ÉDOUARD DE PERRODIL
A TRAVERS
LES CACTUS
TRAVERSÉE
DE
L’ALGÉRIE A BICYCLETTE
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, PRÈS L’ODÉON
Tous droits réservés.
A LA MÊME LIBRAIRIE
DU MÊME AUTEUR
A VOL DE VÉLO
DE PARIS A VIENNE
Un volume in-18 à 3 fr. 50.
VÉLO! TORO!
DE PARIS A MADRID EN BICYCLETTE
Illustrations de Farman.
Un volume in-18 à 3 fr. 50.
ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
A TRAVERS LES CACTUS
I
PARIS-MARSEILLE-ALGER
Traverser l’Algérie à bicyclette, de l’ouest à l’est, tel était le
projet. Et ce projet allait être mis à exécution en pleine chaleur
africaine.
--Vous êtes fou, m’avait-on dit partout. Il faut aller en Algérie, oui,
parfait; mais au mois de septembre, jamais! La chaleur y bat encore son
plein, puis gare les poussiéreuses fondrières creusées par les troupeaux
nombreux qui parcourent les routes algériennes. C’est en février ou mars
qu’il faut faire un pareil trajet.
Je m’étais mis dans l’idée de partir, et nulle éloquence au monde n’eût
pu m’extirper ce projet du cerveau.
Le sort devait, pour cette expédition nouvelle, me donner un autre
compagnon que lors de mes précédents voyages. Tous ceux qui, en effet,
avaient déjà partagé mes émotions durant mes courses aventureuses,
étaient cette fois retenus à Paris et dans l’impossibilité complète de
se joindre à moi.
Le nouveau compagnon d’aventures, à qui je proposai cette chaude
expédition, acceptée du reste par lui avec un empressement qui montrait
bien à quel point il ignorait les fâcheux moments que l’on est parfois
obligé de passer durant ce genre de pérégrinations, se nommait Albert
Van Marke. Vingt-deux ans seulement.
C’était un sujet belge, originaire de la bonne ville de Liège. Et je
vous prie de penser que c’était bien du sang belge qui coulait dans ses
veines. Quand un vol de démons tourbillonnants ou de guêpes atteintes de
folie eussent aiguillonné mon compagnon, ses mouvements n’en eussent pas
été accélérés d’une ligne, sauf toutefois lorsqu’il se trouvait sur sa
machine où il redevenait naturellement un excellent cycliste, capable de
fournir une vitesse fort raisonnable. Mais une fois redescendu!
Toujours le dernier sorti de sa chambre le matin; toujours le dernier à
table, le dernier partout. Bienheureux Belge! L’impossibilité
personnifiée.
Très robuste du reste, les épaules carrées, outrageusement. Et brun,
brun, presque nègre; la tête toujours inclinée, à tel point que
lorsqu’il desserrait les dents pour exprimer une pensée, il semblait
toujours confier un secret à sa cravate. Il fallait lui faire
régulièrement répéter ses phrases, ce qui parfois me mettait dans un
état nerveux des plus accentués.
Mais, brave garçon dans l’âme, oh! oui, brave garçon. Une fois, par
suite d’une gaminerie que je lui avais à plusieurs reprises reprochée,
il faillit causer la mort violente d’un malheureux Arabe; ce fut de ma
part le motif d’une explosion de colère qui le mit dans un état
épouvantable durant toute la journée; il me suivit comme un chien
fidèle, n’osant seulement exprimer une parole, la mine déconfite, l’œil
peureux.
J’ai dit: rien n’excitait ce bon Belge, pardon! Une fois, le phénomène
arriva à la fin de notre expédition, une circonstance le dérida; mais
alors, on eût dit qu’il voulait regagner le temps perdu, ce fut une
«électrisation» de tout son être.
Jamais diablotin actionné par une pile ne se livra, de mémoire de
savant, à une sarabande pareille.
Quand ce fait mémorable se passa-t-il? Je l’ai dit, à la fin de notre
voyage, quand la suite de nos aventures nous eut conduits, d’étape en
étape, jusqu’à Tunis. Mais n’anticipons pas. Je renvoie le lecteur au
dernier chapitre de cet ouvrage, intitulé: «Un sujet du roi Léopold dans
la fosse aux lions.»
Le lundi 16 septembre, au soir, le bon Belge Albert Van Marke, flanqué
de ma personne, et votre serviteur flanqué de la personne du bon Belge,
on fila sur Marseille, où le jeudi suivant 18 septembre, on se disposa à
prendre place sur le paquebot de la Compagnie transatlantique
_Eugène-Pereire_, en partance pour Alger.
J’ai toute raison de croire que le lecteur partagera ici mon sentiment
sans restriction aucune. Il est toujours désagréable d’alléger sa
bourse, toutes les fois que l’on peut s’en dispenser. Appartenant à un
grand journal de Paris, je savais pouvoir obtenir une faveur pour la
traversée de Marseille à Alger, et je ne me fis pas faute d’en faire la
demande à la direction de la Compagnie transatlantique à Paris. Mais
voici le malheur: le lundi, jour de mon départ, mes «permis» d’aller et
retour n’étaient pas arrivés. Je priai un ami de me les expédier à
Marseille. Le jeudi, rien! Je crus que les permis n’étaient pas accordés
et je me décida, oh! soyez-en bien persuadés, ce fut à contre-cœur, de
donner un accroc à ma bourse. Or, voyez ce qui se produisit: non
seulement la Compagnie me remboursa à mon retour, mais elle me remboursa
le prix entier de ma place.
Elle m’avait donc accordé une double faveur: le permis complet, alors
que quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent elle ne délivre que des
réductions, et de plus la détaxe, ce qui est aussi fort rare.
Pourquoi affliger mes lecteurs de ces détails? Parce que, d’abord, on
est toujours bien aise de signaler des évènements aussi rares que de
pareilles faveurs accordées par des compagnies à un «particulier;» et
qu’ensuite, tous le comprendront, je suis enchanté de saisir cette
occasion de remercier la direction de la Compagnie de ce qu’elle a fait.
Inutile maintenant de parler des merveilleux paquebots de la
Transatlantique, mon éloge paraîtrait vraiment trop intéressé. Il me
suffira de dire qu’avec ou sans permis, je ne voulais pas entendre
parler d’autres bateaux que les siens, et la meilleure preuve, c’est que
nos places étaient «payées» à notre départ.
L’_Eugène-Pereire_ partait à midi. Le temps était idéal. Point de vent.
