Cependant le roi de France voulait rester fidèle au traité
d'Aix-la-Chapelle, par lequel il s'interdisait d'appuyer les Stuarts
contre la maison de Hanovre. Il lui offrait hors de ses États une
hospitalité princière. «Je ne céderai qu'à la violence,» répondait le
jeune souverain. Louis XV, placé entre la fidélité à sa parole et
l'infidélité à son honneur de roi, le fit arrêter à l'Opéra le 10
décembre 1748.
Un chroniqueur, l'avocat Barbier, rend compte ainsi de l'événement à
cette date:
«ÉVÉNEMENT D'ÉTAT, écrit l'avocat Barbier dans son journal.--Hier
mardi, 10 décembre, on a commandé vingt-cinq hommes par compagnie du
régiment des gardes-françaises pour l'après-midi, avec poudre et
plomb, sans tambour. Ce jour, le prince Édouard, connu sous le nom du
Prétendant, avait la première loge à l'Opéra, à son ordinaire; il y
est arrivé sur les cinq heures, avec deux seigneurs anglais de sa
cour. Aussitôt qu'il a été descendu de carrosse pour entrer dans le
cul-de-sac de l'Opéra, M. de Vaudreuil, major du régiment des gardes,
lui a dit qu'il était chargé de l'ordre du roi pour l'arrêter, et,
dans le moment même, six sergents aux gardes, qui étaient en habits
bourgeois, l'ont saisi par les deux bras et par les deux jambes et
l'ont enlevé de terre; on lui a jeté et passé sur-le-champ un cordon
de soie, qui lui a embrassé et serré les deux bras... Il s'est,
dit-on, un peu trouvé mal; on l'a passé ainsi par la porte du fond du
cul-de-sac qui rend dans la cour des cuisines du Palais-Royal; on l'a
mis dans un carrosse de remise dans lequel M. de Vaudreuil l'a
accompagné.» «Ainsi garrotté comme un malfaiteur, dépouillé de son
épée, de ses pistolets (car on poussa l'indignité jusqu'à fouiller ses
poches), il est conduit immédiatement au château de Vincennes. Toutes
les précautions avaient été prises pour que l'arrestation et
l'enlèvement eussent lieu sans résistance. Sur la place des Victoires,
autour du Palais-Royal, dans toutes les rues voisines de l'Opéra, on
remarqua pendant cette soirée du 10 un déploiement de troupes tout à
fait inusité.» «On craignait apparemment une émeute du peuple,» dit le
journaliste. «Des gardes-françaises, la baïonnette au bout du fusil, et
des cavaliers du guet, qui attendaient la voiture place des Victoires,
l'enveloppèrent au passage et lui servirent d'escorte. Neuf de ces
hommes, vêtus de redingotes et portant des flambeaux, éclairaient ce
triste cortége. Le guet à cheval, ajoute Barbier, l'a conduit le long
du faubourg, et il y avait des détachements de soldats aux gardes, de
distance en distance, le long des allées de Vincennes.» Pendant ce
temps, les deux gentilshommes écossais qui accompagnaient le prince
étaient entraînés dans le corps-de-garde du cul-de-sac de l'Opéra,
puis jetés dans des fiacres et conduits à la Bastille.
«À huit heures du matin, Charles-Édouard partait de Vincennes et on le
reconduisait jusqu'à la frontière suisse. Cette seconde expédition fut
moins brutale que la première.» M. de Férussy, lieutenant général des
armées du roi, prit place auprès du prince dans une chaise de poste,
«plus par honneur qu'autrement.» Le fait restait le même néanmoins, et
l'opinion y voyait une tache à notre honneur. «On avait défendu dans
les cafés de Paris de parler du prince Édouard, parce que l'on se
donnait la liberté de blâmer le roi.»
Il fut conduit de Vincennes hors du royaume avec décence, mais le cri
public protesta pour lui. Il se cacha sur le continent; il osa
reparaître deux fois à Londres, où il conféra avec ses partisans le
duc de Beaufort, lord Somerset, le comte Westmoreland. Il rentra à
Liége et y vécut obscur et immobile, avec la fille d'un serviteur
dévoué de son père, miss Clémentine Walkmischaw, qu'il avait ramenée
d'Écosse où elle s'était attachée à lui. Elle passait pour sa femme
légitime, portait son nom, et avait une fille de lui que nous
retrouverons bientôt modèle de son sexe. Ses amis murmurèrent et le
sommèrent de renvoyer miss Clémentine, infidèle, disaient-ils, à sa
cause. Il s'y refusa avec énergie; mais, quelque temps après, elle
quitta elle-même le prince, sous prétexte de mettre sa fille au
couvent à Paris. Ce coup lui fut terrible: l'abandon de ce qui vous a
aimé dans le malheur est le pire des malheurs. Il le sentit trop; il
chercha sa consolation dans le sommeil de ses facultés, et il se fit
une habitude de l'ivresse, oubli volontaire du sort.
