XII.

Ici nous approchons du seul véritable intérêt de cette vie, l'amour

conçu par Alfieri pour la comtesse d'Albany, reine légitime

d'Angleterre, se rendant alors à Florence avec son vieux mari, le

prétendant Charles-Édouard, héros de roman dans sa jeunesse, découragé

et avili par l'adversité.

Alfieri raconte ainsi cette aventure:

«Après avoir ainsi soulagé mon âme ulcérée de sa haine contre la

tyrannie, haine conçue en naissant et chaque jour plus vive, je sentis

aussitôt se réveiller mon ardeur pour les oeuvres théâtrales; mais

auparavant, ayant lu mon petit livre à mon ami et à un très-petit

nombre d'autres personnes, je le cachetai pour le mettre à part, et

n'y pensai plus pendant nombre d'années. Cependant, ayant repris le

cothurne, je développai en très-peu de temps et tout ensemble,

l'_Agamemnon_, l'_Oreste_ et la _Virginie_. Pour ce qui est

d'_Oreste_, il m'était venu un scrupule avant de le développer; mais,

comme ce scrupule était chose mesquine en soi et peu digne d'arrêter,

mon ami me le leva avec quelques mots. J'avais conçu cette tragédie à

Pise, l'année d'avant, et j'en avais pris le sujet dans l'_Agamemnon_

de Sénèque, pièce détestable, s'il en fut. L'hiver arriva, et, me

trouvant alors à Turin, un jour que je passais mes livres en revue,

j'ouvris par hasard un volume du théâtre de Voltaire, où le premier

mot qui s'offrit à moi ce fut: _Oreste, tragédie_. Je fermai aussitôt

le livre, dépité de me connaître un tel rival parmi les modernes. Je

n'avais jamais su qu'il eût fait une tragédie de ce nom. Je pris alors

quelques avis, et l'on me dit que c'était une des bonnes tragédies de

l'auteur. Cette réponse m'avait singulièrement refroidi dans le

dessein de donner suite à mon plan. Me trouvant donc à Sienne, ainsi

que je l'ai dit, et ayant achevé de développer l'_Agamemnon_, sans

ouvrir même une seule fois celui de Sénèque, pour ne pas devenir

plagiaire, lorsque je me vis sur le point de développer l'_Oreste_,

j'allai consulter mon ami, je lui racontai le fait, et le priai de me

prêter celui de Voltaire pour y jeter un coup d'oeil, et voir si je

devais ou non faire le mien. Gori refusa de me prêter l'_Oreste_

français, et me dit:--Commencez par écrire le vôtre avant de lire

celui-ci, et, si vous êtes né pour la tragédie, le vôtre pourra valoir

plus ou moins ou autant que cet autre _Oreste_, mais du moins sera-ce

bien le vôtre.--Je fis ce qu'il me dit, et ce noble et généreux

conseil devint pour moi dès lors un système. Toutes les fois depuis

que j'ai entrepris de traiter des sujets déjà traités par d'autres

modernes, je n'ai voulu lire leur ouvrage qu'après avoir esquissé et

versifié le mien; si je l'avais vu au théâtre, je cherchais aussitôt à

ne plus m'en souvenir, ou si malgré moi je m'en souvenais, je

m'attachais à faire, autant que possible, le contraire en tout de ce

qu'ils avaient fait. Somme toute, j'y ai gagné, ce me semble, une

physionomie et une allure tragiques, où peut-être il y a fort à

reprendre, mais qui, à coup sûr, sont de moi.

«Ce séjour à Sienne de près de cinq mois fut donc un véritable baume

pour mon intelligence, et en même temps pour mon esprit. Outre les

compositions dont j'ai parlé, j'y continuai avec persévérance et avec

fruit l'étude des classiques latins, de Juvénal entre autres, qui me

frappa vivement, et que dans la suite je n'ai cessé de relire non

moins qu'Horace. Mais à l'approche de l'hiver, qui, à Sienne, n'est

nullement agréable, comme d'ailleurs je n'étais pas encore bien guéri

de ce besoin de changer de lieux, qui est une maladie de la jeunesse,

au mois d'octobre, je me décidai à aller à Florence, sans savoir au

juste si j'y passerais l'hiver, ou si je m'en retournerais à Turin.

Mais je m'y étais à peine établi tant bien que mal, pour essayer d'y

séjourner un mois, qu'une circonstance nouvelle m'y fixa, et pour

ainsi dire m'y enferma pour bien des années. Cette circonstance me

détermina heureusement à renoncer pour toujours à ma patrie, et je

trouvai enfin dans des chaînes d'or, qui tout à coup me retinrent

doucement, cette liberté littéraire sans laquelle jamais je n'eusse

fait rien de bon, si tant est que j'aie fait quelque chose de bon.