Oh! Je le guignais, le vent. D’ailleurs, depuis que je savais devoir
m’embarquer, ma préoccupation à ce sujet était constante, d’autant que
c’était ma première traversée.
A Marseille, précisément, le pays du terrible vent de Nord-Ouest,
dénommé mistral, mon anxiété était justifiée. Heureusement, le matin du
départ, calme plat. Excellente affaire.
A midi, nous arrivions au quai de la Joliette. Nous étions accompagnés
de plusieurs membres de ma famille, qui habitent la noble cité
phocéenne, et d’un jeune cycliste que j’avais déjà rencontré,
coïncidence assez curieuse, au cours de l’un de mes précédents voyages,
le jeune Marcellin, voyage raconté sous le titre: _A vol de vélo._
On assista à la descente de nos bicyclettes à fond de cale. Pauvres
bicyclettes. Je tremblai pour elles. Pendues comme des harengs au bout
d’un croc, quelle position! Elles en sont sorties sans trop de mal,
pourtant.
A midi trente, perchés sur l’arrière du paquebot, tandis que les
mouchoirs s’agitaient de part et d’autre, on se dégageait avec une
lenteur extrême de l’inextricable amas de bateaux qui encombraient le
port de la Joliette, puis... à toute vapeur, pour Alger.
C’était ma première traversée, ai-je dit, et la vérité me force à
déclarer que la nature ne m’a pas doué d’un tempérament spécialement
propre à affronter les fureurs d’Amphitrite. Aussi quelle satisfaction
de voir les flots relativement calmes! La Méditerranée est souvent très
mauvaise, m’avait-on dit complaisamment. Les tempêtes s’y élèvent avec
une impétuosité soudaine qui tient du prodige. Grand merci! Voilà qui
était fait pour me rassurer. Je pensais sans cesse à cette fâcheuse
occurrence. Mais c’était le calme, le vrai calme.
La nuit arriva; le calme augmenta encore. La brise légère tomba tout à
fait. Ce fut une mer d’une tranquillité parfaite. Quelle chance
inespérée! «Tout va bien, me dis-je, nuit tranquille, rien à craindre,
et demain vers quatre heures de l’après-midi nous sommes à Alger. Veine
immense, pas même le temps de dire ouf! et la traversée est faite.
Merveilleux _Eugène-Pereire_, délicieux _Eugène-Pereire_, incomparable
_Eugène-Pereire_! gentil petit bateau de mon cœur, va, cours, vole.
Décidément c’est idéal, cette traversée.»
Après une petite pose sur la passerelle, on se retira dans notre commune
cabine. C’était l’une des plus confortables. Elle nous avait été
réservée, amabilité nouvelle, par le chef de départ du paquebot. Nous
étions, Van Marke et moi sur des couchettes juxtaposées; Van Marke se
trouvait sous le hublot! Petit réduit singulier, mais où nous étions en
somme fort suffisamment à l’aise; petit chef-d’œuvre d’installation où
rien ne manque, ce qui est inouï, vraiment, dans un espace aussi
rétréci.
--C’est étroit, ici, avait simplement déclaré mon compagnon, sans autre
réflexion ni préambule.
--C’est vrai, mais ça aurait pu l’être davantage, ajoutai-je sur le même
ton. En vérité, on n’est pas mal dans cette cabine.
--Non, on n’est pas mal, répliqua le jeune Belge entre ses dents, comme
s’il avait voulu confier cette idée au premier bouton de son gilet.
Et après cette conversation brève on se coucha, opération rapidement
exécutée.
«Pourvu, pensai-je, que la mer reste calme. Je ne sais pas, mais il y
avait à l’horizon, tout à l’heure, une brume épaisse qui ne me disait
rien qui vaille. Enfin, dormons tranquille! Au diable l’inquiétude!»
Souvent, au récit de traversées mouvementées, j’avais songé, non sans
une émotion violente, à cette situation d’un passager enfoui dans une
cabine au cours d’une nuit noire, tandis que la mer gronde et enveloppe
le navire de ses lames colossales. Dieu sait si ces réflexions me
revinrent à cette heure. Mais la mer était calme. Je finis par
m’endormir. Il était dix heures du soir environ.
Quand je m’éveillai, je pressai vite le bouton des lampes électriques.
Bonté du ciel: onze heures seulement! Nuit noire. Van Marke dort sous le
hublot. La mer est toujours tranquille; j’entends avec plaisir le floc!
floc! régulier de la machine à vapeur. Pourtant, par instants, il me
semble que le bruit n’a pas identiquement la même sonorité; puis, comme
je me suis placé sur mon séant, j’ai une sorte de langueur extrêmement
légère qui m’annonce un mouvement de balancement dans le paquebot.
Je me rendors. Une seconde fois, me voici réveillé. Une heure du matin.
Floc! floc! floc! c’est le bruit de la machine qui toujours m’est
agréable à entendre, car il me représente le battement du cœur, indice
de la vie. Mais cette fois le son en est tout à fait irrégulier, et je
perçois nettement le crépitement de la mer dont la vague vient heurter
le flanc du navire. Puis j’ai la sensation manifeste que le plancher
manque sous ma couchette.
«Charmant, me dis-je; c’était sûr, une jolie tempête à la clef. Que le
diable emporte les traversées! Pourquoi, mille sabords, l’Algérie
a-t-elle été se loger de l’autre côté de la Méditerranée? Enfin! Heureux
Van Marke, heureux Belge, heureux sujet du bon roi Léopold, tu dors,
toi. Allons, tâchons de dormir.»
Par un bonheur suprême, je me rendormis une troisième fois.
A cinq heures, j’ouvre les yeux. Oh! oh! ça craque de partout, et ça
crépite ferme contre le flanc du bateau. Puis on enfonce. C’est une
impression de mal au cœur intense. Je m’y attendais, c’était fatal;
sapristi, je pensais bien que le calme de la veille était trompeur.
Pourvu que ce chambardement n’augmente pas. Ah! Ah! Voilà mon compagnon
qui s’éveille.
--Nous dansons, me dit-il.
--Oui, et d’une jolie manière. J’ai envie d’aller sur le pont, pour
voir.
--Bah! reste là, il fait nuit noire.
Je reste, mais je suis assommé par ce remue-ménage. Ça craque toujours,
mais le bruit de la machine domine le tout et ce bruit me rassure. C’est
drôle, pourtant.
