annonce,

en effet, que nous avons pris une route plus longue de cinq kilomètres

environ, sur les conseils qu’on lui avait donnés à Oran, parce que cette

route passait pour bien meilleure. Aussi, ayant marché vers le Nord-Est,

voici que nous revenons vers le Sud, après un coude brusque. Un coup de

vent qui nous arrive de face nous annonce, cette fois, que le sirocco se

lève, et il nous heurte, si chaud, si violent, si assommant que notre

compagnon, M. Mariani, dans un effort, saisi par une crampe, est

contraint de s’arrêter.

--Allez, allez, nous dit-il, je vous rejoindrai à Perrégaux.

On continue, en proie à la fringale, quand la ville désirée se dresse

devant nous, maisons blanches baignant dans un amas de verdure.

C’est bien Perrégaux où nous entrons, dans un décor d’où jaillissent les

palmiers. Nous arrivons par une allée bordée d’arbres régulièrement

plantés, formant dôme au-dessus de nos têtes.

Le petit Belge, mon compagnon, n’a pas employé la moindre seconde à

jeter un coup d’œil sur le paysage environnant et l’entrelacement des

feuillages en découpures sur le blanc vif des jolies maisons de

Perrégaux; le voici déjà dans la cour d’un hôtel, un seau d’eau devant

lui et s’épongeant la face.

--Comment, déjà! dis-je au jeune rejeton de ces braves bourgeois de

Liège qui opposèrent une résistance si désespérée aux assauts furieux de

Charles, duc de Bourgogne, dit le Téméraire.

--Je me rafraîchis, moi, dit-il, sans s’émouvoir.

--C’est ce que je suis en train de constater, répliquai-je, en procédant

aussitôt à la même opération rafraîchissante.

--J’avais chaud, sais-tu?

--Je le crois sans peine, et tu sais, mon garçon, que ce n’est rien

encore. Tu as pu voir que le vent a tourné, c’est le Sud qui commence à

souffler. Ah! nous allons rire!

Heureusement, nous avons pris une forte avance et il ne nous reste guère

que soixante-cinq à soixante-dix kilomètres à faire, pour arriver à

Relizane.

--Nous y arriverons facilement, dit Van Marke, qui ne s’effrayait jamais

de rien, quitte à déclarer ensuite sentencieusement: «C’est dur,

sais-tu?»

Mais si parfois il se plaignait avec persistance, et par réflexion

murmurée d’une voix rentrée, à intervalles réguliers, il ne refusait

jamais d’avancer, au contraire. Il allait toujours de l’avant, pressé

d’arriver sans doute à la fin d’une trop pénible étape.

Mais, comme toujours, une fois descendu de machine, il reprenait sa

lenteur mécanique.

--Allons, lui dis-je, assez d’eau sur la face. Mettons-nous à table.

Notre déjeuner était en effet servi. Je m’installe et me mets en devoir

de faire disparaître rapidement les divers plats qui nous sont servis,

mais je suis seul. MM. Allard et Mariani, qui vont céder la place à deux

nouveaux compagnons, attendent notre départ pour déjeuner

tranquillement; quant à Van Marke, ne croyez pas qu’il soit encore là.

Jamais.

J’ai eu le temps de m’inonder à plusieurs reprises, mais lui, prend son

temps!

J’en suis aux trois quarts de mon déjeuner quand il apparaît,

tranquille, souriant et satisfait, dans l’entre-bâillement de la porte.

--Allons! Albert de mon cœur, ne te presse pas, tu sais, nous partons.

Oh! je n’ignore pas que la Belgique n’est jamais pressée.

Van Marke, toujours souriant, s’asseoit en disant: «Je me lavais la

figure.»

--Ah! tu te lavais la figure; mais je l’ai bien vu, ô sujet impassible

et glacé du bon roi Léopold II; oui, seulement nous allons partir, il

est midi et demi. Allons! ouste! absorbe!

Si on s’imagine que mon objurgation produisit le moindre effet sur mon

excellent compagnon Albert Van Marke, le meilleur garçon de la terre, du

reste, ce serait mal connaître la pâte dont sont pétris les modernes

descendants des bons bourgeois de Liège.

Il eut, je dois le reconnaître, le temps d’envoyer au fond de son

estomac tous les comestibles nécessaires à la réparation de ses tissus,

car on vint nous annoncer que nos deux nouveaux compagnons, surpris par

notre arrivée inopinée, ne seraient pas prêts avant un quart d’heure.

