Ici nous approchons du seul véritable intérêt de cette vie, l'amour
conçu par Alfieri pour la comtesse d'Albany, reine légitime
d'Angleterre, se rendant alors à Florence avec son vieux mari, le
prétendant Charles-Édouard, héros de roman dans sa jeunesse, découragé
et avili par l'adversité.
Alfieri raconte ainsi cette aventure:
«Après avoir ainsi soulagé mon âme ulcérée de sa haine contre la
tyrannie, haine conçue en naissant et chaque jour plus vive, je sentis
aussitôt se réveiller mon ardeur pour les oeuvres théâtrales; mais
auparavant, ayant lu mon petit livre à mon ami et à un très-petit
nombre d'autres personnes, je le cachetai pour le mettre à part, et
n'y pensai plus pendant nombre d'années. Cependant, ayant repris le
cothurne, je développai en très-peu de temps et tout ensemble,
l'_Agamemnon_, l'_Oreste_ et la _Virginie_. Pour ce qui est
d'_Oreste_, il m'était venu un scrupule avant de le développer; mais,
comme ce scrupule était chose mesquine en soi et peu digne d'arrêter,
mon ami me le leva avec quelques mots. J'avais conçu cette tragédie à
Pise, l'année d'avant, et j'en avais pris le sujet dans l'_Agamemnon_
de Sénèque, pièce détestable, s'il en fut. L'hiver arriva, et, me
trouvant alors à Turin, un jour que je passais mes livres en revue,
j'ouvris par hasard un volume du théâtre de Voltaire, où le premier
mot qui s'offrit à moi ce fut: _Oreste, tragédie_. Je fermai aussitôt
le livre, dépité de me connaître un tel rival parmi les modernes. Je
n'avais jamais su qu'il eût fait une tragédie de ce nom. Je pris alors
quelques avis, et l'on me dit que c'était une des bonnes tragédies de
l'auteur. Cette réponse m'avait singulièrement refroidi dans le
dessein de donner suite à mon plan. Me trouvant donc à Sienne, ainsi
que je l'ai dit, et ayant achevé de développer l'_Agamemnon_, sans
ouvrir même une seule fois celui de Sénèque, pour ne pas devenir
plagiaire, lorsque je me vis sur le point de développer l'_Oreste_,
j'allai consulter mon ami, je lui racontai le fait, et le priai de me
prêter celui de Voltaire pour y jeter un coup d'oeil, et voir si je
devais ou non faire le mien. Gori refusa de me prêter l'_Oreste_
français, et me dit:--Commencez par écrire le vôtre avant de lire
celui-ci, et, si vous êtes né pour la tragédie, le vôtre pourra valoir
plus ou moins ou autant que cet autre _Oreste_, mais du moins sera-ce
bien le vôtre.--Je fis ce qu'il me dit, et ce noble et généreux
conseil devint pour moi dès lors un système. Toutes les fois depuis
que j'ai entrepris de traiter des sujets déjà traités par d'autres
modernes, je n'ai voulu lire leur ouvrage qu'après avoir esquissé et
versifié le mien; si je l'avais vu au théâtre, je cherchais aussitôt à
ne plus m'en souvenir, ou si malgré moi je m'en souvenais, je
m'attachais à faire, autant que possible, le contraire en tout de ce
qu'ils avaient fait. Somme toute, j'y ai gagné, ce me semble, une
physionomie et une allure tragiques, où peut-être il y a fort à
reprendre, mais qui, à coup sûr, sont de moi.
«Ce séjour à Sienne de près de cinq mois fut donc un véritable baume
pour mon intelligence, et en même temps pour mon esprit. Outre les
compositions dont j'ai parlé, j'y continuai avec persévérance et avec
fruit l'étude des classiques latins, de Juvénal entre autres, qui me
frappa vivement, et que dans la suite je n'ai cessé de relire non
moins qu'Horace. Mais à l'approche de l'hiver, qui, à Sienne, n'est
nullement agréable, comme d'ailleurs je n'étais pas encore bien guéri
de ce besoin de changer de lieux, qui est une maladie de la jeunesse,
au mois d'octobre, je me décidai à aller à Florence, sans savoir au
juste si j'y passerais l'hiver, ou si je m'en retournerais à Turin.
Mais je m'y étais à peine établi tant bien que mal, pour essayer d'y
séjourner un mois, qu'une circonstance nouvelle m'y fixa, et pour
ainsi dire m'y enferma pour bien des années. Cette circonstance me
détermina heureusement à renoncer pour toujours à ma patrie, et je
trouvai enfin dans des chaînes d'or, qui tout à coup me retinrent
doucement, cette liberté littéraire sans laquelle jamais je n'eusse
fait rien de bon, si tant est que j'aie fait quelque chose de bon.