Je veux allumer les lampes électriques. Toutefois, légèrement troublé,
je me trompe de bouton et je presse celui de la sonnerie qui appelle le
garçon chargé du service. Van Marke, à qui je fais part de mon erreur,
s’en amuse au dernier point, et il éclate de rire juste au moment où le
garçon entre-bâille la porte. Ce qui achève de dilater la rate du bon
Liégeois, c’est de m’entendre dire au garçon:
--Ah! oui, je vous ai appelé pour vous demander à quelle heure le
déjeuner.
--A sept heures, dit-il; et il disparaît.
Le jour arrive enfin pâle, grisâtre, par le hublot: je me lève. Pouf! à
peine ai-je mis le pied sur le plancher, que je me trouve brusquement
projeté en avant, nez-à-nez avec mon compagnon. Van Marke, momifié dans
sa couchette, trouve toute cette petite suite d’événements extrêmement
comique, et se contente de manifester ses sentiments par un rire
discret, mais régulier, sans secousse, absolument ininterrompu.
Enfin, je suis debout et habillé. Alors, bousculé, cahoté, clopinant et
trébuchant, je grimpe les escaliers et m’installe sur le pont où le
jour, assez rapidement, découvre bientôt toute l’étendue de la mer. Elle
est splendide et moutonne à grande écume.
Le coup de vent de la nuit se calme peu à peu. La mer toutefois reste
grosse et, à table, à onze heures, nous sommes quatre. Le lieutenant qui
déjeune avec nous déclare que le chef du bord ne s’y trompe jamais pour
la confection de sa cuisine.
Le matin, il grimpe sur le pont, examine l’état de la mer et dit: «C’est
bien, il y aura aujourd’hui tant de personnes à table!»
A midi, le ciel est magnifique. Toutefois d’assez gros nuages planent à
l’extrême-sud. Nous devons arriver à Alger vers quatre heures. A deux
heures trente environ, la côte africaine apparaît, estompée par une
brume épaisse.
A mesure que l’_Eugène-Pereire_ s’avance vers Alger, les brumes
s’épaississent et c’est une nuée d’un noir d’encre qui, maintenant,
couvre la cité blanche dont le panorama se dérobe aux regards des
passagers massés sur la passerelle ou sur le pont.
Très vite, les cumulus couleur de suie, entassés et tranchant l’un sur
l’autre, s’unifient sur l’horizon, comme fondus en une bande étroite
au-dessus de la côte. Puis cette bande couleur de limaille s’agrandit,
gagnant dans la masse noire. C’était la pluie qui commençait.
Maintenant, les cataractes tombaient sur Alger.
Derrière nous, le firmament bleu; devant nous, un immense rideau cendré
masquant le ciel et enveloppant la ville d’une brume liquide, zébrée
d’éclairs.
L’_Eugène-Pereire_ avait un peu ralenti son allure; il avançait
toujours, marchant vers l’orage. Soudain il entra dans la zone
pluvieuse, et la cataracte commença.
Tout le monde se blottit sous les tentes; mais la pluie violente,
brutale, arrivait en gouttes larges et serrées. L’eau ruisselait de
partout.
On aborda. L’orage battait son plein.
Au débarqué, sous la cuirasse des parapluies ouverts, des appels nous
indiquèrent que les amis étaient là. Belle réception malgré la pluie.
Tout avait été préparé à l’avance. On se rendit chez un cycliste
algérien, un des amis dévoués qui devaient nous piloter durant notre
séjour à Alger; et, peu de temps après notre débarquement, effectué dans
les circonstances assez particulières et inattendues que je viens de
rapporter, mon compagnon Van Marke et moi dégustions un délicieux
champagne d’honneur.
Le soir de ce 17 septembre nous dormions à l’hôtel de l’Oasis, situé sur
le quai, dans une vaste chambre regardant la mer.
II
ALBERT DANS LA KASBAH
Bien que, pour tout cycliste amoureux de tourisme, la traversée de
l’Algérie soit un voyage assez naturellement indiqué, je dois fort
humblement reconnaître que l’idée d’entreprendre cette expédition
n’avait pas été enfantée par mon cerveau en proie pourtant à un
perpétuel travail.
Cette idée m’avait été suggérée par un journaliste algérien, M.
Mallebay, que le hasard des événements m’avait fait rencontrer à Paris
et qui occupe une situation importante dans la presse de la colonie.
Du jour où le projet du voyage fut arrêté, M. Mallebay, directeur non
seulement du _Vélo algérien_, journal spécial comme son titre l’indique,
mais du _Turco_ et de la _Revue algérienne_, se mit en quatre pour
préparer l’expédition et nous frayer les voies.
Il lança des avis dans les clubs cyclistes, soit directement, soit par
le canal de la presse algérienne. Enfin, cet excellent homme, écrivain
fort aimable autant que sportsman passionné, eut une idée originale.
Pour nous faire bien venir, dans la mesure du possible, des populations
européennes ou arabes, il voulut que ma charge fût faite dans son
journal le _Turco_, journal comique et satirique très populaire et fort
répandu en Algérie.
Cette charge fut faite par Assus, un artiste dans l’âme, très apprécié
dans la colonie, et je dois reconnaître que jamais je n’avais vu un coup
de crayon enlever une «tête» avec cette maëstria. On ne pouvait s’y
tromper.
Ce numéro fut plus d’une fois pour nous un auxiliaire précieux.
M. Mallebay, qui s’était si complètement dévoué pour nous, ne se fit pas
faute de nous donner, dès le lendemain de notre arrivée, les plus
précieux avis.
--Attention à la chaleur, me dit-il. Gare à la traversée de la plaine du
Chélif. Je vous avoue même que je ne vous vois pas bien, franchissant ce
désert brûlant dans la journée. Jamais vous n’y parviendrez, mes pauvres
amis; c’est impossible, surtout si vous avez le sirocco.
--Vous croyez? Pourtant je connais les précautions à prendre: je sais ce
que c’est que la chaleur à bicyclette. Une traversée de la vieille
Castille au mois de juillet 1893 m’en a donné une idée.
--Oh! mais vous l’aurez plus forte encore, ici, la chaleur, d’autant
plus que la saison a été retardée cette année et que septembre nous
donne la chaleur du mois d’août.
--Sapristi, pas de chance, alors.
--Et puis, reprit M. Mallebay, c’est le sirocco surtout qui est à
craindre; s’il souffle, je vous le dis, vous n’avancerez pas. Je ne
crois pas qu’un seul cycliste algérien se soit jusqu’à présent aventuré
à marcher une journée entière en été et par le vent du sud. Vous
tomberiez en route, mes amis.
--Diable, voilà qui est peu rassurant, dis-je.