Ce fut alors que la cour de France, lasse de l'oublier totalement,
songea à réveiller dans ce sang des Stuarts une rivalité toujours
possible au sang ennemi des Stuarts en donnant des héritiers à
Charles-Édouard. M. de Reumont, son biographe, prend trop à la lettre
les imputations alors prématurées des ambassadeurs d'Angleterre contre
les moeurs de ce prince.
«J'apprends, écrit lord Stanley à sa cour, que le fils du Prétendant se
met à boire dès qu'il se lève, et que chaque soir ses valets sont
obligés de le porter ivre-mort dans son lit. Les émigrés eux-mêmes
commencent à faire peu de cas de sa personne...» «Ces grossières
habitudes, qui ne le quittèrent plus, éloignèrent en effet un grand
nombre de ses anciens partisans. Son père, son frère le cardinal,
eussent essayé en vain de le rappeler au sentiment de lui-même; il
passait des années entières sans leur donner signe de vie. À la mort de
son père, en 1766, il quitta sa résidence du pays de Liége; il vint
présider à Rome cette petite cour organisée un peu puérilement par
Jacques III, et qui ne rappelait guère, faute d'argent, celle de Jacques
II à Saint-Germain. La responsabilité nouvelle qui pesait sur lui, ce
titre de roi qu'il portait, les marques de dévouement que lui
prodiguait encore son entourage, la présence et les conseils de son
frère, rien ne put l'arracher à l'ivrognerie. _Il signor principe_,
ainsi l'appelaient les Romains, continuait à chercher dans le vin
l'oubli de ses infortunes, et une fois ivre il battait ses gens, ses
amis, les lords et les barons de sa cour, comme il battait à
Preston-Pans les soldats du général Cope. Un jour, en 1770, le duc de
Choiseul, qui avait songé un instant à la restauration des Stuarts, fait
exprimer au Prétendant le désir de lui parler très-confidentiellement à
Paris. Charles-Édouard arrive, et rendez-vous est pris pour le soir
même, à minuit, dans l'hôtel du duc de Choiseul. La conférence doit
avoir lieu en présence du maréchal de Broglie, chargé de soumettre au
prince le plan d'une descente en Angleterre. À l'heure convenue, le duc
et le maréchal sont là, munis d'instructions et de notes;
Charles-Édouard ne paraît pas. Ils attendent, ils attendent encore,
espérant qu'il va venir d'un instant à l'autre. Une demi-heure se passe,
l'heure s'écoule. Enfin le maréchal s'apprête à prendre congé de son
hôte, quand un roulement de voiture se fait entendre dans la cour.
Quelques instants après, Charles-Édouard entrait dans le salon, mais si
complétement ivre, qu'il eût été incapable de soutenir la moindre
conversation. Le duc de Choiseul vit bien qu'il n'y avait rien à faire
avec un prétendant comme celui-là, et dès le lendemain il lui donna
l'ordre de quitter la France au plus tôt.
«Tel était l'homme que le duc d'Aiguillon faisait venir à Paris
l'année suivante, en 1771, et à qui il offrait, au nom de la France,
une pension de deux cent quarante mille livres, s'il consentait à
épouser sans délai la jeune princesse de Stolberg. Puisqu'on ne
pouvait faire de Charles-Édouard un chef d'expédition capable de tenir
l'Angleterre en échec, on voulait du moins qu'il laissât des
héritiers, que la famille des Stuarts ne s'éteignît pas, que le parti
jacobite fût toujours soutenu par l'espérance, et que ces divisions de
la Grande-Bretagne pussent servir à point nommé les intérêts de la
France. Le duc d'Aiguillon ne s'adressait plus, comme le duc de
Choiseul, au héros d'Édimbourg et de Preston-Pans; il lui disait
simplement: «Soyez époux et père...» Égoïstes calculs de la politique!
Le ministre de Louis XV s'était-il demandé si Charles-Édouard, avec
ses habitudes invétérées d'ivrognerie, n'était pas, à cinquante et un
ans, le plus misérable des vieillards, et si une âme pouvant encore
aimer habitait les ruines de son corps?
«La jeune femme que le duc d'Aiguillon destinait à ce vieillard
n'avait pas accompli sa dix-neuvième année.