Sur ces entrefaites se présenta à nous, la serviette sous le bras, un

des brillants avocats d’Oran, qui est en même temps président d’honneur

du Club Oranais. On avait regretté son absence au cours de la réception

qui nous avait été offerte, absence dont on ignorait l’objet. Or, il

était à Perrégaux et, calculant l’heure de notre passage, il était venu.

Il arrivait à temps.

Toujours de plus en plus inquiet de la chaleur dont nous sommes menacés,

je presse le départ, mais nos nouveaux compagnons ne sont pas là.

Allons! bon, nous allons perdre tout le bénéfice de notre avance. Ma

foi, je me décide à saluer tout le monde, en disant à Van Marke: «Je

pars tout doucement, vous me rejoindrez tout à l’heure!»

J’étais frémissant à l’idée d’affronter cette horrible chaleur.

Au moment où, par un croisement de route à angle droit, je débouchai de

Perrégaux, un spectacle frappa mes regards: c’était à une soixantaine de

mètres devant moi, sur la route, une colonne de poussière qui s’élevait,

en tourbillon.

Van Marke et les jeunes cyclistes de Perrégaux ne devaient pas tarder à

arriver. En quelques instants j’étais rejoint par eux. On était

sérieusement reconstitué, on marcha bien. Un de nos deux nouveaux amis

nous quitta presque tout de suite, déclarant que sa machine avait une

avarie; le second devait nous quitter bientôt après aussi, soit que le

temps lui fît défaut, soit que la chaleur l’incommodât trop fort.

Toute irrégularité du terrain tendait à disparaître, mais des

vallonnements existaient cependant quelque peu encore à l’horizon. Quant

à la végétation, elle se raréfiait rapidement à droite et à gauche de la

route, les haies de cactus dressaient leurs épaisses feuilles vert

bouteille; devant nous, la route blanche.

Le sirocco souffle assez fort déjà, mais il nous prend à revers et nous

gêne peu. On arrive sans trop de peine au village de Bouguirat.

Ici, nous nous arrêtons pour nous rafraîchir. Pas de café: une petite

épicerie seulement, doublée d’un débit de vins.

L’eau est chaude, hélas! Triste rafraîchissant.

Sur le devant des portes, au milieu de la route, dans tous les coins,

des Arabes vautrés. On repart. Quelques accidents de terrain se

présentent encore. Il est deux heures de l’après-midi; la chaleur

augmente de minute en minute. Le vent qui nous heurte par le flanc, en

rafales impétueuses, nous dessèche l’épiderme; puis, dans les accalmies,

une transpiration soudaine envahit le corps entier: succession d’états

épuisante à l’excès.

La soif devient à présent suraiguë; elle est accrue par la poussière que

le vent soulève et qui fort heureusement ne nous vient que par

intervalles assez longs, le sirocco continuant à balayer la route par le

travers. Encore plusieurs mamelons qui nous favorisent un peu; les

quelques faibles montées et descentes, en variant la marche, nous font

supporter l’écrasante chaleur qu’il fait en ce moment.

Voici un village, bonheur suprême: c’est l’Hillil. Nous ne sommes plus

qu’à une trentaine de kilomètres à peine de Relizane. Des burnous en

tas, comme toujours.

Nous sautons de nos machines que nous jetons à terre et nous nous

précipitons vers la fontaine située au centre de la place. Je m’inonde

la face rapidement, mais quand je relève la tête, le spectacle le plus

singulier frappe ma vue.

Van Marke a, en partie, disparu. Je n’aperçois, de lui, que la partie la

moins noble qui semble flotter sur l’eau dont l’abreuvoir est plein.

Retirant son dolman et son maillot, il a plongé la tête et les bras dans

l’eau froide, puis, peu à peu, il a enfoncé le tout jusqu’à la ceinture,

à la façon des canards qui, plongeant tout à coup, ne laissent bientôt

plus apercevoir que l’extrémité de leur queue menaçant le ciel.

--Diable, diable, dis-je à mon compagnon, quand il eut repris la

position normale, se rafraîchir c’est bien, mais tu y vas un peu trop

carrément, toi.

--Ah! c’est bon, cela, répondit le doux Albert, rouge comme un

coquelicot, en remettant son maillot et son dolman.

--Allons, eh bien! si c’est bon, il ne nous reste qu’à partir.

--Je te suis, répondit le plus belge des Liégeois.

On repartit. Il était trois heures de l’après-midi.

Devant nous maintenant, une route en ligne droite. L’horizon s’est

définitivement aplani, et plus aucune élévation n’apparaît nulle part;

c’est une plaine immense qui n’a pour borne là-bas que la ligne du ciel

bleu.