--Voyez-vous, dit notre ami, je dois vous faire un aveu: je ne croyais
pas que vous exécuteriez si vite mon idée. Je n’aurais pas eu la pensée
de vous lancer dans une expédition aussi brûlante. Je pensais que vous
nous arriveriez en octobre, et si vous voulez un bon conseil, restez une
quinzaine de jours à Alger; la chaleur, d’ici là, s’affaiblira quelque
peu.
--Rester à Alger, mon cher monsieur, jamais. Nous sommes venus, c’est
pour agir. Fichtre, comme vous y allez. Attendre ici quand nos
bicyclettes frémissent dans leur retraite forcée. Et puis, vous savez,
j’en ai assez, moi, de la pluie, l’horrible, l’ignoble, l’immonde pluie
parisienne, cette abomination de la désolation. Vous savez si elle nous
a assaillis souvent dans nos expéditions. Tonnerre!
«Mais je serais fou d’attendre que madame la pluie, cette mégère, voulût
bien rafraîchir l’atmosphère. Et tenez, n’est-ce pas une guigne, encore?
j’arrive à Alger, cette ville où on ne parle que de soleil, et il faut
que juste le ciel entr’ouvre ses écluses au moment de notre arrivée.
--Oui, dit M. Mallebay, la circonstance a été aussi fâcheuse
qu’extraordinaire. Eh bien, soyez sans inquiétude, quel que soit
l’endurcissement de votre mauvais sort, vous n’avez rien à redouter. Ce
n’est pas l’abondance de l’eau qui vous gênera. Non, vous ne pouvez
imaginer la chaleur que vous allez avoir, et la sécheresse des terrains
traversés par vous!
--Et les routes, ces terribles routes? demandai-je.
--Oh! passables quelquefois, mais atroces dans certaines parties, à
cause de la poussière, une poussière épaisse amoncelée dans les
fondrières que les troupeaux ont creusées.
--Et en trouverons-nous toujours?
--Oui, en Algérie; mais vous avez formé le projet, je crois, de pousser
jusqu’à Tunis! Eh bien, en Tunisie, pas de route. Il faudra vous
contenter de traverser l’Algérie de bout en bout; mais après, fini!
--Vraiment, pas de route? Pas même de chemin tracé?
--Rien, si ce n’est peut-être des pistes arabes, où il vous sera
impossible de rouler. Enfin, vous verrez. J’avoue n’y être jamais allé à
bicyclette. Peut-être arriverez-vous à pénétrer; j’en doute.
Notre projet était, en effet, de traverser l’Algérie et la Tunisie,
d’Oran jusqu’à Tunis.
Comme on le verra par la suite de ce récit, personne, en Algérie, ne put
nous renseigner sur la meilleure voie à suivre pour arriver à Tunis à
bicyclette en venant de l’Ouest par la frontière algérienne.
On s’accordait, à dire qu’il n’existait pas de route, mais que toutefois
il y avait deux voies possibles, les uns prétendaient par l’extrême
Nord, les autres, par le Centre. Le lecteur verra à quelles mésaventures
nous conduisit ce désaccord, qui n’était pas encore tranché pour nous
quand nos bicyclettes quittèrent la dernière ville algérienne pour
rouler vers la frontière de Tunisie, au milieu des cailloux, dans les
ravins, accompagnés par les aboiements furieux des chiens kabyles.
Je posai encore une question à notre excellent ami, M. Mallebay.
--Et sur la grande route, lui dis-je, dans la campagne, sommes-nous en
sécurité parfaite?
--Oui, répondit-il. Les attaques de voyageurs ne sont pas plus
fréquentes que dans n’importe quel pays d’Europe. Toutefois, il y en a,
c’est sûr; aussi, ne voyagez pas la nuit, et, en tous cas, soyez armés.
Pour rencontrer une bande de chenapans et recevoir un mauvais coup, il
suffit d’une fois. Les populations arabes sont soumises, mais
l’Européen, le roumi est toujours l’ennemi irréconciliable. Soyez
prudents, voilà tout. Et surtout, oh! c’est le point capital, que les
Arabes ne soupçonnent pas d’argent sur vous. L’argent leur fait voir
rouge.
--Parfait, cher ami; armé, je le suis et sérieusement: j’ai mon
revolver, huit millimètres dix. Et quant aux dispositions pour une
prompte retraite, nous avons, mon compagnon et moi, nos chères petites
montures. Avec elles, n’est-ce pas, rien à redouter?
Nous étions arrivés à Alger le mardi 17 septembre; nous devions quitter
cette ville le lundi 23, pour nous rendre par le train à Oran, point de
départ de notre expédition. Nous avions donc cinq grandes journées pour
parcourir la ville.
Parmi les nombreux cyclistes venus à notre débarquement, se trouvait,
inutile de le dire, M. Mallebay. Il était accompagné d’un de ses amis
qui, lui aussi, s’était mis à notre entière disposition, M. Mayeur,
directeur de la _Photo-Revue_, lequel devait jouer un rôle important au
cours de notre voyage. Enfin, plusieurs autres cyclistes nous servirent
aussi de guides à travers la belle cité africaine, l’une des reines de
la Méditerranée. Nous n’avions crainte de nous trouver isolés.
Quand, debout sur la passerelle de l’_Eugène-Pereire_, on avait aperçu
le panorama de la capitale algérienne, nous avions vu la ville sous son
aspect le plus éblouissant, malgré l’orageux décor dans lequel elle
s’était présentée. Placés en face du féerique demi-cercle formé par la
baie, nous avions à droite l’émerveillant amphithéâtre formé de la masse
des maisons blanches d’Alger, et à gauche Mustapha, nouvel amas de
bouquets blancs et verts, puis d’étage en étage, au-dessus, des
jaillissements touffus de verdure foncée.
Au-dessous d’Alger, presque en face de nous, se dressait la longue suite
d’arceaux qui semblent donner entrée à de vastes souterrains sur
lesquels la ville serait bâtie: spectacle incomparable, le premier qu’il
m’a été donné de voir et que les voyageurs considèrent d’ailleurs comme
l’un des plus sublimes qui soient au monde.
Vu notre court séjour dans Alger, nous n’avions pas la prétention d’en
visiter toutes les curiosités.
On voulut voir son aspect extérieur et on la parcourut dans tous les
sens.
On put constater son extraordinaire animation et nous pûmes voir aussi,
notre attention devait fatalement être attirée de ce côté, combien le
cyclisme y était avancé déjà. Les cyclistes étaient nombreux dans les
rues. Il existe même un café, rendez-vous des vélocipédistes algériens,
et qui porte comme dénomination: «Café du Vélo».