Louise-Maximiliane-Caroline-Emmanuel, princesse de Stolberg, était
née à Mons, en Belgique, le 20 septembre 1752. Elle appartenait par
son père à l'une des plus nobles familles de la Thuringe, et se
rattachait par sa mère, fille du prince de Hornes, à l'antique
lignée de Robert Bruce, qui donna des rois à l'Écosse du moyen âge.
Son père, le prince Gustave-Adolphe de Stolberg-Gedern, étant mort
dans cette bataille de Leuthen où le grand Frédéric défit si
complétement le prince de Lorraine et le maréchal Daun, malgré la
supériorité de leurs forces, la princesse se trouva veuve bien jeune
encore avec quatre filles, dont la dernière n'avait que trois ans.
L'impératrice Marie-Thérèse n'oublia pas la famille du général qui
était mort sous ses drapeaux; elle accorda une pension à sa veuve et
assura le sort de ses filles. Il y avait alors dans les possessions
flamandes de la maison d'Autriche des abbayes pourvues de dotations
considérables, et dont les dignités, c'est-à-dire les revenus,
appartenaient de droit à la plus haute aristocratie de l'empire. On
choisissait les abbesses, les supérieures, parmi les princesses des
maisons souveraines, et pour mériter le titre de chanoinesse il
fallait montrer dans sa famille, tant en ligne maternelle que
paternelle, au moins huit générations de nobles. Les filles de la
princesse de Stolberg obtinrent tour à tour cette distinction, qui
leur procura de riches mariages, car les chanoinesses de ces abbayes
ne faisaient pas voeu de renoncer au monde; elles trouvaient au
contraire dans cette singulière alliance avec l'Église une occasion
de briller plus sûrement parmi les privilégiés de la fortune. Élevée
d'abord dans un couvent, Louise de Stolberg fut bientôt chanoinesse
comme ses soeurs, et chanoinesse de l'abbaye de Sainte-Vandru, dont
la supérieure était la princesse de Lorraine Anne-Charlotte, soeur
de l'empereur d'Allemagne François Ier, belle-soeur de l'impératrice
Marie-Thérèse. Dès l'âge de dix-sept ans, la jeune chanoinesse
attirait tous les regards dans cette société d'élite. Si elle était
Allemande par la naissance et par le nom, elle était surtout
Française par le tour de ses idées, et tous les prestiges de la
grâce étaient encore embellis chez elle par une merveilleuse
vivacité d'esprit. Instruite sans pédantisme, passionnée pour les
arts sans nulle affectation, Louise de Stolberg semblait faite pour
régner avec grâce sur l'aristocratie intellectuelle de son époque,
dans les plus pures régions de la société polie.
«Sans doute elle ne connaissait de la vie de Charles-Édouard que sa
période héroïque, la période de 1745 à 1748, lorsque le duc de
Fitz-James vint lui offrir la main de l'héritier des Stuarts. Comment
une telle offre ne l'eût-elle point séduite? C'était une couronne
qu'on lui présentait, dit M. de Reumont, une couronne tombée
assurément, mais si brillante encore de l'éclat que lui avaient donné
plusieurs siècles sur un des premiers trônes de l'univers, une
couronne illustre autrefois et consacrée de nouveau par la majesté de
l'infortune, par le dévouement de ses serviteurs, par le hardi courage
de l'homme qui avait essayé de la ressaisir tout entière.»
«L'affaire fut menée secrètement. La mère de la princesse ne demanda
pas l'autorisation de l'impératrice Marie-Thérèse, craignant que la
politique autrichienne ne s'opposât à un mariage qui devait
nécessairement irriter l'Angleterre; elle se rendit à Paris avec sa
fille, et c'est là que le mariage fut contracté par procuration le 28
mars 1772. Le duc de Fitz-James avait reçu tous les pouvoirs de
Charles-Édouard pour signer l'acte en son nom. La jeune femme,
accompagnée de sa mère, se rendit ensuite à Venise et s'y embarqua
pour Ancône. C'était dans la Marche d'Ancône, à Lorette, que le
mariage devait être célébré; mais, des difficultés étant survenues,
une grande famille italienne établie non loin d'Ancône, à Macerata, la
famille Compagnoni Marefochi, offrit au prince son château pour la
cérémonie. Charles-Édouard s'y était rendu en toute hâte dès qu'il
avait appris le départ de sa fiancée, chargeant un de ses amis, lord
Carlyll, d'aller recevoir la princesse à Lorette et de la conduire à
Macerata. La célébration du mariage eut lieu le 17 avril 1772.
C'était, chose singulière, un vendredi saint. Monseigneur Peruzzini,
évêque de Macerata et de Tolentino, bénit l'union des fiancés dans la
chapelle du château en présence d'un petit nombre de témoins.