«Pendant l'été précédent, que j'avais tout entier passé à Florence,
comme je l'ai dit, j'y avais souvent rencontré, sans la chercher, une
belle et très-aimable dame. Étrangère de haute distinction, il n'était
guère possible de ne la point voir et de ne pas la remarquer, plus
impossible encore, une fois vue et remarquée, de ne pas lui trouver
un charme infini. La plupart des seigneurs du pays et tous les
étrangers qui avaient quelque naissance étaient reçus chez elle; mais,
plongé dans mes études et ma mélancolie, sauvage et fantasque de ma
nature, et d'autant plus attentif à éviter toujours entre les femmes
celles qui me paraissaient les plus aimables et les plus belles, je ne
voulus pas, à mon premier voyage, me laisser présenter dans sa maison.
Néanmoins il m'était arrivé très-souvent de la rencontrer dans les
théâtres et à la promenade. Il m'en était resté dans les yeux et en
même temps dans le coeur une première impression très-agréable; des
yeux très-noirs et pleins d'une douce flamme, joints (chose rare) à
une peau très-blanche et à des cheveux blonds, donnaient à sa beauté
un éclat dont il était difficile de ne pas demeurer frappé, et auquel
on échappait malaisément. Elle avait vingt-cinq ans; un goût très-vif
pour les lettres et les beaux-arts; un caractère d'ange, et, malgré
toute sa fortune, des circonstances domestiques, pénibles et
désagréables, qui ne lui permettaient d'être ni aussi heureuse ni
aussi contente qu'elle l'eût mérité. Il y avait là trop de doux
écueils pour que j'osasse les affronter.
«Mais dans le cours de cet automne, pressé à plusieurs reprises par un
de mes amis de me laisser présenter à elle, et me croyant désormais
assez fort, je me risquai à en courir le danger, et je ne fus pas
longtemps à me sentir pris, presque sans m'en apercevoir. Toutefois,
encore chancelant entre le _oui_ et le _non_ de cette flamme nouvelle,
au mois de décembre je pris la poste, et je m'en allai à franc étrier
jusqu'à Rome, voyage insensé et fatigant, dont je ne rapportai pour
tout fruit que mon sonnet sur Rome, que je fis, une nuit, dans une
pitoyable auberge de Baccano, où il me fut impossible de fermer
l'oeil. Aller, rester, revenir, ce fut l'affaire de douze jours. Je
passai et repassai par Sienne, où je revis mon ami Gori, qui ne me
détourna pas de ces nouvelles chaînes, dont j'étais plus d'à moitié
enveloppé; aussi mon retour à Florence acheva bientôt de me les river
pour toujours. L'approche de cette quatrième et dernière fièvre de mon
coeur s'annonçait heureusement pour moi par des symptômes bien
différents de ceux qui avaient marqué l'accès des trois premières.
Dans celles-ci, je n'étais pas ému, comme dans la dernière, par une
passion de l'intelligence, qui, se mêlant à celle du coeur et lui
faisant contre-poids, formait, pour parler comme le poëte, un mélange
ineffable et confus qui, avec moins d'ardeur et d'impétuosité, avait
cependant quelque chose de plus profond, de mieux senti, de plus
durable. Telle fut la flamme qui, à dater de cette époque, vint
insensiblement se placer à la tête de toutes mes affections, de toutes
mes pensées, et qui désormais ne peut s'éteindre qu'avec ma vie. Ayant
fini par m'apercevoir au bout de deux mois que c'était là la femme que
je cherchais, puisque, loin de trouver chez elle, comme dans le
vulgaire des femmes, un obstacle à la gloire littéraire, et de voir
l'amour qu'elle m'inspirait me dégoûter des occupations utiles, et
rapetisser, pour ainsi dire, mes pensées, j'y trouvais, au contraire,
un aiguillon, un encouragement et un exemple pour tout ce qui était
bien, j'appris à connaître, à apprécier un trésor si rare, et dès lors
je me livrai éperdument à elle. Et certes je ne me trompai pas,
puisque, après dix années entières, à l'heure où j'écris ces
enfantillages, désormais, hélas! entré dans la triste saison des
désenchantements, de plus en plus je m'enflamme pour elle, à mesure
que le temps va détruisant en elle ce qui n'est pas elle, ces frêles
avantages d'une beauté qui devait mourir. Chaque jour mon coeur
s'élève, s'adoucit, s'améliore en elle, et j'oserai dire, j'oserai
croire qu'il en est d'elle comme de moi, et que son coeur, en
s'appuyant sur le mien, y puise une force nouvelle.»