On visita aussi la Kasbah, la ville arabe, qui domine la ville
européenne.
Le sport cycliste a bien des exigences. Il est peu de lecteurs
assurément qui ne le sachent: quand un sportsman pratiquant veut se
livrer à un acte sportif, il doit observer un précepte, excellent
d’ailleurs pour tous ceux qui ont à faire, dans une circonstance donnée,
une dépense de forces particulièrement excessive, sans parler, n’est-ce
pas, de la morale religieuse et même universelle qui en fait un devoir
absolu; précepte dont l’application n’est généralement guère le fait des
jeunes champions grands ou petits, un peu trop exposés à tous les genres
d’«entraînement».
Ayant toujours en vue, dans mes expéditions, le but final que je désire
atteindre, je me considère comme le Mentor naturel de mes compagnons que
je surveille, naturellement, au point de vue de l’application des
préceptes dictés par les principes de la saine doctrine sportive; je dis
sportive, ne me considérant pas comme autorisé à m’ingérer dans les
faits et gestes de qui que ce soit, au point de vue de la pure morale du
christianisme.
Or, la bouillante jeunesse qui nous entourait nous avait prévenus qu’une
visite à la Kasbah était dangereuse; avis auquel d’ailleurs nul
n’attachait d’importance et que l’on avait émis par le désir si répandu
chez les jeunes gens de converser malicieusement sur un sujet scabreux.
Je m’y laissai conduire cependant, autant par curiosité pour la ville
arabe que pour exercer ma surveillance paternelle sur mon jeune Belge,
dont la placidité sur certains sujets était essentiellement apparente.
On pénétra donc dans les ruelles étroites de la Kasbah, au milieu du
plus effroyable fourmillement d’Arabes qu’il nous ait été donné de voir
encore.
S’orienter dans ce labyrinthe de ruelles étroites était difficile, et
notre guide s’égara. Voilà, par exemple, un détail qui nous importait
peu. On alla sans savoir.
C’était une suite de petites boutiques avec portes et fenêtres toujours
grand ouvertes, au plafond surbaissé. De l’extérieur on voyait là,
grouillant, un amas d’Arabes grands et petits, souvent assis en
demi-cercle, les enfants toujours coiffés de la rouge chechia. Sur le
devant de la porte d’autres Arabes, vautrés, là, immobiles, momifiés. Le
long de ces ruelles, dans ces réduits, on pouvait voir ainsi défiler
tous les métiers: fabricants de bibelots en cuir, les plus nombreux, des
tisserands, cuisiniers, rôtisseurs, épiciers, bouchers, boulangers,
marchands d’étoffes aux couleurs rouges, bleues, vertes, mais toujours
d’un ton atrocement criard; et il en défilait des métiers, marchands de
légumes, de bijoux, d’antiquités, et toujours, comme si l’espace
manquait, un amoncellement d’humanité dans ces trous, humanité débordant
sur la ruelle où l’on avançait heurtant à chaque pas un groupe d’enfants
nus ou à peu près.
Notre guide nous fit entrer dans une de ces boutiques à bibelots de
cuir. On en acheta plusieurs, naturellement. Alors l’Arabe, patron de
l’établissement, voulut nous payer le café: il fallait accepter, c’était
l’usage.
On s’assit, où? Je ne sais. Il y avait de la place pour quatre; nous
étions cinq, dont l’enfant de l’Arabe.
Il était vautré dans un coin, on faillit s’asseoir dessus. Le café était
délicieux. Le café arabe est exquis, je l’ai constaté durant tout mon
voyage. Un seul défaut: la poudre de café reste dans la tasse, ce qui
est fort désagréable.
On continua à pérégriner. Albert Van Marke, dont les yeux, comme les
miens du reste, s’écarquillaient sans cesse, se contenta d’annoncer
gravement à sa cravate: «Nous ne sommes pas en Algérie, nous sommes en
Arabie ici.» Des Arabes en tas, toujours. Ils sont là grimpés les uns
sur les autres, et malgré une chaleur de trente-cinq ou trente-huit
degrés.
--Ah! par ici, dit notre guide.
On le suivit. Maintenant la rue s’est encore rétrécie en s’escarpant.
C’est sale, mais d’une saleté de mauvais lieu; des mèches de cheveux
embroussaillés rôdent dans des trous, sortes de dépotoirs nocturnes. Sur
le devant des portes, des entassements de loques puantes.
Presque plus personne ici. Quelques types au regard louche, d’un
orientalisme différant de celui d’Algérie; puis, à l’encognure des
portes, ou sur le devant des maisons, presque au milieu de la ruelle,
des femmes habillées à l’européenne. Leurs joues sont d’un mat tirant
sur le jaune sale et leurs yeux cerclés de noir ont une repoussante
expression de vice ignoble.
Nous passons assez rapidement, quand je me sens brusquement saisir par
l’épaule; mais après un léger effort fait en avant pour me dégager, je
me retourne et aperçois l’une de ces mégères assise sur sa chaise,
immobile; on eût dit qu’elle ne s’était pas déplacée.
Albert Van Marke qui, au milieu de ce quartier du vice, a trouvé à
émettre cette opinion: «C’est dégoûtant ici!» a été, lui aussi, arrêté
net. Malgré la réflexion, empreinte d’un profond accent de vérité, qu’il
vient de formuler, il répond à la mégère. Celle-ci s’exprime d’ailleurs
dans le plus pur français.
Je laisse la conversation s’engager, parfaitement certain qu’elle n’aura
aucune suite fâcheuse. Mais comme elle se prolonge outre mesure, je
saisis mon compagnon par le bras droit, opération qui est exécutée
simultanément par la misérable harpie avec le bras gauche.
Alors, en un clin d’œil, le malheureux Belge se trouve changé en ces
sortes de jouets destinés aux tout jeunes enfants et qui représentent un
petit bourriquet (mon jeune compagnon me pardonnera, j’en suis sûr, ma
sotte comparaison), un petit bourriquet, dis-je, tiré à la tête par le
meunier, à la queue par la meunière, et qui, entraîné tantôt par l’un,
tantôt par l’autre, se trouve soumis ainsi à un mouvement de va-et-vient
du plus parfait comique.
Enfin, la victoire me resta, victoire facile, il est vrai, car je ne
dois pas cacher que j’y fus aidé fortement par l’aspect de ces lieux
nauséabonds.
Quelques instants après, du reste, nous quittions ces ruelles sombres et
tristes pour rentrer dans la ville européenne.