«Pendant l'été précédent, que j'avais tout entier passé à Florence,

comme je l'ai dit, j'y avais souvent rencontré, sans la chercher, une

belle et très-aimable dame. Étrangère de haute distinction, il n'était

guère possible de ne la point voir et de ne pas la remarquer, plus

impossible encore, une fois vue et remarquée, de ne pas lui trouver

un charme infini. La plupart des seigneurs du pays et tous les

étrangers qui avaient quelque naissance étaient reçus chez elle; mais,

plongé dans mes études et ma mélancolie, sauvage et fantasque de ma

nature, et d'autant plus attentif à éviter toujours entre les femmes

celles qui me paraissaient les plus aimables et les plus belles, je ne

voulus pas, à mon premier voyage, me laisser présenter dans sa maison.

Néanmoins il m'était arrivé très-souvent de la rencontrer dans les

théâtres et à la promenade. Il m'en était resté dans les yeux et en

même temps dans le coeur une première impression très-agréable; des

yeux très-noirs et pleins d'une douce flamme, joints (chose rare) à

une peau très-blanche et à des cheveux blonds, donnaient à sa beauté

un éclat dont il était difficile de ne pas demeurer frappé, et auquel

on échappait malaisément. Elle avait vingt-cinq ans; un goût très-vif

pour les lettres et les beaux-arts; un caractère d'ange, et, malgré

toute sa fortune, des circonstances domestiques, pénibles et

désagréables, qui ne lui permettaient d'être ni aussi heureuse ni

aussi contente qu'elle l'eût mérité. Il y avait là trop de doux

écueils pour que j'osasse les affronter.

«Mais dans le cours de cet automne, pressé à plusieurs reprises par un

de mes amis de me laisser présenter à elle, et me croyant désormais

assez fort, je me risquai à en courir le danger, et je ne fus pas

longtemps à me sentir pris, presque sans m'en apercevoir. Toutefois,

encore chancelant entre le _oui_ et le _non_ de cette flamme nouvelle,

au mois de décembre je pris la poste, et je m'en allai à franc étrier

jusqu'à Rome, voyage insensé et fatigant, dont je ne rapportai pour

tout fruit que mon sonnet sur Rome, que je fis, une nuit, dans une

pitoyable auberge de Baccano, où il me fut impossible de fermer

l'oeil. Aller, rester, revenir, ce fut l'affaire de douze jours. Je

passai et repassai par Sienne, où je revis mon ami Gori, qui ne me

détourna pas de ces nouvelles chaînes, dont j'étais plus d'à moitié

enveloppé; aussi mon retour à Florence acheva bientôt de me les river

pour toujours. L'approche de cette quatrième et dernière fièvre de mon

coeur s'annonçait heureusement pour moi par des symptômes bien

différents de ceux qui avaient marqué l'accès des trois premières.

Dans celles-ci, je n'étais pas ému, comme dans la dernière, par une

passion de l'intelligence, qui, se mêlant à celle du coeur et lui

faisant contre-poids, formait, pour parler comme le poëte, un mélange

ineffable et confus qui, avec moins d'ardeur et d'impétuosité, avait

cependant quelque chose de plus profond, de mieux senti, de plus

durable. Telle fut la flamme qui, à dater de cette époque, vint

insensiblement se placer à la tête de toutes mes affections, de toutes

mes pensées, et qui désormais ne peut s'éteindre qu'avec ma vie. Ayant

fini par m'apercevoir au bout de deux mois que c'était là la femme que

je cherchais, puisque, loin de trouver chez elle, comme dans le

vulgaire des femmes, un obstacle à la gloire littéraire, et de voir

l'amour qu'elle m'inspirait me dégoûter des occupations utiles, et

rapetisser, pour ainsi dire, mes pensées, j'y trouvais, au contraire,

un aiguillon, un encouragement et un exemple pour tout ce qui était

bien, j'appris à connaître, à apprécier un trésor si rare, et dès lors

je me livrai éperdument à elle. Et certes je ne me trompai pas,

puisque, après dix années entières, à l'heure où j'écris ces

enfantillages, désormais, hélas! entré dans la triste saison des

désenchantements, de plus en plus je m'enflamme pour elle, à mesure

que le temps va détruisant en elle ce qui n'est pas elle, ces frêles

avantages d'une beauté qui devait mourir. Chaque jour mon coeur

s'élève, s'adoucit, s'améliore en elle, et j'oserai dire, j'oserai

croire qu'il en est d'elle comme de moi, et que son coeur, en

s'appuyant sur le mien, y puise une force nouvelle.»

Cours familier de Littérature - Volume 16 · 第 247 / 254 题