L’un près de l’autre, la tête inclinée, l’allure sensiblement ralentie,

nous suivons cette route dont le ruban se déroule jusqu’aux dernières

limites où la vue puisse atteindre. Plus rien, ni à droite, ni à gauche,

plus rien nulle part! Le ciel bleu sur nos têtes et l’immensité grisâtre

à nos pieds. Seules les tristes asphodèles, grêles et longs, tremblotent

au souffle embrasé du Sud. Un ruissellement de feu nous arrive et nous

brûle, par bouffées.

Maintenant le vent tourne et passe au Sud-Est. Triste affaire: il nous

heurte presque de face et nous gêne affreusement, sans nous servir de

ventilateur rafraîchissant, tant il semble porter du feu.

Le sol surchauffé nous renvoie des haleines suffocantes, comme des

courants de fournaise. La nature semble en travail de silencieuse

fermentation sous ce brasier que rien ne tempère. Tout dort ou plutôt

tout a fui cette plaine brûlée. Nul arbre, nul animal, nul passant. Le

soleil seul règne dans ce désert.

Notre marche ne cesse de se ralentir. Pour ma part, je me sens épuisé

par cette chaleur intense, et je n’avance plus que par une suite

d’immenses efforts. Van Marke, plus gaillard, marche un peu en avant. Il

m’encourage même en déclarant que Relizane ne saurait être éloignée;

mais, devant nous, la route blanche se perd toujours à l’horizon. Et la

poussière nous enveloppe à chaque coup de sirocco: nuage aveuglant et

qui prend à la gorge.

Qu’inventer pour calmer notre soif? Mon gosier est à ce point irrité que

la salivation ne se produit plus; circonstance atrocement pénible et qui

rend la soif intolérable.

Voici quelques figues de Barbarie sur le bord du chemin, mais nous

n’osons y toucher, tant la pelure remplie de piquants en est dangereuse

quand on ne connaît bien la façon de la séparer du fruit.

Je pousse sur mes pédales comme une mécanique dont le moteur n’aurait

plus d’aliment.

Tout à coup un murmure d’eau courante se fait entendre. Est-ce, grand

Dieu! possible? Je crie à mon compagnon de s’arrêter, et, lâchant ma

machine, je vais au bord du chemin où un ruisseau a été creusé; en

bordure, la terre forme remblai.

Hélas! ce n’est pas de l’eau, c’est de la vase mouvante. Pourtant, à

bout de forces, je me laisse choir contre le remblai et je plonge les

deux bras dans cette eau repoussante. Elle est chaude!

Un instant, je reste là, affalé. Van Marke revient sur ses pas, et me

dit: «Voici Relizane.»

Nous en étions à trois kilomètres. Avant de nous remettre en route,

j’examinai attentivement la carte et, stupéfié, je désignai du doigt à

mon compagnon la ville de Relizane.

--Examine bien, lui dis-je, tu vois, là, le point qui marque la ville de

Relizane. Eh bien! regarde ce qui est désigné ensuite.

En effet, après le point désignant Relizane, je dis «après», se

dessinaient en caractères très apparents ces mots: «Plaine du Chéliff.»

--Ainsi, dis-je à mon compagnon, et nous sûmes bientôt que le

thermomètre avait marqué 44° à Relizane, nous venons de subir un pareil

assaut et nous ne sommes qu’au seuil de la plaine du Chéliff!! Oh! oh!

je commence à comprendre.

A cinq heures, après un effort suprême, tant l’épuisement était complet,

on entrait dans la ville et on se laissait tomber sur la terrasse d’un

café où, après quelques minutes à peine, allait se produire un petit

incident assez original mais qu’on me permettra de ne rapporter qu’au

chapitre suivant.

VI

LE SUPPLICE DE LA MOUCHE

Malgré l’épuisement que nous avait causé l’assaut de la chaleur, au

cours du terrible après-midi dont j’ai essayé de donner une idée, les

précautions hygiéniques ne devaient pas être négligées.

Après un soupir de satisfaction poussé sur nos chaises, on alla exécuter

une opération qui devait nous être de plus en plus familière sous ce

climat torride et qui, d’un seul coup, semble, en rafraîchissant le

corps, renouveler l’être entier: celle des ablutions et du changement de

maillots. Et je prie de croire que nos maillots de laine contenus dans

les sacoches n’avaient nul besoin, pour être secs, d’être placés aux

environs d’un foyer quelconque; circonstance assez remarquable, car, au

dernier changement opéré à Perrégaux, on les avait pliés encore humides,

puis enfermés et serrés fortement dans les sacoches de cuir,

emprisonnement qui semblait rendre presque impossible une prompte

dessiccation.