III
KIF! KIF! LA GLACE DE PARIS
Devant rester quelque peu encore à Alger, on en profita pour continuer à
battre en tous sens le pavé de la ville. Ce qui nous divertissait fort,
c’était l’innombrable quantité de camelots arabes dont on était
processionnellement assailli, toutes les fois que le hasard des
circonstances ou l’altération de nos gorges respectives nous forçait à
prendre place à la table d’un café.
A ce propos, on nous donna un avis salutaire, et dont pourront profiter
mes lecteurs, si le sort les conduit sur la rive africaine. Les
étrangers, fraîchement débarqués, sont généralement plus disposés que
les indigènes à écouter les fallacieuses propositions de ces bons
camelots et à leur acheter les bibelots de mille aspects divers, objet
de leur négoce.
Ces bibelots orientaux rencontrés sur une terre africaine séduisent
naturellement le voyageur; or, l’Arabe, être essentiellement malicieux,
connaissant ce faible de l’Européen, a pris une habitude très répandue
déjà chez quelques camelots des villes européennes, mais qui est poussée
là-bas, en Algérie, jusqu’au cynisme: c’est de demander de chaque objet
juste cinq et six fois sa valeur. Plusieurs parmi les amis qui nous
entouraient, et qui nous avaient donné à ce sujet un avis charitable,
avaient été exploités de cette manière dans des proportions inouïes.
Aussi, bien et dûment avertis, on s’amusa fort de ces petites scènes qui
devenaient vraiment risibles.
--Moussieu! un porte-monnaie, un bracelet de corail, regarde, joli,
joli, tiens, prends-le.
Les Arabes tutoient toujours en parlant français, parce qu’ils tutoient
quand ils s’expriment dans leur langue. C’est simple comme de crier ouf!
--Combien ton porte-monnaie?
--Six francs.
--Je t’en donne quarante sous.
--Moussieu pas sérieux, pas sérieux, moussieu.
--Allons, tu ne veux pas? Trente sous.
--Tiens, prends-le.
Et pour tous les objets, sans exception, il en était ainsi. C’était du
scandale.
--Combien cette corbeille?
--Dix francs.
--Voilà quarante sous.
--Pas sérieux, cela, tiens, prends.
A la fin, nous finissions par nous charger d’objets dont nous ne
voulions pas et que nous comptions nous faire refuser à force d’offrir
un prix en disproportion avec la somme demandée.
Une autre industrie trouvée par nous fort divertissante, c’est celle des
«petits cireurs».
Cette industrie est répandue sur toute la surface du territoire,
jusqu’au moindre des villages algériens. Malheureux petits Arabes,
portant à l’aide d’un cuir passé en bandoulière ou sur l’épaule, une
boîte à cirage, et qui viennent vous proposer de citer les souliers.
Sans doute, ces petits industriels-là existent dans quelques villes de
France, mais, sur le sol algérien et tunisien, quelle prodigieuse nuée!
Quand un client s’arrête à la table d’un café, il en vient de partout;
ils se précipitent sur lui, comme dans une basse-cour les volailles sur
une mie de pain lancée tout à coup.
Tous, d’ailleurs, sont habillés de même; la chechia rouge sur la tête,
puis, casaque et culotte blanches, bras et mollets nus, culotte
bouffante, mais descendant en fuseau le long du genou.
Comme nous portions des chaussures jaunes, combien plus pratiques pour
la bicyclette, ces folâtres gamins nous criaient: «Cirer jonn!»
proposition qu’ils étaient d’ailleurs parfaitement incapables
d’exécuter, car ils ne possédaient absolument que du cirage noir; mais
voilà, par exemple, qui leur était bien égal, leur but étant de faire
passer quelques sous de nos poches dans les leurs, quelle que fût la
moralité du moyen employé.
Je dois dire que vu la modération de leurs prix, et afin de nous
débarrasser plus vite de cette foule grouillante d’insectes à tête
rouge, nous nous laissions aller à une coquetterie immodérée à l’endroit
de nos chaussures et nous nous laissions «cirer jonn» chaque fois que
nous faisions une halte quelconque.
Une fois, cependant, on résista aux propositions de cirage de l’un
d’eux, faites avec un entêtement de mouche borgne.
--Mais, ridicule petit insecte, m’écriai-je, exaspéré, tu vois bien que
mes souliers ont été cirés il y a cinq minutes.
Ils étaient, en effet, d’une propreté parfaite.
Alors l’enfant, qui avait réponse à tout, s’écria: «Cirer! cirer!
moussieu! cirer! kif! kif! la glace de Paris.»
A ce mot, je me retournai vers Albert:
--Tu comprends, toi?
Albert réfléchit et, riant froidement, répondit entre ses dents: «Il
veut dire qu’il va faire briller tes souliers comme une glace, ainsi
qu’on le fait à Paris.»
--Comment, comment, mais tu rêves, dis-je au cireur enragé; tu crois que
tu as des petits camarades parisiens qui cirent les passants?
Ah! voilà encore un détail dont il se moquait bien! «Kif! kif! la glace
de Paris», hurlait-il. Le gaillard voulait mes deux sous.
Il les a eus.
--Tiens, dis-je à la fin, cire! et surtout, attention à toi, cire: Kif!
kif! la glace de Paris!
Un voyage à bicyclette n’exclut pas les observations d’un ordre sans
rapport aucun avec le cyclisme, telles, du reste, que celles qu’on vient
de lire.
Sur la fin de notre dix-neuvième siècle, une question d’une terrible
gravité agite les nations: la question juive. Le publiciste français,
Édouard Drumont, apôtre de l’antisémitisme, remue en ce moment les
masses populaires avec une vigueur telle qu’elle provoque la surprise
chez les indifférents et que l’on se demande parfois si l’objet d’une
guerre aussi acharnée en justifie la violence.
Pour ma part, Français et catholique, je ne pouvais voir sans défiance
la race juive envahir notre pays et s’insinuer dans nos affaires jusqu’à
devenir la maîtresse absolue et sans appel de notre France. Toutefois,
je n’osais encore approuver le système de proscription en masse,
craignant de faire supporter à des innocents les fautes de quelques
grands coupables.
Mon bref séjour en Algérie a suffi pour éclairer d’un jour plus net ma
religion.
Bien que préoccupé d’une foule de détails relatifs à notre expédition
aventureuse, et sans faire de cette expédition un voyage d’observations
philosophiques, scientifiques ou morales, quelque chose m’a remué
jusqu’au plus profond de mon être: c’est l’immense gémissement de
douleur poussé par l’Algérie tout entière contre la race juive;
lamentation sans fin, renouvelée à chaque minute, à chaque seconde, dans
les grandes villes, dans les villages, dans les moindres hameaux.