Charles-Édouard n'avait oublié aucun de ses titres; ce vieillard, usé
par l'intempérance, qui s'agenouille péniblement sur ces coussins de
velours auprès de cette jeune femme aux yeux bleus, aux cheveux
blonds, éblouissante de grâce et de beauté, c'est Charles III, roi
d'Angleterre, de France et d'Irlande, défenseur de la foi. Les témoins
étaient sir Edmond Ryan, major au régiment de Berwick, monseigneur
Ranieri Finochetti, gouverneur général des Marches, Camille Compagnoni
Marefochi et Antoine-François Palmucci de Pellicani, patriciens de
Macerata. Une médaille fut frappée pour perpétuer le souvenir de cet
événement; sur l'une des faces, on voyait le portrait de
Charles-Édouard, sur l'autre celui de la jeune femme, et la légende,
inscrite aussi sur la muraille de la chapelle, portait ces mots en
latin: _Charles III, né en 1720, roi d'Angleterre, de France et
d'Irlande. 1766. Louise, reine d'Angleterre, de France et d'Irlande.
1772._
«Deux jours après le mariage, le soir de Pâques, les nouveaux époux
quittèrent le château de Macerata et se dirigèrent à petites journées
vers Rome, où ils firent leur entrée le 22 avril. Ce fut presque une
entrée royale. Charles-Édouard, depuis six ans, était en instance
auprès de la cour de Rome pour obtenir la reconnaissance de son titre
de roi, comme son père l'avait obtenue naguère du pape Clément XI.
Espérant toujours que le souverain pontife finirait par lui accorder
cette faveur, dont Jacques III avait joui pendant quarante-huit ans,
il n'avait rien négligé pour maintenir son rang dans une occasion
aussi solennelle. Quatre courriers galopaient devant les équipages;
puis venaient cinq voitures attelées de six chevaux, la première, où
se trouvaient le prince et la princesse, les deux suivantes, réservées
à la maison de Charles III, les deux dernières au cardinal d'York et à
ses gens. Une foule immense se pressait sur leur passage; les
étrangers, les Anglais surtout, si nombreux à Rome, se mêlaient
avidement à une population toujours curieuse de ces spectacles, et
l'on peut dire que l'entrée de Charles III avec sa jeune femme dans la
capitale du monde catholique fut un des événements de l'année 1772.
Événement d'un jour, et bien vite oublié! Ce bruit, cet éclat, ce
concours du peuple, tout cela ne valait point pour Charles-Édouard un
simple mot tombé de la bouche du pape. Vainement fit-il notifier au
cardinal secrétaire d'État l'arrivée du _roi et de la reine
d'Angleterre_; on n'était plus au temps de Clément XI, et le sage
Clément XIV, assis alors sur le siége de saint Pierre, ne voulait pas
exposer le gouvernement romain à des difficultés graves pour l'inutile
et dangereux plaisir de protester contre les arrêts de l'histoire.
«Lorsque le président de Brosses, en 1739, visitait la ville de Rome,
il pouvait dire à propos du fils de Jacques II, père de
Charles-Édouard: «On le traite ici avec toute la considération due à
une majesté reconnue pour telle. Il habite place des Saints-Apôtres,
dans un vaste logement... Les troupes du pape y montent la garde comme
à Monte-Cavallo, et l'accompagnent lorsqu'il sort... Il ne manque pas
de dignité dans ses manières. Je n'ai vu aucun prince tenir un grand
cercle avec autant de grâce et de noblesse.» En 1772, il n'y avait
plus à Rome de roi d'Angleterre reconnu par le saint-siége, il n'y
avait plus de garde papale à la porte de son hôtel, plus de cortége
militaire pour l'escorter par la ville; le prétendu Charles III était
simplement Charles Stuart, ou bien encore le comte d'Albany, comme il
se nommait lui-même dans ses voyages. Quant à la _reine_ Louise, le
peuple romain, pour ne pas lui enlever tout à fait sa royauté,
l'appelait la «reine des apôtres,» du nom de la place où était situé
le palais Muti, occupé depuis un demi-siècle par les descendants de
Charles Ier. Elle aurait pu être la reine des salons de Rome, s'il y
avait eu à Rome des salons où le roi et la reine d'Angleterre eussent
pu maintenir leur rang. Plus tard, auprès d'un des rois de la poésie,
la princesse Louise retrouvera sa royauté perdue; elle aura une cour
d'écrivains et d'artistes, elle distribuera des grâces, et le chantre
des _Méditations_, jeune, inconnu, d'une voix timide, ira lire et
faire consacrer ses premiers vers dans le royal salon de la comtesse
d'Albany. En attendant ces jours de fête, les prétentions de
Charles-Édouard la condamnaient à l'isolement.»