Deux minutes après nous étions de nouveau installés sous une tonnelle de

verdure, en face d’apéritifs glacés. Mais, que le lecteur se rassure,

nous absorbions toujours avec la lente précaution d’hommes parfaitement

désireux de ne pas borner là leur existence aventureuse. Naturellement,

notre présence avait attiré bon nombre d’habitants, parmi lesquels

beaucoup d’Européens. Les gamins à boîtes de cirage ne pouvaient manquer

de venir voleter autour de nous. Ils voulaient «nettoyer bicyclettes» et

«cirer souliers», comme de juste.

Va pour les souliers. Ah! pour le coup, ils avaient matière à exercer

leur métier. Foi de Cendrillon! nous étions blancs de la pointe des

pieds jusqu’à la racine des cheveux, un peu moins sur ce dernier point

depuis nos ablutions, mais c’est égal. Un bain maure seul eût eu raison

de cette poussière ténue qui nous pénétrait.

Nous étions donc assis depuis quelques instants à peine, car tout ce que

j’ai raconté fut exécuté en un clin d’œil, quand je vis un facteur

s’avancer à travers la place centrale de Relizane, vers le café où nous

nous trouvions. Il semblait, à sa démarche et à son attitude,

s’approcher comme s’il était attiré par le groupe en stationnement

autour de la terrasse et comme s’il voulait «voir». Il arriva, fendit la

haie de curieux, et s’adressant à moi, me dit:

--N’est-ce pas vous M. de Perrodil?

--Parfaitement, c’est moi. Quoi! vous auriez une lettre pour moi?

--Non, monsieur, mais une dépêche.

--Une dépêche? dis-je à Van Marke; ah! par exemple, voilà qui est

singulier. Comment, il n’y a pas trois minutes que nous sommes ici et

j’y reçois une dépêche!

Il me tardait, comme bien on pense, de lire l’adresse portée sur ce

télégramme, arrivé si miraculeusement à son destinataire, car vous

remarquerez que nous eussions pu rester dix minutes seulement dans cette

noble cité algérienne, ce qui ne l’eût pas empêché de parvenir à son

but.

L’adresse portait... Ah! elle n’était pas compliquée: «Perrodil,

cycliste de passage.»

Eh! mon Dieu, oui, c’était tout simple. Seulement tout s’expliquait un

peu par l’énorme publicité que les journaux, avec une amabilité dont je

tiens à les remercier du reste, nous avaient faite, et comme on

connaissait notre passage probable au cours de l’après-midi, on était

allé prévenir le télégraphe aussitôt qu’on nous avait aperçus.

Quant à l’auteur du télégramme, c’était le président du Club

d’Orléansville, qui nous demandait l’heure probable de notre passage

pour le lendemain.

Relizane était la fin prévue de notre première journée; c’était là que

nous devions dîner, puis nous abandonner dans les «bras de l’orfèvre»,

comme dit l’autre. Mais nous n’allions pas tarder à subir cette

impression si généralement ressentie en pareille occurrence, et si

curieuse, d’une résurrection physique tellement rapide que l’envie de

continuer notre route allait s’emparer de nos personnes malgré leur

actuel état de complet épuisement.

Nos apéritifs à la glace ingurgités, on se rendit dans un hôtel voisin,

très confortablement installé à l’instar des hôtels français de grande

ville, et là on dîna, péniblement il est vrai; mais, peu à peu, grâce à

des gorgées savamment prises de liquide glacé, tout ce qui nous fut

servi, ou à peu près, disparut dans les profondeurs de nos individus.

Il était six heures. Le jour baissait rapidement, mais nous sentions un

retour de forces inouï. Van Marke parla le premier de continuer la

route.

--Il n’est que six heures; nous sommes en avance; je crois qu’il serait

sage de poursuivre son chemin. Inkermann est à une cinquantaine de

kilomètres; pourquoi n’irions-nous pas coucher dans cette ville?

--Je veux bien, répondis-je, mais cinquante kilomètres c’est beaucoup.

Pas de village où nous puissions coucher d’ici Inkermann, et si nous

sommes éreintés, que ferons-nous?

--Nous ne le serons pas au point de ne pouvoir continuer la route. Nous

avons bien dîné, nous sommes dispos; cinquante kilomètres, avec le clair

de lune, ce sera délicieux.

--Il est certain qu’en raison de la chaleur atroce que nous avons eue,

il est préférable de passer de nuit la plaine du Chéliff qui ne fait que

commencer; mais tu remarqueras, mon brave, que demain, de très grand

matin, l’atmosphère sera encore plus rafraîchie par la nuit. Puis, le

matin, pas de vent, tu le sais?

A travers les cactus · 第 2 / 11 段