Le juif! oh! le juif! La lèvre blêmit quand elle prononce ce nom exécré,
la lèvre de l’Arabe comme celle de l’Européen, du Français comme celle
de l’Italien et de l’Espagnol. Où est-il donc, ce juif insaisissable?
Tout le monde le maudit, et lui, où est-il? Où? On me désignait partout
le quartier juif. Mais les habitants ne sortent donc jamais!
Non, jamais! c’est la sangsue qu’on ne voit pas, mais qui lentement
accomplit son œuvre de destruction. Tout s’épuise. Parbleu, le juif est
là, caché, qui suce toujours.
Insondable cri d’oppression poussé infatigablement par tout un peuple,
voilà ce que dans ma traversée de l’Algérie, à vol d’oiseau, j’ai
entendu.
Ce cri était trop fort, trop profond, trop déchirant et trop universel,
pour que je passe sans l’avoir noté ici.
IV
TOURNOI DE NÉGRILLONS
Notre séjour à Alger se terminait le lundi 23 septembre, au soir. Par
une chance inespérée, nous avions un train de nuit pour nous conduire à
Oran: c’était le dernier de la saison. On en profita: on se mit en route
après avoir pris congé de nos hôtes aimables, MM. Mallebay et Mayeur en
particulier; tous deux devions-nous, d’ailleurs, les revoir sous peu, au
cours de notre «traversée».
Les grandes villes qui formaient nos principales stations étaient, en
effet, Oran, Relizane, Orléansville, Duperré, Blidah, Alger, Sétif,
Constantine, Bône, Soukharas, soit en tout douze cent cinquante
kilomètres environ.
Le lendemain de notre départ d’Alger, le mardi 24, à dix heures du
matin, nous entrions en gare d’Oran où un cycliste oranais nous
attendait, fort marri.
Fort marri, le brave garçon! On comptait, en effet, sur nous seulement
le mardi soir et on nous avait préparé une chaude réception. Nous
devions arriver le mardi soir parce que nous ignorions l’existence du
train de nuit dont on croyait le service supprimé. Naturellement, nous
avions reconnu notre erreur trop tard pour avertir les cyclistes
oranais. Un seul, prévenu à la dernière minute par une dépêche de M.
Mallebay, eut le temps de se jeter sur sa bicyclette et d’accourir à la
gare où l’on eut l’avantage de se rencontrer et de se reconnaître...
sans s’être connu.
La nouvelle de notre arrivée se répandit vite, et là encore, dans cette
coquette ville d’Oran, on fut rapidement en pays de connaissance.
L’antique cité espagnole renferme un club brillant, le «Joyeux Cycliste
Club Oranais», extrêmement uni, malgré le nombre toujours croissant de
ses adhérents, fort bien dirigé par un Comité plein de zèle; groupe
d’amis tous profondément dévoués à la prospérité de leur association,
sans esprit de rivalité, de jalousie mesquine, comme, hélas! il arrive
trop souvent dans les sociétés humaines, tous animés de la plus grande
sympathie mutuelle, enfin d’une hospitalité envers les étrangers et
d’une cordialité dont mon compagnon Van Marke et moi garderons longtemps
le souvenir.
L’accueil du reste qui nous avait été fait à Alger ne devait jamais se
démentir durant notre voyage.
Dès les premiers moments les cyclistes oranais organisèrent le départ.
Il fut entendu qu’on se mettrait en route le surlendemain jeudi à six
heures du matin; deux des meilleurs «marcheurs» devaient nous
accompagner durant une partie de la journée, qui serait, avions-nous
dit, de cent cinquante kilomètres.
On nous avait donné de nouveaux avis sur la chaleur. A Oran, nous en
avions déjà un sérieux spécimen: le thermomètre marquait 36 degrés.
Les routes? Atroces en ce moment, disait-on, à cause de la poussière.
Ces routes me tracassaient affreusement; j’avais la fièvre; j’aurais
voulu partir tout de suite pour savoir, pour avoir une idée; car les
explications étaient souvent contradictoires.
Enfin, on verrait bien. Puis on serait vite fixé sur l’intensité de la
chaleur, car la plaine du Chélif, ce désert brûlant et desséché, nous
allions l’aborder dès le premier jour.
On visita Oran, dans tous les sens, comme Alger. On voulut voir l’aspect
extérieur de la ville, surtout, ne pouvant en visiter toutes les
curiosités en détail. Ville aux rues principales droites et larges, aux
maisons élevées, aux jardins élégants, comme la capitale de la colonie,
mais à l’aspect général beaucoup plus européen.
On roula en voiture. Mon compagnon manifesta le désir de ne pas
soumettre nos jarrets à une fatigue anticipée. On visita le vélodrome
oranais, piste superbe mais mal entretenue, malheureusement... Les
«aficionados» ne font que commencer à Oran.
Pourtant on y donne parfois de belles réunions de courses.
Bienheureuse cité! Le hasard m’y fit rencontrer un vieux camarade
d’enfance sous l’uniforme de capitaine de zouaves. Il avait vu mon nom
dans le journal, m’avait cherché et vite trouvé; il m’exprima tout
l’épanouissement de son bonheur dans cette ville de ses rêves.
«Au mois de décembre, tiens, vois-tu, me dit-il, nous sommes là sur la
terrasse de ce café et nous avons une température délicieuse; c’est le
printemps, un printemps éternel pour nous. Tiens, regarde, à droite de
ce square situé au centre de la ville haute, donnant sur cet autre vaste
jardin, une maison qui domine les palmiers: c’est le Cercle militaire.
»Le soir, nous y sommes réunis et la musique militaire joue durant une
partie de la soirée, pendant que le ciel est illuminé d’étoiles, et que
toute une population joyeuse inonde la promenade. Et cette gaieté ne se
dément pas, cet enchantement dure toujours.»
Avec nos nouveaux amis, on continua le mercredi à parcourir cette cité
merveilleuse. On visita le port, puis Mers-el-Kebir, ce site qui sur la
côte élevée domine la baie immense,
Telle qu’un cormoran qui regarde la mer.
On parcourut le jardin planté entre la ville et le port et par où on
peut descendre à la ville basse. Pour la première fois on goûta de la
figue de Barbarie, ce fruit du cactus qui dans la plaine brûlée offre
toujours au voyageur son jus rafraîchissant.
Naturellement, les petits bédouins accouraient vers nous, là aussi.
«Cirer jonn!»
On allait à travers les allées, longeant l’escarpement, quand un
spectacle assez singulier frappa mes regards.
A quelques mètres de nous, en contre-bas, un arbre d’assez faible
dimension s’élevait, dominant l’espace, car le sol descendait presque à
pic vers le port.
Cet arbre, un arbuste plutôt, présentait un aspect des plus étranges. Il
était extraordinairement touffu et de couleur inusitée. Le feuillage, à
supposer que c’en fût un, était d’une telle épaisseur que le jour n’y
pénétrait pas.
Je le fixai attentivement en m’avançant vers le rebord de l’allée, dans
sa direction. Aussitôt il se produisit un fourmillement dans ce
feuillage mystérieux.
Alors je distinguai. C’était une nichée de petits Arabes; il y avait des
mulâtres et des négrillons aussi; ils étaient empilés, là, sur cet
arbre, recroquevillés, presque enchâssés l’un dans l’autre; ils
semblaient former bloc, tels qu’un amas de vermisseaux. Tous moitié nus,
naturellement; sur le dos, seulement un lé d’étoffe blanche. Et ils se
tenaient muets, immobiles, comme réduits à l’état de végétaux. Leurs
chéchias, de loin, semblaient d’énormes fruits rouges piqués dans ce tas
blanc et noir.
A ce spectacle bizarre, une idée me vint, celle de présenter une pièce
de monnaie en criant: «Au premier descendu!»
Jamais, ô cher lecteur, un coup de mitraille, éclatant auprès d’une nuée
de volatiles, n’eût eu un aussi foudroyant résultat. Cet amas
grouillant, comme mû par une pile électrique, se disloqua, et chacun,
avec une agilité de jeune singe, descendit de l’arbre pour s’élancer
vers le «monsieur» qui leur tendait le sou. Il fut gagné par le premier
arrivé, naturellement.
Nous avions auprès de nous un banc; on était un peu las, on s’assit et
une seconde idée nous assaillit. Si pour leur faire gagner de nouveaux
sous, car on juge de leurs supplications continues à ce sujet, nous leur
faisions exécuter une lutte homérique?
--Allons! les petits, dis-je aussitôt, vous voulez des sous? Soit, mais
il faut les mériter. Vous allez vous administrer une volée formidable, à
tour de rôle; le vainqueur aura le sou; mais gare à vous. Pas de
brutalité; nous sommes là pour juger, nous autres.
La combinaison fut acceptée par ces négrillons en délire, qui bruyamment
commencèrent une lutte charentonesque.
On n’allait que un contre un; les autres faisaient cercle et riaient aux
larmes, du reste; quelques-uns de ces pauvres petits diablotins se
contentaient, en guise de défense, de se livrer à des contorsions qu’un
courant électrique d’une formidable puissance n’eût jamais réussi à
provoquer chez le plus souple des corpuscules. Ils allaient, venaient,
sautaient, criaient, se trémoussaient, culbutaient: danse de Saint-Guy
arrivée au paroxysme.
Un d’entre eux, le plus petit, un Arabe celui-là, aux yeux brillants,
aux traits fins, à la physionomie rayonnante d’intelligence et
d’espièglerie, acheva de nous divertir. Au lieu de faire aller coups de
poings et coups de pieds, des pieds nus, on le suppose, peu dangereux
par conséquent, il n’avait trouvé rien de mieux que d’exécuter le
mouvement suivant: il tournait brusquement le dos à son adversaire,
puis, par un jeu rapide, étendait sa jambe droite, faisant décrire à son
pied un vaste demi-cercle qui l’amenait à hauteur de la joue de
l’adversaire.
Ce premier mouvement accompli, le diablotin ne s’arrêtait pas là. Au
lieu de ramener sa jambe tout simplement, il lançait sa jambe gauche à
la suite de la première, quittant ainsi complètement le sol, mouvement
qui amenait une chute fatale! Mais ce petit luron l’exécutait toujours,
sa chute, avec une adresse inouïe, sur la partie la plus charnue de son
diabolique individu, et grâce à elle, ramenant brusquement à lui ses
deux jambes à la fois, glissait comme une anguille entre les mains de
son antagoniste ahuri.
Les sous pleuvaient, et comme nul ne s’était fait le moindre accroc un
peu sérieux, jamais séance de clownerie improvisée n’eut un tel succès
et ne réjouit autant acteurs et spectateurs.
Après de nouvelles visites dans les différents quartiers de la ville et
aux environs, on ne songea plus qu’au départ. La veille au soir, les
cyclistes oranais tinrent à nous faire fête. Ils voulaient clôturer par
un champagne d’honneur la réception si cordiale qu’ils nous avaient déjà
faite. Quel sport que celui qui inspire tant de généreuse et mutuelle
sympathie chez ses adeptes!
V
LA PLAINE DU CHÉLIFF
En se séparant, après la joyeuse veillée du mercredi 25 septembre, on
s’était donné rendez-vous au lendemain matin six heures, devant le siège
du club oranais.
A l’heure dite, on était au rendez-vous, en masse.
Plusieurs amis étaient venus nous éveiller à notre hôtel, l’_Hôtel
Victor_, dès cinq heures et demie; réveil lourd chez moi, atroce surtout
après le festival de la veille. Mais la bicyclette à forte dose allait
nous remuer les membres.
--Allons! les amis! c’est l’heure. Temps magnifique, c’était forcé, nous
vous le disions bien.
Oui, on nous le disait. Chat échaudé craint l’eau froide. J’avais été
tellement arrosé dans mes précédents voyages que la terreur me
possédait. Je n’avais cessé de répéter: «Vous verrez qu’il pleuvra, vous
ne connaissez pas mon infernale guigne. J’ai horreur de la pluie, et
quand j’entreprends un voyage, crac! il pleut.»
Et je rappelais cette atroce déroute de Lintz survenue au cours de mon
voyage de Paris à Vienne.
--Tenez, ajoutais-je, je débarque sur la terre africaine, un
épouvantable orage se déverse sur nos crânes.
--Rassurez-vous, avait-on répondu. En fait d’eau, vous aurez les
fontaines des rares villages rencontrés sur votre route; la pluie, la
vraie pluie, inconnue au bataillon, à cette époque de l’année.
On ne nous avait pas trompés.
Une averse orageuse, de quelques secondes seulement, brusquement
survenue à Oran, avait été la dernière que nous dussions voir sur cette
terre desséchée.
--Si le temps est magnifique, tout va bien, dis-je à nos amis oranais.